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Full text of "Revue des études juives 1885"

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REVUE 



DES 



ÉTUDES JUIVES 



VERSAILLES 

CERF ET FILS, IMPRIMEURS 
BUE DUPLESSIS, 59 




REVUE 



DES 



ÉTUDES JUIVES 



PUBLICATION TRIMESTRIELLE 
DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES JUIVES 



TOME ONZIÈME 



PARIS 

A LA LIBRAIRIE A. DURLACHER 

83 bis , RUE LAFAYETTE IhJh^S 



1885 U^ 






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LA PARABOLE DES TROIS ANNEAUX 



CONFÉRENCE FAITE A LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES JUIVES 

LE 9 MAI 188o * 



Mesdames, Messieurs, 

Ce sont les juifs qui ont posé au monde le problème de la vérité 
religieuse, en fondant la première religion universelle. Ce pro- 
blème se pose naturellement de deux façons, suivant qu'il s'agit de 
la vérité absolue d'une religion ou de sa vérité relative, c'est-à- 
dire suivant qu'il s'agit de la défendre contre les attaques pure- 
ment négatives de la raison ou contre les prétentions positives de 
religions rivales. Tant que les peuples n'ont que des religions na- 
tionales, qu'ils se bornent à dire aux peuples voisins : « Mon dieu 
est plus puissant que le vôtre », il n'y a pas de controverse reli- 
gieuse possible : ce n'est que par des preuves matérielles que les 
dieux de chaque pays peuvent montrer leur force. Mais du jour 
où dans la conscience d'Israël se formula cette assertion si nou- 
velle : « Il n'y a pas d'autre dieu que mon dieu, que Jahveh, que 
Dieu », toutes les religions qui n'étaient pas arrivées à cette hau- 
teur de conception furent niées du coup et, on peut le dire, mora- 
lement anéanties. Comme le premier rayon du jour, n'eût-il at- 
teint que la plus haute cime d'une montagne, fait s'évanouir les 
mille fantômes de la nuit, ainsi devaient fatalement disparaître, 
devant le Dieu unique, vrai soleil de la vie religieuse, toutes les 
figures charmantes et terribles, à l'âme de songe, qu'avait en- 
fantées l'imagination humaine tâtonnant dans l'ombre. Mais le ju- 
daïsme, comme son grand prophète, vit la terre promise sans y 

1 On donne cette conférence telle qu'elle a été prononcée ; l'auteur a l'intention 
de reprendre ailleurs cette étude en l'accompagnant des notes et des recherches de 
détail qui manquent ici, et en indiquant les travaux des savants qui Font précédé 
dans l'étude de la parabole des trois anneaux. 

T. XI, n° 21. 1 



REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

entrer : ce monde qu'il était si sûr de conquérir au vrai Dieu lui 
fut en effet soumis, mais par d'autres que par Israël, par ce chris- 
tianisme que les rabbins se plaisaient à symboliser dans Esaù, par 
ce mahométisme qui n'est autre qu'Ismaël. Deux enfants nés de 
lui-même lui enlevaient son patrimoine, s'arrogeaient la possession 
de ce Dieu, qui était pourtant avant tout le Dieu des juifs, et, non 
contents de dépouiller leur père de ce qui aurait dû lui appartenir, 
les lils ingrats le persécutaient, l'outrageaient de toutes manières. 
Ils ne pouvaient toutefois le renier : chrétiens et musulmans re- 
connaissaient bien que leur Dieu, le Dieu unique, était le Dieu 
d'Abraham, de Moïse et de David; mais ils prétendaient, chacun 
de son côté, que les juifs avaient cessé de comprendre les révéla- 
tions que ce Dieu avait continué à faire, et qu'ils étaient dans 
l'erreur en ne l'adorant pas dans le Dieu de Jésus ou le Dieu de 
Mahomet. 

C'est entre ces trois religions, issues toutes trois de la Bible, 
ayant la même croyance fondamentale en l'unité de Dieu, la même 
base historique dans la vocation du peuple juif, dans les miracles 
faits pour lui et dans la loi donnée sur le Sinaï, que la controverse 
devait naturellement s'engager. Toutes trois prétendaient s'ap- 
puyer sur la révélation directe de Dieu; or il ne pouvait avoir ré- 
vélé des choses contradictoires ; il n'y avait donc qu'une vraie reli- 
gion : laquelle ? La polémique entre juifs et chrétiens commence 
avec le christianisme lui-même, sorti du sein du judaïsme, bientôt 
séparé de lui de plus en plus. Tant que le christianisme fut opprimé, 
elle se borna à une guerre de plume, et, entre les fidèles des deux 
côtés, à une profonde antipathie, qui s'explique par la concurrence 
que chacune des deux religions faisait à l'autre auprès des gentils, 
et par la confusion fréquente que ceux-ci faisaient cependant de 
lune avec l'autre. Mais quand le christianisme fut devenu la reli- 
gion de l'état et que la papauté eut pris la haute main dans le gou- 
vernement des choses spirituelles, les juifs, restés seuls, dans le 
monde chrétien, rebelles à l'autorité, incrédules à la vérité chré- 
tienne, les juifs descendants et moralement complices des meur- 
triers du Christ furent naturellement un objet de scandale et de 
haine. On était bien obligé de les tolérer, parce qu'ils étaient nom- 
breux et que leur habileté au commerce, leurs connaissances scien- 
tifiques, leurs relations étendues, le monopole financier que leur 
créait l'interdiction du prêt à intérêt chez les chrétiens,, les ren- 
daient nécessaires ; mais on cherchait sans cesse des prétextes pour 
les tourmenter et surtout pour les dépouiller avec une apparence 
de justice. Au fond, leur existence même était un crime : par le 
seul fait d'être juifs, ils blasphémaient, puisqu'ils niaient la Trinité 



LA PARABOLE DES TROIS ANNEAUX 3 

et l'Incarnation. Dès qu'ils essayaient de sortir de cette négation 
passive pour cherchera établir la vérité de leur opinion, ils mé- 
ritaient les plus graves châtiments. On leur prêtait souvent, pour 
les atteindre plus sûrement, des attaques violentes et injurieuses 
contre les points les plus vénérés et les plus délicats de la 
croyance chrétienne, attaques dont ils n'étaient pas coupables et 
dont leur habileté suffisait à les faire s'abstenir; vous avez, dans 
votre excellente Revue, donné des preuves évidentes du caractère 
calomnieux de ces accusations, émanées pour la plupart, il faut 
le dire, de juifs renégats ; mais il n'était vraiment pas besoin d'y 
recourir pour avoir le droit de traiter un juif en blasphémateur : 
il suffisait de lui demander, comme le fit dans une conférence 
réunie à Cluni, le vieux chevalier qu'approuvait tant saint Louis, 
s'il croyait que la vierge Marie fût mère de Dieu : « Et le juif ré- 
pondit qu'il ne le croyait pas. Et le chevalier lui dit qu'il avait 
donc agi follement, quand, ne croyant en elle ni ne l'aimant, il 
était entré dans sa maison. Et vraiment, fit-il, vous le paierez. 
Et levant sa béquille il en frappa le juif près de l'oreille, et le jeta 
par terre. Et les Juifs se sauvèrent, emportant leur maître tout 
blessé, et ainsi finit la disputaison. » 

D'autres conférences toutefois avaient une issue plus pacifique. 
Elles ne convertissaient personne, car c'est par le cœur et non par 
les raisonnements que la foi entre dans les âmes ; elles avaient 
souvent pour résultat d'ébranler la certitude des chrétiens, qui, dit 
Joinville,« s'en allaient de là tout mécréants, parce qu'ils n'avaient 
pas bien compris les Juifs; » mais enfin rabbins et moines, après 
avoir bien ferraillé de paroles, se séparaient contents et con- 
vaincus respectivement qu'ils avaient réfuté leurs adversaires et 
prouvé la vérité de leur croyance. Toutefois les juifs devaient être 
toujours fort circonspects et se défendre sans attaquer. C'était en- 
core bien plus le cas quand, au lieu de disputer avec des clercs, qui 
reconnaissaient en principe que la raison commune devait être 
le seul juge du différend, ils étaient interrogés par des laïques, 
prompts à s'offenser de ce qui était contraire à leur foi naïve, et 
charmés d'avoir un prétexte pour battre le juif et surtout pour 
lui reprendre un peu de cet argent que le juif savait si bien 
amasser. 

C'est ainsi que le roi Pierre d'Aragon (1094-1104) voulut un 
jour, sur le conseil de son ministre Nicolas de Valence, embarras- 
ser un juif qui passait pour très sage entre les siens en lui deman- 
dant quelle était la meilleure religion, celle des juifs ou celle des 
chrétiens. Le juif fit d'abord une réponse évasive. « La mienne, 
dit-il, est meilleure pour moi, qui ai jadis été esclave en Egypte, 



REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

et que Dieu a miraculeusement affranchi; la tienne est meilleure 
pour toi, puisque les chrétiens sont arrivés à la domination. — Je 
te demande, reprit le roi, quelle est la meilleure religion en elle- 
même et non par rapport à ceux qui la pratiquent. » Le juif dit : 
« Que mon roi m'accorde trois jours de réflexion, et je lui répon- 
drai le mieux que je pourrai. » Quand il revint au bout de trois 
jours, il paraissait fort troublé; le roi lui en demanda la raison. 
« On vient, lui dit-il, de me maltraiter à tort, et jeté demande ton 
appui, seigneur. Voici la chose. Il y a un mois, mon voisin est 
parti pour un lointain voyage, et, pour consoler ses deux fils, il 
leur a laissé à chacun une pierre précieuse. Ce matin, les deux 
frères sont venus me trouver, et m'ont demandé de leur faire 
connaître les vertus de leurs joyaux et leur différence. Je leur ai 
fait remarquer que personne ne pouvait mieux le savoir que leur 
père, qui, étant joaillier, connaît parfaitement la nature et la va- 
leur des pierres, et qu'ils devaient s'adresser à lui. Là- dessus ils 
m'ont insulté et frappé. — Ils ont eu tort, dit le roi, et ils méritent 
d'être punis. — Eh bien ! reprit le sage, que tes oreilles, ô roi, 
entendent ce que vient de prononcer ta bouche. Vois : Esaù et Ja- 
cob sont aussi des frères ; chacun des deux a reçu une pierre pré- 
cieuse, et tu veux savoir laquelle est la meilleure. Envoie, ô roi, 
un messager au Père qui est aux cieux : c'est lui qui est le grand 
joaillier, et il saura indiquer la différence des pierres. » Alors le 
roi s'écria: « Tu vois, Nicolas, la sagesse de ces juifs. Vraiment, 
une telle réponse mérite des honneurs et des présents! » 

Cette anecdote ne nous est racontée que dans un livre du 
xv e siècle, le Schebet Jehuda, composé par R. Salomo aben Verga, 
mais dans lequel il a réuni des notices historiques de provenance 
antérieure. Je ne doute pas, non plus que les critiques qui se sont 
avant moi occupés de ce sujet, qu'elle ne nous présente la forme 
la plus ancienne et la plus authentique de la parabole que je veux 
étudier devant vous. Elle en est en même temps la plus simple, la 
plus belle et la plus pure. Elle contient ce haut enseignement, que 
nul, malgré sa bonne foi, ne peut être sûr de posséder la vérité 
absolue, et ne saurait le prouver en persécutant ceux qui ont une 
croyance contraire à la sienne. Elle est née tout naturellement du 
besoin que devaient éprouver les juifs d'échapper aux pièges qu'on 
leur tendait, et de maintenir leur foi héréditaire sans offenser celle 
de leurs puissants maîtres. Elle porte ce caractère d'invention in- 
génieuse et profonde qui se marque dans un si grand nombre de 
ces courtes fictions allégoriques dont les juifs ont toujours aimé à 
revêtir leurs méditations sur les voies mystérieuses de la Provi- 
dence. Elle est en même temps, dans les circonstances données, 



LA PARABOLE DES TROIS ANNEAUX 5 

d'une philosophie admirable et d'une non moins admirable habi- 
leté. Rien n'est plus familier à la finesse orientale que cette ma- 
nière d'éluder une question par une autre question et d'embarras- 
ser le questionneur par la réponse qu'on lui arrache et dont il ne 
comprend pas d'abord la portée. La repartie de Jésus aux Phari- 
siens qui l'interrogeaient au sujet de l'impôt payé à César en offre 
un exemple accompli. Que la parabole ait bien été inventée par le 
contemporain de Pierre d'Aragon, c'est ce qui n'est nullement 
assuré, mais il est plus que vraisemblable qu'elle est d'inven- 
tion juive, et aussi qu'elle est née en Espagne, où les rapports 
entre juifs et chrétiens étaient très étroits et devaient souvent 
donner lieu à des difficultés de ce genre. Dans les détails et 
l'exposition, la forme du Schebet Jehuda n'est pas très brillante, 
et il est probable qu'elle n'est pas tout à fait originaire ; mais, pour 
le fond, le récit de R. Salomon aben Verga nous a conservé la pre- 
mière invention. 

La parabole était trop ingénieuse et touchait à des questions 
trop passionnantes pour ne pas se répandre hors de son lieu 
d'origine. Nous ne la retrouvons nulle part telle quelle, mais nous 
en trouvons deux transformations fort différentes, infidèles toutes 
les deux, quoique dans une mesure inégale, à l'esprit qui l'avait 
inspirée. D'une part on l'a christianisée, d'autre part on l'a dé- 
tournée dans un sens où, à vrai dire, elle inclinait déjà un peu, 
dans le sens du scepticisme. Les deux branches si divergentes ont 
cependant des traits communs qui ne se trouvent pas dans la tige 
primitive et qui, par conséquent, accusent une première modifica- 
tion par laquelle elles ont passé l'une et l'autre. Dans l'une et dans 
l'autre il ne s'agit plus des deux religions juive et chrétienne, 
mais des trois religions bibliques, le judaïsme, le christianisme et 
le mahométisme : il était naturel qu'on voulût mettre en présence, 
non pas deux des fils, mais les trois fils du Père que tous trois s'ac- 
cordent à reconnaître comme le Dieu unique ; pour la beauté ar- 
tistique du récit cela n'a pas été sans inconvénient. Ce qui est plus 
grave, c'est que la pensée si respectueuse et si haute de l'invention 
première a été altérée par une circonstance nouvelle. La parabole 
juive ne dit pas qu'une des deux pierres soit vraie et l'autre fausse; 
les récits qui en découlent s'accordent au contraire à admettre que 
des trois pierres une est vraie et les deux autres sont fausses; et ils 
sont obligés dès lors de supposer que le père a trompé deux de ses 
fils au profit du troisième, ce qui trouble profondément le sens du 
récit et présente Dieu, symbolisé par le père, sous un jour étrange; 
on a, il est vrai, évité ce défaut dans un des récits, mais pour 
tomber dans un pire, en supprimant la bonne foi des enfants 



6 REVUE DES ETUDES JUIVES 

sauf un. Les récits dérivés s'accordent d'ailleurs à représenter le 
pure comme laissant les joyaux à ses fils à sa mort, et non en 
partant pour un voyage, et à faire de ces joyaux des anneaux et 
non simplement des pierres ; dans aucun non plus le père n'est 
joaillier. Il paraît donc certain que tous ces récits ont passé par 
une même filière, au sortir de laquelle ils se sont séparés. Nous 
nous occuperons d'abord de ceux qui s'écartent le plus gravement 
de la source première pour la forme et pour le fond, c'est-à-dire 
des récits d'inspiration exclusivement chrétienne. 

Ces récits ont cela de commun qu'ils suppriment le cadre dans 
lequel était insérée la parabole : ce cadre, en effet, ne convenait 
qu'à un plaidoyer en faveur de la tolérance des religions l'une par 
l'autre ; il n'avait plus de raison d'être dans une glorification du 
christianisme écrite en pays chrétien. En outre ils joignent à la 
question sur la valeur des anneaux une discussion d'héritage qui 
ne se retrouve ni dans la forme première, ni dans la branche non 
christianisée ; enfin ils s'accordent à raconter que les vertus mira- 
culeuses de l'anneau seul authentique le font à l'épreuve discerner 
des autres. Le plus ancien de ces récits par la date où il se pré- 
sente, mais le plus altéré de tous, se trouve dans le livre d'Etienne 
de Bourbon, dominicain, mort vers 1261, sur les sept dons du 
Saint Esprit. Etienne l'avait recueilli oralement : 

J'ai entendu, dit-il, d'un prud'homme, cet exemple pour la démons- 
tration de la vraie foi. Un homme riche avait, entre ses autres ri- 
chesses, un anneau dans lequel était enfermée une pierre précieuse 
qui avait la vertu de guérir toutes les maladies ; il avait une femme 
qui lui donna une fille légitime, mais plus tard, corrupta a lenonibus, 
elle en mit au monde plusieurs autres qui passèrent pour être les 
filles légitimes de son mari. Lui n'ignorait pas ce qui en était, et en 
mourant il fit un testament, qu'il scella de son anneau, dans lequel il 
déclarait qu'il laissait son anneau à sa fille légitime et que son héri- 
tage devait appartenir à celle qui aurait cet anneau. Il appela donc 
sa fille, lui donna l'anneau, et mourut. Les autres, sachant cela, se 
firent faire des anneaux semblables. Quand on ouvrit le testament 
devant le juge, chacune montra son anneau et dit qu'elle était la fille 
légitime. Mais le juge, homme sage, fit éprouver la vertu des an- 
neaux, et comme on n'en trouva aucune dans les autres, il jugea 
légitime celle dont l'anneau avait montré ses vertus, lui adjugea 
l'héritage paternel, et déclara les autres illégitimes. 

Les filles sont ici substituées aux fils pour mieux représenter 
les religions; il ne s'agit pas seulement de deux filles illégitimes, 
mais de plusieurs, ce qui englobe toutes les religions autres que 
la chrétienne dans la condamnation prononcée. La question de 



LA PARABOLE DES TROIS ANNEAUX 7 

légitimité mêlée ici assez maladroitement à la discussion sur la 
valeur des anneaux rappelle une autre parabole, fort belle aussi, 
mais d'origine différente, et qu'on a également exploitée dans un 
intérêt religieux, mais non polémique. C'est une sorte de contre- 
partie du jugement de Salomon, et, dans plus d'une version, elle 
est rapportée à Salomon lui-même. Un père a trois fils ; il sait 
qu'un seul est légitime, mais il ignore lequel. Dans un testament 
il laisse tous ses biens à son fils légitime, excluant les autres. Le 
juge ordonne qu'on attachera à un arbre le corps du père mort, et 
que les trois fils le viseront à coups de flèches : celui qui l'atteindra 
le mieux aura l'héritage. Le premier tire et perce la main du mort; 
le second, plus heureux, lui enfonce la flèche dans le front, et se 
croit sûr du succès. Mais le troisième, quand son tour arrive, 
•laisse tomber l'arc et la flèche : « Ne plaise à Dieu, dit-il en pleu- 
rant, que je touche avec une telle impiété la chair sacrée de mon 
père ! J'aime mieux renoncer à l'héritage. — Il est à toi, dit le 
juge : tu viens de prouver que tu es seul vraiment son fils. » Cette 
légende, certainement orientale, paraît s'être mêlée à la parabole 
des pierres précieuses pour former le récit d'Etienne de Bourbon. 

Ce récit nous offre une déviation tout à fait isolée. Dans les 
deux autres formes chrétiennes, nous retrouvons des traits com- 
muns avec les versions de la branche non christianisée, et par 
conséquent plus anciens. La première en date de ces formes chré- 
tiennes est celle qui est contenue dans un petit poème français 
composé entre 1270 et 1294, le Dit du vrai anneau. Un père a 
trois fils, dont les deux aînés sont méchants et le troisième ver- 
tueux; il possède un anneau doué de vertus merveilleuses pour la 
guérison des maladies; voyant les vices de ses premiers fils, il fait 
faire par un joaillier deux anneaux exactement pareils au sien, et, 
appelant secrètement ses deux aînés l'un après l'autre, il leur 
remet à chacun d'eux un des faux anneaux en leur disant que c'est 
le vrai, et en leur faisant promettre de ne le montrer qu'après sa 
mort ; au troisième il donne le vrai anneau et révèle toute la vé- 
rité. Le père mort, les deux premiers fils font valoir leurs préten- 
tions à posséder l'anneau miraculeux ; le cadet soutient que c'est 
lui qui le possède. On en éprouve la vertu, on trouve qu'il a raison, 
et on brise les deux autres anneaux. Mais les deux méchants 
frères, furieux, maltraitent le dernier et endommagent même 
son précieux anneau, et l'auteur consacre surtout son poème à 
engager les princes chrétiens à le venger et à le défendre, c'est-à- 
dire à faire une croisade. On voit combien nous sommes loin de 
la morale première de notre parabole. 

Elle n'est guère mieux représentée dans la troisième version 



S REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

chrétienne, celle des Gesta Romanorum, singulier recueil de 
contes moralises composé en Angleterre à la fin du xm e ou au 
commencement du xiv c siècle. Il s'agit ici d'un chevalier qui a 
trois fils. Près de mourir, il lègue au premier sa terre, au second 
son trésor, au troisième un anneau qui, par ses vertus, vaut plus 
que ce qu'il laisse aux deux autres ; à ceux-ci d'ailleurs il a donné 
deux anneaux pareils au premier en forme, mais non en vertu. 
Il meurt, et chacun des fils prétend avoir l'anneau précieux, 
mais l'épreuve décide : on amène des malades, les deux premiers 
anneaux ne leur font rien, le troisième les guérit tous. « Ce 
chevalier est Jésus-Christ, qui avait trois fils, les juifs, les sar- 
razins et les chrétiens. Il a donné aux juifs la terre promise, 
aux sarrazins les trésors de ce monde, c'est-à-dire la puissance 
et la richesse, aux chrétiens un anneau précieux, c'est-à-dire 
la foi, par laquelle ils peuvent guérir toutes les maladies et les 
langueurs de l'âme. » Il résulterait de cette explication qu'il fau- 
drait rendre aux juifs la terre promise, et que les chrétiens de- 
vraient renoncer à la puissance et à la richesse de ce monde au 
profit des sarrazins. Cette pensée n'a peut-être pas été étrangère 
à l'auteur fort mystique des Gesta; elle dut se présenter à bien des 
esprits pieux après l'échec définitif des croisades, qui troubla tant 
de consciences. Si les chrétiens avaient échoué dans leur entre- 
prise, c'est qu'elle allait contre la volonté de Dieu : ils devaient 
se contenter de leur part, qui est la plus belle, et laisser le monde 
à ceux dont il est le seul héritage. Mais encore ici nous voilà loin 
du doute, salutaire ou dangereux suivant les points de vue, qu'a- 
vait voulu faire naître, sur la possibilité de constater la vraie 
révélation, l'ingénieux apologue du juif espagnol. 

C'est surtout le danger, pour la foi elle-même, de cette solution 
ou plutôt de cette manière d'échapper à la solution du problème 
qui apparaît dans les versions de la première famille, dont il nous 
reste à parler. Ces versions, également au nombre de trois, sont 
toutes italiennes, elles se sont produites dans un espace de temps 
assez restreint, et elles offrent entre elles une incontestable pa- 
renté. Dans toutes, nous retrouvons le cadre de la parabole, et 
c'est également un juif, — preuve nouvelle de l'origine juive du 
récit, — qui l'emploie pour échapper au piège que lui tend un 
prince d'une autre religion ; mais ce prince ici est un musulman 
et non un chrétien : en pays chrétien il ne pouvait guère en être 
autrement. La leçon de scepticisme qui se dégage du conte, plus 
vivement dans la forme italienne que dans la forme primitive, a 
pu échapper au moins à l'un ou à l'autre de ceux qui l'ont accueilli; 
mais si on considère dans quel temps et dans quel milieu nous le 



LA PARABOLE DES TROIS ANNEAUX 9 

voyons se produire, nous ne pouvons douter qu'elle n'ait été par- 
faitement comprise par la plupart, comme elle Ta certainement 
été par Boccace, le dernier narrateur. Le scepticisme était né, en 
effet, comme on l'a déjà indiqué, tant de l'insuccès des expéditions 
en Terre-Sainte que des relations entre chrétiens et musulmans : 
on avait vu, outre les juifs, une autre secte d'hommes, montrant 
de la culture, des vertus, une puissance que l'effort de la chré- 
tienté n'avait pas vaincue, croyant comme les chrétiens et les juifs 
à un Dieu unique, tenant comme eux la Bible pour un livre sacré, 
et déclarant les dogmes chrétiens contraires et à la Bible et à la 
notion du Dieu unique. Que les sarrazins ou les juifs eussent la 
vérité, on ne pouvait le croire, ou du moins bien peu le crurent ; 
mais était-il bien sûr que les chrétiens la possédassent, ou qu'elle 
eût été révélée à n'importe qui ? Quelques-uns ne s'arrêtèrent pas 
au doute : ils allèrent jusqu'à la négation la plus crue. On sait l'ac- 
cusation terrible que le pape Grégoire IX porta contre l'empereur 
Frédéric II, en 1239 : « Ce roi de pestilence a déclaré que le monde 
avait été trompé par trois imposteurs, Jésus, Moïse et Mahomet. » 
L'authenticité de cette parole n'a jamais été prouvée, mais on a 
montré qu'elle n'était nullement invraisemblable, et que des idées 
analogues circulaient autour de cet étrange empereur, à moitié 
italien, à moitié allemand, presque aussi oriental que franc par 
sa manière de vivre, d'une tolérance dédaigneuse qui rappelle 
celle de son illustre homonyme prussien, ennemi acharné sinon 
de l'Eglise au moins du pape, à qui il ne déplaisait pas d'être 
regardé comme le précurseur de l'Antéchrist, et qui, dans l'ima- 
gination des peuples, passa lui-même pour l'Antéchrist, si bien 
qu'on ne crut pas à sa mort et que longtemps on attendit, la plu- 
part avec terreur, quelques-uns avec espoir, qu'il reparût pour 
régner sur le monde. Si Frédéric dit cette parole célèbre, ce ne 
fut sans doute qu'une plaisanterie d'un moment ; mais les doutes 
sur la vérité relative ou absolue du christianisme se répandaient 
alors partout ; nous en avons la preuve dans le colossal effort que 
fit pour les anéantir, dans les dernières années du xm e siècle, ce 
don Quichotte de la scolastique qui s'appelle Raimond Lull et qui 
prétendait que sa méthode infaillible de raisonnement sauverait 
seule le monde en ramenant, sans échec possible, à la vérité ca- 
tholique et les incrédules et les infidèles. 

Voici le simple et court récit qu'on lit dans les Cento novelle 
anticlie, recueil de contes en prose, appelé aussi Novellino, écrit 
en Toscane vers la fin du xm e siècle : 

Saladin ayant besoin d'argent, on lui conseilla de chercher chicane 



10 REVUE DES ETUDES JUIVES 

à un riche juif qui était dans sa terre, et de lui prendre ainsi son 
bien meuble, qui était grand outre mesure. Le soudan manda ce 
juif, et lui demanda quelle était la meilleure foi, pensant : s'il dit la 
juive, je dirai qu'il offense la mienne; s'il dit la sarrazine, je dirai : 
alors pourquoi tiens-tu la juive? Le juif, entendant la demande, ré- 
pondit ainsi : Messire, il fut un père qui avait trois fils, et il avait 
un anneau avec une pierre précieuse, la meilleure du monde. Cha- 
cun des fils priait le père qu'à sa fin il lui laissât cet anneau. Le père, 
voyant que chacun le voulait avoir, manda un bon orfèvre et lui dit : 
Maître, fais-moi deux anneaux absolument comme celui-ci, et mets 
dans chacun une pierre qui ressemble à celle-ci. Le maître fit les 
anneaux si à point que personne, excepté le père, ne reconnaissait le 
bon {il fine). Le père manda alors les fils l'un après l'autre, et à cha- 
cun en secret il donna le sien; chacun croyait avoir le bon, et per- 
sonne n'en savait la vérité, si ce n'est leur père. Ainsi est-il des fois, 
messire. Les fois sont trois, le père qui les a données connaît la 
meilleure, et les fils, c'est-à-dire nous, chacun croit qu'il a la bonne. 
Le soudan, entendant comme -il se tirait d'affaire, ne sut plus que lui 
dire pour l'embarrasser, et le laissa aller. 

Il est à remarquer que dans un manuscrit les dernières paroles 
du juif diffèrent un peu de celles que je viens dé reproduire ; 
après avoir dit que personne ne savait la vérité sur l'anneau, ce 
manuscrit ajoute simplement: « Et ainsi je vous dis, messire, que 
je ne le sais pas non plus, et en conséquence je ne puis vous le 
dire. » Les religions, par une réserve évidente, ne sont pas ex- 
pressément mentionnées. 

Pour la seconde fois notre histoire nous apparaît en Italie, dans 
le roman, fort ennuyeux en général, mais curieux par sa date et 
à plusieurs autres points de vue, de Busone da Gubbio, le Sici- 
lien aventureux (Fortunatus Siculus), écrit en 1311. Busone a 
quelques traits qui lui sont propres. Il commence, comme pour 
excuser Saladin, par nous dire : « Vous devez savoir que par tout 
l'univers les juifs sont haïs, et qu'ils n'ont ni patrie, ni seigneur. » 
Le juif ici s'appelle Absalon. Dans son récit, le père veut donner 
le vrai anneau à son fils aîné, mais, pressé par les sollicitations des 
autres, il se résout à faire exécuter les deux faux. Ce trait, qui in- 
diquerait trop clairement l'avantage que le juif attribue à sa re- 
ligion (car le fils aîné c'est nécessairement le judaïsme), ne serait 
pas adroit, et il ne doit pas être primitif ; il est encore accentué 
plus loin : les désirs des deux autres fils sont qualifiés de non do- 
vuti, et le narrateur remarque avec complaisance : « Ainsi celui 
que le père voulait fut en cela son héritier. » A part cet alourdis- 
sement peu heureux, le récit de Busone ressemble de fort près à 
celui du Novellino, mais certaines observations de détail me font 



LA PARABOLE DES TROIS ANNEAUX 11 

croire qu'ils ont une source commune plutôt qu'ils ne sont copiés 
l'un sur l'autre. 

Enfin la parabole des deux pierres, devenue celle des trois an- 
neaux, arrive à trouver sa forme la plus riche et la plus connue 
dans le Décaméron de Jean Boccace (journée I, nouv. 3). On admet 
généralement que Boccace a eu pour source le conte de Busone, 
mais les raisons qu'on allègue ne sont nullement convaincantes. 
En tout cas, il diffère de Busone, ainsi que des Cento Novelle, en 
un point essentiel : il mêle à la question du vrai anneau une dis- 
cussion d'héritage, et par là son récit se rapproche de ceux de la 
seconde famille ; Boccace les a-t-il connus et leur a-t-il emprunté 
ce trait, ou le mélange s'est-il fait dans la source où il a puisé? On 
ne peut le dire. Le juif s'appelle ici Melchisédech, et l'auteur nous 
le représente comme un usurier très avare, ce qui ne va guère 
avec le dénouement, où il avance librement et libéralement à Sala- 
din l'argent que celui-ci voulait lui soutirer par ruse. Notons que 
dans Boccace les trois fils sont présentés comme également ver- 
tueux, ce qui nous rapproche de l'esprit de la parabole primitive. 

C'est à Boccace que Lessing, il le dit expressément, a emprunté 
notre parabole, qui forme le centre de son Nathan le Sage et 
comme la pierre précieuse enchâssée dans ce brillant anneau. Ici 
l'intention cachée, mais certaine, de l'auteur est de donner, à côté 
de la leçon de tolérance qu'il proclame magnifiquement, une leçon 
de scepticisme : Lessing, ne l'oublions pas, écrivit Nathan au mi- 
lieu de ses controverses théologiques, et il comptait plus sur son 
drame pour faire du mal à ses adversaires que sur un volume de ces 
« Fragments d'un inconnu » qu'il publiait avec tant d'éclat. Aussi 
n'y a-t-il pas seulement du scepticisme dans l'inspiration et l'exé- 
cution de sa pièce : si la balance est tenue égale en théorie entre 
les trois religions dont les représentants se partagent l'action, en 
fait elle penche considérablement, dans cette action, au détriment 
du christianisme. Le juif Nathan est un modèle de toutes les ver- 
tus ; les musulmans, Saladin, sa sœur, le derviche, sont éclairés, 
tolérants, généreux ; les chrétiens seuls sont sacrifiés : Daja re- 
présente leur superstition et leur esprit borné, le patriarche la 
perfidie et la cruauté de leur fanatisme, et le jeune Templier, hé- 
ros du drame, ne devient cligne d'intérêt et de sympathie que 
quand il renonce à ses croyances étroites et se montre prêt à re- 
noncer à ses vœux pour épouser une juive. On conçoit que les 
gens pieux aient fait mauvais accueil à une pareille œuvre, mal- 
gré ses qualités vraiment extraordinaires, que pendant longtemps 
on n'ait pu la représenter, et qu'aujourd'hui encore, si on est 
libre de tout esprit de parti, on éprouve à la lire un certain mal- 



12 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

aise, précisément à cause de cette impartialité qu'elle affecte et 
qu'elle a si peu. Et cependant il y a une grande profondeur et une 
grande vérité dans le jugement que le noble Moïse Meudelssohn 
porte sur l'œuvre de son ami, de l'ami constant des Juifs : a Au 
fond, nous devons le reconnaître, son Nathan est un vrai honneur 
pour la chrétienté. A quel degré supérieur de civilisation et de lu- 
mières a dû atteindre une société dans laquelle un homme a pu s'é- 
lever à une telle hauteur de sentiments, a pu parvenir à une telle 
délicatesse d'appréciation des choses humaines et divines ! » Le 
même Mendelssohn signale dans Lessing un trait bien caractéris- 
tique, et où plus d'une noble nature se reconnaîtra : « S'il voyait 
une bonne cause défendue par des raisonnements niais, il était 
porté à prendre parti contre elle ; une erreur qu'il voyait mal atta- 
quée l'excitait à la défendre ; il estimait la recherche avant tout, il 
trouvait qu'une vérité que l'on croit sans savoir les justes motifs 
de sa créance est un simple préjugé qui pousse à la paresse de 
l'esprit. » Aussi se plaisait-il à soulever des doutes, à inquiéter 
les hommes sur la solidité de ce qu'ils croyaient posséder le plus 
sûrement. C'est dans cet esprit qu'il avait publié les objections 
de Reimarus sur le christianisme ; la violente opposition qu'elles 
soulevèrent l'aigrit, l'exaspéra, et son Nathan porte, en même 
temps que la marque de sa haute justice et de sa tendre philan- 
thropie, des traces de cette irritation qu'on aimerait à en effacer. 
Voici, bien qu'il soit connu de tous ceux qui m'écoutent, le récit 
que fait à Saladin le sage Nathan en réponse à sa question 
captieuse : 

Dans les temps anciens vivait, en Orient, un homme qui tenait 
d'une main chère un anneau d'une valeur inestimable. La pierre 
était une opale, où se jouaient cent belles couleurs, et qui avait la 
vertu secrète de rendre agréable à Dieu et aux hommes celui qui le 
portait avec confiance. Il n'est donc pas étonnant que cet homme 
d'Orient n'ôtât jamais l'anneau de son doigt et eût pris des mesures 
pour qu'il restât dans sa maison. Il le laissa à celui de ses fils qu'il 
aimait le plus, et établit que celui-ci le léguerait, à son tour, au plus 
aimé de ses fils, et c'était toujours, sans égard à la naissance, le plus 
aimé, qui, par la vertu de l'anneau, devait être le chef, le prince de 

la maison Enfin, de fils en fils, cet anneau parvint à un père qui 

avait trois fils. Tous les trois lui témoignaient une égale obéissance, 
et il ne pouvait s'empêcher de les aimer également tous les trois. De 
temps en temps, tantôt l'un, tantôt l'autre, tantôt le troisième, lui pa- 
raissait le plus digne de l'anneau, — c'était celui qui se trouvait à ce 
moment seul avec lui, quand les deux autres ne partageaient pas les 
effusions de son cœur, — et il eut la paternelle faiblesse de promettre 
successivement l'anneau à chacun d'eux. Les choses allèrent ainsi tant 



LA PARABOLE DES TROIS ANNEAUX 13 

qu'il vécut; mais la mort vient, et le bon père se trouve dans un 
pénible embarras : il souffre à la pensée de blesser deux de ses fils 
qui ont confiance en sa parole. Il envoie secrètement chercher un or- 
fèvre, auquel il commande deux anneaux sur le modèle du sien, en 
lui recommandant de n'épargner ni peine, ni argent, pour qu'ils 
soient pareils, absolument pareils. L'artiste y réussit. Quand il lui 
apporte les anneaux, le père lui-même ne peut distinguer l'anneau 
qui a servi de modèle. Plein de joie, il appelle ses trois fils, chacun 
en particulier; il donne à chacun en particulier sa bénédiction et son 

anneau, et meurt A peine était-il mort que chaque fils arrive avec 

son anneau et prétend être le chef de la maison. On cherche, on dis- 
pute, on se plaint. Peine perdue : impossible de discerner le vrai 
anneau, — presque aussi impossible qu'il nous l'est, aujourd'hui, de 
discerner la vraie foi Enfin les fils s'adressèrent à la justice. Cha- 
cun d'eux jura au juge qu'il tenait directement l'anneau de la main 
de son père, — et c'était vrai, — après avoir reçu de lui depuis long- 
temps la promesse d'être mis en possession des privilèges de l'an- 
neau, — et c'était non moins vrai! Le père, assurait chacun d'eux, 
ne pouvait l'avoir trompé, et avant de laisser tomber un pareil soup- 
çon sur un père si chéri et si digue de l'être, il aimait mieux accuser 
ses frères de fraude, quelque heureux qu'il eût été de ne penser d'eux 
aussi que du bien, et il saurait démasquer les traîtres et se venger... 
« Si vous n'amenez pas au plus vite votre père, dit le juge, je vous 
renvoie de mon tribunal. Croyez-vous que je sois ici pour deviner des 
énigmes? Ou attendez-vous que le vrai anneau prenne la parole? 
Attendez pourtant. Vous dites que cet anneau possède la vertu mer- 
veilleuse de faire aimer, de rendre agréable à Dieu et aux hommes. 
C'est cela qui doit décider. Car les faux anneaux ne sauraient avoir 
ce pouvoir. Eh bien! lequel de vous trois les deux autres aiment-ils 
le plus ? Allons, parlez ! Vous vous taisez? Les anneaux n'agissent 
qu'à reculons? Ils n'ont pas de vertu en dehors? C'est soi-même que 
chacun aime le mieux? Oh! alors vous êtes tous les trois des trom- 
peurs trompés ! Vos trois anneaux sont faux. Sans doute le vrai s'est 
perdu. Pour cacher, pour compenser cette perte, votre père en a fait 

faire trois nouveaux Ainsi, dit le juge, si vous me demandez une 

sentence, allez-vous en. » 

On le voit clairement, la parabole' est bien racontée d'après 
Boccace, mais Lessing y a joint un trait qu'il ne trouvait pas dans 
le Dêcaméron et que ce liseur infatigable de vieux livres a dû 
prendre dans les Gesta Romanorum. « L'opale qui ornait l'an- 
neau avait la vertu secrète de rendre agréable à Dieu et aux 
hommes celui qui le portait avec confiance. » Cela rappelle évi- 
demment les propriétés miraculeuses attribuées à l'anneau dans 
les versions christianisées. Mais, tandis que dans celles-ci l'épreuve 
de la vertu des anneaux révèle celui qui est authentique, ici, con- 



14 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

formément à la tendance sceptique, elle ne donne aucun résultat, 
ce qui peut paraître assez difficile à concilier avec le récit. Mais 
cette absence même de résultat est exploitée par le poète pour 
aboutir à la plus haute, à la plus noble morale. Avant de l'indi- 
quer, il nous reste encore à présenter quelques observations et 
quelques rapprochements. 

Dans la version italienne, — car il n'y en a vraiment qu'une, — 
on a remarqué que le rôle du prince musulman est attribuée Sala- 
din. Ce n'est sans doute pas fortuitement qu'un récit où sont mises 
en présence les trois grandes religions monothéistes est rattaché 
à cet illustre sultan. Des traditions anciennes le représentent 
comme portant un vif intérêt aux questions de ce genre ; sa tolé- 
rance envers les chrétiens les frappa de respect et leur inspira 
une sympathie qu'ils exprimèrent à leur manière en inventant 
des légendes naïves où on le voyait se faire lui-même chrétien. 
Une de ces anecdotes nous présente une ingénieuse comparaison 
des trois religions d'où ressort naturellement la supériorité du 
christianisme. Saladin près de mourir, et hésitant sur la vraie foi, 
fait venir un juif, un musulman et un chrétien, chacun réputé le 
plus savant de Jérusalem dans sa religion respective. « Quelle est 
la meilleure religion? dit-il au juif. — La mienne. — Et si tu en 
prenais une autre, laquelle prendrais-tu ? — La chrétienne, car 
elle est issue de la mienne. » A la première question le musulman 
répond de même; à la deuxième il dit : « La chrétienne, car la 
mienne en est issue.» Enfin le chrétien affirme d'abord que sa re- 
ligion est la meilleure, et ensuite que jamais il n'en prendrait une 
autre, car elles sont fausses toutes les deux. « J'embrasserai donc 
la religion chrétienne, dit Saladin, puisque chacune des deux 
autres la reconnaît comme la meilleure après elle-même, et 
qu'elle ne reconnaît aucune valeur aux deux autres. » Dans une 
autre histoire, la conclusion, comme dans la nôtre, reste en sus- 
pens, et la forme même n'est pas sans rapport, mais à son grand 
désavantage, avec la parabole des anneaux. Saladin, dit le chro- 
niqueur-poète de Vienne Jans Enenkel (1250-1291), avant de 
mourir, voulut assurer son salut autant que possible. Ce qu'il pos- 
sédait de plus précieux était une table de saphir : il la fit briser 
en trois parties égales, dont il offrit l'une à la principale syna- 
gogue, l'autre à la principale église, la troisième à la principale 
mosquée de Jérusalem, pensant qu'il était sûr, par ce moyen, de 
se concilier le vrai Dieu. Cela nous rappelle des traits analogues 
de barbares que l'on croyait sérieusement convertis au christia- 
nisme : c'est ainsi, dit-on, que Rollon mourant fit à la fois dire des 
messes et sacrifier des chevaux à Thor, pour être bien sûr de ne 



LA PARABOLE DES TROIS ANNEAUX 15 

pas manquer le dieu vraiment puissant ; mais ces grossières spé- 
culations sont loin de l'inspiration délicate de notre allégorie. 

Il y a une autre parabole encore, — et c'est par là que nous ter- 
minerons, — qu'on a appliquée aux trois religions, ou plutôt à 
ceux qui les pratiquent : elle n'est pas sans humour, et l'apprécia- 
tion qu'elle fait des juifs peut être interprétée comme un éloge 
aussi bien que comme une satire. On lit dans un livre arabe, appelé 
Nuzhetol Udéba, le conte suivant. Un mahométan, un chrétien, 
un juif, voyagent ensemble, ils ont épuisé toutes leurs provisions 
et ont encore deux jours de marche avant d'être sortis du désert; 
sur le soir le hasard leur fait rencontrer un pain. Qu'en faire? 
C'est trop peu pour trois, ce serait bon pour un; il vaut mieux 
qu'un d'eux se rassasie ; mais lequel? Ils conviennent de remettre 
le choix au lendemain : ils dormiront, et le pain sera pour celui qui 
aura fait le plus beau rêve. Ils s'endorment donc, et le lendemain 
matin ils se mettent en mesure de comparer leurs songes. « Moi, 
dit le chrétien, j'ai rêvé qu'un diable m'emportait dans l'enfer; je 
voyais les feux ardents, les démons joyeux et terribles ; j'entendais 
les cris des damnés, j'embrassais toute l'étendue du gouffre éternel ; 
y a-t~il un plus beau rêve? — Le mien est bien plus beau, dit le 
musulman; l'ange Gabriel m'avait saisi par les cheveux et m'avait 
transporté dans le paradis, au milieu des concerts les plus doux; 
je regardais les danses des vierges célestes aux yeux noirs; quel 
rêve peut se comparer au mien? — Et moi, dit le juif, j'ai rêvé 
qu'un démon t'emportait, toi, en enfer ; qu'un ange t'enlevait, toi, 

en paradis; alors je me suis levé et j'ai mangé le pain. » On a 

cru voir là la forme primitive de ce récit, extraordinairement ré- 
pandu au moyen âge, et on a jugé que cette forme primitive était 
juive; mais l'une et l'autre conclusions sont très douteuses. La con- 
duite du juif pourrait passer pour la mise en pratique de la croyance 
aux récompenses terrestres en opposition à la foi des chrétiens et 
des musulmans dans la vie éternelle; mais quelles qu'aient été, 
sur ce point controversé, les idées des anciens juifs, ceux qui 
vivaient depuis l'avènement du mahométisme, et qui auraient seuls 
pu inventer cette historiette, croyaient certainement à la vie 
future autant que les fidèles du Christ et de Mahomet. Ce conte 
n'a sûrement pas été écrit en vue de glorifier sans réserve le per- 
sonnage qui dupe les autres; au moins les juifs n'en jugeaient-ils 
pas ainsi, car dans YHistoria Jeschuae Nazarenl, où ils l'ont 
intercalé, ce rôle est donné à Judas, qu'ils n'ont nullement voulu 
réhabiliter. Jésus, Pierre et Judas voyagent de compagnie ; à 

l'auberge, ils ne trouvent qu'une oie « J'ai rêvé, dit Pierre, 

que j'étais assis auprès du fils de Dieu. — Je suis le fils de Dieu, 



16 REVUE DES ETUDES JUIVES 

dit Jésus, et j'ai rêvé que tu étais assis auprès de moi; mon rêve 
est plus beau que le tien. — J'ai rêvé que je mangeais l'oie », dit 
Judas. On la cherche et on ne la trouve plus. 

Mais rien ne prouve que cette histoire soit juive, ni qu'elle ait, 
à l'origine, aucun sens religieux. On la trouve d'abord dans la 
Disciplina clericalis, œuvre, il est vrai, d'un juif converti, Pierre 
Alphonse (xi e -xn e siècles) : il s'agit là de deux bourgeois et d'un 
vilain qui s'en vont en pèlerinage à la Mecque, c'est-à-dire que 
Pierre Alphonse a puisé ce conte, comme beaucoup d'autres de 
ceux qu'il a admis dans sa compilation, à une source arabe; or 
les contes arabes viennent presque tous de l'Inde, en passant par 
la Perse, et celui-ci doit être du nombre. La plus jolie forme est 
celle qu'il a prise dans les Gesta Romanorum; celle qui en rend 
peut-être le mieux l'esprit est dans les Ecatommiti de Giraldi 
Cintio (xvr siècle), qui met en scène un philosophe, un astrologue 
et un soldat. L'action se passe à Rome, en 1527, après le sac de la 
ville par les troupes du connétable de Bourbon; un morceau de 
pain valait cher alors. Rien n'est plus beau que les rêves des deux 
penseurs : le philosophe a vu en songe la création tout entière, 
physique et métaphysique, s'accomplir et se dérouler devant lui ; 
l'astronome a été transporté au ciel empyrée, il a assisté au tour- 
noiement des sphères qui forment les cieux et a entendu leur mu- 
sique divine. Pendant ce temps le soldat a mangé le pain trouvé la 
veille, et il raconte qu'ayant rêvé bataille il a donné de grands 
coups, s'est fatigué, et a éprouvé un urgent besoin de se refaire. 
Rien ne met mieux en relief l'opposition du gros bon sens pra- 
tique à ces chimères sans lesquelles cependant, pour bien des 
âmes, la vie manquerait de charme et même de sens, mais qui ne 
peuvent fleurir que si elles sont abritées, par l'ordre et la sécurité 
générale de la société, contre les réalités brutales. 

Nous voilà bien loin de notre parabole. Revenons-y pour en 
admirer dans Lessing, malgré les réserves que nous avons cru 
devoir faire, le plus bel épanouissement moral. Nathan achève 
ainsi son récit : 

Si vous voulez mon conseil et non ma sentence, dit le juge en termi- 
nant, prenez les choses comme elles sont. Puisque chacun de vous 
tient son anneau de son père, que chacun croie fermement que son 
anneau est le bon. Peut-être votre père n'a-t-il pas voulu supporter 
plus longtemps dans sa maison la tyrannie d'un anneau unique. Et 
certainement il vous aimait tous trois, et vous aimait également, 
puisqu'il n'a pas voulu déprimer deux de vous pour en favoriser un. 
Eh bien! aspirez à imiter cet amour pur et libre de préjugés. Que 
chacun de vous s'efforce à l'envi de mettre au jour la vertu de son 



LA PARABOLE DES TROIS ANNEAUX 17 

anneau! Qu'il vienne en aide à cette vertu par sa douceur, par sa 
cordialité, par sa bienfaisance, par son entier abandon à Dieu! Et si 
alors les vertus des pierres se manifestent chez les enfants de vos 
petits-enfants, d'ici à mille et mille ans, je vous cite de nouveau 
devant ce tribunal. Alors y siégera un plus sage que moi, qui rendra 
la sentence. Allez! Ainsi parla le juge, modestement. — Saladin. 
Dieu! Dieu! — Nathan. Saladin, si tu as conscience d'être ce juge 

promis, ce juge plus sage — Saladin. Moi poussière ! moi néant ! 

Dieu ! 

Ainsi le vieux récit, qui n'est d'abord qu'une ingénieuse échap- 
patoire inventée par une croyance opprimée pour revendiquer ses 
droits à être laissée en paix, s'est transformé, sous la main des 
chrétiens purs, en une démonstration de la vérité du christianisme; 
en Italie il a pris une tendance sceptique, et Lessing en a fait le 
plus beau symbole des idées de tolérance, de respect réciproque, 
de réserve et de modestie dogmatique. Il en a tiré une morale ma- 
gnifique, qui garde toute sa valeur, et que nous pouvons tous, 
quelle que soit notre conception des choses divines et humaines, 
essayer de réaliser : efforçons-nous, par notre sincérité, par notre 
largeur d'esprit, par notre charité, par nos vertus, de prouver 
l'excellence de notre conviction religieuse ou philosophique, et 
non seulement le monde se trouvera bien de cette pacifique et 
féconde émulation, mais c'est ainsi que nous aurons le plus de 
chances de faire des prosélytes à cette conviction qui nous est 
chère. 

Gaston Paris, 



T. XI, n° 21. 



LES JUIFS A ROME 



DEVANT L'OPINION ET DANS LA LITTÉRATURE 



DEUXIEME PARTIE 1 

DEPUIS L'AVÈNEMENT D'AUGUSTE JUSQU'AUX ANTONINS 

Les historiens des origines du christianisme qui sont entrés 
dans leur sujet en étudiant les rapports du monde romain avec le 
peuple juif, rapports d'où le christianisme occidental est sorti, 
nous semblent avoir pratiqué, à peu d'exceptions près, une mé- 
thode défectueuse et qui conduit à des résultats contestables. 
Chaque génération déterminée, n'offrant à leur curiosité, sur le 
problème spécial qui les passionnait, que des textes rares, courts, 
de provenance souvent suspecte, ils ont cru échapper à l'igno- 
rance obligée, en embrassant dans un même point de vue des 
textes épars sur plusieurs générations successives. A supposer 
que les divers détails de cette synthèse soient scientifiquement 
exacts pour le temps et le milieu d'où ils sont issus, le tableau 
qu'ils fournissent par le rapprochement n'a guère de valeur histo- 
rique. Il donne, en effet, une réalité permanente et universelle à 
des faits qui, de leur nature, sont successifs et localisés. Si la fixité 
de la tradition permet, dans une certaine mesure, la pratique de 
cette méthode, quand il s'agit des institutions d'un peuple orga- 
nisé, il n'en est plus de même lorsqu'on veut raconter ses opinions. 
Il est dans les conditions mêmes de l'esprit humain que la ma- 
nière d'envisager les hommes et les choses se modifie dans le 
même milieu, sous l'influence des événements, avec le progrès 

1 Voir Revue, t. VIII, p. 1. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 19 

des intelligences ou avec leur mouvement rétrograde. Par con- 
séquent, les témoignages qui caractérisent une manière d'être de 
l'opinion publique, relativement à un groupe de faits ou à un en- 
semble d'idées, ne peuvent avoir d'autorité que pour le temps 
précis, pour le milieu déterminé d'où ils sont sortis ; l'image des 
faits passés, tracée par l'histoire, doit être successive comme 
les faits eux-mêmes : à plus forte raison, l'image des opinions, 
expression de la foule mobile, qui, comme la mer, est livrée à Fin- 
fluence des souffles contraires 1 . 

Lorsque, sous l'empire de ces réflexions, on jette un coup d'oeil 
vers les sources diverses auxquelles certains historiens du peuple 
juif ont emprunté les documents qui, à la même page, fournissent 
la trame d'un récit déterminé, on sent aussitôt naître des doutes 
sur le bien-fondé de leurs jugements. Quoi de plus étrange qu'un 
tableau où se confondent sur un même plan, appliqués au même 
ordre d'idées, des documents, dont les uns sont du temps de 
Sylla, les autres de celui de Marc-Aurèle 2 ; où l'autorité de Ci- 
céron est corroborée par celle de Jufénal, qui, lui-même, est con- 
firmé par Ammien Marcellin et par Rutilius Namatianus? C'est à 
peu près comme si, pour caractériser l'opinion française relative- 
ment au protestantisme, on en appelait du même coup aux con- 
temporains de Guizot et à ceux du chancelier de l'Hospital : à sup- 
poser que les témoignages fussent identiques, qui ne sent combien 
la portée en serait différente ? Or, ce qui paraîtrait étrange quand 
il est question de l'histoire moderne, où les documents abondent, 
est devenu la pratique presque constante dans l'histoire de l'anti- 
quité, où ils sont très rares. Le plus scientifiquement du monde, 
si l'on s'en tient aux apparences, des auteurs donnent comme 
semblables des faits et des idées qui, examinés de près, diffèrent 
radicalement ; et ces auteurs sont le plus souvent des artistes en 
style : c'est par des gradations habiles, par un arrangement in- 
dustrieux qu'ils réussissent à établir des équations factices entre 
des opinions aussi dissemblables de nature qu'elles sont éloignées 
dans le temps 3 . Ajoutons que si un fait a toujours la même 
valeur devant l'histoire, quel que soit l'auteur qui le rapporte, il 

1 Tit.-Liv., XXVIII, 27 : multitudo omnis, sicut natura maris, per se immobilis 
est; venti et aurse cient. 

* Cette méthode est habituelle chez Hausrath et chez M. Renan. Voir du premier, 
Neutestament. Zeitgesck., I, p. 157 et suiv. ; II, p. 71 et suiv.; du second, Saint Paul, 
p. 97 et suiv. ; passim. 

3 Josèphe se rendait déjà de son temps compte de l'injustice d'une pareille mé- 
thode, lorsqu'il écrit, Contra Apion., 1,5 : oï yàp in\ xb ypàcpsiv ôpu.Y]aavT£ç où 7tepc 
TTiv à)ï)0eiav è(77rouSaaav, xaixoi touto Ttpoxsipov scmv àsi to èuàYYeX^a, Xoywv Se 
ôvvoqxiv sueôstxvuvro. 



REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

en va tout autrement de l'appréciation de ce fait. Pour en saisir 
la portée exacte, il la faut juger relativement au temps, au milieu 
qui l'ont inspirée, à l'écrivain qui s'en est fait l'interprète. C'est à 
ce point de vue que la révision des témoignages romains con- 
cernant les Juifs nous a paru nouvelle et particulièrement inté- 
ressante. Le déclin de la littérature classique concordant, chose 
remarquable, avec l'effacement du judaïsme au profit d'une re- 
ligion nouvelle, notre sujet se trouve délimité dans l'ordre de l'é- 
volution religieuse, exactement comme il l'est dans celui de la 
littérature. 



Un des caractères saillants des lettres latines au siècle d'Au- 
guste, en tant qu'elles expriment l'état de l'opinion touchant les 
nations étrangères, soit conquises déjà, soit marquées pour une 
conquête ultérieure , c'est le ton de quiétude indifférente et 
quelque peu hautaine, avec lequel les affaires de l'univers entier 
sont rapportées à la personnalité idéale de l'empire, à son repré- 
sentant visible, l'empereur. Après Actium, l'apaisement des esprits 
est absolu 1 ; comme ils ont abdiqué au dedans, à peu d'exceptions 
près, toute aspiration vers une liberté regardée comme périlleuse, 
ainsi, regardant au dehors, ils contemplent avec une satisfaction 
nonchalante le monde tributaire de Rome ou redoutant de le de- 
venir. Nulle part, le Romain ne trouve plus à placer ni haine, ni 
colère, car nulle part il ne rencontre de sujets de crainte. Le 
mépris même, qui lui était permis pour ceux des vaincus qui 
s'étaient eux-mêmes forgé des chaînes, s'émousse peu à peu et 
cède à des sentiments plus doux. 

Si l'univers est l'esclave de Rome, qui n'en a pas triomphé 
toujours sans de grands efforts, Rome, elle-même, est l'esclave d'un 
homme qui n'a pas eu beaucoup à faire pour la jeter à ses pieds. 
C'est dans cette double conscience de sa force vis-à-vis des nations 
tributaires et de sa propre faiblesse vis-à-vis de l'empereur, que 
l'opinion romaine se trempe d'indifférence et d'indulgence. 
Lorsque les Parthes, les derniers soumis d'entre les Orientaux, 
remettent aux mains d'Auguste les étendards naguère conquis sur 
Crassus, l'enthousiasme provoqué est tout à la surface et sans 

1 Tacite, Dial. de orat., 38 : Longa temporum quies, et continuum populi olium, 
et assidua senalus tranquillitas, et maximi principis disciplina, ipsam quoque elo- 
quentiam, sicut omnia alia, pacaverat. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 21 

élan *. Quand Varus et ses légions sont massacrés dans les forêts 
de la Germanie, il ne semble pas que la douleur de l'empereur 
rencontre dans le public un bien vif écho 2 . A plus forte raison, les 
peuples soumis et résignés ont-ils cessé de passionner dans un sens 
ou dans un autre leurs vainqueurs : ils ne les intéressent plus que 
par les ressources qu'ils versent au Trésor, quelquefois par le pit- 
toresque de leurs mœurs ou par le souvenir de leurs résistances, 
ils ne les passionnent jamais. 

Si le peuple juif avait réussi à rompre cette indifférence, il 
prendrait du coup, parmi les nations soumises à Auguste, une 
place privilégiée; et, quelque [sentiment qu'il eût inspiré, admi- 
ration ou dédain, affection ou haine, il en faudrait conclure que sa 
civilisation et ses institutions avaient paru à Rome fort extraor- 
dinaires. Mais il n'en est rien : le siècle d'Auguste n'a été ému 
en aucun sens par les idées venues de Judée; elles le laissent in- 
différent comme toutes les autres. S'il était possible de définir les 
nuances d'opinion en pareille matière, sans risquer d'y mettre du 
sien, nous dirions seulement qu'à l'indifférence générale se mêle 
plutôt du respect que de l'aversion méprisante 3 . 

Auguste, pour l'application des idées de tolérance à l'égard des 
religions étrangères, n'a pas tout à fait la hauteur de vues et le 
scepticisme intelligent de César. Tandis que celui-ci, dans un in- 
térêt d'unification et d'apaisement, s'était élevé à la conception 
de l'Etat indifférent en matière de religion, conciliant dans la loi 
civile les cultes les plus divers, sans en protéger aucun d'une 
façon spéciale, la politique de son successeur a des visées plus 

1 Voyez Ovide, Fast., V, 580 ; Virgile, Mneid., VII, 606 ; Horace, Odes, III, 5, 
4 et pass. ; Properce, IV, 6, 79. 

1 Du moins des témoignages contemporains sur cette défaite et celle de Lollius 
(cf. Tacite, Annales, I, 60 et 61 ; Suétone, Octav.. 23) font absolument défaut et cela 
au temps où Horace, Properce, Ovide, etc. sont dans tout leur éclat. 

3 On ne juge bien les rapports des Juifs et des Romains, qu'en examinant aussi 
la manière dont ceux-ci ont parlé des autres peuples. La lecture d'Horace est par- 
ticulièrement intéressante sur ce point; il nous donne le ton courant de la littérature 
et de l'opinion. En principe, il ne veut pas qu'on s'occupe dans le public à Rome 
de ce qui se passe dans les lointaines provinces, Od., II, 11, 1 et suiv. ; cf. III, 8, 
17 : Mitte civiles super urbe curas, etc. S'il parle des Mèdes, des Perses, des Parthes, 
des Daces, des Germains, des Cantabres, etc., c'est pour les nommer avec quelque 
épithète d'ornement comme une belle matière à mettre en vers. Il n'y a de chauvi- 
nisme que dans l'ode sur la mort de Cléopâtre, I, 37 ; et le morceau semble avoir été 
inspiré moins par l'événement sur l'heure, qu'après une année au moins, par le désir 
d'imiter une ode d'Alcée sur la mort de Myrsile. Voir Fragm. 20 (4) B. L'indiffé- 
rence en matière de politique extérieure est plus prononcée encore chez les poètes du 
règne d'Auguste, que leur abdication au point de vue de la politique intérieure. Les 
Juifs n'ont aucune place dans ce que nous avons de poésie lyrique ou de poésie affec- 
tant le lyrisme chez les Latins. Si Domitien avait donné suite à un projet formé, la 
grande guerre serait devenue une matière épique. Val. Flac, Argon., I, 7 et suiv. 



22 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

étroites ; elle tente de ressaisir dans le naufrage du passé les 
débris des croyances antiques, pour les remettre à la base de la 
société nouvelle. Auguste se pose en restaurateur du vieux culte 
romain l ; il relève les temples que le scepticisme des guerres ci- 
viles avait laissés tomber en ruines ; il entoure d'un éclat extraor- 
dinaire la religion hellénique d'Apollon, divinité qui jusque-là, 
dans le Panthéon romain, n'avait occupé qu'une place secon- 
daire. Il fait de ce dieu le protecteur et la personnification de 
l'empire ; il l'associe aux légendes qui célébraient les origines de 
sa race ; lui-même aime à apparaître avec ses attributs, à se faire 
saluer par les flatteurs comme étant sa représentation vivante 2 . 
L'établissement des jeux séculaires, la reconstitution des livres 
sibyllins, la mise en honneur du culte des dieux Lares, qui se con- 
fondit avec celui de la personnalité impériale, et du culte de 
Vesta, sont les actes principaux de cette piété plus ou moins sin- 
cère, de cette politique assurément rétrograde 3 . Ils donnent à 
penser que leur auteur ne sera point, pour les croyances opposées 
à son œuvre, un juge impartial, un maître bienveillant. Et de fait, 
il semble que ce restaurateur de la vieille religion romaine, ce 
fervent du polythéisme hellénique qu'il cherche à latiniser, traite 
avec défaveur les cultes étrangers que n'avait pas acclimatés à 
Rome une longue tolérance. Suétone nous dit même qu'il les mé- 
prisa 4 . Il se montre plein de vénération pour les mystères de 
Cérès, tels qu'on les célébrait en Attique ; mais, passant en Egypte, 
il refuse de voir le bœuf Apis ; il donne des éloges à son neveu 
Galigula, qui, en visitant Jérusalem, s'était abstenu d'aller prier 
au temple des Juifs s . Mais cette défaveur était toute négative et se 



1 Suét., Oct., 30 et 31; Ovide, Fast., Il, 59. Tite-Live, IV, 20 appelle Au- 
guste : « templorum omnium conditorem aut restitutorem ». Les tables d'Ancyre 
rappellent les temples relevés par lui et les dons qu'il leur a faits. 

2 Pour Auguste, restaurateur du culte d'Apollon, voy. Preller, Eœm. Mythologie, 
p. 273 et suiv. L'empereur prend le costume du dieu dans un repas avec ses amis ; 
Suét., 70. Il se fait représenter avec ses insignes, Serv., Ed., IV, 10 ; Comm. 
Cruq, Horat., Ep., I, 13, 17. Nombreuses allusions cbez les poètes de l'époque à ce 
fait, Hor., Odes, IV, 6; Virgile, Mneid., VIII, 704 ; Prop., IV, 6, 29, etc. 

3 Suétone, 31 et passim. 

4 Ibid., 93 : Peregrinarum cerimonarium sicut veteres ac praeceptas reverentissime 
coluit, ita ceteras contemptui habuit, etc. 

5 ... « Quod Judaiam pratervehens apud Hierosolymam non supplicasset, col- 
laudavit >. (Ibid., 93.) Ces actes de déférence aux cultes étrangers, même à la reli- 
gion monothéiste des Juifs, sont fréquents de la part des magistrats et des grands 
personnages. Agrippa fait sacrifier au temple de Jérusalem, Jos., Ant. Jud., XVI, 
2, 1; Vespasien prie le Dieu des Juifs au Mont-Carmel, Tac, Hist., 11, 78; Suét., 
Vesp.. o. S'il en faut croire Philon et Josèphe, en contradiction avec le témoignage de 
Suétone que nous avons cité précédemment, Auguste et Livie auraient voué des 
coupes d'or pour le service du temple de Jérusalem, Légat, ad Cai., 23, II, 569, 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 23 

bornait à d'inoffensives professions de foi. C'était là, en matière 
religieuse, la conduite officielle et publique d'Auguste. En son 
particulier, il se montrait le plus superstitieux des hommes, 
sujet aux craintes les plus ridicules et aux pratiques les plus bi- 
zarres 1 . A cause de cela même, on croirait volontiers encore 
qu'il fût capable de fanatisme, par conséquent disposé aux vio- 
lences, sous prétexte de religion ; cependant sa politique effective 
ne révèle que des actes de tolérance ; à l'égard des Juifs, plus 
peut-être que pour aucune autre nation asiatique, parce qu'ils en 
avaient le plus besoin. Avant d'énumérer ces actes, il n'est pas su- 
perflu d'en rechercher les causes. La première est le respect de la 
tradition césarienne ; l'ombre du grand dictateur suffit à protéger 
encore les Juifs, lorsque lui-même a disparu. 

Si, jusqu'au temps de la grande guerre, avec quelques courtes 
intermittences, la nation juive jouit sous les empereurs d'une li- 
berté assez étendue pour que sa foi ne souffrît point de dommage, 
c'est grâce aux principes proclamés et appliqués par César 2 . 
Aussi longtemps que la dynastie des Jules est au pouvoir, 
l'exemple de son fondateur fait loi ; les édits qu'il a rendus con- 
tinuent de fixer le droit ; il faut des cas exceptionnels pour que les 
magistrats de Rome y dérogent, en Italie surtout, où l'arbitraire, 
en tout état de cause, se donnait bien moins carrière que dans les 
provinces. Mais la paix religieuse ne vit d'ordinaire, dans une so- 
ciété complexe où des idées opposées réclament toutes leur place 
au soleil, qu'à la faveur de concessions réciproques. Il ne pouvait 
venir à l'esprit des Juifs de demander l'autonomie pour leur foi, 
c'est-à-dire des privilèges en apparence exorbitants, sans payer de 
retour ceux qui les leur accordaient. C'est à quoi l'on voit s'at- 
tacher ceux d'entre les souverains juifs et les chefs spirituels de la 
nation que n'égarait point un fanatisme intraitable, qui avaient de 
la situation respective des Romains et de leurs sujets monothéistes 
une idée exacte. On sait qu'Hérode alla dans cette voie jusqu'à 
l'extrême limite des concessions possibles 3 ; d'aucuns même diront 
qu'il fit à l'esprit payen de Rome des sacrifices honteux pour un 

éd. Mang. Cf. Jos., B. J., V, 13, 6 : Oi [j£v yàp Pwjxaiwv BaaiXeîç ÈTipicràv te xai 
7rpO(7£x6<jfJi.7]a'av to îepov àeî. 

1 Sur l'esprit superstitieux d'Auguste voir Suét., 90 et suiv. ; Plin., Hist. Na- 
tur., II, 7, etc. 

2 L'édit d'Auguste favorable aux Juifs (Ant. Jîtd., VI, 6, 2) se réfère à César ; 
Claude, un fanatique de la tradition, dans une occasion semblable, invoque l'exemple 
d'Auguste, ibid., XIX, 5, 3. 

3 Sur les divers genres de flatterie pratiqués par Hérode vis-à-vis d'Auguste 
voy. Jos., Ant. Jud., XV, 9, 3 et suiv. ; et surtout les détails concernant la cons- 
truction de Césarée, ibid., 6. 



24 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

croyant, excessifs surtout pour un souverain qui a le respect de 
sa propre dignité. Quoi qu'il en soit de ce point, lorsque les évé- 
nements eurent décidé entre Antoine et Octave, il sut, sans bas- 
sesse, racheter la fidélité qu'il avait montrée à la cause du premier, 
en se rangeant avec franchise et loyauté parmi les partisans du 
second, qui était l'élu des destins 1 . Pour abriter le temple de Jé- 
rusalem, où résidait l'intégrité de la foi judaïque, contre toute re- 
vendication payenne, il fit en dehors de la Judée proprement dite 2 , 
sous forme de théâtres, de palais et de temples même, au paga- 
nisme officiel, une part assez brillante, pour que les Romains 
fussent mal venus de réclamer rien de plus. Ceux des magistrats 
ou des légats que leurs fonctions amenaient en Palestine, ren- 
contrant un peu partout sur leurs pas des monuments dédiés au 
génie de l'empereur, pouvaient s'imaginer que la soumission- des 
Juifs était aussi complète que celle des autres peuples. Et si, dans 
les synagogues mêmes et devant le Saint des Saints, toute promis- 
cuité avec les images et les cérémonies payennes était soigneu- 
sement évitée, les prières qu'on y offrait au vrai Dieu pour l'em- 
pereur et pour sa famille 3 pouvaient tenir lieu de l'adoration dont 
ils étaient l'objet ailleurs : elles avaient même un caractère de 
fierté indépendante et de pieuse sincérité qui n'était pas fait pour 
déplaire à des esprits naturellement grands, saturés d'ailleurs de 
basse adulation. 

Un autre moyen, des plus efficaces pour la conservation des 
bons rapports entre Romains et Juifs, était la présence à la cour 
d'Auguste de quelques personnages considérables, envoyés à 
Rome, en apparence pour s'y former aux idées et aux usages de 
la grande ville, en réalité pour y devenir personœ gratœ, et, le 
cas échéant, pour résoudre, par leur intervention toute naturelle, 
les difficultés survenues dans les lointaines provinces 4 . C'est ainsi 

1 Jos., Ant. Jud., XV, 6, 5 et suiv. 

2 Ibid., XV, 9, o : 7ï6).£t; ts xxtÇwv v-ko cptXoTtfxtaç xatv aoùç èyeîpwv, oùx, èv xyj xàiv 
'Ioyoattov... et la suite du passage. 

» Phil., Légat, ad Cai., 23. 

4 Depuis la première conquête de Jérusalem par Pompée, jusqu'au règne de Né- 
ron, il y a eu en permanence à Rome des princes juifs, d'abord comme prisonniers : 
Pompée y amène Aristobule et ses fils (Ant. Jud., XIV, 4, 5), qui y résident en- 
suite de plein gré. Hérode le Grand est à Rome dans l'entourage d'Antoine (ibid., 
XIV, 14, 3 et suiv.), il y envoie ses fils durant le règne d'Auguste et y va lui-même 
(XV, 10, 1); Agrippa le Grand, son petit- tils, y passa la plus grande partie du règne 
de Tibère (XVIII, 6, 1 et suiv.) et y fit élever son fils auprès de Claude (XIX, 9, 
2). On peut voir, à propos de ce dernier, comment une intervention directe auprès de 
l'empereur aplanit les difficultés qui se produisent en Judée, XX, 1, 1. Il semble 
que depuis la mort d'Agrippa le Grand, les princes de Judée aient négligé ce moyen 
d'action, avec bien d'autres du reste. Aussi les malentendus vont-ils s'aggravant 
sans cesse, 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 25 

qu'Hérode qui était venu à Rome une première fois du temps des 
triumvirs, pour y faire triompher ses intérêts avec ceux de sa 
nation, fit à nouveau ce voyage lorsque Auguste fut monté sur le 
trône. Il y amenait ses fils Aristobule et Alexandre pour les faire 
élever à la romaine; il y revint une troisième fois afin de prendre 
l'empereur comme juge de ses misères et de ses défiances domes- 
tiques. Ces visites officielles ne se firent jamais sans un grand 
déploiement de magnificence. Le nom de Tétrarque évoquait à 
Rome des idées de splendeur et de richesse extraordinaire 1 ; les 
princes de Judée n'y arrivaient point sans avoir les mains pleines 
de riches cadeaux ; et quand ils fixaient à la cour leur résidence, 
ils savaient y faire bonne figure. Tout ce que Josèphe raconte 
concernant le séjour à Rome des fils d'Hérode, si peu recomman- 
dâmes d'ailleurs par leurs sentiments de famille, montre qu'ils 
avaient assez de vices et de qualités aimables pour être les enfants 
gâtés de l'aristocratie, dans laquelle le père possédait les meil- 
leures relations 2 . Les aventures d'Agrippa le Grand sous Tibère, 
prouvent que tous ces princes faisaient belle dépense et menaient 
grand train. Dans une société où, suivant le mot d'Horace, on 
était estimé en proportion de ce qu'on avait 3 , les conséquences 
politiques d'une telle conduite se devinent sans peine : le lieu com- 
mun de la misère crasseuse des Juifs, ressassé par les historiens 
sur la foi des satiriques de la fin du siècle, est si peu applicable au 
règne d'Auguste, qu'on serait plus près de la vérité si l'on en 
prenait le contre-pied. 

Si les Juifs tâchaient d'éblouir et de séduire, lorsqu'ils se ren- 
daient dans la capitale de l'empire, ils n'étaient pas moins habiles 
quand ils recevaient les Romains chez eux. Nous avons déjà fait 
allusion au luxe de constructions déployé en Palestine par Hérode, 
avec l'unique préoccupation de flatter l'empereur et d'acheter par 
cette flatterie, qui laissait à peu près intacte l'intégrité de la foi, 
le droit de n'en pas pratiquer une autre qui eût révolté les cons- 
ciences. Un voyage d'Agrippa, le gendre de l'empereur, le bras 
droit de sa politique, l'exécuteur et souvent l'inspirateur de ses 
plus grands projets, fournit à Hérode l'occasion unique de gagner 
l'opinion romaine dans la personne d'un de ses plus illustres re- 
présentants 4 . Ce voyage, grâce à Hérode, ne fut qu'une suite de 
fêtes et de courses triomphales. La ville sainte, qui, jusqu'à ce 
jour, n'avait reçu l'étranger qu'en suspect ou en vainqueur, se 

1 Horace, Satir., I, 3, 12 : Reges atque tetrarchas, nil nisi magna loquens. 

2 Jos., Ant. Jvd., XV, 10, 1.' 

3 Hor., Sat., 1, 1, 62 : Quia tanti, quantum habeas, sis. 

4 Jos., Ant. Jttd., XVI, 2, 1. 



26 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

para pour recevoir le premier personnage de l'empire après l'em- 
pereur. Et Agrippa, sincèrement acclamé, béni par le peuple juif, 
aussi démonstratif dans l'expression de sa faveur qu'il l'était dans 
celle de sa haine, se souvint à propos que l'usage de Rome antique 
était d'honorer les dieux des vaincus avant de les annexer au 
Panthéon héréditaire. Il fit offrir des sacrifices au vrai Dieu; il 
combla de largesses le peuple de Jérusalem, en souvenir de son 
passage. Et l'on ne saurait douter du témoignage de Josèphe ra- 
contant ces fêtes; nous pourrions en tirer la confirmation de la 
conduite différente que tinrent Auguste en Egypte et Caligula à 
Jérusalem. Si l'historien la mentionne, c'est qu'évidemment ils 
dérogeaient à des coutumes reçues, tout au moins à des exemples 
illustres. 

Ces procédés valaient aux Juifs de se concilier à Rome des pro- 
tecteurs influents, des amis dévoués. Ce fut le rôle que joua 
Agrippa pendant toute sa vie ; en Asie, il garantit le judaïsme 
contre les vexations dont il était l'objet de la part des Grecs et des 
Egyptiens i ; revenu à Rome, il se trouvait naturellement désigné 
pour être son patron officiel, son avocat auprès de l'empereur 
et son répondant devant la haute société romaine. C'est ainsi 
qu'une des synagogues de Rome en vint à porter son nom, comme 
une autre portait celui d'Auguste, en signe de reconnaissance et 
de respect 2 ; et la clientèle des Juifs semble être restée héréditaire 
pendant quelque temps dans sa famille. Le Conseil où la succes- 
sion d'Hérode fut disputée par Archelaùs et Antipas était présidé, 
Agrippa étant mort, par Caius son fils. L'explication la plus natu- 
relle du fait, celle qui cadre le mieux avec les usages romains, 
est celle qui le rattache aux usages réglant à Rome les rapports 
entre patrons et clients. Parmi les protecteurs attitrés des Juifs à 
Rome, l'histoire cite encore un Volumnius qui donna, lui aussi, 
son nom à une synagogue. Il s'agit sans doute du personnage qui 
fut préfet de Syrie, l'ami d'Hérode, qui intervint en sa faveur 



1 Jos., Ant. Jud., XVI, 2, 3 et suiv. ; cf. XII, 3, 2. 

2 On connaît aujourd'hui, d'après des inscriptions, les noms de neuf synagogues 
romaines, dont trois sont certainement du règne d'Auguste : 1» des Augustésiens ; 
2° des Agrippfsiens ; 3° la synagogue de Volumnius ; dont les noms sont tirés de 
quelque illustre personnage, bienfaiteur et protecteur de la communauté. Deux 
autres sont dénommées d'après les quartiers où elles se trouvent : des Campésiens 
(Campus Martius) et des Siburésiens (Subura); cela seul suffit à prouver, soit dit 
en passant, qu'il n'y a pas dans la Rome antique, de quartier où les Juifs soient 
parqués ; beaucoup habitent au Transtévère ; mais on voit que le quartier élégant 
de la Subura, ayant une synagogue, devait renfermer un fort contingent de popu- 
lation juive. 11 y en a une de Volivier, une des Hébreux (Aîép-éwv?), une des Rho- 
diens, et une dont le nom reste une énigme : KaXxapexicxiwv. Voir E. Schurer, Die 
Gemeindeverfassung der Judem in Rom, p. 15 et suiv. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 27 

auprès d'Auguste, lors des démêlés que le roi eut avec ses fils '. 
Hérode avait su gagner de même quelques grands orateurs ro- 
mains, et s'assurer leur appui en cas de contestations politiques 
ou autres. Du vivant d'Antoine, il s'était mis en relation avec 
M. Valerius Messala Corvinus ; il avait obtenu l'appui de son élo- 
quence en Orient même, contre les délégués juifs qui lui dispu- 
taient la royauté ; plus tard, à Rome devant le Sénat 2 . On se fi- 
gure aisément ce que devait être un procès où un roi plaidait en 
quelque sorte contre son propre peuple, empruntant pour ses re- 
vendications la voix du plus brillant avocat de ce temps. Hérode 
sortit de la curie entre Octave et Antoine qui lui avaient servi de 
patrons. Le succès d'Hérode fut célébré dans un repas chez An- 
toine; c'est là que fut proclamé, au milieu de tout ce que la jeune 
aristocratie de Rome comptait de représentants ardents et ambi- 
tieux, la royauté nouvelle, Gomment n'en aurait-il pas rejailli 
quelque prestige sur la nation même, dont le sort avait été réglé 
après ces débats solennels? Si blasés que fussent les Romains sur 
les compétitions des rois d'Orient, celle où deux des triumvirs 
s'affichaient en quelque sorte devant l'opinion, pour soutenir l'élu 
de leur choix, où l'héritier de l'éloquence cicéronienne consentait 
à plaider pour lui, où Asinius Pollion eut à intervenir en qualité 
de consul 3 , n'a certes point passé inaperçue. Quant à Messala, on 
sait quelle fut plus tard sa situation littéraire à la cour d'Auguste; 
historien à ses heures, grammairien, poète, en tout remarquable 
par la distinction de ses goûts et par l'amitié qu'il portait aux gens 
d'esprit, en relations intimes avec Horace, Tibulle et Ovide 4 , il eut 
plus d'une occasion de renseigner ceux de ses amis qui n'avaient 
pas, comme lui, assisté sur place aux revendications religieuses 
et aux agitations politiques de la nation juive, sur des intérêts et 
des passions si extraordinaires. C'est dans ce monde que vivait, 
lorsqu'il résidait à Rome, le péripatéticien Nicolas de Damas, dont 
Hérode avait fait l'ambassadeur des causes difficiles 5 . Il se ren- 



1 Jos., Ant. Jud., XVI, 9, 1 et suiv. 

2 Ibid., XIV, 13, 1 et 14, 4; cf. Bel. Jud., I, 14, 4. 

3 Pollion était l'ami personnel d'Hérode, ibid., XV, 10, 1. Messala se fît assister, 
pour sa plaidoirie, par L. Sempronius Atratinus, autre avocat brillant, accusateur de 
Cselius à l'âge de dix-sept ans (Hieron., Eus. Chron., an. 56), qui légua en mourant 
ses biens à Auguste. 



n 



4 Voir Hor., Sal., I, 10, 29 ; Ars Poet., 371 ; Tib., IV, 1, 45 ; Ovid., Pont., I, 



7 27 



5 C'est dans un voyage à Rome, en compagnie d'Hérode, que Nicolas sut con- 
quérir la faveur d'Auguste, Jos., Ant. Jud., XVI, 7, 1 et suiv.; Athen., Deipn., 
XIV, p. 652 A. Quoique payen, il avait pris la défense des Juifs devant le consul 
Agrippa en Ionie, Ant. Jud., XVI, 2, 3 et suiv. Dans son Histoire générale [ibid., 
XII, 3 et Suid., Lex.), il avait loué Hérode, Jos., Ant. Jud., XVI, 7, 1. Josèphe in- 



28 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

contrait chez Pollion avec Virgile, avec Varius, avec Valgius, peut- 
être avec Tite-Live. A qui fera-t-on croire que les conversations 
de ces esprits éminents restèrent sans influence sur la condition 
morale des Juifs et sur leur considération publique à Rome ? Du 
reste, dans les diverses occasions où les Juifs en appelaient ainsi 
publiquement à la justice de Rome et à l'intervention bienveillante 
des pouvoirs publics, ils ne négligeaient rien pour donner, par 
quelque manifestation solennelle, une haute idée de leur nombre, 
de leur unité et sans doute aussi de leur richesse. Lors des dé- 
mêlés qui, après la mort d'Hérode, divisèrent le pays de Judée et 
la famille royale, l'ambassade des cinquante vieillards qui vint à 
Rome soutenir la cause d'Archelaùs, fut escortée jusqu'au temple 
d'Apollon, où Auguste devait régler l'affaire, par huit mille core- 
ligionnaires f . Plus tard, lorsqu'un faux Alexandre eut réussi à 
recruter, tant en Crète qu'à Rome, des partisans nombreux à sa 
cause, c'est au milieu d'un concours extraordinaire de Juifs, qu'il 
se présenta à la porte du palais où ses ruses devaient être décou- 
vertes 2 . 

Au palais même, la cause des Juifs avait des amis et des dé- 
fenseurs officieux; elle y avait aussi, dans la personne de quel- 
ques serviteurs attachés aux membres de la famille impériale, 
des espions et des agents secrets. Nous savons qu'Hérode et 
Salomé, sa sœur, entretenaient avec la cour une correspondance 
suivie; Salomé était au mieux avec la fameuse Julie, la fille 
d'Auguste et la future femme de Tibère ; en mourant elle l'institua 
son héritière 3 . Si la politique faisait le thème principal des lettres 
d'Hérode à l'empereur et à son entourage, on peut conjecturer 
qu'entre Salomé et Julie s'échangeaient des confidences d'une 
nature plus intime. Tout le monde connaît l'histoire d'Acmé, 
cette esclave d'origine juive, qui, sans doute par ordre et en 
vertu d'un plan combiné à Jérusalem, se trouvait au service de 
Julie 4 . Antipater, fils d'Hérode et de Doris, l'avait intéressée à sa 
cause; il se servit de son intermédiaire pour perdre Salomé, mais 
ne réussit qu'à se perdre lui-même et elle avec lui. Tous les 
détails de cette histoire révèlent un système ingénieux d'espion- 
nage et d'influence, par des serviteurs de confiance, initiés à tous 

voque souvent son témoignage, une fois, entre autres (A. J '., XII, 3, 2), avec renvoi 
au 123 e livre de cette histoire, pour établir les bienfaits dont les Juifs furent rede- 
vables à M. Agrippa. 

* Jos., 4. «7..XVII, 11,1. 

2 Ibii., XVII, 12, 1 et suiv. 

3 Ibid., XVII, 1,1, et XVIII, 2, 2. Julie intervient auprès de Salomé pour lui faire 
épouser Alexas. 

4 Sur l'aventure d'Acmé, voir Jos., A. J., XVII, 5, 7 et suiv. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 29 

les secrets de leurs maîtres, en mesure de les exploiter pour la 
cause de leurs coreligionnaires. 

Lorsque l'on considère, dans son ensemble, cette situation offi- 
cielle du judaïsme, tant à la cour que dans les maisons aristocra- 
tiques de Rome, on ne songe pas un instant à contester ni l'authen- 
ticité, ni la sincérité des témoignages de bienveillance qui, 
suivant Josèphe, lui furent octroyés par l'empereur. Ces témoi- 
gnages s'inspirent de la tradition césarienne ; ils sont dans le ton 
de cette époque, dans la logique des faits et dans celle des senti- 
ments romains. Ainsi Auguste constate dans un édit f , que la nation 
juive, dans le passé, sous César, comme dans le moment présent, 
s'est toujours montrée agréable au peuple romain; il lui assure la 
libre pratique de son culte ; il facilite l'observation du sabbat, en 
dispensant les Juifs de paraître, ce jour-là, en justice, en repor- 
tant à un autre jour, pour eux, les distributions de blé qu'il avait 
coutume de faire au bas peuple 2 . Il protège les contributions 
sacrées à destination de Jérusalem ; il punit de la peine des sacri- 
lèges une vexation que la curiosité des payens, sinon leur malveil- 
lance, avait rendue fréquente : je veux dire le vol des livres 
saints, non seulement quand il se commettait dans un lieu de 
prière collectif et public, mais même dans une maison particu- 
lière 3 . Agrippa veut qu'en cas de vol des contributions sacrées, le 
coupable soit livré aux Juifs pour être jugé par eux suivant leurs 
lois. L'édit qui proclame ces mesures, respecte, dans sa teneur 
même, les scrupules religieux de ceux qui en sont l'objet; il donne 
au Dieu unique l'épithète que ses adorateurs avaient implantée 
dans le langage courant : summus deus, (tyi<rcoç esd? ; il proclame 
le principe de haute tolérance qui fait confondre dans une même 
sollicitude, aux pouvoirs publics de Rome, les nations les plus 
opposées de culte et d'opinion; c'est celui de la piété (eùatâeiaq) 
que l'empereur professe à l'égard de tous les hommes 4 . Et cette 
piété à Rome n'est ni nouvelle, ni extraordinaire. Lucrèce, 
hostile à tous les cultes positifs sans exception, l'avait définie, il 
y avait près d'un demi-siècle, quand il s'écriait 5 : « La piété ne 
consiste pas à se voiler la tête, à se tourner vers une pierre et à 
s'approcher de tous les autels; elle ne consiste pas à s'étendre 
tout du long par terre, à lever les mains devant les statues des 



i A. J., XVI, 6. 

2 Phil., Leg. ad Cai., 23. 

3 Jos., loc. cit. : ïv. xe (Taêëaxeiou ex xe àvôpwvo;. — Cf., pour Agrippa, ibid. t 
4 et 5. 

4 Ibid. : ùîtèp xrjç é[A7jç eùaeêeiaç r;ç e^co ^P^S rcavxa; àvôpcoTïou;. 
s Lucr., V, 1198. 



30 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

dieux, à arroser les autels du sang des victimes, à former vœux 
sur vœux ; mais elle consiste à considérer toute chose d'une âme 
sereine : pacata posse omnia mente tueri. » C'est un témoi- 
gnage de cette piété philosophique qu'Auguste inscrit sur la 
colonne de bronze, à Ancyre, dans le temple qui lui est consacré, 
en y inscrivant l'édit favorable aux Juifs. Il en fait appliquer 
les conséquences par ses lieutenants, par Norbanus Flaccus, 
proconsul en Libye, par Julus Antonius à Ephèse, partout où les 
Juifs molestés revendiquent la protection de la loi romaine. C'est 
aussi cette piété à la façon de Lucrèce qui, inspirant la plupart 
des œuvres littéraires de ce temps, y met les Juifs à l'abri de toute 
invective, de tout dénigrement, à cause de leur foi. 

Tout le monde sait que la plus grande et la meilleure partie de 
la littérature romaine au temps d'Auguste, celle-là du moins qui 
est arrivée jusqu'à nous, est une littérature d'imitation. Elle 
s'inspire, pour le fond des idées, pour leur mise en œuvre 
artistique, pour les procédés de composition et de style, des 
modèles grecs; tous les genres, sans exception, se pénètrent 
d'hellénisme, et en pénètrent l'esprit romain. Ce qui, au point de 
vue de l'art idéal, peut être considéré comme un heureux résultat, 
n'est plus, si on considère les choses elles-mêmes indépendamment 
de leur forme, qu'une altération souvent regrettable du vrai tempé- 
rament romain. En prenant aux Grecs leur façon de penser sur les 
hommes et les choses, leur philosophie, leur morale et leurs fictions 
religieuses, Rome leur a pris des vérités fécondes en même temps 
que des préjugés malheureux, des passions généreuses avec des 
préventions étroites ; l'esprit indigène perdit ainsi quelques-unes 
de ses qualités, contracta des défauts et s'enrichit d'erreurs. Si 
l'on songe qu'avec Athènes, le centre intellectuel qui exerça sur 
les écrivains de Rome la plus profonde influence fut Alexandrie, 
on s'attend tout aussitôt à ce que l'opinion de cette ville, concer- 
nant les Juifs, fasse la leçon aux lettrés de Rome et les prédis- 
pose à la malveillance l . Alexandrie, en effet, est le foyer des 
haines qui s'allument pendant plus d'un siècle contre les Juifs sur 
tous les points du monde gréco-latin; c'est de là que partent les 
calomnies odieuses, les insinuations perfides, la diffamation sé- 
rieuse et la diffamation par le ridicule. Si l'esprit de cette ville 
n'agit que d'une façon presque insensible sur la littérature 
romaine parlant des Juifs au temps d'Auguste, c'est que le ju- 
daïsme a réussi à se faire apprécier par lui-même; c'est que, 
donnant de lui-même une opinion favorable par l'expérience de 

1 Sur la littérature hostile aux Juifs, cf. Graetz, Gf-esch. der Jud., III, p. 345 et suiv. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 31 

chaque jour, il a su également, à force de modestie et d'abné- 
gation, n'éveiller aucune jalousie puissante, ne porter ombrage à 
aucun intérêt sérieux 1 . Le petit nombre de textes classiques où il 
est fait allusion à des mœurs, à des coutumes dont l'étrangeté a 
dû souvent fixer l'attention, ne dénotent ni aigreur, ni hostilité; 
il en est qui sont empreints d'une sympathie presque respec- 
tueuse, d'autres qui, d'une façon inconsciente, subissent l'influence 
des idées judaïques et indiquent un travail latent d'assimilation. 

Rien n'est plus éloigné du tempérament des lettrés romains de 
cette époque que l'esprit de controverse et de polémique reli- 
gieuse. Auguste a beau inviter les poètes à collaborer avec lui à 
la restauration du vieux culte latin; si l'âme de Virgile, moins 
par conviction religieuse que par sympathie artistique pour les 
grandes institutions du passé, semble s'accommoder d'une œuvre de 
ce genre et y travaille en conscience, on ne s'aperçoit pas qu'il 
ait eu des collaborateurs convaincus. Horace y allait parfois d'une 
ode, qui dans la bouche de ce sceptique aimable, sonne faux 2 ; il 
n'y va jamais de son cœur. Il est digne de remarque que ses 
satires, qui moralisent d'ailleurs plus qu'elles ne décrivent, ne 
s'occupent guère des travers religieux du temps. Elles blâment la 
superstition en général, comme un vice indigne du sage 3 . Elles 
dédaignent de flétrir ou de railler toutes les pratiques grotesques 
ou corruptrices qui, par elles, se sont introduites à Rome. Horace 
est le seul satirique latin qui n'ait point payé tribut à la satire 
religieuse ; et cela est d'autant plus singulier, qu'en caricaturant 
certains cultes étrangers, ceux de l'Egypte, de la Syrie et aussi de 
la Judée, il n'eût peut-être pas déplu en haut lieu. C'est que déci- 
dément l'esprit de l'époque n'y était pas encore; les professions de 
foi religieuses d'Auguste et des hommes de son entourage ressem- 
blaient à leurs professions de politique républicaine ; elles don- 
naient satisfaction à de vieux principes qui, étant devenus inap- 
plicables, n'en restaient que plus dignes de respect théorique. Les 
confidents de la pensée intime de l'empereur se le tenaient pour 
dit, se gardant de troubler la paix des consciences par des invec- 
tives ou par des caricatures. Cependant l'on s'aperçoit fort bien 
qu'Horace a l'œil ouvert sur le judaïsme; à trois reprises il lui 

1 Philon, Leg. ad Caium, 4, remarque que les Juifs forçaient à les tolérer ceux-là 
mêmes qui au fond leur voulaient du mal. Du reste Philon, qui écrit en Orient, ne 
donne pas l'impression de ce qu'on pensait des Juifs à Rome, où ils étaient bien 
mieux traités que parmi les Grecs et les Egyptiens. 

â Ainsi, I, 33 : Parcus deorum cultor et infrequens, etc., où il avoue sa tiédeur 
religieuse et ses opinions de libre penseur ; III, 6, où il prêche la foi aux dieux et le 
retour à l'ancienne piété. 

3 Sat., II, 3, 79 ; 281-295 ; cf. ibid., I, 5, 100 et suiv. 



REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

donne place dans ses satires, sur le ton léger et doucement rail- 
leur dont il ne se départ jamais 1 . Ici il fait allusion à la manie de 
prosélytisme, laquelle devait être pour des payens chose assez 
extraordinaire. Pour la défense de ses goûts de poète, il menace 
d'appeler au secours : « car nous sommes en très grand nombre et, 
comme les Juifs, nous te forcerons à passer dans notre camp 2 . » 
Ailleurs nous constatons avec lui que ce prosélytisme gagne des 
partisans jusque dans les classes élégantes et lettrées. Horace, 
tombé aux mains d'un importun, rencontre Fuscus Aristius, son 
ami, et espère qu'il le tirera de peine. C'est du culte juif que 
Fuscus tire la défaite qui lui permet de jouer à Horace un bon 
tour : « C'est aujourd'hui le trentième sabbat 3 , et tu ne voudrais 
pas insulter aux Juifs circoncis. » Est-ce que je suis un croyant ? 
répond Horace. — « Mais moi, j'en suis un : j'ai l'esprit uu peu 
faible, comme bien d'autres; nous reprendrons ce discours une 
autre fois. » Conclure de cette plaisanterie que Fuscus appartient 
à la religion juive, est peut-être exagéré 4 . Cependant la chose est 
possible ; dans tous les cas, Horace parlerait autrement, si les 
détails auxquels il fait allusion n'étaient familiers à ses lecteurs, 
s'ils n'étaient consacrés par un emploi journalier dans le langage. 
D'autres allusions à l'observation du sabbat, qui se rencontrent 
chez Ovide et chez Tibulle, démontrent d'ailleurs que les Romains 
faisaient mieux que d'accorder à cette coutume une attention plus 
ou moins bienveillante; payens même, ils ont dû parfois y payer 
tribut. Lorsque Ovide s'adresse à l'amant qui veut rompre des 
chaînes devenues pesantes, il lui dit 5 : « Ne crains pas de t'ex- 
poser aux mauvais temps, ne te laisse arrêter ni par le repos du 
sabbat étranger, ni par le jour néfaste qu'a consacré la défaite de 

i Hor., Sat.,l, 9, 69 ; 4, 143 ; 5, 100. 

2 « ÎSam multo plures sumus ». Cf. Cicéron, Pro Flac. : « Scis quanta sit manus, 
quanla concordia, quantum valeat in contionibus. » Cette rage de prosélytisme que 
Horace raille chez les Juifs est reprochée par Jésus aux Scribes et aux Pharisiens, 
Math., xxiii, 15 : 7cepiày£T£ t^ ( v 6à).arrav xai Tr,v £r ( pàv icoijjffai sva npoo^Xvrov. 

3 Nous ne possédons pas de compétence spéciale pour résoudre après tant d'inter- 
prètes, parmi lesquels il y a de savants rabbins, ce qu'Horace entend au juste par 
ce trentième sabbat. Voir les éditions de Lambin, Torrentius, Kirchner, Fritzsche, 
Orelli, Dillenburger, etc. Cependant voici une conjecture qui n : a pas été proposée 
encore, ce nous semble. Le chiffre trente ne désignerait-il pas le dernier jour d'une 
période de jeûne et de pénitence, comme celle à laquelle s'est soumise la reine Bé- 
rénice, pour obtenir de Dieu la fin des vexations du gouverneur Florus en Judée? 
Jos., Bel. Jud., II, 15, 1 : ê6o? e^yeaboa ttoo Tpiàxovra ^u,epc5v r { % àTroocoasiv 
uiÀÀv.ôv Bufftac y.T>.. Nous nous bornons à poser une question, laissant à de plus 
clercs que nous le soin de décider. 

4 C'est l'opinion de Doederlein, un des récents éditeurs d'Horace. Nous croyons que 
Schùtz a tort de crier à l'absurde sur ce point. 

5 Ovid., Rera. Am., 220 : Nec te peregrina morentur sabbata. . . 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 33 

l'Allia. » Cette même assimilation du sabbat et d'an jour néfaste 
se rencontre avec une conclusion opposée dans Y Art d'aimer : 
« Quand il s'agit de faire sa cour, il ne faut tenir compte ni du jour 
lamentable qu'a ensanglanté la défaite de l'Allia, ni de ce jour de 
fête, le septième de la semaine, jour impropre à toute œuvre sé- 
rieuse, que chôment les hommes de Palestine f . » Ailleurs encore le 
même poète recommande, comme les plus favorables aux intrigues 
amoureuses, les temps des fêtes d'Adonis, le sabbat des Juifs et les 
fêtes de la déesse Isis. Il était difficile de pousser plus loin l'éclec- 
tisme religieux, même en matière d'amour. Et Ovide n'est pas seul 
à tenir compte ainsi du sabbat, pour l'objet de ses préoccupations 
frivoles; Tibulle, qui a voulu accompagner en Asie Messala, l'avo- 
cat des Juifs et son plus illustre protecteur, tombe malade en 
route et reste à Corcyre. Dans l'élégie qu'il adresse au voyageur, 
il rappelle que toutes sortes de présages fâcheux lui avaient an- 
noncé ce contre-temps; lui-même, craignant de partir, avait pré- 
texté tantôt les pronostics contraires tirés du vol des oiseaux, 
tantôt les obligations sacrées du repos sabbatique : « Saturni mit 
sacram me tentasse diem*. » S'il y a une ironie dans le tricensima 
sab~bata d'Horace, il est impossible d'en découvrir dans les vers 
d'Ovide et de Tibulle. Il faut admettre, en les lisant, que l'éclec- 
tisme religieux des Romains ne se bornait pas à accueillir seule- 
ment, suivant les circonstances, les pratiques et les cérémonies 
polythéistes importées par l'étranger, mais que le judaïsme y en- 
trait pour sa part. 

La faveur dont jouissaient d'une manière générale, auprès des 
masses, toutes les religions exotiques sans distinction, s'étendit 
certainement chez des payens à quelques pratiques juives. Ceux 
qui s'y livraient n'étaient pas juifs pour cela, ils ne renonçaient pas 
à leurs dieux, ils n'avaient peut-être des obligations du judaïsme 
et du principe monothéiste que des notions très vagues, mais ils 
s'acheminaient à la foi théorique par les pratiques extérieures. En 
ce qui concerne l'observation du sabbat, cette coutume dut être 
imitée d'autant plus naturellement par des payens 3 , qu'elle n'était 

1 Ibid., Ars Am., I, 41o et 7o : Quaque die redeunt, rébus minus apta gerendis, 
culta Palaestino septima (esta "viro. Septima est employé ici de la manière même dont 
nous proposons d'expliquer tricensima dans le passage célèbre d'*Horace : fête qui 
vient le septième ou le trentième jour. 

2 Tib.,1, 3, 17 et suiv. 

3 C'est le premier pas vers ce prosélytisme de la porte qui comprend chez Juvénal 
(XIV, 96. Vid. infra) les metuentes sabbata. L'*épithète de bzoazor^ donnée par Josè- 
phe à Poppée (Ant. Jud., XX, 8, 11), femme dont il est impossible de faire une 
juive, même de premier degré (Voy. Her. Schiller, Geschichte des roem. Kaiser, 
unter der Megier. des Nero, p. 583, note 1) s'expliquerait de même par une sorte de 

T. XI, n° 21. 3 



34 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

pas sans analogie avec des usages purement romains. Le calen- 
drier officiel distinguait entre les jours fastes, les seuls durant 
lesquels on pouvait vaquer aux affaires sérieuses, et les jours 
néfastes où la crainte de mal réussir commandait, pour une foule 
de choses, l'abstention et le repos 1 . A certaines fêtes, telles que 
les Parentales et les Lémuries, sans imposer d'ailleurs l'inaction 
rigoureuse telle que l'entend la loi judaïque, la piété payenne 
défendait de se marier ou d'entreprendre une affaire d'impor- 
tance -. Pour qui a surpris, dans maintes circonstances de leur 
vie publique ou privée, l'ingéniosité inquiète et formaliste des 
croyants romains, il devient évident que le sabbat fut sacré pour 
un grand nombre d'entre eux, tout simplement parce que le 
hasard, que se chargeaient d'interpréter les discours des juifs, 
avait, ce jour-là, éprouvé leur maison par un deuil, un revers, 
ou exposé leur personne à quelque vulgaire accident 3 . Nous pen- 
sons même que cette ressemblance du sabbat avec les jours 
néfastes, contribua au renom de tristesse sombre qui entourait à 
Rome la religion juive. 

De même, l'abstention de certains aliments et la pratique du 
jeûne prirent place parmi les usages religieux des payens de 
Rome. Nous savons par le témoignage formel de Sénèque que, 
dans sa jeunesse, il s'était imposé, moitié hygiène, moitié scrupule 
religieux, de ne pas manger de quelques aliments déterminés 4 . 
Lorsque les Juifs furent considérés comme des ennemis de l'em- 
pire, à cause de leurs résistances à l'apothéose, le père de Sénèque, 
le rhéteur de qui nous possédons encore quelques ouvrages, con- 
traignit son fils à renoncer à une singularité dangereuse : « Je 
n'eus aucune peine, dit Sénèque, à reprendre l'habitude des dîners 
plus copieux. » 

superstition illogique qui lui ferait mêler des pratiques juives à son paganisme. En 
matière de pratiques religieuses, le Romain est si foncièrement éclectique, que cette 
transition nous paraît toute naturelle. 

1 Les dies atri, ceux qui concordaient avec des défaites subies par les armées ro- 
maines. Voir Macr., Sat., I, 16, 21 et Aul. Gel., N&ct. at., V, 17. 

2 Ov., Fast., II, 555 et suiv. ; V, 485. 

3 Voir, Od., II, 13, comment Horace fête le jour où la chute d'un arbre a failli 
le tuer. 

4 Sén., Ep., 118 : In Tiberii Csesaris principatum juventse tempus inciderat ; alie- 
nigena tum sacra movebantur, sed inter argumenta superstitionis ponebatur quorum- 
dam animalium abstinentia, etc. Jos., Cont. Ap., II, 13, constate que l'abstinence 
de la viande de porc est pratiquée par les prêtres égyptiens. Voir un grand nombre 
de faits semblables chez Porphyre, de Abstinentia. Remarquable confusion d'épi— 
thète pour un fait de ce genre chez Tibulle, I, 7, 18 : Alba Palastino sancta Co- 
lumba Syro ; les Syriens s'abstenaient de la viande de colombe. Voir Luc, de Syr. 
Dea, 14. Cf., pour les prêtres égyptiens, Chérémon, dans les Fragm. Eist. Grrœc., III, 
p. 497. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 3B 

Le jeûne proprement dit est nommé par Horace au sens reli- 
gieux, dans un passage où certains commentateurs ont voulu 
voir une allusion au judaïsme. Le poète, voulant donner un 
exemple des folies où mène la superstition, nous montre une mère 
dont l'enfant est malade de la fièvre, qui va le plonger, à la suite 
d'un vœu à Jupiter, tout nu dans le Tibre glacé, le matin du jour 
où ce dieu ordonne un jeûne : « Mo mane die, quo tu indicis 
jejunia*. » Voilà une juive tout au moins singulière; outre que 
rien dans la religion de Moïse ne mentionne une pratique de ce 
genre, la confusion de Jupiter et de Jehovah est choquante ; plus 
choquante encore, au point de vue juif, la morale que le poète 
tire du fait : « Quelle est la folie qui ébranle l'esprit de cette 
femme ? C'est la crainte superstitieuse des Dieux. » Il n'y a donc 
que le détail du jeûne qui, dans ce passage, cadre avec le ju- 
daïsme. Mais, d'une part, les payens ont pu imiter pour leur 
compte cette pratique du jeûne, comme ils imitaient l'abstention 
de certains aliments et le repos sabbatique, sans être pour cela 
juifs au sens exact du mot. D'autre part, le jeûne fait partie de 
certains cultes essentiellement polythéistes, notamment de celui 
de Déméter, avec lequel il fut transplanté en Italie 2 , bien avant 
l'arrivée des Juifs. Nous savons par Tite-Live qu'à l'occasion d'un 
événement qui se rapporte à l'an 191 av. J.-C, les Décemvirs, 
ayant consulté les livres sibyllins, apprirent en réponse qu'il 
fallait instituer un jeûne en l'honneur de Cérès, jeûne qui serait 
célébré tous les cinq ans. Que la piété individuelle ait multiplié 
cette pratique chez les payens, et que l'imitation du judaïsme y ait 
eu ensuite une certaine part, nous croyons que les deux faits sont 
également vraisemblables. Mais la femme dont parle Horace n'est 

1 Sat., II, 3, 288 et suiv. Schùtz reprend l'idée qu'il y a dans ce passage une, al- 
lusion aux Juifs. Chez Juvénal, VI, 522, c'est une fanatique du culte d'Isis qui prend 
elle-même le bain glacé et qui traverse sur ses genoux, jusqu'à les mettre en sang, 
tout le Champ de Mars. Du reste la confusion par les Romains des religions juive et 
égyptienne est d'autant plus naturelle que le culte d'Isis a des tendances mono- 
théistes. Cf. Preller, Rœm. Myth., p. 732. 

2 La pratique de la vïicrceia figure dans la célébration des Tesmophories, qui com- 
portaient un jour de jeûne. Voy. Arist., Thestn., 949 et 984 ; Av., 1519. Cf. Cornut., 
Nat. Deor., 28, 210 : vtqcteuouctiv eîç ti(jlt)v xrjç AYju.r,Tpo;. L'expression de vrjdxstav 
àyeiv se rencontre dans les fragments des comiques; Athen., I, 308 A. Chez Plu- 
tarque vvjcrreiav «pépeiv : Symp. 686 F. C'est un oracle sibyllin qui fit introduire à 
Rome en l'honneur de Cérès un jeûne périodique tous les cinq ans, Tit. Liv., 
XXXVI, 37 (an. 563, U. C). Ovide en parle dans les Fastes, IV, 530 et en explique 
l'origine par le jeûne auquel Déméter (Cérès) se soumit par serment, pour chercher 
Cora (Proserpine) sa fille. Il cesse au moment où la déesse par distraction porte à sa 
bouche des graines de pavots : « Quœ quia principio posuit jejunia noctis Tempus 
habent mystse sidéra visa sibi. » Cf. Front., Ad. M. Cas. Èp., 10 : « Nec aliter 
Kalend-Septemb. expecto, quam superstitiosi stellam, qua visa jejunium polluant. » 
ce qui n'est pas nécessairement une allusion à la pratique juive. 



36 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

pas juive, et il n'est pas probable qu'en écrivant ces vers, le 
• poète ait pensé au judaïsme. 

Ceux qui veulent absolument que l'aimable satirique ait dit à 
cette religion des injures ou des grossièretés insistent sur l'excla- 
mation aristophanesque qui, dans le texte généralement reçu, est 
placée, avec l'accent de l'indignation comique, dans la bouche de 
Fuscus Aristius, parlant à Horace : Vin tu curtis Judaeis oppe- 
dere? Je dis dans le texte ordinaire, et suivant l'interprétation la 
plus naturelle; mais il y en a une autre, adoptée par Fritzsche, 
Bentley et Peerlcamp, ce dernier seul mettant le texte d'accord 
avec le sens prétendu, en écrivant : Vis tu... x . D'après ces 
auteurs, la phrase appartiendrait à Horace : « Tu ne veux donc 
pas, dirait-il à Fuscus, témoigner aux Juifs ton mépris : moi, je 
n'ai pas de ces scrupules-là ! » Cette correction prétendue n'est-elle 
pas des plus piquantes? Par ce changement, au lieu d'avoir dans 
Fuscus Aristius, personnage distingué appartenant à la société la 
plus élégante, une sorte de prosélyte juif qui a le mot un peu gras 
s'il a la religion scrupuleuse, nous avons dans Horace un grossier 
antisémite et dans Fuscus un indifférent à qui le satirique propose, 
de compte à demi, de témoigner du mépris aux Juifs, comme les 
paysans du Plutus en témoignent à la Pauvreté 2 . Tant est ingé- 
nieuse la science qui, après avoir, par un effort d'imagination 
transformé les Romains en ennemis des Juifs, met d'accord, par 
des efforts de philologie, leur littérature avec une vérité aussi 
évidente d'elle-même. 

Il n'y a pas moins d'imagination dans le sens équivoque que 
l'on prête au : « Credat Judœus Apella, non ego! » Il est 
vrai que ceci ne tire pas à conséquence. Horace, épicurien qui 
ne croit pas aux miracles et relègue les dieux, s'il en admet, 
bien loin de la sphère des intérêts humains, refuse d'accepter 
que l'encens brûle au seuil d'un temple, sans qu'on y ait mis 
le feu. Ce sont là des contes bons à croire chez les Juifs : « Cre- 
dat Judœus Apella ! » Nous savons, en effet, que la religion 
juive admet des miracles en grand nombre et que les Livres 
Saints en sont remplis. Elle n'est, du reste, pas seule de son es- 
pèce ; le polythéisme le plus sérieux, celui des historiens comme 

1 Vis tu (cf. Sat., II, 6, 92 : Vis tu hommes urbemque feris praeponere silvis) 
■suivant la remarque de Peerlcamp est une exhortation à l'aire une chose ; vin tu est 
une simple interrogation, avec intention négative. 

2 Arist., Plut., 580 : ttjç irsviaç xaTauapSstv. Oppedere dans la langue littéraire des 
latins est fort rare ; je n'en connais pour ma part aucun autre exemple. Est-ce qu'il 
ne renfermerait pas une allusion au soin avec lequel les Juifs se gardent purs de 
toute souillure corporelle et recourent en certains cas, sans doute remarqués des 
payens, à des ablutions ? 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 



37 



Tite-Live, s'en accommode au mieux ; chaque année, dans les an- 
nales romaines, en amène sa part 1 . Seulement, au temps d'Ho- 
race, les Juifs ont sans doute une foi plus robuste dans les mi- 
racles de leur Dieu, que la grande majorité des payens dans ceux 
dont les tables des pontifes, et après elles, les récits des historiens 
ont consacré le souvenir. Horace le sait et le dit simplement, sur 
le ton de la raillerie polie qui lui est habituel : « Yous ne sentez 
donc pas, disent ses interprètes, tout le sel qu'il y a dans le nom 
du Juif Apella : il est circoncis, il lui manque quelque chose 
(a privatif et pellis)*. » Gela est, en effet, bien probable, mais le 
nom lui-même ne renferme pas tant de mystère, et il est douteux 
qu'Horace se soit mis en frais pour une telle finesse. Ce nom, iden- 
tique à Apelles ou Apollas, est une abréviation orientale d'Apol- 
lodorus 3 . Josèphe cite avec éloge un historien de ce nom ; il y en 
a un dans le Satyricon de Pétrone ; l'acteur favori de Caligula, un 
ennemi acharné des juifs dont nous parlerons ailleurs s'appelait 
Apelles. Peut-être qu'Horace aussi a en vue un personnage déter- 
miné, quelque affranchi bien connu du public pour sa crédulité 
naïve et sa rage de prosélytisme. La suite du passage nous parait 
être d'ailleurs une critique indirecte de la théodicée judaïque au 
nom de celle d'Epicure ; Horace n'admet point les discours de 
ceux qui mêlent trop intimement l'action divine aux événements 
de la terre ; il ne veut pas, quand la nature présente à nos yeux 
quelque phénomène extraordinaire, que l'on songe aussitôt à la 
demeure élevée du ciel, d'où des divinités sombres l'enverraient à 
la terre : Deos id tristes ex alto caeli demittere tecto". Si le 
pluriel fait croire qu'il s'agit de dieux payens, l'épithètetfrisfàs, qui 
s'applique fréquemment aux croyances réputées superstitieuses, 
la mention du ciel où les Juifs logent leur Dieu, nous semblent 
également caractéristiques 5 . Horace n'a point de goût pour le 

1 Sur la foi aux miracles dans le polythéisme, voy. Friedlsender, Mœurs Romaines, 
IV, p. 216 et suiv. (trad. Vogel.). L'indifférence avait commencé au temps de Sylla; 
elle ne dura pas jusqu'au règne de Néron. Mais sous Auguste, à Rome, elle était à la 
mode dans la société élégante. Voir ce que dit Tite-Live, XLIII, 13, sur la négli- 
gence des historiens à donner de la puhlicité aux prodiges, parce que le lecteur n'y 
ajouterait pas foi. * 

* C'est une finesse de Porphyre, un des plus vieux commentateurs d'Horace : 
Apellas dicit judseos qui pellem non habeant in parte genitali. Elle est répétée, 
entre autres, par Geiger, Quid de Judœorum moribus, etc., p. 42, et par Renan, Les 
Apôtres, p. 113. 

3 Apella = 'AueXXaç. Cf. Marsya, Atrida, Dama, Mena, Hadria, Archyta, chez le 
même Horace. Voir ce nom chez Jos., Contr. Ap., II, 7; Cic, ad Fam., VII, 25, 2, 
et X, 17, 3 ; Pét., Sat., 64 ; Suét., Cat., 33 ; cf. Orelli, 1. L„ 1175. 

4 De même « tristi superstitione », Sat., II, 3, 79; Tac., Hist. y V, 5, opposant les 
rites joyeux et riants (festos laetosque ritus) du culte de Bacchus, aux pratiques 
juives : absurdus sordidusque ; ce qui à l'idée de sombre ajoute la nuance injurieuse. 

5 Voir dans la dernière partie l'interprétation du caeli numen de Juvénal, XIV, 97. 



38 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Dieu des Juifs, toujours prêt à intervenir dans les choses hu- 
maines. Nous nous en doutions du reste ; de tous les systèmes de 
philosophie antique, il n'y en a point qui répugne plus aux doc- 
trines judaïques que l'épicuréisme 1 . Mais Horace ne les en traite 
pas moins avec une sérieuse considération ; il ne met dans ses cri- 
tiques ni mépris, ni aigreur. 

Nous avons passé en revue tout ce que la littérature légère de 
Rome au temps d'Auguste nous a légué de témoignages concernant 
les Juifs. Ce qui s'en dégage le plus naturellement, c'est que les 
partisans du judaïsme qu'ont fréquentés Horace, Tibulle et Ovide, 
appartiennent à leur monde et ne se singularisent que par la pra- 
tique de leur culte. Ils ne sont ni brocanteurs misérables, ni 
marchands d'or.viétan grotesques, ni sorciers et chasseurs de 
démons 2 ; il y a des Juives assez belles et assez désirables pour 
que des libertins à la façon d'Ovide comptent, pour les conquérir, 
avec les usages de leur foi. Lorsque l'on rapproche ces divers 
détails de ce que l'histoire nous apprend des relations intimes 
que les princes d'origine judaïque entretiennent avec la famille 
impériale, avec les membres de l'aristocratie, avec les repré- 
sentants de la littérature, la société juive du temps d'Auguste nous 
apparaît sous son véritable jour. Elle admet des hommes de toute 
condition, depuis ceux qui fraient avec les princes, qui les ho- 
norent comme leurs patrons et leurs protecteurs, jusqu'à ceux 
qui, établis au Transtévère, se livrent au négoce et ont part aux 
libéralités officielles, en passant par les affranchis de marque qui 
tiennent leur rang dans le monde financier et industriel. La vie 
romaine à laquelle ils sont mêlés tient compte des nécessités de 
leur culte ; elle s'y accommode pour des motifs divers ; elle semble 
les avoir imitées quelquefois. Rien de plus naturel qu'on'en plai- 
sante dans l'occasion chez les payens, depuis le palais de l'em- 
pereur, où l'on sait fort bien ce que c'est que le jeune, tout en le 

1 J'entends comme doctrine ; en fait, la société épicurienne de Rome était bien 
moins défavorable aux Juifs que la société stoïcienne, qui renfermait un grand 
nombre de réactionnaires, en politique comme en religion. 

2 Les Annales de la Faculté des lettres de Bordeaux, 1884, n° 2 ont publié, sous 
la signature de M. Hocbart, un travail sur la persécution des chrétiens sous Néron, 
où, entre autres singularités, l'auteur consacre un chapitre à démontrer (?) que les 
Juifs à Rome étaient guérisseurs et chasseurs de démons ; il affirme que Pline, Sé- 
nèque, Perse, Juvénal n'ont jamais vu en eux que des marchands d'orviétan (p. 105). 
M. H. rêvait-il en lisant ces auteurs, où est-ce nous qui rêvons, quand nous lisons 
les affirmations de leur interprète? Comme la population juive de Rome à la fin du 
règne d'Auguste ne saurait être inférieure à 20,000 âmes, qu'elle va toujours en 
augmentant jusqu'aux Antonins (Voir Jos., A. J., XVII, 11, 1 et XVIII, 3, 5 ; cf. 
Renan, Antéchrist, p. 7, note 2) et que par les seules inscriptions nous leur connais- 
sons tu milieu du siècle neuf synagogues, on voit les conséquences risibles de l'o- 
pinion de M. Hochart. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 39 

confondant avec le sabbat 1 , jusque dans la boutique des barbiers, 
où la jeunesse élégante conte ses bonnes fortunes et combine ses 
intrigues amoureuses. Pas un mot de ces divers témoignages ne 
permet de supposer que le Juif fût à Rome, quand Horace le plai- 
sante, autre chose qu'un objet de curiosité mondaine; nulle part 
de trace de haine, pas plus que de mépris. 

Ce qui nous reste de la littérature grave sur le même sujet ne 
modifie point cette impression. Nous avons déjà fait ressortir le 
hasard malheureux, sinon intelligent, qui nous a privés des pages 
de Tite-Live concernant le judaïsme 2 . A défaut de ces documents, 
dont la perte est irréparable, nous avons chez Justin un résumé 
du 36° livre de Y Histoire universelle par Trogue-Pompée, qui fut, 
après Tite-Live, l'historien le plus remarquable de son temps. A 
propos de la guerre faite aux Juifs par Antiochus, roi de Syrie, 
Trogue-Pompée avait raconté les origines de la nation juive, et 
donné des renseignements sur leur culte. Mais les sources aux- 
quelles il a puisé étaient loin d'être pures; c'est dans le domaine 
de l'histoire grave et de la philosophie religieuse que s'exerce le 
mieux, sur l'esprit latin, l'influence pernicieuse de l'antisémitisme 
alexandrin. Le livre de Manetho sur les dynasties égyptiennes 3 , 
écrit sous Ptolémée Philadelphe, fut, pour les payens du monde 
gréco-romain, le manuel en quelque sorte obligé, vu que seul il 
leur était accessible, pour toutes les questions historiques, poli- 
tiques, morales et religieuses qui concernaient l'Egypte et les 
pays limitrophes. C'est là que se sont renseignés Posidonius 
d'Apamée et Apollonius Molon 4 qui furent les maîtres de Cicéron ; 
Timagène, Lysimaque, Chérémon, Strabon et Apion, historiens, 
philosophes et critiques littéraires qui, sous Auguste ou peu après 
son règne, se sont occupés des Juifs dans leurs ouvrages. Si l'on 
met à part Strabon qui a su être aussi impartial que judicieux 5 , 

1 Lettre d'Auguste à Tibère, chez Suét., Oct., 76 : Ne Judseus quidem, mi Ti- 
beri, tam diligenter sabbatis jejunium servat, quam ego hodie servavi. Même con- 
fusion chez Trogue Pompée, Justin, XXXVI, 2 : Moses septimum diem more gentis 
sabbatum appellatum in omne œvum jejunio sacravit, quoniam illa dies famem illis 
erroremque finierat. Cf. Perse, V, 184 : recutitaque sabbata pâlies, où en trois mots 
sont condensés la circoncision, le sabbat et le jeûne comme ne faisant qu'un. Môme 
confusion du sabbat et du jeûne chez Strabon, XVI, 2, 37. Apion en ajoutera une 
autre, odieuse et perfide, Jos.. C. Ap., II, 2. 

2 Voir Revue, t. VIII, p. 11. 

3 AiyuTtTiaxà. Voir ce qu'en dit Josèphe, Cont. Ap., I, 36 et suiv. avec les frag- 
ments cités. 

4 Chez Jos., Cont. Ap., 11,2, 7, 14, 33, 36. Cf., dans les Fragment. Hist. Grœc, 
III, 256, le fragment de Diodore de Sicile, du livre XXXIV, qui a été inspiré par 
Posidonius. 

5 Fragment. Hist. Grec, III, 317, 334, 495, 490 et 506. Chez Josèphe, C. Ap., 
passim. 



40 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

tous les autres ou se réfèrent à l'ouvrage de Manetho en rééditant 
ses fables, ses erreurs, ses calomnies, ou renchérissent sur elles, 
eu y mêlant des commérages d'école. Si Ton rapproche les uns 
des autres tous les jugements des Romains où s'affirme à l'en- 
droit des Juifs quelque idée défavorable et haineuse, depuis les 
temps de Tibère jusqu'à ceux d'Hadrien, les auteurs les plus voi- 
sins de nous, comme Tacite et Juvénal, ne sont que l'écho des 
plus éloignés et souvent leurs plagiaires 1 . Le ton change suivant 
la nature des ouvrages et le tempérament des écrivains. Le fond 
des choses reste, et ce fond, si mince qu'il soit, suffit à créer des 
impressions, à insinuer des préjugés, à prédisposera la défiance. 
Viennent les événements extérieurs, révoltes, guerres, résistances 
morales et politiques, l'on voit tout à coup ces semences de men- 
songes lever dans les âmes, produisant des moissons de haine et 
de persécution. L'on connaît, par les citations de Josèphe dans le 
traité contre Apion, tous ces témoignages de mauvaise foi concer- 
nant les Juifs ; nous les retrouverons pour la plupart dans la suite 
de cette étude. Grâce à la politique modérée de César et d'Au- 
guste, quoique de leur temps les payens ne se donnent pas encore 
la peine d'étudier le judaïsme à l'aide de ses propres monuments, 
quoiqu'ils continuent de piller les ouvrages alexandrins, on s'aper- 
çoit aisément que la part de la calomnie diminue et que la répara- 
tion commence. Ainsi la page de Justin, résumant Trogue-Pompée, 
renferme encore de grossières erreurs 2 ; mais le monothéisme ju- 
daïque y est apprécié dignement et le rôle de Moïse, dans l'histoire 
de son peuple, caractérisé aussi bien qu'un payen pouvait le faire. 
Le même penchant à l'impartialité et à la bienveillance se re- 
marque chez Strabon 3 ; il n'est pas douteux que Tite-Live dont 
Sénèque a dit qu'il fut le juge le plus impartial de tous les grands 
génies, n'ait parlé des Juifs et de Moïse sur le même ton. Du moins 
la page de Dion-Cassius que nous avons citée ailleurs, et certaines 
lignes de Tacite au cinquième livre des Histoires, qui tous deux 
semblent avoir eu Tite-Live sous les yeux, nous ramènent au ton 
calme, aux jugements impartiaux de l'époque d'Auguste. Les 
pages de Strabon sont particulièrement intéressantes; l'hommage 
qu'il rend au monothéisme juif, qui unit étroitement les croyances 



1 Voir dans la dernière partie ce rapprochement fait avec le texte de Tacite, dont 
les Histoires peuvent être considérées comme la synthèse de tout ce qui se disait de 
défavorable chez les Romains sur le compte des Juifs. 

* Justin, XXXVI, 2. 

3 Strabon, Geogr., XVI, 2, 35 et suiv.; chez Jos., Cont. Ajp., II, 9; Ant. Jud., 
XIV, 7, 2. Strabon a vécu de Tan 50 av. J.-C. au commencement du règne de 
Tibère. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 41 

religieuses à l'obligation morale, et entretient la piété par les 
moyens les plus simples, sans charlatanisme mystique et sans dé- 
monstrations fastueuses, est d'un philosophe profond et d'un obser- 
vateur impartial. Il est vrai qu'aux yeux de Strabon les Juifs de son 
temps sont dégénérés de la pureté originelle de leur foi; la pra- 
tique de l'abstinence et de la circoncision sont pour lui des inven- 
tions postérieures à Moïse et les fruits d'une puérile superstition. 
Gomme elles sont communes aux Juifs et aux Egyptiens et que la 
croyance générale des payens était que les premiers les avaient 
empruntées des seconds, on voit que l'opinion du. célèbre géographe 
ne s'est en rien réglée sur celle des écrivains d'Alexandrie; ceux-ci 
auraient plutôt excusé ce qu'il condamne et condamné ce qu'il 
glorifie. Malheureusement son ouvrage ne semble avoir exercé 
sur l'opinion des Romains et même des Grecs qu'une influence 
médiocre ; Pline l'ancien et Pausanias n'en ont point connais- 
sance ; Josèphe et Plutarque ne citent que ses œuvres historiques 
et négligent la Géographie où le jugement sur les Juifs a trouvé 
place 1 . 

Une croyance juive qui pouvait difficilement pénétrer dans la 
littérature légère et dont les historiens sérieux négligent de nous 
entretenir, mais qui n'en a pas moins, depuis le règne d'Auguste, 
exercé une action sur les idées romaines, est la croyance messia- 
nique, la conception d'un Sauveur surnaturel, donné au monde 
pour la réparation de ses misères séculaires, pour l'établissement 
d'un règne fondé sur la justice et la paix 2 . On sait avec quelle 
force cette croyance se manifesta en Judée peu après la conquête 
de Jérusalem par Pompée. Son expansion y coïncide avec la do- 
mination romaine; elle en consola les vaincus par l'espoir d'une 
revanche prochaine, par l'attente d'un triomphe définitif sur les 
payens, ennemis du vrai Dieu, et du rétablissement de sa royauté 
jusqu'à la consommation des siècles 3 . Or, il arrive que cette sainte 
croyance judaïque se trouve presque aussitôt à l'unisson d'aspi- 
rations semblabes, issues à Rome même de la lassitude des guerres 
civiles. Là aussi les démêlés qui ont commencé avec les Gracques 
et qui se prolongent d'âge en âge, jetant les uns sur les autres les 
partis politiques qui se disputent l'exploitation de l'empire du 
monde, ont suggéré à la masse le vif désir d'un sauveur. Lorsque 

1 Le peu de renommée de Strabon tient au pays même où il écrivit ses ouvrages, 
à Amasée dans le Pont. Voir Real Encyclop. de Pauly, VI, 2, p. 1453. 

2 Sur les espérances messianiques vers les temps d'Auguste, voir, entre autres, 
Hausrath, Neutestam. Zcitgesch., I, p. 172 et suiv., et Renan, Vie de Jésus, p. 265, 
etc., 14 e édit. 

3 r) fioLGilzia xou 6eoù r\\Lûv êî; tov càwva. Ps. 17,4. 



12 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

César mit fin une première fois à ces compétitions sanglantes en 
fondant la dictature du génie, la grande majorité des Romains, 
des alliés et même des peuples tributaires, salua son élévation 
comme le commencement d'une ère nouvelle. Lui-même sut accré- 
diter dans l'opinion cette idée qu'il était l'homme prédestiné 1 , à 
qui d'antiques prophéties réservaient l'empire universel ; n'était-il 
pas le descendant de cet Enée à la race duquel le divin Homère 
avait promis mille ans auparavant qu'elle régnerait un jour sur 
toutes les nations 2 ? Ce que César n'avait été que pour un temps 
très court, juste assez pour accréditer la croyance qui faisait par- 
tie de son prestige, Auguste eut la chance ou l'adresse de le res- 
ter longtemps : il fonda une tradition, alors que César avait seule- 
ment établi un fait. Avec une habileté merveilleuse, il exploita 
l'idée de l'homme providentiel, réservé au monde pour son bon- 
heur ; tous les poètes autour de lui s'emparèrent de cette idée, en 
firent le point de départ d'une série de légendes, la formule inva- 
riable d'où se déduisaient les flatteries les plus délicates, les plus 
pompeux éloges 3 . Le terrain commun sur lequel le messianisme 
juif et la croyance au rôle providentiel des Jules se rencontrèrent, 
furent les prophéties de la sibylle 4 . Ces prophéties, parties des 
rives de l'Asie mineure, avaient pris pied en Italie dès le règne des 
Tarquins ; elles s'étaient établies à Cumes en même temps que le 
culte d'Apollon, le dieu lumineux et prophétique; de là elles étaient 
venues à Rome, où un collège spécial de prêtres fut institué pour 
en expliquer le sens dans toutes les circonstances extraordinaires 
qui portaient à les consulter 3 . En l'an 83 avant l'ère chrétienne, 
les oracles sibyllins déposés au Capitole avaient été anéantis par 
un incendie; le Sénat envoya une ambassade à Samos, à Erythrée, 
dans la Troade, pour qu'elle y retrouvât le trésor perdu 6 . Une 
commission fut nommée pour opérer le triage des oracles, recon- 
naître ceux qui étaient authentiques et rejeter les autres. Le re- 
cueil reconstitué comportait environ mille vers; il y a lieu de 
supposer que la rédaction différait sensiblement de l'ancienne par 
son étendue et plus encore par sa signification religieuse. Il s'y 
glissa notamment des idées orientales et des prophéties messia- 

1 Voir sur ce point noire Légende d'Enée avant Virgile, Paris, 1883, p. 85 et suiv. 

2 Virg., JEn., III, 97 : Cunctis dominabitur oris et nati natorum et qui nascentur 
ab illis ; cf. Légende d'Enée^ p. 9 et suiv. 

3 Voir, entre autres, Hor., Od., IV, lj; III 14 ; III, 5 : prœsens divus habebitur 
Augustus. Virg., En., VI, 788 et suiv. : Hic vir, hic est, tibi quem promitti sœ- 
pius audis, Augustus Caesar, Divi genus, aurea condet sœcula rursus Latio etc. 

4 Sur la sibylle juive, voir Gractz, III, p. 220 et suiv., avec les citations. 

5 Cf. Le'rjende d'Enée, p. 29 et suiv. 

6 Tac, Ann., VI, 13 ; Lact., I, 6, 11. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 43 

niques 1 ; car les prophéties en général, lorsqu'elles ne sont pas 
fabriquées après l'événement, sont l'expression d'espérances, 
d'aspirations puissantes : il semble qu'elles provoquent la réalité 
du fait par la vivacité du désir, quand elles ne l'entrevoient pas 
naturellement par une intuition logique. Outre ce premier recueil, 
seul authentique, qui avait été constitué vers l'an "70, il s'en ré- 
pandit d'autres apocryphes qui couraient dans le peuple, les uns 
en latin, les autres en grec, vers les temps de César. Auguste, 
nommé grand pontife, les fit rechercher et en brûla environ deux 
mille, ne gardant que les livres sibyllins proprement dits, non 
sans les avoir soumis à un examen sévère 2 . Le fait seul qu'il a 
existé toute une littérature gréco-judaïque, qui empruntait aux 
oracles sibyllins leur titre, leurs procédés de style et de versifi- 
cation, fournit une forte présomption à l'opinion de ceux qui font 
pénétrer cette poésie dans la capitale du monde romain dès les 
temps d'Auguste. 

Est-ce dans ces recueils prophétiques que Virgile puisa l'idée 
mère de l'Eglogue à Pollion 3 , où certains commentateurs, à l'ima- 
gination vive et au cœur pieux, ont cru voir un écho formel des 
prédictions sibyllines sur la venue du Christ, par conséquent une 
inspiration judaïque? L'affirmer est tout au moins téméraire; 
l'enfant dont le poète célèbre la naissance est bien vraiment un 
fils de Pollion ; les vers sur le grand siècle qui commence, sur 
l'enfant privilégié qui, par la faveur des dieux, doit faire régner à 
nouveau l'âge d'or, sont empruntés au même ordre d'idées que 
ceux qui, plus tard, au sixième chant de l'Enéide, célèbrent la 
race des Jules, destinée à l'empire du monde. Outre les prophéties 
sibyllines relatives à la descendance d'Enée, Virgile trouvait, pour 
s'inspirer, des croyances d'origine étrusque sur le grand siècle, 
lequel, après une série de révolutions et de troubles, devait ra- 
mener l'humanité au bonheur parfait 4 . Cependant il n'est pas 
excessif de conjecturer que, dans la société même de Pollion, Vir- 
gile entendit comme un écho des croyances messianiques, si vives 
en Judée. Pollion était l'ami d'Hérode 5 ; celui-ci, pendant son 

1 Cf. Preller, Rœm. Myth., p. 272. 

2 Suét., Oct., 31 : Quidquid fatidicorum librorum Grœci Lalinique generis, nullis 
vel parum idoneis auctoribus, vulgo ferebatur, supra duo millia contracta undique 
cremavit. 

3 Virg., Bue, 4. L'opinion dont nous parlons est fort ancienne; voy. Lactant., 
Inst., VII, 24 ; cf. Wernsdorff, Poet. Lot. Min., IV, p. 767 et suiv., et le Virgile 
de Heyne, 4 e édit., I, p.. 124 et suiv. Un passage du traité de Pbilon, De exsecra- 
tione, édit. de Francfort, 935, offre avec les idées de Téglogue de Virgile la plus 
frappante ressemblance. Cité par Hausrath, ouv. cit., I, p. 197. 

4 Cf. O. Mueller, Etrusker, II, p. 309 et 315. 

5 Jos., Ant. Jud,, XV, 13. 



44 REVUE DES ETUDES JUIVES 

séjour à Rome, n'a pu manquer de l'entretenir des difficultés que 
lui causait, en Judée, le fanatisme des croyants zélés, attendant le 
Messie avec une conviction qui les rendait intraitables. Hérode 
lui-même n'avait-il pas été considéré comme ce Messie parles plus 
déterminés. de ses partisans 1 ? Que Virgile, dans ce milieu, ait 
puisé quelque inspiration, qui était d'ailleurs enharmonie avec 
certain fonds d'idées payennes, et que, par là même, il ait rendu 
ses sentiments avec une vivacité toute mystique et des couleurs 
presque orientales, il n'y a là rien qui choque la vraisemblance. 
Nous savons d'ailleurs que l'attente d'un Messie fut assez vive chez 
les payens mêmes jusqu'à la fin du siècle, pour que Néron se con- 
solât de perdre l'empire de Rome, parce que des devins lui avaient 
promis celui de l'Orient et, d'une façon expresse, la royauté de Jé- 
rusalem 2 . Vespasien, consultant l'oracle du Carmel, dit Suétone, 
en reçut l'assurance que ses projets les plus ambitieux auraient un 
jour leur entier accomplissement 3 . Tacite, qui parle du même fait, 
explique ce qu'il faut entendre par cet oracle qui, sous la plume de 
Suétone, prend la place d'une prophétie juive. Vespasien, offrant 
un sacrifice au vrai Dieu, reçut du prêtre qui y présidait la ga- 
rantie surnaturelle de ses succès à venir. Gomme il fut proclamé 
empereur tandis qu'il se trouvait en Judée, il se rencontra des 
Juifs, Josèphe entre autres, pour proclamer qu'en lui s'étaient vé- 
rifiées les prédictions relatives à un Messie 4 . Tous ces faits dé- 
montrent que Romains et Orientaux, Juifs et payens, n'eurent pas 
de peine à fusionner sur le terrain de l'idée messianique. On dif- 
férait sur le Messie véritable, on choisissait au gré de ses préfé- 
rences entre les favoris les plus éminents du destin. Grâce à cette 
croyance commune, il se mêla au paganisme un ferment de re- 
ligion nouvelle qui, avant de transformer la masse de fond en 
comble, en rapprochait les éléments hétérogènes. 

Lorsque Auguste mourut, rien ne faisait prévoir que les Juifs et 
les payens dussent, à Rome et dans les centres principaux de l'em- 
pire, cesser de vivre en bons rapports. Non que les causes de dis- 
corde eussent toutes disparu ; mais, d'une part, l'indifférence re- 
ligieuse des classes dirigeantes, indifférence qui est la meilleure 
garantie de la tolérance ; d'autre part, le penchant sympathique 
des masses pour tout ce qui, en matière religieuse, est nouveau et 
extraordinaire ; par dessus tout, la modération systématique du 
pouvoir, qui fait à la paix des consciences les plus larges con- 

1 Par l'interprétation défectueuse de la prophétie de Jacob, Genèse, xlix, 20. 

2 Suét., Ner.; cf. Renan, Antéchrist, p. 308. 

3 Suét., Vesj)., 5; Tac, Hist., Il, 78 ; Dion Cas. (Xiphil.), fi6, 1. 

4 Dion Cas., loc. cit. ; Josèphe, Bel. Jud., 8, 9. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 45 

cessions, semblent promettre à la nation juive une sécurité en- 
tière, et à sa cause un triomphe lent par les moyens pacifiques, 
par la contagion de l'exemple et par la persuasion. Cependant l'o- 
rage s'amasse sur Rome et sur la Judée, et des temps mauvais 
vont venir pour la cause de la justice et de la civilisation. 



II 



La période dans laquelle nous entrons, féconde en événements 
de toutes sortes, est, au contraire, fort dépourvue de documents 
littéraires concernant notre sujet. Ce n'est pas que depuis la mort 
d'Auguste jusqu'à l'avènement des Flaviens (14 ap. J.-C. à 68) la 
littérature romaine cesse de produire ; il arrive même que, durant 
le règne de Néron, elle enfante avec une sorte de fécondité mala- 
dive des œuvres en tout genre qui, par leur quantité du moins, 
rappellent la plus belle période du règne d'Auguste. Mais si l'on 
met à part Sénèque, qui est à lui seul tout un monde littéraire, ces 
œuvres sont la plupart frivoles et insignifiantes par les idées, peu 
recommandables aussi par la forme. C'est pour cela, sans doute, 
que les âges suivants en ont laissé perdre le plus grand nombre ; 
parmi celles-là mêmes qui ont survécu, il en est fort peu qui pré- 
sentent quelque intérêt sérieux pour l'histoire de la civilisation. Il 
en résulte que ces temps où les événements sont si étranges, les 
hommes préposés au gouvernement de l'empire romain si mons- 
trueux, où il se fait dans les idées des masses un travail si extraor- 
dinaire, nous sont moins connus par eux-mêmes que par le témoi- 
gnage des générations postérieures. Et ce témoignage est suspect 
pour plusieurs raisons, suspect en tout état de cause, parce qu'il 
est difficile de le vérifier par les documents contemporains ; 
suspect, parce qu'on y surprend des marques non équivoques de 
fausseté, d'exagération et d'injustice. C'est à cette période surtout 
que s'applique l'observation profonde du docteur Joël : « L'his- 
toire du i eP siècle de l'ère chrétienne est un véritable palimpseste, 
il n'est possible d'en déchiffrer les caractères qu'après avoir effacé 
ceux que le n e siècle a écrits par dessus 1 . » 

Des quatre empereurs qui ont eu le temps et les moyens d'in- 
tervenir dans les affaires des Juifs, il en est trois : Tibère, Claude, 
Néron, qui ne semblent pas s'être écartés vis-à-vis d'eux de la po- 
litique césarienne, du moins dans les circonstances ordinaires ; le 

1 Blicke in die Religionsgesch., II, p. 6 et toute l'introduction. 



16 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

quatrième, Caligula, est un fou qui, pouvant leur faire beaucoup 
de mal comme à tout le monde dans l'empire, a été arrêté, au 
moment dangereux, par la mort. Les souffrances des Juifs durant 
ces quatre règnes sont moins la résultante d'un système de poli- 
tique spécialement oppressive, succédant au régime réparateur et 
équitable des quarante années précédentes, que la conséquence de 
leurs propres divisions, celle aussi de la situation générale modifiée 
par le caractère tyrannique des nouveaux empereurs. Josèphe re- 
marque, à propos de Tibère, qu'il n'y eut rien dans sa conduite à 
l'égard des Juifs qu'il ne pratiquât également vis-à-vis des autres 
nations *. En matière religieuse, il comptait parmi les indifférents; 
il ne croyait guère qu'à la divination, persuadé que la fatalité gou- 
vernait le cours des choses humaines 2 . Moins qu'Auguste, dont le 
paganisme pratiquant était un péril continu pour la religion mo- 
nothéiste, Tibère était homme à se passionner pour la cause des 
dieux. Elle ne l'intéressait que dans ses rapports avec la cause de 
son pouvoir. C'est à des considérations politiques ou même sim- 
plement policières, qu'il faut attribuer les rigueurs dont les Juifs 
furent victimes à Rome au début de son règne, de concert avec 
les partisans des cultes égyptiens. Les faits qui les motivèrent sont 
connus ; le caractère exclusif de la religion juive et le prosély- 
tisme honnête, qui recrutait chaque jour de nouveaux fidèles, y 
furent pour peu de chose. D'une part, le culte d'Isis, qui fournit 
plus d'une fois le prétexte et l'occasion d'aventures scandaleuses, 
avait servi à corrompre une femme de l'aristocratie romaine 3 ; 
d'autre part, des aventuriers juifs, exploitant la piété des femmes 
de riche maison, avaient réussi à extorquer à l'une d'entre elles, 
soi-disant pour le temple, en réalité pour eux-mêmes, des contri- 
butions assez fortes 4 . Une mesure de police générale enveloppa 
les deux religions dans la même proscription. Egyptiens et Juifs 
pratiquants furent chassés de Rome, dit Suétone (Tacite prétend 
même qu'ils le furent d'Italie, ce qui n'est pas soutenable) ; quatre 
mille affranchis en état de porter les armes, sans doute ceux qui 
refusèrent ouvertement d'abjurer leur foi, furent envoyés en Sar- 

1 Jos., Ant. Jud., XVIII, 6, o, oûx. âui u.èv 'IouSaiwv toioOto; rjv, étepoïoç ôè itzi twv 
XotTtwv ûiopcotov. Parmi les témoignages d'estime que Tibère donna aux Juifs, il 
faut citer l'adoption, dans la famille Julia, d'Alexandre Lysimaque, arabarque 
d' Alexandrie et frère de Philon. Cf. Graetz, III, p. 682. 

2 Ibid., XVIII, 6, 9 ; Suét., Tib., 69 : Circa Deos ac religiones negligentior, quippe 
addictuus matbematicae plenusque persuasionis cuncta fato agi. Il s'entourait d'astro- 
logues chaldéens, ib., 14 et Tac, Ann., VI, 20. 

3 Jos., Ant. J., XVIII, 3, 4 et suiv. 

4 Ib., 5. La femme est Fulvia, femme d'un sénateur, Saturninus. Pour la persé- 
cution qui suivit, cf. Suét., Tib,, 36; Tac, Ann., II, 85; Phil., Leg. ad Caium, 24; 
Graetz, III, p. 281. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 47 

daigne pour purger ce pays des brigands qui l'infestaient. Le té- 
moignage concordant de Suétone et de Josèphe donne à penser 
que cette dernière mesure, la plus cruelle de toutes, n'atteignit 
que les Juifs ; si elle fut épargnée aux Egyptiens, c'est que ceux-ci 
se hâtèrent de se soumettre. Philon rend surtout responsable de 
ces rigueurs le ministre Séjan, dont ne parlent ni Josèphe 1 , ni 
Suétone, ni Tacite ; Philon n'a sans doute pas tort, Séjan pouvant 
être arrivé au commandement de la garde prétorienne peu avant 
l'événement et se trouver par conséquent chargé de l'exécution 
des mesures prises. Si l'on songe que, peu de mois auparavant, 
Germanicus ayant eu à pourvoir à une famine dans Alexandrie, 
avait entendu traiter les Juifs d'accapareurs et avait même eu 
quelque peine à les protéger contre les colères des payens*, 
cette persécution religieuse qui, sans l'affaire des Bacchanales, 
vieille de près de deux siècles, serait unique jusqu'alors dans le 
monde gréco-romain, s'explique par ses causes véritables. Les 
Juifs, grâce au régime privilégié qu'ils s'étaient fait octroyer par 
César et confirmer par Auguste, se sont enrichis et fortifiés ; 
établis au milieu des payens sans se fondre avec eux, laborieux et 
économes, pénétrés de l'esprit de solidarité, faisant des prosélytes 
sur les religions environnantes, sans se laisser entamer par elles, 
ils avaient fini par apparaître, ce qu'ils étaient, en effet, comme 
une puissance redoutable au sein de l'Etat. La misère leur avait 
permis de s'organiser ; la fortune, qui devait nécessairement 
suivre cette organisation, les désigna aux haines particulières, 
à la défiance des pouvoirs publics. Les temps mêmes où ils sont 
frappés pour la première fois, les prétextes mis en avant pour la 
justification du traitement qu'ils subissent, les hommes qui pré- 
sident à l'exécution, tout démontre que les raisons religieuses n'y 
ont que peu de part ; ces raisons sont le prétexte : la cause vraie 
est la jalousie : invidia auri judaici, jalousie assez forte dans 
le public pour inspirer au pouvoir des méfiances et le pousser aux 
mesures d'exception. 

En même temps, un motif d'un genre tout différent permit aux 
gouverneurs des provinces orientales de donner satisfaction aux 
ressentiments populaires contre les Juifs, tout en faisant la cour 
à l'empereur. Jusque-là, grâce à la modération d'Auguste, les 
Romains avaient fermé les yeux sur le refus des Juifs d'honorer 

1 Josèphe le nomme d'ailleurs avec exécration, A. J., XVIII, 6, 6, sans le mêlera 
l'histoire, fort écourtée, de la persécution. 

* Tac, Ann., II, 59 ; Suét., Tib., 52 ; Jos., Cont. Ap., II, 5. Le grief avait été ex- 
ploité par Apion ; Josèphe constate que les Juifs n'ont pas le monopole du com- 
merce des grains. 



48 REVUE DES ETUDES JUIVES 

dans leur synagogue et au temple de Jérusalem la divinité des 
Césars et celle de Rome, représentée sur les étendards. Hérode, 
qui avait eu le sens exact des difficultés qui pouvaient résulter 
pour sa nation de ces résistances, y avait remédié par des pal- 
liatifs, et ses successeurs avaient continué cette politique. Hérode 
Antipas 1 , fortifiant Sepphoris, la principale ville de Galilée, la 
consacre à l'empereur ; il donne à Betharamphth.a le nom de Ju- 
liade, du nom de Julie, l'amie de Salomé et la femme de Tibère. 
Philippe ne veut pas demeurer en reste et fait de même pour les 
villes de Paneas et de Bethsaïs 2 ; enfin, quelques années plus 
tard, une ville bâtie sur les bords du lac de Génésareth reçoit le 
nom de Tibériade. Mais lorsque les rigueurs dont furent frappés 
les Juifs de Rome prévinrent en quelque sorte les gouverneurs de 
la Palestine et de l'Egypte de n'avoir plus à se gêner, Pilate, le 
premier, ramenant son armée de Gésarée pour lui faire prendre 
ses quartiers d'hiver à Jérusalem, fit entrer dans la ville sainte 
l'image de Tibère représentée sur les étendards : profanation que 
les officiers romains lui avaient épargnée jusqu'à ce jour 3 . Obligé 
de céder aux ardentes supplications du peuple juif, le gouverneur 
romain en garda un profond ressentiment qu'il devait satisfaire 
plus tard. Une fois Caligula arrivé au pouvoir, on peut dire que 
cette question des étendards et de la divinité impériale fut la vraie 
et, au fond, l'unique raison qui accentua le mauvais vouloir des 
magistrats romains à l'égard des Juifs 4 . Ce n'est pas à dire que 
l'opinion romaine fût par elle-même bien passionnée pour une 
pareille cause et qu'elle en voulût profondément au peuple qui, 
seul, refusait au maître les honneurs divins. 11 est, en effet, très 
digne de remarque que si les écrivains de l'empire exploitent l'a- 
pothéose comme une source de formules poétiques et de flatteries 
officielles, ils ne s'indignent jamais contre les récalcitrants. Tout 
au contraire, les témoignages ne manquent pas, depuis Sénèque 
jusqu'à Tacite, pour établir qu'en somme l'apothéose n'était prise 
au sérieux par personne 5 . Tacite loue les Germains de n'en pas 

1 Jos., Ant. Jud., XVIII, 2, 1. 

' 2b.; pour Tibériade, ib., 2, 3. De même plus tard Agrippa bâtit Néroniade, XX, 
9, 5. L'exemple venait d'Hérode, qui de la Tour de Straton avait fait Césarée, en 
l'honneur d'Auguste, XV, 8, 5. 

1 Ib.. XVIII, 3, 1. A l'exception de Caligula, les premiers empereurs se souciè- 
rent d'abord fort peu de leur divinité. Auguste fit fondre les statues d'argent qu'on 
lui avait élevées à ce titre, et en fit des couronnes vouées à Apollon Palatin, Suét., 
Oct., 52. Tibère s'en souciait encore moins, id., Tib., 67. Vespasien, à sa dernière 
heure, en plaisantait gaîment, id., Vesp., 23. On voit par VApokolokyntose comment, 
à la cour de Néron, la divinité de Claude était traitée. 

* Jos., Ant. J«d., XVIII, 10 et passim ; Cont. Ap., Il, 3. 

5 Cf. Preller, Rœm. Myth., p. 707 et suiv. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 49 

connaître l'usage 1 ; s'il n'accorde pas aux Juifs un semblable 
éloge, il constate du moins leurs résistances sans les blâmer. A la 
réflexion, il est même permis de trouver étrange que des hommes 
qui, comme Sénèque, ont tant de dures paroles pour la divinité de 
Galigula et de Claude, n'aient pas puisé dans leurs répugnances 
toutes théoriques un peu d'estime pour ces Juifs qui les poussaient, 
eux, jusqu'au plus sublime héroïsme. Ce n'est pas là la seule in- 
conséquence qu'on soit en droit de leur reprocher. 

Si l'opinion se souciait fort peu au fond que les Juifs adorassent 
la divinité des empereurs, si, à l'exception de Caligula, les maîtres 
de Rome ne s'arrêtaient guère à ce grief, il y avait, en revanche, 
des ennemis du judaïsme qui ne se faisaient pas faute d'y insister 
pour la satisfaction de leurs haines. A la tête de ces ennemis se 
place l'égyptien Apion 2 . Grammairien médiocre, qui avait refait 
en les gâtant les grands travaux d'Aristarque sur l'interprétation 
d'Homère, historien bavard et crédule, plus préoccupé de frapper 
les imaginations du vulgaire par des anecdotes merveilleuses que 
d'intéresser les savants par la rigueur de la critique et l'exacti- 
tude des faits 3 , Apion avait respiré la haine des Juifs dans l'at- 
mosphère d'Alexandrie; il l'avait réduite en système à l'école 
d 1 Apollonius. Muni d'un bagage déclamatoire, où pêle-mêle figu- 
raient des expositions historiques et des appréciations littéraires, 
il parcourut les villes de la Grèce, à la façon des sophistes d'au- 
trefois. Rome le vit, sous Tibère, au temps où les persécutions 
contre les Juifs étaient à l'ordre du jour. L'empereur, qui n'aimait 
guère ses façons bruyantes et vaniteuses, l'appela dédaigneuse- 
ment : la Grosse-caisse, cyrribalurnmundi*. Mais il n'est pas aussi 
sûr que Tibère put se soustraire à l'influence de ses calomnies 
contre les Juifs. Aussi grotesques qu'odieuses, Apion les avait con- 
sacrées par un traité spécial 3 ; à voir le soin avec lequel Josèphe 
les réfute cinquante ans plus tard et l'action prolongée qu'elles 
exercèrent sur la littérature latine, ce traité fut plus funeste à la 
cause des Juifs dans Rome que la tyrannie ou la folie de certains 
empereurs. C'est Apion qui le premier paraît avoir insisté sur le 
refus opposé par les croyants du judaïsme à l'adoration de la 



1 Germ., 8 ; Hist., V, 5 : Non regibus haec adulatio, non Csesaribus honor. 

2 Sur Apion, voir Fragm. Hist. Gtrœc, III, p. 506, et l'opuscule de Lehrs, Quoest. 
epica; quid Apio Homero prœstiterit ; cf. Graetz, III, p. 351. 

3 Le lion d'Androclès et le dauphin amoureux sont de ses inventions, dans les 
Fragm. de Mueller, p. 510 et suiv. 

4 Pline, His. Nat., prœfat. 20. Cet auteur cite souvent Apion, huit fois en tout, 
mais il n'épouse pas pour cela ses sentiments envers les Juifs. Voir la dernière partie. 

5 C'était aussi le cas de Posidonius ; quant à Apollonius Molon, il exprima son 
opinion un peu partout dans ses traités, Jos., Conî. Ap., II, 14. 

T. XI, n° 21. 4 



30 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

divinité impériale 1 . Tandis que dans la littérature du règne d'Au- 
guste, l'opinion de Posidonius, de Molon, de Lysimaque transpa- 
rait à peine, on voit, à partir de cette époque, leurs diatribes 
anciennes et les commentaires plus perfides encore dont Apion 
les accompagnait, s'imposer aux esprits les plus éminents, puis 
peu à peu devenir l'opinion régnante. On se figure sans peine 
comment des anecdotes, les unes puérilement perfides, les autres 
odieusement graveleuses, sur la circoncision, le repos sabbatique, 
le jeûne, l'adoration de la tête d'âne et l'anthropophagie des Juifs, 
durent s'emparer des esprits chez la bourgeoisie demi-lettrée, 
prédisposée à tout croire en matière religieuse, parce qu'en 
somme, dans le polythéisme, les faits les plus étranges étaient 
croyables 2 . De la bourgeoisie ces anecdotes descendirent, aggra- 
vées encore et caricaturées, si possible, dans les couches infé- 
rieures de la société payenne. Par l'action réflexe qui vicie les 
gouvernements préoccupés avant tout de la faveur populaire, ce 
courant fangeux remonta vers les sphères gouvernementales et 
mena aux mesures de proscription. 

Les Juifs se préoccupèrent sans doute d'y opposer une barrière. 
Ils continuèrent à Rome, par la personne d'Agrippa, la politique 
de magnificence et de prodigalité qui faisait de leurs princes les 
égaux des plus grands personnages et leur permettait de pénétrer 
dans l'intimité des plus illustres familles 3 . Agrippa était bien 
l'homme qui convenait à une action de ce genre : petit-fils d'Hé- 
rode, il avait su, par l'intermédiaire de Bérénice, sa mère, captiver 
la bienveillance d'Antonia, la belle-sœur de Tibère, la mère de 
Claude, une des femmes les plus vertueuses et les plus sensées de 
la période impériale. Elevé dans la société, moralement peu re- 
commandable mais politiquement très influente, où figuraient 
deux empereurs à venir, dont l'un, Galigula, rêvait dès lors le 
pouvoir, dont l'autre, Claude, n'était encore que le jouet et le 
souffre-douleurs de ses joyeux compagnons 4 , Agrippa mena très 
grand train, se ruina promptement, contracta des emprunts, 
vécut d'expédients, impatient d'un nouvel ordre de choses qui le 
mettrait en état de faire face à ses affaires, jeune, étourdi, impru- 
dent jusqu'à se faire jeter en prison par Tibère, dont il avait trop 

1 Jos., Cont. Ap, y ll, 6 : Derogare nobis Apion voluit, quia imperatorum non sta- 
tuamus imagines. 

2 M. Joël a mille fois raison de retourner contre les payens l'accusation de sacri- 
fices humains; mais un si grand luxe de preuves était-il bien nécessaire? Ouv. cit., 
p. 18 et suiv. 

' Jos., Ant. Jud., XVIII, 6, 1 et suiv. 
4 Suét., Claud., 3 et 8. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 51 

tôt escompté la mort. Auprès de lui, tantôt lui servant d'agents, 
plus souvent de prêteurs, préparant, pour leur part, le règne des 
affranchis qui, commencé sous Caligula, arriva à son plein épa- 
nouissement sous Claude, nous rencontrons des Juifs en assez 
grand nombre 1 : Thallus, un Samaritain qui lui fait de grosses 
avances moyennant un intérêt usuraire ; Eutychus, qui dénonce à 
Tibère ses conversations compromettantes ; Petrus, que, par tes- 
tament, Bérénice avait légué à Antonia et que celle-ci avait affran- 
chi et enrichi; Silas, qui console le prince en prison; Marsyas, qui 
lui annonce en langue hébraïque la mort de Tibère et l'avènement 
de Caligula, c'est-à-dire la délivrance. La présence de tous ces 
hommes à la cour, leur grande fortune et leur influence nous ga- 
rantissent que la persécution exercée contre les Juifs au début du 
règne, fut bientôt oubliée; que très probablement un grand nombre 
d'entre eux, et cela dans toutes les conditions, échappa, sans abju- 
ration de leur part, à la sentence de bannissement. Lorsque Cali- 
gula arriva au pouvoir, il se trouva attaché à Agrippa par les 
liens de la plus sérieuse reconnaissance ; et, il faut le dire, il sut 
payer sa dette au prince d'abord, ensuite par son intervention au 
peuple juif tout entier, jusqu'au jour où la folie faillit le rendre 
persécuteur à son tour. 

La cause des Juifs continuait donc à être défendue en haut lieu 
à Rome, mais elle l'était moins devant l'opinion des masses ; et 
nous avons constaté qu'une telle défense devenait chaque jour 
plus urgente. Jusqu'à présent les Juifs ne semblent pas s'être 
préoccupés de plaider leurs intérêts devant les payens par une 
publicité organisée, de manière à répondre par la plume aux dif- 
famations que par la plume répandaient leurs adversaires. Une 
telle publicité, si elle avait ses avantages, avait aussi ses dangers, 
en appelant l'attention sur ceux qui en auraient été l'objet. Et 
puis, sous Auguste, elle était à peine utile : la volonté de l'empe- 
reur, universellement respectée, imposait aux Romains des sym- 
pathies toutes faites, les associait de force à ses aversions comme 
à ses préférences. Tibère vieillissant, Caligula s'abandonnant à 
ses fureurs, il n'y avait plus à compter sur la justice et sur la rai- 
son en rien, la violence et le caprice réglaient tous les intérêts de 
l'empire. Passer inaperçu était peut-être le meilleur moyen de ne 
souffrir aucun dommage. Seulement le judaïsme devenait trop 
important chaque jour par la richesse et par le nombre, pour 
compter davantage sur le bienfait de l'obscurité. A Alexandrie il 
avait pris résolument position devant l'opinion et devant la litté- 

1 Jos., Ant. Jtid., XVIII, 6, 10 ; t'i„ 3, 7. 



52 REVUE DES ETUDES JUIVES 

. rature payennes '. Toute une école de philosophes, d'historiens et 
de poètes gréco-judaïques prit à tâche de faire pénétrer le judaïsme 
par les idées dans ce monde polythéiste où il n'était entré encore 
que par les faits. Il est incontestable que les résultats théoriques 
de cette publicité furent grands et, sur certains points, décisifs 
dans l'histoire de la civilisation. Mais on peut mettre en doute son 
utilité pratique et immédiate. D'abord la langue grecque, en de- 
hors des pays qui étaient son berceau, n'était que la langue du 
monde élégant et lettré. Le reste de l'empire s'initiait surtout au 
latin ; en Italie notamment, on n'exerçait d'action profonde sur 
l'opinion qu'en se servant du langage romain. Soit insuffisance 
littéraire d'abord, soit exagération de dignité religieuse, et pour 
ne pas compromettre la sainteté de leurs dogmes dans des polé- 
miques de bas étage, les défenseurs du judaïsme n'ont jamais 
songé à se servir de la langue de leurs vainqueurs pour essayer 
d'agir sur eux. Ce fut une grande concession pour quelques-uns 
de se servir même de la langue grecque dans l'interprétation des 
livres saints, dans les discussions théologiques et les écrits de 
polémique courante ; ils n'allèrent pas au delà. Ensuite, même en 
grec, ils conservaient des procédés de style plus appropriés à 
persuader des philosophes et à exalter des croyants initiés, qu'à 
remuer des indifférents, des ignorants et des profanes. L'esprit 
biblique, fût-il tempéré par une forte dose de platonisme, le ton 
inspiré, les formules mystiques, les allusions détournées, les pa- 
raboles et les anathèmes, au lieu d'entrer dans l'esprit des payens 
par une porte toute ouverte, se heurtaient à des façons de penser 
et de parler absolument différentes. En constatant l'action, facile 
en même temps que délétère, exercée par les calomnies d'Apion et 
consorts sur l'opinion romaine du i er et du 11 e siècle, on se prend 
à regretter que le judaïsme n'ait pas eu un Philon ou tout au 
moins un Josèphe latin pour les combattre; mais un Philon plus 
terre à terre, historien familier, moraliste incisif plutôt que philo- 
sophe et théologien, détournant au profit de ses idées quelque 
chose de l'abondance un peu vulgaire et de l'habileté de Sénèque. 
Le judaïsme a eu ce malheur de n'être défendu en Occident à 
l'aide des procédés littéraires que quand il était trop tard, en 
grec et par un homme qui avait plus de bonnes intentions qu'un 
véritable talent de polémiste, par Josèphe durant le règne de Do- 
mitien. Et Josèphe, aux yeux des Juifs, était un médiocre défen- 
seur, puisqu'il était presque un apostat. 

1 Sur la littérature judéo-hellénique, voir la note 3 au 1. 111 de l'Histoire de Graetz, 
p. 021 et suiv. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 53 

En attendant, on commençait à s'attaquer à eux sans qu'ils 
fussent sérieusement armés pour se défendre. Sous Claude et sous 
Néron, c'est-à-dire à une époque où les pouvoirs publics conti- 
nuaient encore à se montrer favorables, il arrive que la littérature, 
expression des idées régnantes, prend de plus en plus une attitude 
agressive. Les principaux coups sont portés par les représentants 
de l'école stoïcienne ; c'est au plus éminent penseur de cette école, 
à Sénèque, que revient le triste honneur d'avoir poussé en latin, 
contre les Juifs, le premier cri de haine. Et cependant, par leurs 
théories sur l'unité de la nature divine et sur le rôle de la provi- 
dence dans le monde, par l'élévation de leurs conceptions morales 
étroitement unies aux déductions métaphysiques, les stoïciens 
semblaient plutôt faits pour s'entendre avec les Juifs, que pour 
se poser vis-à-vis d'eux en adversaires. S'il en est autrement, si 
dès le temps de la première conquête de Jérusalem par Pompée, 
Posidonius et Molon font de la guerre au judaïsme comme un 
article de leur programme d'enseignement, c'est que le stoïcisme 
est le seul de tous les systèmes philosophiques de l'antiquité qui 
ait affecté les dehors d'une sorte de religion 1 . Par l'interprétation 
allégorique des mythes, il avait cherché à justifier la pluralité des 
dieux devant la raison ; par une étude plus approfondie du senti- 
ment moral, il s'ingénia à fournir au cœur des consolations et des 
remèdes de l'ordre idéal : les philosophes stoïciens se faisaient 
médecins des âmes et directeurs des 'Consciences. C'était là une 
nouveauté dans le paganisme, nouveauté qui pouvait aisément de- 
venir populaire. Or, pour cette action religieuse et morale à exer- 
cer sur les âmes, les stoïciens s'aperçurent que le judaïsme était 
une redoutable concurrence. Comme ils enseignaient dans des 
villes d'Orient, de l'Archipel et de la Grèce, où les Juifs faisaient 
de jour en jour des progrès surprenants, ils tournèrent en ran- 
cune philosophique les répugnances vulgaires des payens : et l'on 
sait que les rancunes philosophiques sont de toutes les plus pro- 
fondes et les plus dangereuses. Posidonius et Apollonius Molon 
accusèrent donc les Juifs de ne pas adorer les mêmes dieux que le 
reste de l'univers. Les derniers disciples de Socrate retournèrent 
contre tout un peuple l'accusation de Mélitus, qui avait fait boire 
au maître la ciguë 2 ; et autour de cette accusation, illogique au 

1 Voy. Martha, Les Moralistes son s l'Empire romain, p. 215 et suiv., 4 e édition. 

3 Le rapprochement, même dans les termes, ne manque pas d'intérêt : SttxpàxY] 
<py)(jîv àSixeîv xouç xs véouç Stacpôsipovxa, xal 6eoùç ou? r\ 7r6Xiç vojjiïÇsi, ou vojju'Çovxoc 
ëxepa oè SoufJio/ia xaivà. Plat., ApoL, 11 ; Xénoph., Mem., I, 1. M'yjte vojjloiç ^jfxàç 
ypyjaOou ôixaioi; (jlyjxs xôv 8e6v eùcrséeiv a>ç Tupocryjxe. Apion, chez Josèphe, Cont. Ap., 
II, 11. « Quare nos eosdem deos cum aliis non colimus. » Posidon, et Apol., chez 
Jos., Cont. Ap., II, 7. 



;>' ( REVUE DES ETUDES JUIVES 

premier chef dans leur bouche, se groupèrent une foule de calom- 
nies d'ordre moins abstrait, plus propres à provoquer ou à entre- 
tenir l'aversion des masses. 

La contradiction que nous signalons dans la conduite des 
stoïciens vis-à-vis des Juifs est frappante déjà chez le satirique 
Perse. Lorsqu'on lit la satire II 1 , où le jeune élève de Cornutus 
rêve d'élever des temples au Dieu invisible et parfait, source de 
tout bien et de toute vérité, on conjecture sans invraisemblance 
que, par sa pensée la plus intime, il est avec la foi des persécutés 
de Caligula, plutôt qu'avec la religion de ceux qui érigent en 
divinité le persécuteur. Philon, ou l'auteur de la Sagesse, ne 
répugneraient pas, j'imagine, à contresigner des vers tels que 
ceux-ci : « âmes courbées vers la terre et vides des choses 
célestes! quel plaisir prenons-nous à placer dans nos temples, 
l'image de notre propre misère, à estimer ce qui plaît aux dieux 
par rapport à notre chair coupable?... Dites-moi, ô pontifes, à 
quoi bon de l'or dans vos temples ? c'est à peu près comme ces 
poupées que la jeune fille voue à Vénus. Ce qu'il faut offrir aux 
dieux..., c'est une âme pétrie d'honnêteté et de justice, c'est la 
conscience pure dans ses intimes replis, c'est la passion du bien 
enracinée dans le cœur. Si j'apporte cette offrande au temple, 
qu'importe que sur l'autel je ne répande qu'un peu de farine! » 
Or, l'auteur de cette remarquable profession de foi n'en a pas 
moins caricaturé pour sa part le judaïsme dans ses satires. Il a 
une excuse : c'est qu'il n'en connaît pas les enseignements ; il le 
juge sur des pratiques et des dehors qui, à des payens, ne pou- 
vaient pas ne pas paraître grotesques. Comme Horace l'épicu- 
rien, Perse répugne à un certain air de sombre tristesse qui envi- 
ronne le culte juif par un de ses côtés ; tristesse qui jure si 
fort avec la frivolité des croyances payennes 2 . Il lui en veut sur- 
tout de n'être pas un privilège aristocratique, une religion élé- 
gante et distinguée, de compter beaucoup d'adhérents dans des , 
quartiers sales, parmi le pauvre peuple. Tel est le sentiment qui, 
parmi les superstitions étrangères, où il nous montre le vulgaire 
croupissant, lui fait citer le culte judaïque 3 : « Lorsque sont 

1 Perse, II, surtout 59 et suiv. Cf. Martha, ouv. cit., p. 124 et suiv. 

2 M. Joël, qui a répandu sur toutes ces questions une lumière si vive, remarque que 
si le judaïsme était antipathique aux payens pour son pessimisme, plus apparent que 
réei, il l'est à Schopenhauer et à l'école pessimiste pour son optimisme, ce qui est 
beaucoup plus fondé ; ouv. cit., 122, note. 

3 V. 179 et suiv. On a naturellement beaucoup disserté sur l'expression Herodis 
dies; on a voulu y découvrir quelque fête spéciale, voir le Perse de l'édit. Lemaire, 
p. 245, qui résume les avis différents. Nous croyons qu'il n'y faut pas plus chercher 
de mystère que dans les désignations historiques de provenance, comme Cynus Lo- 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 58 

arrivés les jours d'Hérode, lorsque par une fenêtre toute grasse, 
les lampes symétriques, ornées de guirlandes de violettes, ont 
vomi une fumée épaisse, qu'au fond d'un plat de terre rouge nage 
dans la sauce une queue de thon, tandis que la cruche de grès 
blanc s'emplit de vin, tu remues les lèvres en silence, pâle encore 
du jeûne cher aux circoncis. Alors errent les noires lémures; alors 
la rupture d'un œuf présage des dangers. Voilà les mystères qui 
nous ont valu les prêtres eunuques et la prétresse borgne armée du 
sistre, et les maléfices qui font enfler le corps, si vous n'avez pas 
trois fois, le matin, à l'heure fixée, mordu à une gousse d'ail. » Il 
y a de tout dans ces vers, la peinture d'un ménage juif célébrant 
le sabbat, des superstitions d'origine romaine que l'on pratiquait 
aux Lémuries pour la conjuration des mauvais esprits i ; une allu- 
sion au culte de Rhéa Cybélé, la Grande Mère des Dieux, dont les 
prêtres portaient le nom de Galli; enfin une mention de la religion 
égyptienne : c'est en effet à Isis qu'appartient la prétresse ébor- 
gnée et le sistre redoutable 2 . Toutes ces pratiques et tous ces 
cultes, Perse les comprend sous l'idée générique de superstition. 
Si le judaïsme vient le premier et fournit une peinture plus longue, 
il ne donne lieu pour le poète à aucune observation injurieuse. Ce 
qu'il en voit surtout, c'est le repos du sabbat qu'il confond avec le 
jeûne, la circoncision, la prière à voix basse, et par dessus tout 
le repas dans la chambre enfumée, sous la clarté de la lampe à 
sept branches. C'est un coup d'oeil jeté en passant par le poète 
dans quelque maison du Transtévère, et quelques bavardages mon- 
dains, qui lui ont appris du judaïsme tout ce qu'il sait. Gomme il 
avait l'âme honnête et droite, on peut regretter qu'il n'en ait pas 
connu davantage ; son esprit était fait pour le comprendre. 

Les auteurs qui en ont dit autant de Sénèque et qui, trompés 
par l'apparente élévation morale de ses enseignements, l'ont mis 
en rapport formel avec l'apôtre Paul 3 , nous semblent avoir bien 
mal analysé ce tempérament de déclamateur d'honnêteté, qui n'a 
d'honnête, dans sa vie, que des discours, et que l'on ne peut sincè- 
rement estimer que par sa mort. Oui, certes! à s'en tenir à ses 
prédications par la plume, Sénèque, mieux que tout autre écrivain 
de son temps, est fait pour s^entendre avec les sectateurs de Moïse 

cridis, Phocidis Elatia, etc., que l'on trouve par exemple chez Tite-Live. Voir Kuehner, 
Ausf. Grram., II, p. 304. Hérode le Grand, dont le souvenir est vivant chez les 
Romains, sert à personnifier tous les usages de sa nation. On appelait couramment à 
Rome les Juifs : Rerodiani. 

1 Cf. Ov., Fast.,tâù et suiv. 

2 Cf. Juv., XIII, 93; et Pétr., Sat., 114. 

3 Sur cette opinion, cf. Hermann Schiller, ouv. cit., 585 ; Renan, Antechr., p. 112 et 
suiv. avec la note. 



56 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

et de Jésus, sur le terrain des spéculations religieuses. Il a des 
idées sur Dieu, sur l'homme, sur le devoir, sur la pratique géné- 
rale de la vie, qui font de lui un précurseur du christianisme 1 . Et 
cependant le jugement qu'il a prononcé sur les Juifs, le premier 
de ceux que nous rencontrions en Italie, où respire véritablement 
la haine, révèle en lui le plus rétrograde, le plus étroit des pen • 
seurs du polythéisme gréco-romain. Dans un traité de la Supers- 
tition, dont la perte, pour l'histoire religieuse, est des plus regret- 
tables, il avait dit son fait à la pluralité, à l'anthropomorphisme 
des dieux, avec éloquence et esprit 2 . C'est à ce titre que saint 
Augustin le cite avec complaisance. Quand il arrive ensuite à 
parler du judaïsme, il le met au nombre des superstitions qui 
touchent à la politique 3 : Inter alias civilis theologiœ sapersti- 
Hones. Ce point de vue se comprend d'un homme d'Etat qui serait 
moins philosophe, qui vivrait dans des temps moins troublés. Les 
questions d'unité morale ont été considérées, à Rome, comme un 
élément essentiel de la bonne administration civile, aussi long- 
temps que la sécurité du grand nombre et l'autorité de la répu- 
blique en ont paru dépendre. Mais César, pour des temps nou- 
veaux, avait inauguré une politique différente, et l'expérience lui 
avait donné raison. La distinction de Sénèque nous ramène de 
plus de cent cinquante ans en arrière. Le reste de ses critiques ne 
brille pas davantage par l'originalité; il y reprend le reproche 
adressé aux Juifs par les stoïciens d'Alexandrie de perdre la 
septième partie de leur vie à ne rien faire 4 . Ce qui est nouveau et 
caractéristique, c'est la constatation faite, avec un accent de 
colère, des progrès de la propagande israélite : « Les pratiques de 
cette nation scélérate ont pris une telle extension, qu'elles ont en- 
vahi toute la terre ; vaincus, les Juifs ont donné des lois à leurs 
vainqueurs 3 . » Sénèque, parlant ainsi, songe aux édits qui, depuis 

1 Voir les travaux de F. Chr. Baur, Seneca und Paulus, das Verhàeltnis* des Stoicis- 
mus zum Christenthum , dans la Zeitschrift de Hilgenfeld, I, p. 171-246; 441-463; 
Martha, ouv. cit., p. 20 etsuiv.; et un article de M. Boissier, Rev. des Deux-Mondes, 
1871, I, p. 40 et suiv. 

2 Chez saint August., Civitas Dei, VI, 11. 

3 Ib., VI, 11. Le mot civilis suyerstilio rappelle la division fameuse de Scaevola, 
rapportée par Varron ; tria gênera tradita deorum, unum a poetis, alterum a philoso- 
phis, tertium a principibus civitatis ; ib., IV, 27. D'où Varron a tiré trois religions : 
genus mythicum, genus physicum, genus civile, ib., VI, 5. Il semble que Sénèque ait 
suivi la même division pour la superstition. 

4 Déjà chez Agatharchides, péripatéticien du temps de Ptolémée Philometor. 
Chez Jos., Cont. Ap., I, 22 : àpyeîv EÎGicruivoi ûVéë56;j.Y|; rj[X£paç xtX. « Inutiliter 
facere eos al'firmans, quod per illos singulos septem interpositos dies, septimam f'ere 
aetatis sua? partem perdant vacando, multa in tempore urgentia non agendo lsedan- 
tur. » Sén., chez saint Aug., C'iv. Dei, VI, 11. 

5 « Cum intérim usque eo sceleratissimai gentis consuetudo convaluit, ut per om- 
nesjam terras recepta sit ; victi victoribus leges dederunt. » {Ib.) 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 57 

César jusqu'à Néron, et récemment encore sous Claude, ont 
assuré aux Juifs, au sein du paganisme, la liberté d'un culte qu'ils 
ne pouvaient pratiquer que sous un régime de privilèges. Ce qui 
démontre que l'appréciation de Sénèque ne s'est pas arrêtée aux 
dehors de la religion qu'il invite à proscrire, mais qu'il en a 
pénétré certains dogmes essentiels, c'est la phrase que cite encore 
saint Augustin : « Ceux-là, c'est-à-dire les prêtres et les chefs de 
la nation, connaissent la raison d'être de leurs rites; quant à la 
foule, elle les pratique sans savoir ce qu'elle fait 1 . » 

Il ne paraît pas, en effet, que Sénèque, pour ce jugement, puisse 
invoquer l'excuse de l'ignorance. Il a, dans sa jeunesse, passé 
quelque temps à Alexandrie, où un de ses oncles, Severus, rem- 
plissait une charge publique 2 ; il y a eu pour maître le péripaté- 
ticien Sotion, qui, appartenant à la même école que Nicolas de 
Damas, n'a pas pu, dans un tel milieu, ignorer ni l'histoire, ni les 
croyances judaïques 3 . C'est là, peut-être, que Sénèque a pratiqué 
l'abstention de certains aliments qu'il s'interdit plus tard, pour 
n'être pas confondu avec les fauteurs des cultes persécutés 4 . Sous 
Claude, par ses rapports avec des affranchis influents comme 
Polybe 5 , qui fréquentaient, on n'en saurait douter, les riches af- 
franchis juifs ; enfin, comme ministre de Néron, mêlé à l'adminis- 
tration de la chose publique, Sénèque s'est trouvé maintes fois en 
mesure de se renseigner par lui-même sur le judaïsme. Nous 
savons par Quintilien que, pour la composition de ses traités 
spéciaux, il se faisait aider par des sortes de manœuvres littéraires 
qui lui fournissaient les matériaux . Quand il écrivit le traité de 
la Superstition, à qui demanda-t-il les documents concernant les 
religions étrangères? Sans doute à des stoïciens de bas étage, qui 
les puisèrent dans le répertoire habituel de leur polémique, et non 
aux vraies sources de l'histoire. Même dans cette supposition, le 
cri de haine de Sénèque contre des gens qui, comme lui, avaient 
été les victimes de Caligula, qui n'avaient pas écrit YApokolokyn- 
tose, mais qui mouraient dans l'occasion, pour ne pas adorer une 
divinité grotesque ou infâme, ce cri de haine, dis-je, est inexcu- 



1 « Illi tamen causas ritus sui noverunt ; major pars populi facit quod cur faciat 
ignorât. » [Ib.) 

2 Phil., Cont. Flac, p. 202, éd. Mang. ; cf. Ferd. Delaunay, Philon d'Alexandrie, 
Ecrits historiques, Intrôd., p. 22. 

3 Sén., Ep., 49, 108. 

4 Sén., A>., 108, 21. 

5 Consol. ad Polyb. Sur cet affranchi, voir Suét., Claud., 28; Dion Cas., 
LX, 29. 

6 Jnst. ora*.,X, 1, 128 : Multa rerum cognitio, in qua tamen aliquando ab his, 
quibus inquirenda quœdam mandabat, deceptus est. 



5? REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

sable. Sénèque prouve, pour sa part, que les hommes les mieux 
organisés pour la discussion théorique d'une vérité, sont souvent, 
dans les réalités pratiques de la vie, les pires esclaves de l'édu- 
cation, des préjugés ambiants, des préventions irraisonnées. Chez 
lui, la contradiction de la pensée et de l'existence frappe d'autant 
mieux que l'une s'est élevée plus haut, et que l'autre, moralement 
parlant, s'est traînée plus bas. L'homme qui a justifié, et ses apo- 
logistes n'ont pas réussi à démontrer le contraire, le jugement de 
Tacite : Ingenium amœnum et ejus temporis auribus accom- 
modatum l ne pouvait être équitable pour les Juifs ; que peut-on 
leur reprocher, surtout sous Néron, sinon de n'être ni agréables, 
ni en harmonie avec les opinions de ces temps ? 

On ignore la date à laquelle Sénèque a composé le traité de la 
Superstition ; mais il y a lieu de croire, par l'irritation même dont 
il témoigne, que ce traité appartient à une époque où les bons 
rapports entre Juifs et Romains créaient aux premiers une si- 
tuation privilégiée dans l'empire ; peut-être aux dernières années 
du règne d'Agrippa le Grand, qui mourut en l'an 44. Cinq années 
plus tard, Claude, qui venait de rappeler Sénèque d'exil, à l'insti- 
gation d'Agrippine, pour lui confier l'éducation de Néron, apporta 
aux privilèges des Juifs des restrictions vexatoires 2 . Sans les 
chasser de Rome comme avait fait Tibère, il fit dissoudre leurs 
collèges, naguère autorisés par Caligula. Cette coïncidence est re- 
marquable ; l'on ne se tromperait guère en mettant au compte 
du parti d'Agrippine, dont Sénèque était alors l'inspirateur, le 
changement apporté par Claude dans sa politique à l'égard des 
Juifs. Les édits favorables et conformes de tout point à la tradition 
césarienne, par lesquels cet empereur était intervenu dans les dé- 
mêlés des Grecs et des Juifs à Alexandrie, sont, au contraire, des 
débuts de son règne. Il y condamnait formellement les tentatives 
tyranniques de Caligula, cherchant à violenter la foi ; il donnait 
aux Juifs des conseils de modération sur l'attitude à garder vis-à- 
vis des payens 3 . Quant à la seule vexation sérieuse dont les Juifs 

* Tac.,Ann., XIII, 3. 

2 Agrippa le Grand n'avait rien négligé pour mériter le titre d'ami des Romains, 
à.' ami de César, qui lui fut en effet octroyé par des témoignages solennels. Voir 
Graetz,III,p.377.Mais depuis le commencement de son règne sous Caligula jusqu'au 
dernier jour, il ne flatta les Romains que pour améliorer la situation de son peuple 
en Judée et ailleurs. Claude finit par s'apercevoir que l'empire faisait un marché de 
dupe ; il arrêta les fortifications de Jérusalem, peu avant la mort du roi, Jos., Ant. 
Jud., XIX, 7,2. 

8 L'édit de l'an 49 n'est pas signalé par Josèphe; il est rapporté différemment 
par Suétone, Claud. 25; ou par Dion Gassius, LX, 6. Le premier dit que les Juifs 
furent chassés de Rome, et il est confirmé par les Actes des Apôtres, xvm, 2; le second 
qu'on leur défendit de se réunir. Il n'y eut certainement aucune expulsion en masse 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE !»9 

aient été directement r objet de la part de Néron, on y surprend 
encore l'influence de l'entourage d'Agrippine. C'est en effet Bur- 
rus, partageant avec Sénèque la direction morale de Néron, qui 
fait retirer, pour plaire aux Syriens, le droit de cité aux Juifs 
de Gésarée 1 . Et les services rendus à la cause du judaïsme par l'in- 
tervention de Poppée, ou sont postérieurs à la disgrâce de Sé- 
nèque, ou ont été rendus en dehors de son influence 2 . Le témoi- 
gnage formel que saint Augustin nous a conservé et les indices 
qui l'expliquent tendent à nous présenter le philosophe comme le 
chef le plus déterminé de l'antisémitisme à Rome, sous Claude et 
sous Néron. Si plus d'une maxime dans ses écrits est en contra- 
diction avec ce fait, certaines actions de sa vie, où il applique avec 
l'autorité de l'homme d'état ses théories en matière religieuse, le 
confirment suffisamment. 

« 

J.-A. HlLD. 

(A suivre.) 

du genre de celle qui signala le début du règne de Tibère ; car les Juifs sont à Rome 
en permanence depuis ce temps. Le prétexte aux mesures policières furent des 
troubles intérieurs dans les synagogues qui commençaient à s'agiter pour le Messie; 
c'est évidemment ce que signifie le : impulsore Chresto assidue tumultuantes, cf. Joël, 
ouv. cit., p. 141 et suiv. Déjà chez H. Schiller, ouv. cit., p. 434, note 4. Voir ailleurs 
l'interprétation du passage de Tacite sur la persécution des chrétiens par Néron. 

1 Jos., Ant. Jud., XIX, 5, 2 et 3. Voir du même règne et de la même inspiration 
l'édit de Publius Petronius légat de l'empereur, aux Dorites, ibid., 6, 3. Cf. l'édit 
de Claude dans la question de discipline tout intérieure que souleva la possession de 
l'étole sacrée, XX, 1 , 1 et suiv. C'est aussi pour être agréable aux Juifs que Claude 
rappela de Syrie le gouverneur Marsus, et quïl remplaça Fadus par Tibère 
Alexandre, le fils du célèbre arabarque Alexandre Lysimaque et le neveu de Philon, 
ibid., 5, 2. 

2 Jos., A. J., XX, 8, 9. 



RECHERCHES BIBLIQUES 



IV 

PETITS PROBLÈMES 

Je compte réunir dans le présent article un certain nombre de 
considérations qui m'ont été suggérées au cours de mes lectures 
du canon hébreu. Ce sont de petites remarques sans prétention et 
sans cohésion qui se présentent journellement à l'esprit studieux 
et que l'on ne consigne par écrit que lorsqu'elles s'imposent par 
leur persistance ou lorsqu'on veut gagner un répit nécessaire pour 
aborder des questions plus importantes. Ces courtes notes ren- 
trent tantôt dans le domaine de la géographie biblique, tantôt dans 
celui de la lexicographie et de l'exégèse. L'ordre des matières ne 
sera pas strictement observé; néanmoins, les sujets qui, d'une fa- 
çon ou d'une autre, touchent à la critique biblique seront rangés 
ensemble. Le tout formera pour le moment la première série des 
petits problèmes. 

1. — Tp. 

Le prophète Amos, en s'adressant à ses contemporains, orgueil- 
leux d'être le peuple de Dieu, met dans la bouche de Iahwé l'apos- 
trophe suivante : « Vous, ô enfants d'Israël, vous êtes pour moi à 
l'égal des enfants de Couschites ; si j'ai fait sortir Israël d'Egypte, 
j'ai fait aussi sortir les Philistins de Caphtor et les Araméens de 
Qîr » (Amos, ix, 7). On apprend par là que la tradition de l'époque 
considérait les Araméens de la Syrie, ou du moins ceux de la Da- 
mascène, comme ayant jadis immigré d'un autre pays. Le pro- 
phète n'est pas explicite sur la nature exacte de cette immigration, 
car, d'une part, si l'on compare la sortie d'Egypte par Israël, on 
est porté à croire que le pays de Qîr est celui où les Araméens 



RECHERCHES BIBLIQUES 61 

étaient relégués dans une sorte de captivité ; de l'autre, si l'on 
invoque la comparaison avec les Philistins pour lesquels Gaphtor 
est un pays d'origine (Genèse, x, 14; Jérémie, xlvii, 4), on 
incline à penser que Qir était la patrie primitive des peuplades 
araméennes. Ailleurs le même prophète annonce comrne un évé- 
nement prochain la transportation violente des Araméens dans la 
région de Qîr (ibid., i, 5) ; faut-il y voir la répétition d'une an- 
cienne captivité ou le retour forcé dans le pays natif? On ne sau- 
rait le dire en s'appuyant sur ce verset seul. On voit plus clair en 
déterminant la situation géographique de Qîr. Le peuple de ce 
nom est mentionné dans Isaïe, xxn, 6, à la suite d'Élam, comme 
auxiliaire de Sennachérib au siège de Jérusalem, et l'on peut en 
conclure que c'était un peuple voisin de l'EIymaïde, au sud de la 
Babylonie. Cette région, à cause de sa richesse en sources d'as- 
phalte, possède plusieurs villes dont les noms se composent du 
mot "-pp ou np, qui signifie « asphalte ». Il suffira de citer les villes 
actuelles de Muqayar (-pplo) et Dhn-Qâr, et la ville de an^p, men- 
tionnée dans le Talmud de Babylone. L'état réel de la contrée 
répond donc aussi bien que possible à l'indication que nous avons 
trouvée dans le verset d'Isaïe. Les inscriptions cunéiformes ré- 
solvent le reste du problème. Pour les Assyriens et les Babylo- 
niens, toute la région située entre le confluent du Tigre et de 
l'Euphrate et la côte maritime était le pays araméen par excel- 
lence. Les tribus chaldéennes qui y vivaient dans l'indépendance 
la plus parfaite, sans jamais former un gouvernement central, 
furent souvent attaquées et soumises par les Assyriens ; Assurba- 
nipal en transporta plusieurs centaines de mille en Assyrie, ce 
qui a très probablement contribué à implanter le langage ara- 
méen sur toute l'étendue de la Mésopotamie après la chute de 
Ninive. Le fait que l'Aramée propre était au sud de la Babylonie, 
confirmé à la fois par le témoignage des monuments indigènes et 
par les géographes gréco-romains, ce fait absolument certain 
montre que le prophète Amos a entendu caractériser le pays de 
Qîr comme patrie primitive d'Aram. Ce résultat s'ajoutera désor- 
mais aux autres arguments que j'ai présentés dans mes œuvres 
précédentes en faveur de ma théorie, qui considère les Araméens 
comme une race méridionale. 

2. — rP2N. 

Ce mot a toujours été regardé comme n'étant pas primitif en 
hébreu. Dans son livre récent sur les mesures de longueur des an- 
ciens peuples, M. Lepsius écrit (p. 7) : « Les désignations mêmes 



62 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

de la coudée hébraïqne et de ses divisions sont aussi empruntées 
à l'Egypte. En effet, ïiteN ammâh, la coudée, est l'égyptien malii; 
mï zeret, la demi-coudée, est le copte tertô spithama ; 3>5^a eçlxx 

v v à v 

« le doigt», l'égyptien 'tel)' a; de même, nsa "tephah ou nçi çephah 
semble coïhcider avec l'égyptien shop « la paume », bien que l'é- 
quivalence de l'égyptien sh au sémitique ç ne soit pas connue et 
que le h final ne soit pas favorable à ce rapprochement ». On le 
voit, le savant égyptologue nie formellement l'origine sémitique non 
seulement du nom de la coudée, n^N, mais aussi de ceux des me- 
sures divisionnaires, mï, 3>^5£N et nsu. Les considérations sui- 
vantes tâcheront de rendre vraisemblable le pur sémitisme de tous 
ces mots. 

Pour ce qui est d'abord du mot 3>5£N, son caractère national 
résulte péremptoirement de ce fait qu'il désigne le doigt dans 
toutes les langues sémitiques, sans exception aucune. Que des 
noms de poids et mesures passent d'un peuple à un autre par suite 
de relations commerciales, cela se voit fréquemment ; ce qui est 
impossible à imaginer, c'est qu'une race tout entière attende, pour 
nommer les doigts de ses mains, que l'étranger se plaise à intro- 
duire chez elle les divisions de la coudée. Une réflexion aussi élé- 
mentaire n'aurait pas dû échapper au célèbre philologue ; en tout 
cas, elle dérange déjà considérablement l'idée de l'emprunt. 

La raison pour éliminer le mot nsa nous a été fournie par M. Lep- 
sius lui-même. En effet, nsa et shop, en caractères hébraïques 
stt), n'ont en "commun que la seule lettre s, car ni le a, ni le at sé- 
mitiques ne répondent jamais au sh égyptien. Le n du vocable 
hébreu brille par son absence dans son prétendu générateur égyp- 
tien. Le retranchement de cette seconde non-valeur comparative 
peut donc être exécuté sans là moindre hésitation. 

Des raisons encore plus fortes militent contre le rapprochement 
de npj et tertô. Pour le mot copte, M. Lepsius a montré une 
bonne volonté extraordinaire. Ainsi qu'il le dit lui-même à la 
page 8 du mémoire précité, la forme copte réelle est erto (écrit 
ici avec un o bref), mais, comme il faut absolument une consonne 
initiale qui puisse répondre à la consonne initiale du mot hébreu, 
le savant égyptologue y a tacitement préposé l'article t sous pré- 
texte que erto est du genre féminin; or, la petite opération, si 
ingénieuse qu'elle soit, pèche par la base, car la permutation d'un 
t égyptien avec un t sémitique est une chose inouïe. L'impossibi- 
lité de cette comparaison devient tout à fait manifeste en face de 
l'origine vraie du mot hébreu. En effet, rnj est une contraction 
pour mnô de *\w « tordre » = éth. *itd « tenir ou mesurer avec 



RECHERCHES BIBLIQUES 63 

l'empan », d'où tto « empan ». Plus tard on a formé de mt un 
verbe rnnt (psaume cxlix, 3) « tu as mesuré avec l'empan », 
verbe qui considère néanmoins le n comme étant la désinence 
du féminin et non radicale comme le t de erto. En un mot, entre 
erto et rr-iî il n'y a de commun que IV seule, et cela ne suffit guère 
pour justifier l'idée de leur identité. 

Il reste le nom de la coudée entière, îiteN. La possibilité qu'il se 
soit introduit chez les Sémites, par suite de leurs relations avec 
l'Egypte, doit être accordée en principe, mais c'est là une possibi- 
lité théorique qui ne s'appuie sur rien. Au fait, l'analogie entre 
ïitea et mahi repose uniquement sur un hasard d'orthographe, car 
il est avéré que le ïi final du mot hébreu n'est qu'un support gra- 
phique de la voyelle précédente. La forme vraie et sémitique com- 
mune étant n!ïïN, la comparaison avec mahi ne peut invoquer que 
la seule syllabe ma, tandis qu'elle est incapable d'expliquer la rai- 
son d'être de la syllabe initiale am. Le peu de fond qu'on peut 
scientifiquement faire d'une hypothèse aussi fragile n'échappera à 
personne ; mais ce n'est pas à la négation seule que nous nous 
bornerons, car il ne sera pas difficile de prouver que le mot ntttf 
appartient aux créations des plus anciennes du parler sémitique. 
Il forme groupe avec un « mère » et ïiftN « servante »; il faut seu- 
lement que le sens primitif de leur racine commune soit pénétré et 
entièrement éclairci. 

La coudée, conformément à son nom [cubitus), est dans l'état 
naturel l'avant-bras. Ce sens est aussi celui de iiteN en hébreu. Le 
Deutéronome (ni, 11) raconte que le lit du gigantesque c Og, roi de 
Bassan. conservé dans la capitale des Ammonites, avait une lon- 
gueur de neuf avant-bras, nîteN, sur une largeur de quatre avant- 
bras, mesuré par l'avant-bras de l'homme (u^n rraôn), c'est-à-dire 
en coudées ordinaires. Par métaphore, les pivots qui tournent dans 
les cavités des galets de la porte s'appellent aussi mteN (Isaïe, vi, 
4). Dans la Mischna, le mot rjtoa a encore quatre autres significa- 
tions, très diverses au premier aspect : 

1° « manche » : ûTmïi ntta « le manche du bois avec lequel on 
fait tourner la meule » ; 

2° « le plus long doigt de la main, l'index »; 

3° « le membre conducteur de l'urine, verge » : ■psna b^ttïi 
rmwn ^nn», î-ra^rs is, etc. 

4° «conduit d'eau, réservoir » trttïi t\i2% syr. fiott naa. 

La comparaison de ces diverses significations rend très vraisem- 
blable que le mot ï-wa désigne primitivement une sorte de manche 
tubulaire permettant occasionnellement le passage des liquides 



04 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

accumulés dans l'objet auquel il est rattaché. Le type le plus sim- 
ple et le plus naturel du tube sont les plantes marécageuses telles 
que le jonc, le roseau et la canne. Cette circonstance, qui se re- 
commande par elle-même, est confirmée par ce fait extrêmement 
remarquable que l'idée de « manche » s'exprime en hébreu par le 
nom même de la canne rtS]?, en hébréo-araméen par la forme fé- 
minine «nap, Nnp, et qu'en assyrien qalu est le mot ordinaire pour 
« main ». 

L'application de l'idée d'avant-bras ï-rçaN à celle de « servante» 
rtfca, est facile à concevoir; ne disons-nous pas « être le bras droit 
de quelqu'un », pour dire « être utile, indispensable à quelqu'un?» 
Mais ceci constitue une métaphore due à un état de civilisation 
relativement avancé; celle qui a produit le mot un « mère » révèle, 
au contraire, une image physique des plus primitives. Rappelons 
d'abord que la maternité se manifeste extérieurement par l'allai- 
tement de l'enfant, je parle naturellement de la famille primor- 
diale. Maintenant, rapprochons le sens de tube que nous venons 
de trouver dans le mot analogue nçN et il sera impossible de ne 
pas penser que c'est le tube naturel du sein féminin sucé par l'en- 
fant, qui est à la base de l'idée de la mère dans les langues sémi- 
tiques. Le verbe arabe ûen « approcher », d'où ûnjjn « avant, 
devant, en face », se rattache sans le moindre effort au sens maté- 
riel de mamelle, de même que l'assyrien irtu «. mamelle, poitrine » 
donne l'adverbe ma irti « devant, à la rencontre ». Quant au sens 
de « matrice » propre à un, il est emprunté à celui de « mère » et 
n'a aucun intérêt pour l'étude présente. J'ajouterai toutefois que 
l'idée du réceptacle de l'embryon a été généralisée dans dïEN, 
syr. fcttatott « moule » ; à cette dernière signification se relie visi- 
blement le verbe arabe dtoN « fracturer le crâne en lésant l'enve- 
loppe du cerveau » et ses dérivés tm&, ftSTP^i etc. 

Il me sera permis de conclure : le nom hébreu de la coudée, Srifta, 
ne vient pas de l'égyptien ; les noms de mesures divisionnaires 
mt, yaafcM et nsa sont également les produits natifs du vocabulaire 
sémitique. 

3. — inïûâ. 

T T " 

Ce nom sémitique de l'année n'a pas encore reçu une explica- 
tion satisfaisante, du moins à ma connaissance. Une nouvelle ten- 
tative d'en pénétrer le sens et l'origine ne sera donc pas superflue. 
Je l'appelle nom sémitique en général, parce qu'on le constate dans 



RECHERCHES BIBLIQUES 65 

la grande majorité des idiomes de cette famille : en hébreu ïi3U3 
(ngifi); en phénicien, en moabite et en araméen nrâ pour naiâ; en 
assyrien shattu, shanat ; dans les dialectes arabiques anciens du 
Çafâ et du Hidjâz septentrional nio; en arabe classique ftao. Les 
deux idiomes du sud, le sabéen et l'éthiopien, font seuls exception; 
l'un y substitue tpn (= ar. rpri, héb. rpn), l'autre se sert de 
n^-û, deux vocables qui désignent la saison tardive, l'automne. 
Pour la forme du mot, on remarque aussi que la présence du o 
dans les dialectes arabiques en face du iâ des idiomes du nord 
est conforme à la règle ordinaire, circonstance qui empêche 
de ramener iyyé à la racine isrâ « changer, répéter », qui a donné 
naissance au nom de nombre tPïiô « deux ». Cette racine a en ara- 
méen la forme w, en arabe et en sabéen "qn, d'où respectivement 
les numéraux "p^n, "pnN, d-^n ; en d'autres termes : la chuin- 
tante du ^123 correspond à une dentale dans les langues araméo- 
arabiques. L'éthiopien qui montre le o dans *«ia&, nrjNO « le lende- 
main », n'entre pas en ligne de compte, parce que cet idiome 
change régulièrement les semi-dentales en sifflantes pures. En 
même temps que "131B, on doit aussi éliminer les racines arabes îao 
« arroser » et "^o « être haut, élevé, éminent », dont la signification 
cadre peu avec l'idée d'année. D'autre part, les racines )io et 
"pO ne sont pas usitées en arabe, et il est peu probable qu'elles 
aient jamais eu la signification qui convînt à la conception d'une 
époque aussi universellement employée. Enfin, on ne songera pas 
à en faire une forme apocopée des racines faia, "jï-na, d'abord parce 
qu'elles n'offrent pas un sens en rapport avec l'année; ensuite, 
parce qu'il serait étonnant que la. lettre gutturale ne parût dans 
aucun des idiomes congénères. Dans ces conditions, il ne nous 
reste qu'à y supposer un dérivé de "jiûi ou ■pD'i. Cette racine pro- 
duit en hébreu les adjectifs "juji « dormant » et )^ « vieux », em- 
ployé en parlant des choses qui ont été longtemps conservées. Ces 
deux significations forment visiblement des nuances d'une même 
conception fondamentale, car laisser dormir une chose est une 
image naturelle exprimant l'idée de la faire durer pendant un long 
espace de temps. En arabe, le sens de longue durée inné à la ra- 
cine "pi, "pi, poussé à l'extrême, c'est-à-dire appliqué à une trop 
longue durée, est devenu équivalant à « répandre une mauvaise 
odeur », comme l'eau restée trop longtemps dormante dans un 
puits. En éthiopien, au contraire, le verbe "pi a la signification de 
« terminer, déterminer, finir, circonscrire ». Il s'emploie volon- 
tiers pour indiquer la mesure d'un temps fixe, ainsi : 'edmê enta 
tawasena Iota « le temps qui lui a été destiné, ou mesuré ». De 

T. X, n° 21. 5 



88 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

cette racine viennent ivasan « terme, limite », wasâni « celui qui 
mesure » et toesànê « délimitation ». Il est donc très probable que 
l'année i-rtû renferme l'idée d'un temps limité, d'une durée bien 

T T 

déterminée. On peut comparer à ce propos l'hébreu W'È « époque 
déterminée », qui vient de nyi « destiner, déterminer ». 

Si la discussion qui précède a quelque fond, iiâtë « année » 
tirerait son origine du second sens de la racine \w, marquant 
une durée longue mais déterminée du temps. 

4. — tn-H5D — Wfc 

... ; - . ; 

Ce mot, qui est synonyme de \*fni& « aveuglement, cécité », a 
une forme peu ordinaire. Quelques-uns le considèrent comme 
un bvzo de -n3 « briller », mais alors ce serait une sorte de lucus 
a non lucendo. La supposition que û^riiD équivaudrait à trwo, 
ce qui en ferait un sapliel de -n:>, ne va pas non plus sans quelque 
violence, car la permutation de y en a est tout à fait insolite. Je 
crois que nous avons ici un dérivé de la treizième forme arabe 
b-^s(N), affectée à la racine -i3D, qui se trouve dans plusieurs lan- 
gues sémitiques. 

Le point de départ, pour établir le sens primitif du vocable que 
nous étudions, nous est donné par le mot talmudico-araméen 
«maiso, synonyme de anop (Sabbat, 62), et que R. Salomon de 
Troyes explique par -n? 3>ais « coiffure faite de peau ». La termi- 
naison féminine du mot araméen nous en garantit l'origine sémi- 
tique, attendu que les mots étrangers ne prennent jamais cette dé- 
sinence au singulier. En arabe, *mo désigne « une armure faite en 
lanières de peau J » et, en général, (< une cuirasse ». Un mot dérivé 
de la racine simple figure très souvent dans la Mischna, c'est n^o, 
mot qu'on a souvent et à tort confondu avec -dit qui est le grec 
Çcovdptov « ceinture ». -i^D est une sorte de caleçon ou de tablier 

T * * 

descendant delà ceinture tout autour du corps et qu'il était indé- 
cent pour une femme de ne pas porter. Avec cela coïncide très 
bien l'arabe -nuo « chemise de femme ». Ces tabliers étaient 
sans aucun doute faits de cuir, du moins primitivement, bien que 
les commentateurs ne le disent pas d'une manière explicite. De 
tous ces exemples, il résulte que l'hébreu tf»^}30 est proprement 
la pellicule qui couvre l'œil de l'aveugle, envisagée comme une 
armure ou couverture de peau appliquée sur les yeux. On voit 

1 Tp "pa Olib disent les lexicographes arabes. 



RECHERCHES BIBLIQUES 07 

que BMgO renferme au fond la même idée que lîw, lequel vient 
de iiy « peau ». Un autre nom ayant un sens figuré très proche 
est l'arabe -isd « mauvais caractère, obstination », c'est l'aveu- 
glement voulu, pour ainsi dire un cuirassement contre toute tran- 
saction. 

Les rapprochements qu'on vient de voir nous mettent à même 
de comprendre le nom de fM que les Emoréens donnaient au 
mont Hermon (Deutéronome, m, 9). Les massorètes ont oscillé 
sur la nature de la sifflante : ils écrivent tantôt t^iû, tantôt T?ip; 
mais quelle qu'en soit l'orthographe exacte, il sera difficile de le 
séparer de l'arabe -nïo « cuirasse », et cette signification montre 

que, dans la phrase "para nb ianp^ "n^NïTi "pnio 'ptt-inb i&npi anïrœ; 
l'auteur n'a pas seulement voulu donner deux noms exotiques du 
mont Hermon, mais qu'il a voulu indiquer en même temps que 
c'étaient deux synonymes, que T^ra équivalait à 'piiû, qui est le 
mot ordinaire pour « cuirasse ». Par suite d'un hasard des plus 
curieux, iTniu se trouve également dans la Mischna à côté de 
&Hûp = NrnN"DD. Tous ces parallèles formés d'une façon indépen- 
dante et sans intention me semblent corroborer l'explication que 
je viens de tenter 1 . 

• 

5. — Bspas/Ooiv et BaxeMèO. 

Le mot w.ng que les versions grecques expriment souvent très 
vaguement par e^a « dépôt, consignation », est rendu, au verset 
I Samuel, vi, 8, dans le texte du Vatican, par Bepae/Oàv. Ce mot 
inintelligible a aussi été adopté dans la version éthiopienne sous la 
forme janstna, fait d'où il ressort que cette leçon était très ré- 
pandue dans les premiers siècles de l'ère vulgaire. J'ignore si 
quelqu'un a déjà présenté une étymologie de ce mot singulier, 
mais il est permis de penser qu'une nouvelle tentative pour en ex- 
pliquer l'origine ne sera pas tout à fait superflue. Elle aura, du 
moins, pour effet de stimuler les recherches dans cette voie. 

La réflexion suivante nous conduira peut-être vers le but que 
nous cherchons. Le codex alexandrinus transcrit purement le 
mot hébreu : *Apy6Ç, forme qui, comparée avec celle de Epyctp que 
fournissent d'autres textes, se corrige facilement en 'ApyèiÇ ou 
'EpYotÇ. Sur le sens, il y a peu de doute : le mot t|tî$ est très usité 

1 D'après ce qui vient d'être dit, il paraît fort probable que l'arabe T13D = aram. 
N'"l5 ; ltt5 « chat » se rattache également à la racine sémitique l "ût5 /"Ij£> et ne constitue 
pas un emprunt au grec saivoupoç comme je l'avais cru autrefois. 



OS KKVUE DES ÉTUDES, JUIVES 

dans les écrits talmudiques pour indiquer une sorte de boîte ou de 
bière. En arabe, ttîten désigne une petite litière portée par un cha- 
meau. L'idée de « cavité » semble être à la base de la racine, 
comme l'atteste l'éthiopien Tm « creuser ». Au lieu de ïjhk, R. Haï 
Gaon constate la forme aria dans Sanhédrin, 46 b (Arukh, s. v. 
tan»). En araméen, il devait également exister la double forme 
rpt-HK et RnariN, prononcée à peu près Ergeztha et Erzeghtha. 
C'est cette dernière forme que je crois reconnaître dans le grec 
(B)epjîx eàc ei1 considérant le p initial comme une transcription de la 
préposition 3. Si cette hypothèse était fondée, on pourrait en con- 
clure que le traducteur grec recourait pour les mots difficiles 
à une paraphrase araméenne. Dans le cas présent, n'ayant pas 
trouvé un mot grec qui rendît exactement le sens de l'expression 
wiao, il aurait noté en marge le mot araméen correspondant, 
«mnao, en caractères grecs, et cette note marginale aurait été en- 
suite insérée dans le texte par les copistes. 

Voilà l'hypothèse que je me suis permise au sujet de Bspj^eà; 
pendant longtemps j'ai cherché à l'écarter, car il m'a paru très 
invraisemblable que le traducteur eût conservé le 3 servile du 
mot araméen, mais depuis j'ai trouvé un second exemple de ce 
genre : c'est l'expression paxeXteo par laquelle le texte alexandrin 
rend le mot hébreu iD'bp^ri (II Rois, iv, 42) « dans son panier ou 
couffe ». On remarquera que dans les deux exemples, il s'agit de 
récipients. M. de Lagarde a émis, à propos de l'expression grecque, 
une conjecture très séduisante, en supposant que le traducteur avait 
lu dans le texte hébreu nrbps au lieu de "ijbpsts. Moi-même j'in- 
clinais à y voir le résultat d'une confusion de lettres analogues : 
abp^n, mais l'une et l'autre de ces hypothèses, outre les difficul- 
tés de sens et de transcription qu'elles soulèvent, ne rendent pas 
bien compte de la conservation de la préposition. Tout me fait 
croire que paxeXtee est, lui aussi, primitivement une note marginale 
transcrivant le terme araméen (r»b ^)nb">p3 « dans son panier ». 
snb^p est un mot très fréquent dans la littérature rabbinique ; son 
équivalent arabe, r»bp, est aujourd'hui encore très populaire dans 
le s^ns de jarre, une grande mesure de capacité qui tire probable- 
ment son origine du grec KoXaOoç. 

Il faut laisser au temps et aux études ultérieures à décider 
sur la valeur intrinsèque de ces explications. J'ajouterai cepen- 
dant que la double prononciation de min et an« se constate déjà 
à propos de la ville syrienne de Eragiza dont le nom se rapproche 
singulièrement du mot hébreu. A côté de la forme ordinaire 
■EpayfÇa, les manuscrits offrent "Eoadya, et, fait plus curieux, les 



RECHERCHES BIBLIQUES 69 

textes cunéiformes orthographient le nom de cette ville hattéene 
Araziqi. De son côté, le langage talmudique emploie le verbe 
atnln au sens de « fermer, enfermer », ce qui convient très bien à 
l'idée de « boîte » exprimée par ï:tin. Si l'identité de ces formes 
était admise nous aurions la preuve que la langue des Hittites ap- 
partenait à la famille sémitique *. 

6. — Le verset aramêen de Jérémie, x, 11. 

Au beau milieu du chapitre x de Jérémie, Tune des meilleures 
et des plus pures compositions hébraïques qui existent, se trouve 
un verset rédigé en langue araméenne. Il figure entre les versets 
10 et 11, qui tous deux parlent de la puissance de Ialrwé. Le 
verset 11 porte ces mots : Npn&n om® il N"»nbK ùnrrb f'nttNn UTO 
ïrb» «i»tD mnn )n~\ Nsn&tta ns^ fl^ Nb. « Dites-leur ainsi : 
Les dieux qui n'ont pas créé le ciel et la terre périront de la 
terre et de dessous ce ciel ». Dans sa position actuelle, il a l'air 
de se rattacher au mot û^ia « payens » du verset précédent, de 
sorte que la proposition contre les idoles serait recommandée aux 
Israélites. Mais le sujet, b&nra\ ou quelque autre équivalent, ne 
s'y trouve pas et le revirement soudain de langue reste un mys- 
tère. Les docteurs du Talmud ont parfaitement senti cette diffi- 
culté, mais ils se sont tirés d'affaire en admettant que Jérémie 
avait composé exprès ce verset en araméen, afin qu'il servît de 
modèle aux réponses que les Judéens emmenés récemment en Ba- 
bylonie devaient faire à ceux qui chercheraient à les attirer au 
paganisme. Les rabbins considèrent même ce verset comme fai- 
sant partie de la lettre écrite par Jérémie aux communautés de 
Babylone (Jérémie' xxix). Cependant, cette solution, tout ingé- 
nieuse qu'elle soit, pèche parla base, car, au temps de Nabucho- 
donosor, ce n'est pas Paraméen mais l'assyrien qui était la langue 
officielle à Babylone ; et, lors même qu'on admettrait que Para- 
méen y fût déjà très répandu, la solution proposée par les talmu- 
distes ne tiendrait pas devant cette considération que les mots în- 
troductoires : « dites-leur ainsi » sont eux-mêmes rédigés en langue 
araméenne, or, ils auraient dû l'être en hébreu, si Jérémie les avait 
adressés à ses compatriotes. Il y aurait, enfin, une seule hypo- 
thèse qui pût aplanir ces difficultés, c'est d'admettre que quelque 
scribe postérieur a substitué à la rédaction hébraïque du verset 11 



1 Comparez aussi noire explication du nom de Karkemisch {Mélanges, p. 437, 
xvm). 



70 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

sa version araméenne, tirée d'un targum qu'il avait sous les yeux. 
Gomme tous les manuscrits bibliques consacrés par la synagogue 
tirent leur origine d'une seule famille de textes, la disparition 
totale du verset hébreu n'aurait rien d'extraordinaire. Malheu- 
reusement la teneur même de ce verset cadre fort peu avec le 
contexte. Il se lie déjà assez mal avec le verset précédent ; il ne 
se lie pas du tout avec le verset suivant. Quand on le retire, les 
versets 10 et 11 s'adaptent on ne peut mieux : Ialrwé est le vrai 
Dieu, il est le Dieu vivant et le roi éternel ; sa colère fait trembler 
la terre, les nations sont incapables de résister à son courroux ; 
c'est lui qui a créé la terre par sa force ; il a fixé le globe par sa 
sagesse et étendu le ciel par son intelligence ». Par la brusque 
interruption qu'il opère entre ce qui précède et ce qui suit, le 
verset 11 se caractérise franchement comme une interpolation 
ou pour mieux dire comme un bloc erratique jeté là, on ne sait 
par qui, après s'être détaché d'un texte où il était parfaitement 
en place. 

La recherche de ce texte nous est heureusement facilitée par la 
nature de l'idiome dans lequel notre verset est rédigé.. Les pièces 
araméennes ne se trouvent que dans les livres de Daniel et d'Es- 
dras. Les mots de l'introduction : « dites-leur ainsi » doivent venir 
d'un personnage important, lequel, ne pouvant être le prophète 
Jérémie ni tout autre prophète parlant hébreu, pourrait à priori 
être Daniel dont les prophéties sont partiellement composées en 
araméen. Ce qui empêche d'y songer, c'est que dans tout le livre 
qui porte son nom, Daniel ne s'adresse nulle part à ses core- 
ligionnaires pour les fortifier contre les tentatives de conver- 
tisseurs payens, tentatives que les pailles recommandées aux 
Juifs feraient supposer, si elles avaient pour auteur Daniel, voire 
même tout autre personnage juif de la captivité. Les personnages 
juifs une fois éliminés, il ne reste d'autre alternative que d'attri- 
buer ces mots à un roi payen convaincu de la supériorité de 
Ialrwé sur les autres dieux. Des situations de ce genre sont ra- 
menées trois fois par l'auteur du livre de Daniel : deux fois à 
propos de Nabuchodonosor (n, 37 et m, 29-33) et une fois au 
sujet de Darius (vi, 26-28), mais le premier et le dernier de ces 
passages sont exclus par cette raison péremptoire que le roi 
payen s'y adresse à Daniel seul, tandis que la forme ùiïib "p-iloNn 
suppose plusieurs auditeurs. Dans Daniel, ni, 26, au contraire, le 
roi s'adresse directement aux trois adolescents judéens sauvés de 
la fournaise ardente et, après avoir constaté le miracle, Nabucho- 
donosor prononce avec chaleur sa conviction de la toute-puissance 
de leur Dieu : « Béni soit le Dieu de Sadrach, Mesach et Abed-nego 



RECHERCHES BIBLIQUES 71 

qui a envoyé son ange pour sauver ses serviteurs qui s'étaient 
confiés en lui, jusqu'à désobéir à l'ordre du roi, et qui risquaient 
leur vie dans le but de n'adorer d'autre dieu que le leur. J'ordonne 
donc que le peuple, de quelque race et de quelque langue qu'il 
soit, qui dirait du mal du Dieu de Sadrach, Mesach et Abed- 
nego, soit mis en pièces et sa maison dévastée, car il n'y a pas 
d'autre dieu qui puisse sauver de cette manière ». Ici, le roi, se 
tournant vers les jeunes israélites, pouvait parfaitement ajouter : 
« Dites-leur (aux peuples qui médisent de votre Dieu, le dieu 
vrai) : les dieux (payens) qui n'ont pas créé le ciel et la terre pé- 
riront de dessous ce ciel ». Cette conclusion irait à merveille avec 
le discours du roi, et l'idée que le verset égaré dans Jérémie, 
x, 11 ait été détaché du discours de Nabuchodonosor m'avait 
souri pendant quelque temps. Malheureusement les exigences de 
la critique priment celles de l'éloquence et nous obligent à re- 
noncer à cette restauration si séduisante. Le dialecte du verset 
en question emploie la désinence tn!i pour le suffixe de la troi- 
sième personne pluriel, ùiiib ; l'araméen du livre de Daniel se 
sert au contraire et sans une seule exception de la désinence •pïr, 
ce qui est bien différent. Ce trait dialectal, en même temps qu'il 
nous éloigne de Daniel, nous ramène impérieusement aux mor- 
ceaux araméens du livre d'Esdras qui sont précisément rédigés 
dans le dialecte archaïque employant m pour n. Arrivé là, on n'a 
pas l'embarras du choix ; le seul récit où un roi payen prend la 
parole en faveur du dieu juif contre ses ennemis est celui du cha- 
pitre vi. Le roi Darius, ayant retrouvé l'édit de Gyrus qui accor- 
dait des subsides pour la reconstruction du temple de Jérusalem, 
en avertit les satrapes de la Syrie en leur ordonnant, non 
seulement de s'abstenir de toute opposition à l'égard des Juifs 
(rsten \12 iiii TftTO' 1-6), mais de subvenir aux frais de la cons- 
truction et de leur fournir journellement les sacrifices à offrir 
pour la vie du roi et de sa famille, et cela sous peine de mort et la 
perte des biens (1. 8-11). Suit une proposition où le roi invite le 
dieu du temple à détruire tout roi et tout peuple qui complote- 
raient la ruine de l'édifice sacré (1. 12) ; ici, le roi, en s'adressant 
aux prêtres du temple, mentionnés aux lignes 9 et 10, peut cen- 
sément avoir prononcé ces mots : Dites-leur (aux payens ennemis 
de votre Dieu) : les dieux qui n'ont pas créé le ciel et la terre 
(= les idoles payennes) périront de la terre et de dessous ce ciel » , 
paroles qui se complètent tacitement par celles-ci : mais votre 
Dieu à vous, créateur tout puissant de l'univers, régnera éter- 
nellement. Les mots « Moi, Darius, je l'ai ordonné ; qu'il soit 
exactement exécuté ! » qui viennent après, forment la conclusion 



72 REVUE DES ETUDES JUIVES 

de la totalité de ledit, ce qui est d'ailleurs déjà le cas dans la 
rédaction actuelle. 

L'histoire présumée de la pérégrination du verset qui nous 
occupe n'est pas difficile à tracer. Un scribe un peu méticuleux, 
ayant trouvé extraordinaire une profession de foi monothéiste si 
exaltée dans la bouche d'un Perse et à un moment où les Israélites 
eux-mêmes étaient loin d'avoir atteint un état moral satisfaisant 
(Haggée, n, 14 ; Zacharie, m, 3), l'aura détachée du texte et mise 
en marge. Un autre scribe, frappé $e l'analogie de ce verset avec 
le sujet du chapitre x de Jérémie, où le prophète met la vanité 
des idoles en face de la vérité et de la puissance de Iahwé, l'aura 
transporté sur la marge de ce chapitre, d'où il se sera glissé dans 
le texte. L'agissement du premier scribe ne doit pas nous éton- 
ner. Les belles paroles mises dans la bouche de Nabuchodono- 
sor dans Daniel, ni, 31-33, ont, elles aussi, donné de l'ombrage 
à un docteur du Talmud; Rab attribue au roi babylonien l'in- 
tention orgueilleuse de surpasser tous les psaumes et cantiques 
composés par David ; heureusement pour le pieux psalmiste, 
un ange arrêta tout court le poète payen en lui administrant 
un coup violent sur la bouche. Le scribe dont il s'agit, un peu 
scandalisé peut-être de ce qu'aucun ange ne se soit trouvé là 
pour arrêter la plume trop monothéiste de Darius, a jugé à propos 
d'exiler à la marge le verset incriminé. Le reste a marché tout 
seul. 



1. — - 3>5^ *!»&. 

La ville de Bersabée joue un rôle important dans l'histoire d'A- 
braham et d'Isaac. Son nom « Puits du serment •» lui a été donné 
par Abraham à l'occasion d'une alliance affirmée par serment 
entre lui et Abimélek, roi de Guerâr (Genèse, xxi, 31), serment 
renouvelé ensuite par Isaac et le même Abimélek (xxvi, 31-32). 
Abraham avait planté un tamaris, comme pour prendre posses- 
sion du terrain, et adressé ses prières à Iahwé (ïtiît bi&a N"ip"«T 
Ibid., 33), mais il n'y construisit pas d'autel, sans doute parce 
qu'il n'y fut pas honoré d'une théophanie. La construction d'un 
autel y fut au contraire exécutée par Isaac dès son arrivée sur 
les lieux mêmes, avant de dresser sa tente ; c'est que la veille il 
avait participé à une vision qui lui promit la protection divine 
(/ôid.,xxvi, 24-25). 

On ne signale rien de saillant relativement à cette ville à l'épo- 
que des Juges; Samuel y établit ses fils (I Sam., vin, 2). Mais 



RECHERCHES BIBLIQUES 73 

pendant le schisme des dix tribus, on entend le prophète Amos 
blâmer en ces termes le culte pratiqué à Bersabée : « Ainsi dit 
lahwé à la maison d'Israël : recherchez-moi et vivez ; ne recher- 
chez pas Bêt-êl, n'allez point à Guilgal et ne passez pas à Bersa- 
bée, car Guilgal verra ses habitants emmenés en captivité et Bêt-êl 
se changera en ruine (Amos, v, 5) ; et plus loin : (sécheront de 
langueur) ceux qui jurent par le péché (= idole) de Samarie, qui 
disent : vive ton dieu Dan et vive le chemin de Bersabée; ils tom- 
beront et ne se relèveront plus ». 

En admettant comme une chose qui va de soi l'identité de la 
Bersabée patriarcale avec celle que vise le prophète, l'école cri- 
tique moderne en conclut que la Genèse fait consacrer par les 
patriarches les lieux de culte les plus fréquentés du royaume 
d'Israël. L'unanimité de ces savants sur ce point est telle qu'il me 
paraît superflu de la démontrer par des extraits tirés de leurs 
ouvrages, je me bornerai donc à citer les paroles de deux auteurs 
seulement parmi les plus récents et les plus autorisés. Knobel 
écrit : « Il paraît qu'il y avait à Bersabée un tamaris remar- 
quable. La légende prétendait qu'il avait été planté par Abraham. 
Dans la suite, on y pratiquait aussi un culte (Am., v, 5, 8, 14). 
C'est pourquoi la légende fait déjà consacrer cette localité par 
les patriarches comme un lieu de culte * ». M. Wellhausen trace 
avec des couleurs brillantes l'antipathie des Éphraïmites pour 
Jérusalem et leur respect pour le site patriarcal de Bersabée : 
« Pour Israël proprement dit, Jérusalem n'a point été de droit le 
lieu que lahwé avait choisi, principalement après la scission du 
royaume. Les Éphraïmites allaient par troupes en pèlerinage à 
travers toute la longueur du royaume méridional à Bersabée et 
en commun avec les Judéens à la ville frontière de Guilgal ; 
quant à Jérusalem, ils n'y allaient pas s ». Il y aurait peut-être des 
réserves à faire sur la nature purement religieuse que l'éminent 
critique attribue à l'abstention de la part des Israélites de faire des 
pèlerinages au temple de Jérusalem ; il nous semble que c'était 
plutôt une affaire politique que religieuse, mais cela nous est pour 



1 Bei Beerscheba scheint eine ausgezeichnete Tamariskc gestanden zu haben. Die 
Sage liess sie von Abraham, (1er dort gewohnt hatte, angeptlantz sein. Auch wurde 
in der Folge dasselbst ein Cultus ausgeùbt (Am., v, 5, 8, 14). Die Sage liess daher 
schon von den Erzvâtern den Platz zu einer Cultusstâtte geweiht sein (Dillmann, 
Die Genesis, p. 282). 

2 Fur das eigentliche Israël war Jérusalem erst recht nicht der Ort, den Jahve 
erwâhlt hatte, vollends nach der Spaltung des Reichs. Schaarenweise pilgerten die 
Ephraimitea durch die ganze Lange des Sùdreichs hindurch nach Beerseba und ge- 
meinschaftlich mit den Judâern nach dem an der Greoze gelegenen Gilgal ; nach 
Jérusalem gingen sie nicht (Creschichte Israels, 2 e éd., p. 21). 



74 REVUE DES ETUDES JUIVES 

le moment assez indifférent ; c'est le voyage des Éphraïmites à 
Bersabée qui nous occupe. Là-dessus, M. Wellhausen est encore 
plus explicite quand il vient à parler des cultes locaux dont la 
fondation est attribuée aux patriarches. Ceux-ci n'érigent pas des 
sanctuaires au hasard sur des lieux indifférents, mais à Sichem et 
à Bétliel en Éphraïm, à Hébron et à Bersabée en Judée, à Miçpa, 
à Penuel, à Mahanaïm en Galaad. Le développement de cette 
proposition est si importante que je la citerai textuellement : 
« L'autel qu'Abraham construisit à Sichem est précisément celui 
sur lequel on a toujours continué à sacrifier, et il porte « jusqu'au 
jour d'aujourd'hui » le nom que le patriarche lui avait donné; là 
où celui-ci avait à Hébron hébergé Iahwé pour la première fois, 
on mettait depuis la table à ce dieu; comme leur père, les enfants 
d'Isaac continuaient à jurer (Am., vu, 14; Hos., iv, 15) par le 
puits saint de Bersabée qu'il avait creusé, et à offrir des sacrifices 
sur l'autel qu'il avait construit, sous le tamaris qu'il avait planté. 
La génération vivante oint encore la pierre que Jacob avait ointe 
à Béthel et paie la dîme que celui-ci avait jadis consacrée au 
temple de ce lieu * ». Quelques lignes plus loin, M. Wellhausen re- 
vient encore une fois sur le culte de Bersabée fondé par Isaac : 
« Dans la première nuit qu'Isaac dort sur le sol sacré de Ber- 
sabée (26, 24), il reçoit la visite de la divinité y habitant et cons- 
truit par suite l'autel 2 ». 

On le voit, Bersabée forme non seulement une unité importante 
avec Sichem, Béthel et Hébron, parmi les lieux sacrés princi- 
paux des patriarches, mais l'unité la plus importante et la plus 
authentique de toutes, car, d'après M. "Wellhausen, le cycle légen- 
daire d'Isaac, nom national autochthone (p. 340), a servi de base à 
celui d'Abraham, la figure la plus jeune de la triade patriarcale 
(p. 338). 

1 Der Altar den Abraham zu Sichem gebauet hat, ist eben der, auf dem noch im- 
mer geopfert wird, und trâgt « bis auf den heutigen Tag » den Namen den ihm der 
Patriarch gegeben ; wo er zu Hébron den Iahve zum ersten Maie bewirtet hat, da 
wird diesem seither bestandig der Tisch bereitet ; wie Isaak so schwôren seine 
Sôhne noch immer (Am., 7, 14 ; Hos., 4, 45) bei dem heiligen Brunnen von Beer- 
seba, den er gegraben und opfern dort auf dem Altar, den er gebaut, unter der 
Tamariske die er gepflanz hat ; den Œlstein Jakobs zu Béthel salbt noch das le- 
bende Geschlecht und bezab.lt den Zehnten, den jener einst dem dortigen Gottes- 
hause gelobte (p. 31). 

2 In der ersten Nacht, wo Isaak auf dem heiligen Boden von Beerseba schlâft 
(26, 24), erhalt er den Besuch des dort wohnenden Numen und baut in Folge davon 
den Altar (p. 32). L'expression « das dort wohnende Numen », déjà incompatible avec 
la conception du narrateur biblique, qui mentionne explicitement Iahwé, n'a aucune 
portée au point de vue historique, quand on admet comme, M. W. le fait, qu'Isaac 
n'est pas un personnage réel. Je ne vois donc pas quel sens elle peut avoir sous la 
plume toujours précise du savant critique. 



RECHERCHES BIBLIQUES 75 

J'ai le regret de faire remarquer que tout ce beau système, si sa- 
vamment combiné, manque de fondement et s'écroule au moindre 
examen, car il est facile de démontrer que la Bersabée habitée 
par Isaac est toute différente de celle vers laquelle se dirigeaient 
les pèlerinages des Ephraïmites. Cette dernière était située dans 
le royaume d'Israël, tandis que la première était la ville la plus 
méridionale de la Judée. 

Au point de vue de l'histoire religieuse de l'antiquité, l'idée de 
faire voyager les Ephraïmites vers un lieu sacré du royaume rival 
de Juda est aussi incroyable que le serait, par exemple, la suppo- 
sition de pèlerinages périodiques d'Athéniens aux sanctuaires de 
la Laconie. Les sites religieux les plus célèbres de la Grèce an- 
tique doivent leur caractère national, soit à leur situation dans un 
pays neutre (Dodone), soit à la nature fédérative de leur fondation 
(Delphes), soit enfin à des institutions particulières favorisées par 
quelque puissance (Olympie en Élide protégée par Sparte). On ne 
trouve aucun motif analogue pour lequel le territoire de Bersabée 
ait pu être soustrait aux rivalités politiques des dynasties enne- 
mies qui se partageaient la Palestine. Or, les rois d'Israël, qui ont 
tout fait pour empêcher le contact paisible de leurs sujets avec 
ceux du royaume de Juda (I Rois, xn, 26-27; xvi, 17), comment 
auraient-ils permis le départ périodique de nombreuses cara- 
vanes, qui devaient y laisser annuellement des sommes impor- 
tantes ? 

Mais à quoi bon s'attarder à ces arguments généraux, quand la 
raison géographique seule suffit pour montrer l'invraisemblance 
de ce pèlerinage éphraïmite ? La route directe de Samarie à Ber- 
sabée par Jérusalem et Hébron est de trente-cinq heures de mar- 
che pour le moins, ce qui exige un voyage de sept à huit jours ; il 
faudrait y ajouter un ou deux jours de plus, si les pèlerins vou- 
laient biaiser à droite ou à gauche afin d'éviter Jérusalem ; encore 
faisons-nous abstraction des mille accidents qui ralentissent ou 
suspendent la marche des caravanes, ainsi que des empêchements 
qu'elles pouvaient subir de la part du gouvernement de la Judée ; 
eh bien, ces fatigues et ces tracasseries inévitables, les Ephraï- 
mites les auraient bravées dans un pays ennemi, rien que pour le 
pieux motif de fouler le sol patriarcal ! Évidemment, s'il en était 
ainsi, les Ephraïmites auraient été un peuple de saints mille fois 
plus fervents que les Judéens qui allaient faire leurs dévotions à 
Béthel ou à Guilgal, qui étaient situés sur la frontière. On a déjà 
tant de peine à faire admettre l'existence antérieure à l'exil de la 
législation de sainteté, dite loi sacerdotale, et l'on veut que. plu- 
sieurs siècles auparavant la sainteté et le sacerdotalisme aient 



76 HE VUE DES ETUDES JUIVES 

été le trait caractéristique du royaume israélite. Cela est incon- 
cevable. 

En second lieu, les pèlerins éphraïmites, obligés de passer par 
Hébron à l'aller et au retour, n'auraient certainement pas man- 
qué de présenter leurs hommages au sanctuaire de cette ville et 
d'apporter leurs offrandes sur l'autel érigé par Abraham; mais 
un tel culte n'aurait pas échappé à la condamnation de la part du 
-prophète Amos qui fulmine contre le sanctuaire de Bersabée. Le 
silence observé par Amos sur le pèlerinage d'Hébron atteste, sans 
le moindre doute, que les Éphraïmites n'y avaient jamais mis le 
pied dans un but de dévotion. La station d'Hébron retirée, il de- 
vient clair que la Bersabée, visitée par lesdits pèlerins n'était pas 
la ville judéenne de ce nom, ville qu'on ne peut atteindre com- 
modément que par cette voie. 

En troisième lieu, si la Bersabée judéenne était un lieu de culte 
et de pèlerinage, elle aurait dû l'être avant tout pour les Judéens 
habitant dans le pays, lesquels devaient se considérer comme les 
entants propres d'Isaac ou, du moins, comme les continuateurs 
immédiats du culte fondé par lui ; or, ni l'histoire, ni les prophètes 
n'attribuent aux Judéens l'habitude de se rendre à Bersabée dans 
un but religieux ou d'y pratiquer un culte quelconque. Mais si les 
Judéens eux-mêmes regardaient leur Bersabée comme une ville 
profane, est-il imaginable qu'elle eût le caractère de ville sainte 
aux yeux des tribus du nord, des Éphraïmites? 

En quatrième lieu enfin, la Bersabée qui forme la dernière ville 
de Juda, sur la frontière de l'Idumée et la route qui mène au mont 
Sinaï, porte dans le récit du prophète Élie (I Rois, xix, 3) l'épi- 
thète rrnrrb *iidk « de Juda », ce qui rend hors de doute l'existence 
d'une ville homonyme dans le royaume d'Israël 1 . C'est naturel- 
lement dans cette dernière ville que les Israélites ou Éphraï- 
mites, ainsi que les Judéens limitrophes, avaient l'habitude de se 
rendre dans un but religieux et c'est elle aussi qui s'était attiré 
l'animadversion du prophète Amos. 

Mais où était située la Bersabée éphraïmite ? La réponse à cette 
question nous est donnée par le premier verset d'Amos que nous 
avons cité plus haut et qui mentionne 3>2tt) ^ao conjointement avec 
Guilgal et Béthel; c'était donc une localité voisine de ces villes. 
L'expression izy « passer », employée par le prophète en parlant 
de cette localité, jointe à cette circonstance que son nom n'est pas 
répété dans la partie finale dudit verset, montre clairement que 

% l La Bible fournit plusieurs dénominations de ce genre ïmirP Ùfib P^D, ©Tp 
ibnCS, 3fr07: mn et tant d'autres. 



RECHERCHES BIBLIQUES 77 

yiv ins formait une sorte d'annexé du grand sanctuaire de Bé- 
thel. D'autre part, l'opposition de Dan à Beer-Schéba dans Amos, 
vin, 13, atteste sans doute pour cette dernière localité une posi- 
tion encore plus méridionale que celle de Béthel et par conséquent 
presque aux confins du royaume de Juda. Grâce à ces indices, on 
ne se trompera pas beaucoup en supposant, soit que l'épithète 
« puits du serment », due à l'habitude populaire de jurer par les 
sources sacrées, s'applique aux puits mêmes de Béthel, situés 
comme d'ordinaire en dehors de la ville; soit qu'il s'agit de la pe- 
tite ville appelée habituellement nii^a « puits », tout court. Beêrôt, 
aujourd'hui Biré, se trouve à une heure de marche au sud de Bel- 
£m-Béthel et à trois heures au nord de Jérusalem. Quelle que sbit 
l'alternative que l'on préfère, il ne peut subsister le moindre doute 
sur l'origine éphraïmite du lieu sacré qui porte le nom de Beer- 
Schéba dans la prophétie d'Amos. 

Conclusion : l'idée que les Éphraïmites avaient l'habitude de se 
rendre à Bersabée de Judée comme à un lieu de pèlerinage, quoi- 
que généralement admise, manque absolument de base et doit dis- 
paraître le plus tôt possible de l'histoire et de l'exégèse. 

Pour l'école moderne de critique biblique, je suis fâché de lui 
enlever le pilier le plus fort qui soutenait sa doctrine relative à la 
coïncidence des sanctuaires éphraïmites avec les lieux sacrés des 
patriarches. Pour Isaac, cette coïncidence n'existe pas ; le sol où 
ce patriarche avait construit un autel et invoqué le nom de 
Iahwé, n'est jamais devenu un lieu de culte et de pèlerinage pour 
ses descendants. Les Bamot d'Isaac (proi^ maa), au sens que 
l'école précitée prend cette expression, planent dans le vide : elles 
sont le produit d'une confusion géographique. 

J. Halévy. 



NOTES SUR LES JUIFS A BORDEAUX 



ET SUR QUELQUES MANUSCRITS DE LA BIBLIOTHÈQUE DE CETTE VILLE 



On peut affirmer sans crainte qu'il y avait à Bordeaux, anté- 
rieurement à Fan mille, un assez grand nombre d'Israélites. 

Une rue de l'intérieur de la ville, aujourd'hui rue de Cheverus, 
a porté le nom de rue Judaïque ; une autre, celui de Caphemam, 
par contraction de Capharnaùm, quartier des Juifs. Plus tard, 
elle s'appela, par corruption, rue du Cahernan. Une troisième, 
enfin, n'est jamais désignée dans les vieux manuscrits gascons 
que sous le titre de Rua deu Putz- deus-Judius ou Judeus ; rua 
Putei Judeorum en latin du moyen âge. On la nomme aujour- 
d'hui rue des Bahutiers. 

En 848, les Normands s'emparèrent de Bordeaux qu'ils incen- 
dièrent; à tort ou à raison, les Juifs furent accusés par le clergé 
de leur avoir facilité la prise de la ville en leur ouvrant une po- 
terne i . On les chassa hors de l'enceinte fortifiée dans le voisinage 
de laquelle ils s'établirent, sur une éminence qui prit le nom signi- 
ficatif de Mous Judaicus, tandis que la porte la plus rapprochée 
recevait celui de Porta di Jew (porte des Juifs), aujourd'hui 
Porte-Dijeaux 2 . 

Cette porte était défendue par deux tours et flanquée d'une bar- 
bacane. 

C'est sur remplacement choisi par les Israélites bordelais, hors 
des murs de la cité, que fut fondé par Guy-Geoffroy, dit Guil- 
laume VII, duc d'Aquitaine, le prieuré Saint-Martin du Mont- 
Judaïque, vers 1070 3 . 

1 Adrevaldus Floriacensis, De miraculis Sancti Benedicti, cité par Mary-Lafon, 
Histoire du Midi, t. II, p. 17 et 18. 

2 Arch. départementales de la Gironde, Mss. Comptes de V archevêché, année 1357, 
publiés par M. Léo Drouyn dans le tome XXI des Arch. historiques de la Gironde : 
« Rua quai de porta Digeu ducit ad puteum de Banhacat. » 

3 Arch. municip. de Bordeaux, série GG, mss. : Inventaire général des Feuillants, 
t. II, f° 206 r°. Cette copie, faite au xvn° siècle, porte par erreur la date de 1077. 



NOTES SUR LES JUIFS A BORDEAUX 79 

Deux ans après, en 1072, le môme duc fit don à l'abbaye de 
Maillezais en Poitou : 1° de la nouvelle basilique de Saint-Martin, 
près Bordeaux ; 2° de la forêt voisine située entre le ruisseau de 
Lamothe et celui de la Devèze ; 3° du Mont-Judaïque ; 4° de quel- 
ques redevances *. 

Le tènement occupé par les Juifs devait se trouver, si je ne me 
trompe, au sud de l'abbaye, entre le chemin de Mérignac et Vestey 
ou ruisseau de la Mothe. Au xiv e siècle il portait encore en gascon 
le nom de Plantey-deus-Judeus 2 . 

C'est là très probablement qu'ils étaient enterrés. 

Il est certain qu'au xn° siècle ils payaient une redevance au 
prieur du Mont- Judaïque, pour droit de sépulture, comme le 
prouve un curieux document dont nous parlerons plus loin. Il y 
est dit qu'à l'époque où Richard Cœur-de-Lion n'était encore que 
duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, le prieur de Saint-Martin 
desservait la chapelle de l'Ombrière, palais ducal (Palatium 
Umbrariœ) 3 . • 

C'est donc comme récompense et pour le dédommager de ses 
peines que le prince lui octroya le droit de prélever sur les Juifs 
une taxe d'inhumation qui, paraît -il, était d'un assez bon 
rapport. 

La condition de ces derniers était fort précaire et ressemblait 
beaucoup au servage, puisqu'en 1265, Edouard, fils aîné du roi 
d'Angleterre, « donne à Bernard Macoynis, citoyen de Bordeaux, 
son juif de Lesparre, Bernard Benedict, pour le posséder pen- 
dant sa vie ainsi que tous les revenus qu'il en pourra tirer 4 ». 

Mais, en 1280, ce même prince, devenu roi sous le nom 
d'Edouard I er , règle par une charte spéciale la situation des fils 
d'Israël en 'Gascogne : De judicando communitatem Judœorum 



1 Arch. départementales de la Gironde, série H, Communautés religieuses, publié 
par M. Gras, archiviste départemental, dans le tome III des Arch. historiques de la 
Gironde, p. 44. 

2 Arch. historiques de la Gironde, t. III, p. 51-55. Reconnaissance pour une vigne 
située au lieu appelé « Planteï deus-Judeus ». 

3 Lettres-patentes du 7 juin 1342, aux Archives départementales de la Gironde, 
série G, archevêché, liasse 75. 

4 Notice d'un manuscrit de la bibliothèque de Wolfenbûttel, intitulé : Recogni- 
tiones feodorum (xni 9 siècle), ancien manuscrit de la Comptablie de Bordeaux, publié 
par MM. Martial et Jules Delpit ; Paris, Imprimerie nationale, 1841. « Edwardus, 
etc. Sciatis quod pro fideli et laudabili servitio quod dilectus et fidelis noster Bernar- 
dus Macoynis, civis noster Burdegalensis, nobis impendit, dedimus et concessimus 
eidem Bernardum Benedictum, judeum nostrum de Sparrâ, habendum et tenendum 
dum vixerit unà cum omnibus talliagiis suis in deveriis que judeus nobis facere 
tenetur, et si forte dictus judeus Bernardum eumdem prevenerit moriendo, volumus 
et concedimus quod idem Bernardus, quamdiu vixerit, heredes ipsius judei habeat 
unà cum talliagiis et deveriis eorumdem, etc. », p. 130. 



30 REVUE DES ETUDES JUIVES 

in Vasconiâ per légales christianos. De Judœls in Vasconiâ de 
cœtero non gravandis ! . 

Edouard II, son successeur, semble d'abord les protéger et leur 
accorde en Agenais un commissaire spécial nommé Albert Medicus 
ou Medici; mais, le 15 novembre 1313, il donne l'ordre, on ne sait 
pour quels motifs, de les chasser de la province d'Aquitaine : De 
Judeis de ducatu Aqirilaniœ ejiciendis -. 

En 1310 et 1318, il signe contre eux de nouvelles ordonnances 
de bannissement ou d'expulsion 3 . 

Il paraît que cette décision cruelle, ou tout au moins sévère, fut 
très préjudiciable au prieuré Saint-Martin. C'est ce que prouvent 
clairement les lettres-patentes datées de Beliu (Gironde), le 7 juin 
1342, par lesquelles Edouard III permet au prieur de prélever de 
nouveau les coutumes et les revenus qu'il percevait antérieure- 
ment, par l'intermédiaire du comptable ou connétable de Bor- 
deaux, sur certaines maisons de la rue de la Rousselle, afin d'aug- 
menter les revenus du couvent dont les intérêts avaient été lésés 
par l'expulsion des Juifs du duché d'Aquitaine. 

Si Ton en croit la Chronique de Bazas, un massacre des Juifs et 
des lépreux aurait eu lieu dans les principales villes de l'Aqui- 
taine et de la Gascogne, lors de la trop célèbre insurrection des 
Pastouraux. C'est ce que confirment d'ailleurs plusieurs autres 
historiens. 

Voici comment s'exprime le Chronicon Vazatensis par la 
plume de Raymond Bernard de Mota, qui fut évêque de Bazas au 
xiv e siècle, de 1348 à 1356. 

« In hoc tempore, videlicet anno Domini 1320, juxtà festum 
Paschse, insurrexit populus qui se vocabant Pastorales, qui inter- 
ficerunt Judaeos totius Vasconise et illos de Tolosâ » 4 . 

Tout fait supposer que ces horribles scènes de carnage ne s'é- 
tendirent pas jusqu'à Bordeaux, puisque les Juifs, peu d'années 
auparavant avaient été expulsés de la Guyenne par Edouard II 5 . 

1 Thomas Carte, Catalogue des rolles gascons, normans et françois conservés dans 
les Archives de la Tour de Londres; Londres, 2 vol. in-f°, 1743, t. I, p. 12. 

2 Thomas Carte, Catalogue des rolles gascons, t. I, p. 44 et 45, et Rymer à l'année 
1309 : De offïcio judicaturce Judeorum in senescalciâ nostrâ et terra Agennesii. 

3 Thomas Carte, p. 50, 54 et 58. 

4 Le Chronicon Vazatensis est un recueil d'histoire locale formé au xvi e siècle par 
le chanoine Jérôme Gérauld Dupuy, officiai de Bazas, l'adversaire de Duplessis- 
Mornay. Il s'est servi, pour composer sa chronique, des notes manuscrites prises par 
quelques évêques de Bazas depuis le xn° siècle. Le texte du Chronicon Vazatensis est 
imprimé dans le tome XV des Arch. historiques de la Gironde. 

5 M. Théophile Malvezin, dans son Histoire des Juifs à Bordeaux, p. 58, affirme, 
au contraire, que le massacre s'étendit aux villes de Bordeaux et d'Agen, mais sans 
en fournir de preuves. 



NOTES SUR LES JUIFS A BORDEAUX 81 

Edouard III, plus humain ou plus soucieux des intérêts de la 
Guyenne que son prédécesseur, permit aux Israélites d'y revenir 
et de s'y fixer. Il décida qu'ils seraient ensevelis au Mont-Judaïque, 
comme ils l'avaient été précédemment. Il autorisa le prieur à per- 
cevoir pour chaque inhumation le droit qu'il prélevait avant l'ex- 
pulsion des Juifs *. 

En outre, ceux-ci payaient à l'archevêque de Bordeaux une re- 
devance annuelle de huit livres de poivre, denrée dont ils fai- 
saient le commerce et qui se payait fort cher à cette époque en 
raison de son extrême rareté 2 . 

On lit, en effet, dans les comptes de l'archevêché les deux men- 
tions suivantes : année 1357, « Judei Burdegalse debent VIII libras 
piperi 3 ». 

Et dans les recettes de 1362 : « In villa Burdegalse Judei Burd. 
debent domino Burd. archiepiscopo, infrà octabas natalis Domini, 
annuatim VIII libras piperis » 4 . 

Au nord du Mont- Judaïque ou Mont-de-Sion s , une grande voie 
partait de la croix de L'espine et se dirigeait vers l'ouest ; ce che- 
min qui conduisait à l'hôpital Saint-Martin 6 fut pavé dans les 
premières années du xvi° siècle et prit le nom de rue Judaïque 
qu'il porte encore aujourd'hui. 

Citons à l'appui de cette assertion un contrat du 17 avril 1531 : 
« Vente d'une maison au bourg de Saint-Seurin, devant la croix, 
en la rue appelée Judaïque, etc. . . 7 ». 

11 y eut donc, pendant plusieurs siècles, deux rues de Bordeaux 
qui portaient le même nom, l'une dans la cité même et la seconde 

1 Arch. départementales de la Gironde, série G, archevêché, liasse 75. 

2 Les comptes de Parchevêché aux xm c et xiv e siècles, précieux manuscrits in-4° 
des Archives départementales de la Gironde (série G, registres 236 et suivants) 
viennent d'être publiés avec le plus grand soin par M. Léo Drouyn dans les tomes 
XXI et XXII des Arch. historiques de la Gironde; voyez t. XXI, p. 533. 

3 Cette redevance en nature était fort ancienne ; au xn e siècle elle apparaît déjà 
dans un vieux livre de comptes {ex quodam veteri libro) de la ville d'Aix en Provence, 
extrait par Ducange des Annales ecclesiasticœ de Pitto : « Judaei Aquis commorantes 
cujuscumque conditionis, divites vel pauperes, nobiles, pauci vel plures, ab hodierno 
die et deinceps annuatim in die Paschse persolvent domina Petro (IV archiepiscopo) 
et post eum successoribus suis, duas libras optimi piperis, pro censu an 1143 et pro 
rotulo, cymeterio et lampade. » 

4 Archives historiques de la Gironde, t. XXII, p. 48. 

5 Académie française, Com. des Antémémoire de M. Pic de Père. D'après lui, la 
dénomination de Mont-de-Sion serait antérieure à celle de Mont-Judaïque. 

6 Archives municipales de Bordeaux, Documents imprimés. Voyez, dans le Tome 
complémentaire, le beau plan de Bordeaux vers 1450, dessiné par M. Léo Drouyn et 
gravé par Léon Gaucherel. 

7 Archives départementales de la Gironde, série E, notaires; Minutes de Brunet, 
67-7. 

T. X, N° 21. 6 



82 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

extrà-muros. Pour éviter de les confondre, on nommait Tune rue 
Judaïque-en-ville, l'autre rue Judaïque-Saint-Seurin. 

En résumé, la situation des Juifs était assez précaire dans la 
Guyenne antérieurement au xv e siècle. Protégés par les uns, per- 
sécutés par les autres, rançonnés par tous et chassés plusieurs 
fois, leur nombre était fort diminué, ainsi que le prouve le docu- 
ment intitulé : De exiguo Judœorum in Vasconiâ numéro. 

Ils formaient une sorte de corporation sous le titre de Com- 
munitas Judœorum Vasconiœ, et s'occupaient principalement 
de commerce ou de banque. Déjà le concile tenu à Bordeaux, 
en 1214, leur interdit l'usure. Gomme marque distinctive, ils 
portaient dans toute l'étendue de l'Aquitaine, ainsi que dans 
les provinces de France, une roue de drap jaune appliquée sur 
la poitrine ; de même que les gahets ou cagots étaient tenus à 
Bordeaux, sous peine de mort, d'y coudre une pièce de drap 
rouge. 

Us avaient un sceau de bronze qui leur servait à valider leurs 
créances sur les chrétiens ; ce cachet portait distinctement ces 
mots : Sigilium Judœorum, et, dans le champ, le croissant de la 
lune accompagné d'une étoile * . 

Sous Louis XI, leur position s'améliora, grâce aux importants 
privilèges commerciaux qu'ils reçurent de ce prince. Il vint à Bor- 
deaux dès la première année de son règne (1462), et peu de jours 
lui suffirent pour constater l'état de dépérissement de la ville et du 
commerce bordelais ruiné par les ordonnances de Charles VII. En 
dix ans le duché de Guyenne avait perdu le tiers de ses habitants, 
le port de Bordeaux, dégarni de navires, offrait le plus triste as- 
pect. Les revenus de la cité, qui, sous l'administration anglaise, 
étaient de 60,000 livres, avaient baissé de plus de moitié. 

Louis XI rendit aux habitants leurs antiques privilèges, abaissa 
les droits de sortie sur les marchandises, supprima les impôts 
vexatoires mis par son père sur les denrées, rendit aux deux 
foires de Bordeaux leur importance en les portant de quinze jours 

1 M. Eusèbe Castaigne, archiviste de la ville d'Angoulême, a traité cette question 
dans une intéressante brochure : Note sur le sceau que Von apposait du temps de 
Philippe-Auguste sur les obligations dues aux Juif 6 (Angoulême, 1865). On sait, en 
effet, que vers 1206 ce prince obligea les Juifs, dans chaque ville de France, à sceller 
leurs obligations d''un nouveau sceau [in novis sigillis). Ces obligations étaient ins- 
crites sur un registre dont la garde était confiée à deux hommes d^ne probité 
reconnue. (Voyez de Laurière, Ordonn., I, 44.) — « Suum etiam habuere proprium 
sigilium, haud dubie quod lege ipsis prohibiturn est, figuris quibusque vel pictis 
uti. » (Stabilimentum Judœorum Philippi Augusti ; Ordinat. Reg. Franc., t. I, p. 45). 
« Duo quidem de prionbus viris cujuslibet villa), custodient sigilium Judœorum, alter 
videlicet sigilium et alter rotam, » (Id., ibid.) Louis VIII, en 1223, supprima le 
sceau. 



NOTES SUR LES JUIFS A BORDEAUX 83 

à trois semaines et déclara quittes de toute imposition les mar- 
chandises qui entreraient pendant ce temps-là. 

11 supprima le droit d'aubaine imposé précédemment sur les 
marchands étrangers qui s'établissaient à Bordeaux et rendit une 
ordonnance en vertu de laquelle ceux-ci disposaient à leur gré 
des biens qu'ils y pourraient acquérir, sans lettre de naturalité et 
sans être tenus de lui rien payer pour cela non plus qu'à ses suc- 
cesseurs. Les Juifs espagnols ou portugais étaient compris dans 
cette sage mesure. 

Depuis de longs siècles, ces derniers habitaient la péninsule ibé- 
rique, mais plus particulièrement l'Estramadure, l'Andalousie, la 
Navarre et l'a province de Tolède. Les marchands et armateurs 
bordelais étaient avec eux en relations d'affaires; ils échan- 
geaient leurs vins et leur pastel l contre des draps de Ségovie. De 
Bordeaux, de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz partaient jour- 
nellement des caravelles pour les ports de l'Espagne ou du Por- 
tugal. 

Les minutes des notaires de Bordeaux, au xv e siècle, conser- 
vées aux archives départementales de la Gironde, sont à ce sujet 
très intéressantes à étudier et renferment des contrats véritable- 
ment précieux pour l'histoire du commerce. 

Dans la seule province de Castille, il y avait à la fin duxv e siècle 
plus de 150,000 israélites, ainsi que le prouve un document officiel 
cité par M. Malvezin dans son intéressante histoire des Juifs bor- 
delais (p. 68). Leur nombre était en Andalousie et dans les royaumes 
de Castille, de Léon, de Murcie, de 854,952 adultes 2 , ce qui repré- 
sente un million d'âmes en y joignant les enfants au-dessous de 
seize ans. 

Cette intéressante population enrichissait l'Espagne par son 
travail et par son industrie, en dépit des plus horribles persécu- 
tions. Massacrés sous Henri de Transtamare vers 1366 et sous 
Henri le Maudit, roi de Castille, en 1394, les Juifs avaient néan- 
moins en grande partie persévéré dans leurs croyances ; mais le 
système de persécutions qui triompha surtout de leur fidélité fut 
celui de l'isolement, c'est-à-dire leur séparation absolue d'avec les 
chrétiens. Ils abjurèrent en masse et prirent le nom de nouveaux 
chrétiens, tout en restant, in fimo pectore, fidèles à leurs anciennes 
croyances. Leurs descendants peuplaient encore l'Espagne au 
xv e siècle. 



1 La guède ou pastel (isatis tinctoria) servait de base pour les teintures en bleu ou 
en noir avant l'introduction de l'indigo dans nos contrées. 

2 Malvezin, Eist. des Juifs à Bordeaux, p. 62. 



HEVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Surveillés avec le plus grand soin, par les innombrables affi- 
lies de l'Inquisition, un grand nombre de ces malheureux furent 
arrachés de leurs demeures et jugés par le tribunal du Saint- 
Office de 1485 à 1492. 

Les dossiers qui contiennent cette sinistre procédure n'ont 
pas tous été détruits ; un certain nombre furent rapportés d'Es- 
pagne il y a quelques années ; l'Administration municipale de 
Bordeaux s'est empressée, d'en faire l'acquisition 1 . Ces dossiers 
offrent un caractère indubitable d'authenticité, ils contiennent 
parfois des pièces à l'appui telles que des figures extraites de la 
Bible ; des images grossières représentant des scènes de sorcel- 
lerie ; des délations, etc. ; quelques-uns sont accompagnés du 
sceau de l'Inquisition ; d'autres, enfin, renferment l'attestation 
du bourreau. On peut les diviser ainsi qu'il suit : 

1° Quarante-sept pétitions, demandes et avis adressés à l'Inqui- 
sition du royaume d'Aragon ; 

2° Quarante-sept jugements prononcés par elle dont nous don- 
nons le détail ci-après. Texte espagnol ou latin; 

3° Un précieux registre manuscrit, relié en parchemin, de 496 
feuillets. Ce registre fait connaître les noms des personnes con- 
damnées par la « Sainte-Inquisition » de la province et archevê- 
ché de Saragosse, pour crimes et délits d'apostasie ; avec inven- 
taire de leurs biens et revenus de toute nature par le notaire 
Martin de Quoca, depuis le 18 du mois d'août 1485 jusqu'au 26 du 
mois de juillet 1488. 

Jugements de l'Inquisition d'Aragon. 

1° Processus procuratoris fiscalis officii Sanctee Inquisicionis here- 
tica? pravitatis contra Leonardum Salhellos, sup. crimine 
heresis (1486). 

2° Processus etc., contra Pedro Anyllas (4 486). 

3° — Gontrà Raphaëlem Anyllas, pro causa fidei (1486). 

4° — Contra Pedro Sanchez, argentero (1488) (manque le commen- 
cement. 

'■>'• — Contra Jacobum de Abella (judaïsant, 1487). 

6° — Contra Gasparem de La Cavalleriâ, denonciatum de crimini- 
bus heresis (1488). Voir n° 15. 

7° — Contra Pedro Salvador, pro causa fidei (1495). 

8° — Contra Manoël de Bello (judaïsant, 1486). 

9° — Contra Johannem Bener, notarium (judaïsant, 4 489). 

40° — Contra Angelina Sanchez (judaïsant, 4 489). 

1 Archives municipales de Bordeaux. Rapport de l'archiviste de la ville à M. le 
maire de Bordeaux sur les manuscrits provenant de l'Inquisition d'Espagne. 



NOTES SUR LES JUIFS A BORDEAUX 85 

11° — Contra Huanda (judaïsant, 1493). 

12° — Contra Jayme Madhen et Claram ejus uxorem (judaïsant, 

1486). 
13° — Conlrà Johannem de Caseda (judaïsant, 1489). 
14° — Contra Gabrielem Lemx et ejus uxorem (sup. causa fidei, 

1486). 
15° Pro defensione Gasparis de La Caballeria, denunciati de cri- 
minibus hseresis et apostasise, contra dicta testium p. pro- 
curatorem fîscalem officii Sanctse Inquisitionis (1489). Voir 
n° 6. 
16° Processus procuratoris fiscalis officii Sanctse Inquisitionis hee- 
reticaa pravitatis contra Johannem de Pan (manque le com- 
mencement, 1490). 
17° Processus etc., contra Slaham, viduam uxorem (judaïsant, 1492). 
18° — Contra Abraham Almosino, judeum civitatis Osce (de Huesca 
en Aragon) aljamaa Judœorum (livré au bras séculier, c. à d. 
mis à mort le 10 décembre 1489) f . 
19° — Contra Johannem Vestopanya, mercatorem (judaïsant, 1487). 
20° — Contra Violantem de Laportâ, uxorem Johannis de Laporta 

(judaïsant, 1487). 
2!° — Contra Isabel de La Torre (judaïsant, 1487). 
22° — Contra Petrum de Sanctâ-Cruce , mercatorem et Maxiam 

Lopez, ejus uxorem (sup. causa fidei, 1490). 
23° — Contra Johannem Francès, mercatorem (judaïsant, 1485). 
24° — Contra Haym Fichel, judeum aljame Judeorum civitatis Osce 
(Huesca en Aragon ; ce dossier est accompagné d'une pièce 
de conviction). 
25° — Contra Johannem de Xerez (judaïsant, 1487, avec pièce de con- 
viction). 
26° — Contra Johannem de Bouanatou « Bonavat », et son fits, ha- 
bitants de la ville de « Montillani » , peut-être Montilla en 
Andalousie? jugés par Johannes Crespo, maître en sainte 
théologie, chanoine et chantre de N.-D. del Pilar à Sara- 
gosse, Inquisidor générât de la heretica et apostolica pra- 
vedad (1487). 
27° — Contra Vidau Francès, alias de Duranso blanquo. A tenu des 
propos dangereux sur les causes de la mort de l'inquisiteur 
Pierre Arbuès. Alfonso Sanchès de Alarcon, maître ou doc- 
teur en théologie, chanoine de l'église de Palencia 2 , chape- 
lain du roi et de la reine, et frère Miguel de Montemuyo, 
prieur du couvent de San-Pedro de las Duenas, inquisiteurs 
(1486). 

1 Nous n'avons pu jusqu'à ce jour analyser qu'un très petit nombre de ces dos- 
siers dont la plupart sont très volumineux. Le n° 18 est de ce nombre, nous en 
reparlerons plus loin. 

2 Palencia sur le Carrion, chef-lieu d'une division provinciale dans le royaume de 
Léon. 



86 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

28° — Contra Anthonium de Jassa, mercatorem jud. civitatis Cess. 
Auguste (Saragosse). A tenu dans maintes occasions (sepè, 
sepius et sepissime) beaucoup de propos hérétiques à l'op- 
probre de la foi chrétienne et des préceptes évangéliques ; 
suit fidèlement les rites du judaïsme, fait la Pâque avec du 
pain azyme ; jeune aux époques fixées par la loi de Moïse ; 
célèbre le Sabbat, etc. (relaxé, moyennant abjuration, 1487) 

290 — Contra Johannem de Garcia, judeum (relaxado) et Gautier 
Cardos, Johannem Sasala (calcatero) fabricant de chaux, et 
Francine, femme du notaire Johan de Sancta-Panya (contu- 
maces fugitivos). Johan Crespo, inquisiteur, 1487. 

30° Le procureur fiscal de l'Inquisition à Calatayud, en Aragon, 
contre Isabelle Ruyz ou Royz, veuve d'Antonio de Rueda, 
de la même ville (4 avril 1492). Accusée d'avoir, étant chré- 
tienne, c. à d. probablement baptisée par force, tenu des 
propos contre la foi chrétienne et suivi les rites judaïques, 
observé le sabbat, mangé le jour de Pâques du pain sans 
levain, ainsi que la soupe désignée sous le nom de hamyn 
(potagium wcatum hamyn). « Tradenda brachio seculari », 
c.-à-d. condamnée au bûcher. 

31 » Le procureur fiscal de l'Inquisition à Saragosse, Rodericus San- 
ches de Suaco, contre Johannes Bon et Claire de Sancta- 
Clara, sa femme. Mêmes accusations (1486). 

32° Le même contre Alphonse Sanchez, jurisconsulte de Saragosse, 
relâché en 1486 une première fois, puis incarcéré de nou- 
veau l'année suivante. 

33° Martin de Caretes, procureur fiscal de la ville de Molina l en 
Aragon, contre Joan de Moros, Miguel de Sos, Ysabelle Ruiz, 
Gracia Cabanas, Francina Ruiz, femme de Alonza Diaz, ha- 
bitants de la ville de Calatayud, juifs convertis accusés 
d'avoir suivi les rites du judaïsme. Tous, sauf Isabelle Ruiz, 
qui fut livrée au bras séculier, sont condamnés à faire 
amende honorable, les pieds nus, tenant à la main un cierge 
allumé, et à figurer en cet état dans une procession partant 
du couvent des frères prêcheurs (Dominicains) pour se 
rendre à l'église de Sainte-Marie Majeure, avec retour au 
monastère, où ils entendront la messe dans la chapelle de 
Saint-Pierre martyr et abjureront leurs erreurs. Condamnés 
en outre à des amendes diverses variant de 100 à 2,000 suel- 
dos (solidos) ; 30 juin 4 494. 

3i" Le procureur fiscal contre Joan Marlinez Devedo judaïsant (avec 
le sceau de l'Inquisition) ; 1487. 

3o° Procès contradictoire et de défense pour Simon de Saint-Angel 

1 Molina-de- Aragon, ville de la province de Guadalajara sur le Gallo. Ferdinand 
d'Aragon et Isabelle-la-Catholique se donnaient, après beaucoup d'autres titres, celui 
de senorcs de Vizcaya y de Molina. 



NOTES SUR LES JUIFS A BORDEAUX 87 

et Claire Lunel, sa femme, dénoncés au Saint-Office comme 
coupables d'hérésie et d'apostasie, à Huesca en Aragon, par 
leur fils légitime, Léonard de Saint-Angel, peaussier (pelli- 
pari) ; 13 mars 4 489. 

Reconnus coupables, condamnés à mort et à la confisca- 
tion de leurs biens, au profit du trésor. Livrés au bras sécu- 
lier le 30 juillet 1490 à Illerdo (Lérida). 
35° Us Le procureur fiscal contre Juan Martinez de Rueda, juriscon- 
sulte, à Saragosse, qui, d'après la rumeur publique, conserve 
dans sa bibliothèque certains livres en langue hébraïque 
contenant des discours hostiles à la foi chrétienne. Livré à 
la Cour séculière le 23 février 1487. 
36° Le procureur fiscal et ministre de l'Inquisition, Gomès de Cient- 
Fuégos, contre Pedro Sanchez, banquier ou changeur (ar- 
gentero) de Saragosse ; mêmes formules au commencement 
de l'acte d'accusation que dans les numéros précédents : 
quoique chrétien, il suit les rites judaïques. En outre, a 
formé avec plusieurs conjurés le projet d'assassiner le révé- 
rend Pierre Arbuès, alias Epila, inquisiteur. Le coup devait 
s'exécuter au point du jour alors que ce dernier se rendrait 
à l'église. Déposition et interrogatoire des autres argentiers 
de Saragosse (1489). 

« Predictus Petrus Sanchez Dei timoré postposito, spiritu 
diabolico concitatus, tractavit mortem Reverendi Domini 
mei Pierre Arbuès, aliàs Epila, inquisitoris dicte heretice 
pravitatis, bonee memoria?, cum aliis ejus complicibus et se- 
quacibus plures conventiculas, conjurationes et rongrega- 
tiones faciendo et gentium coadunationes in occultis et 
latebris locis ad id altis congruis et oportunis et plura et 
divisa consilia tenendo, faciendo, votando et concludendo 
quales dictum reverendum magistrum Pierre Arbuès, inqui- 
sitorem, gladio occiderent et morte traderent in dicta sede 
Cessare Augustane, de nocte et hore captata, dum dictus 
inquisitor exiret ad decantandos matutinos, etc. » 

Les derniers feuillets manquent avec la condamnation qui 
n'est pas douteuse. 
37° L'inquisiteur Juan Roderic de San-Pedro, contre Leonor d'A- 
randa, femme de Juan Tarin del Villar de los Navarros, juive 
de la ville de Huesca en Aragon (super causa fidei); mêmes 
formules ; a suivi secrètement les rites judaïques (1489). Re- 
connue coupable ; abjuration. 
38° Manuscrit de même format que les précédents, mais moins an- 
cien de deux siècles (1631). Don Antonio Ximenez de Urrea, 
comte d'Aranda et seigneur de cette ville, contre Anna Marco, 
veuve de Francès de Castro accusée de sorcellerie et magie 
blanche ibruxa y ecMcera), arrêtée par l'alguasil Domingo 
Perez. (Voir n° 47). 



88 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

39° Micaël d'Albe, promoteur fiscal et ministre du Saint-Office, contre 
Ali dal Gasp, fabricant d'espadrilles et de nattes de jonc 
(espar tenyero), autre Ali dal Casp, cordonnier, Ali de Malien 
et Yuce Danpollo, maures (agareni) d'Algésiras ou de Cas- 
pas ' ; ont détourné plusieurs personnes de la foi chrétienne 
et les ont converties à la maudite religion mahométane 
[dampnatam mahometicam), 1497. L'une des pièces de ce dos- 
sier conserve l'empreinte très nette d'un sceau de forme el- 
liptique avec l'image d'un évêque mitre portant la crosse 
et cette légende : SIGILLVM GVRIE ARGN1E 2 . 

Le tribunal est présidé par « Reverendus dominus Joan- 
nes Ferrarii decretor et cloctor, vicarius generalis Reveren- 
dissimi domini archiepiscopi Gess. August. », avec « Magister 
Joannes Crespo sacrœ theologia) professor et Andréas de 
Quintanilla, decretor, doctor et assessor officii Sanctee Inqui- 
sitionis », comme assesseurs. 

Le tribunal reconnaît les accusés coupables et fauteurs 
d'hérésie, mais, attendu qu'à l'époque où le crime fut per- 
pétré, ils étaient infidèles et ne tombaient pas sous le coup de 
la loi chrétienne, laisse au grand inquisiteur le soin de pro- 
noncer la peiDe, 
40° Le procureur fiscal du Saint-Office contre les contumax de la 
ville de Balbastro 3 dont les noms suivent {contra omnes fugi- 
tives civitatis Barbastii) : 

Colonijuif, brûlé en effigie (tradatus statua curice seculari) \ 

Franciscus Lunel, prêtre, dégradation ecclésiastique, brûlé 
en effigie ; 

Jacobus de Gasafranca, brûlé en effigie; 

Francina de Exea, femme de Miguel Exea, brûlée en effigie ; 

Maria Francina, belle-mère d'Exea (suegra), brûlée en 
effigie ; 

Fernando Falcon, brûlé en effigie. 

Affaire jugée par le révérend Pierre de Valadolid, maître 
en théologie, prieur du couvent de Médina del Gampo, de 
l'ordre des Frères prêcheurs (1490). L'une des pièces de ce 
dossier porte le sceau de l'Inquisition. 
41° Le procureur fiscal du Saint-Office pour le royaume d'Aragon 
« contra los que salieron por querer, matar o anichillar 4 al 
magistro micer Anton. Agostin, vice-canceller del Rey nostro 
senhor y confesero del officio de la gênerai Inquisicion, y 

1 Caspas, ville de TAragon à la jonction de l'Ebre et de la Guadalopa. 
1 Pour Aragonise. 

3 Balbastro, ville du royaume dAragon, sur le Vero, à 36 kilomètres S.-E. de 
Huesca. 

4 Anichillar pour aniquillar, anéantir, détruire; du latin nichil poxxnnihil. On 
disait, en français du xvi° siècle, adnichiller . Voyez Gaullieur, Histoire de la Réfor- 
mation à Bordeaux, page 5, note 1. 



NOTES SUR LES JUIFS A BORDEAUX 89 

contra los acompanyadores, confeseros, receptadores y en- 
cubridores del dicho caso » (1518). 

Procuration de l'inquisiteur Toribio de Saldanya, docteur 
en théologie, avec signature autographe accompagnée d'un 
sceau de forme elliptique et de grande dimension dont la lé- 
gende est à peu près illisible. On voit dans les nuées la 
vierge-mère ; un évoque et un moine agenouillés élèvent 
vers elle le tabernacle et le Saint-Sacrement. 

42° Michel d'Albe, promoteur fiscal et ministre du Saint-Office à Sa- 
ragosse, dénonce au tribunal de l'Inquisition Juan de Bona, 
comme suspect aux hommes de bien et pour sa mauvaise 
renommée (jud., 1496). Condamné par « Reverendo seùor Joe 
Rodriguez de Sant-Pedro, inquisidor y vicario geflal de la 
heretica pravidad » à abjurer publiquement son hérésie. 

43° Le procureur fiscal du Saint-Office contre Martinum de Navarda 
(jud. 1489). Condamné à l'abjuration. 

44° Le procureur fiscal du Saint-Office contre Maria Estena ou Es- 
teva, Joanna de Bella et autres (super apostasiâ etmaleficias). 

45° Le procureur fiscal du Saint-Office contre Olario [super crimi- 
nibus maleficiarum) ; 1532. 

46° Le procureur fiscal du Saint-Office contre « mossenhor Antonio 
Carera ». 

47° Dossier complémentaire contre Anna Marco, accusée de sor- 
cellerie ; enquête, interrogatoires, etc. (1631). Voyez, n° 38. 

Comme on peut le voir par cette nomenclature, naturellement 
un peu monotone, la plupart de ces procès pour crime d'hérésie 
datent du quinzième siècle. Trente-sept dossiers sur quarante-sept 
sont compris entre les années 1485 et 1492; c'est, en effet, l'épo- 
que des plus cruelles persécutions exercées contre les Juifs de la 
Castille et de l'Aragon, et ce n'est là qu'une bien minime partie 
des procès pour hérésie intentés à ces malheureux. 

Les manuscrits achetés par la municipalité bordelaise et dépo- 
sés par elle à la bibliothèque de la ville sont pour la plupart des 
petits registres de 22 centimètres sur 16, autrefois recouverts 
d'une feuille de parchemin, tronquée presque toujours à une 
époque plus récente. 

Les formules ordinaires delà procédure sont en latin, le texte et 
les interrogatoires en langue espagnole. Les accusés prêtent 
serment sur le décalogue (per decem precepta legis Moyse). Les 
procès traînent en longueur, celui d'Abraham Almosino (n° 18) 
dure du 10 janvier 1489 au 10 décembre suivant. Les inquisiteurs 
sont Pierre de Valadolid, prieur du couvent de Saint-André, à 
Medina-del-Campo (dominicains), et Martin Navarre, docteur en 
théologie, chanoine de l'église de la même ville. Ils demandent à 



90 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

l'accusé s'il est vrai que, poussé par un esprit diabolique (diabo- 
lico spiritu ductus) et sans souci des châtiments qui l'attendaient, 
il ait caché pendant trois jours, dans sa maison, quelques nou- 
veaux chrétiens (quosdam xpitianos) venant du royaume de 
Castille et leur ait facilité les moyens de se rendre à Constanti- 
nople et d'abjurer le catholicisme. 

Il s'agit évidemment de quelques maures convertis au christia- 
nisme manu armatâ et qui, se dérobant à la surveillance inces- 
sante des innombrables agents du Saint-Office, cherchaient à re- 
venir à la foi de leurs pères. On voit aussi que les Juifs, en secret, 
prêtaient la main aux Mahométans persécutés comme eux. Almo- 
sino paya de sa vie sa courageuse et charitable assistance . 

Nous n'avons, en somme, dans les dossiers dont nous venons 
de donner la liste que les noms d'une cinquantaine de personnes 
poursuivies pour crime de judaïsme ou d'apostasie, le curieux ma- 
nuscrit du notaire Martin de Quoca nous en donne bien davantage 
puisqu'il renferme de la manière la plus détaillée la nomenclature 
des biens confisqués sur trois cent quarante-huit Israélites de la 
province de Saragosse, sans parler d'un grand nombre de Juifs ou 
de Maures cités dans ces 496 pages de texte. 

Hâtons-nous de dire que ce manuscrit à grandes marges est 
doublement intéressant au point de vue paléographique et par les 
renseignements qu'il nous fournit sur les rapports des Juifs et des 
Mahométans dans le royaume d'Aragon, au quinzième siècle. 

Il est écrit, tout entier, d'une belle ronde très nette et très 
ferme, au milieu de laquelle se détachent les noms des condamnés 
en caractères gothiques, beaucoup plus gros que le texte. De 
nombreux alinéas facilitent la lecture de ce dernier. Les filigranes 
du papier représentent une main ouverte surmontée d'une étoile 
ou un écu blasonné que domine une fleur à cinq pétales répétée 
dans le champ à sénestre. 

La couverture est formée d'une double feuille de parchemin re- 
pliée et découpée. Elle est ornée, en guise de nervures, de deux 
larges bandes de marocain grenat retenues par de minces lanières 
de cuir. 

On lit en tête du premier feuillet : 

« Libro siquiere 1 cap breu de los bienes mobles, sitios, cen- 
sales debidos y cosas que han seydo consistados à la Camara et 
sisto del Rey nuestro senor por el officio de la Sancta Inquisicion 
de las personnas condempnadas y penitenciadas por el crimen et 

1 Siquiere, forme ancienne pour Siyuiera, locution adverbiale qui correspond ici 
au sive des latins. 



NOTES SUR LES JUIFS A BORDEAUX 91 

delictos de la heregia et apostasia en la ciudat y arcobispado de 
Caragoça ; ffecho por mi Martin de Quoca, notario y scrivano de 
los séquestres de! dicho Sancto Officie- dendel xviiii dia del mes 
de agosto del aîïo M. CCCCLXXXV en adelante, losquales son los 
siguentes, etc. » 

Avant d'en donner une analyse, il est indispensable de parler 
de quelques brochures et plaquettes acquises par la Municipalité 
bordelaise en même temps que le manuscrit et les dossiers dont 
nous venons de faire mention et se rapportant au même sujet. 

Le plus important de ces imprimés est une brochure de trente- 
huit feuillets, suivie d'une table alphabétique avec nouvelle pa- 
gination. C'est une réimpression 1 faite à Madrid, en 1667, par 
« Diego Diaz de la Carrera, impressor del Reyno », d'une raris- 
sime plaquette du xv e siècle, intitulée COMPLLACION | de las 
instrvcciones del | ofîcio de la Santa Inquisition, liechas \ por 
el muy Rêver endo Senor Fray T ornas de Torquemada, prior 
| del Monasterio de S. Cruz de Segovie, prîmero Inqvisidor | 
General de los Reynos y sefiorias de Espana. \ E por los otros 
Reverendissimos senores \ Inquisidores générales, que despues 
sucedieron, etc. 

Le 29 novembre 1484, à Séville, se réunissaient, par ordon- 
nance royale, quatorze inquisiteurs, théologiens ou lettrés 2 sous 
la présidence de Torquemada, inquisiteur général des royaumes 
de Castille, de Léon, de Sicile, d'Aragon, de Galice, etc : 

1° Frère Jean de San Martin, inquisiteur à Séville. 

2° Le chanoine Don Juan Ruiz de Médina, docteur en droit, 
membre du Conseil royal, assesseur ; 

3° Pero Martinez deBarrio, docteur en droit, inquisiteur; 

4° Antonio Ruiz de Morales, chanoine de Cordoue, inquisiteur ; 

5° Frère Martin.de Casso Frayle, de l'ordre des Franciscains, pro- 
fesseur de théologie, assesseur ; 

6° Francisco Sanchez de la Fuente, docteur en droit, chanoine 
prébende 3 de la cathédrale de Séville, inquisiteur à Cui- 
dad-Real ; 

7° Pero Diaz de Costana, licencié en théologie, chanoine cleBur- 
gos, inquisiteur à Cuidad-Real ; 

8° Juan Garcia de Canas, licencié, écolastre 4 des cathédrales de 

1 Impressas de nuevo. Le titre indique que cette réimpression fut faite par 
ordre de l'Inquisiteur général, Ioan Everardo Nidardo, de la Compagnie de Jésus. 

2 Cou otros varones Letrados y de buena conciencia. 

3 Racionero. . 

4 Maestreescuela. 



92 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Calahorra et de La Galçada, chapelain de LL. MM., in- 
quisiteur à Jaen ; 
9° Frère Juan de Yarca, prieur au monastère de Saint-Pierre- 
martyr, à Tolède, inquisiteur à Jaen ; 

10° Don Alonso Garillo, député de l'évêché de « Mazzana » ' en 
Sicile ; 

11° Sanclio Velasquez de Guellar, docteur in utroque jure ; 

12° Ponce de Valencia docteur in ulroque jure, membre du Con- 
seil royal ; 

13° Juan Gutierrez de Lachaves, licencié en droit ; 

]4° Tristan de Médina, bachelier. 

Après une série de réunions tenues du 29 novembre 1484 au 
9 janvier suivant, sous la présidence de Torquemada, le Conseil 
inquisitorial arrêta d'une manière définitive un règlement dont 
voici quelques articles : 

1° Les inquisiteurs, récemment nommés dans un diocèse, doi- 
vent convoquer, dans l'église cathédrale, le clergé, l'archevêque, 
le corrégidor, les régidors ou officiers municipaux, ainsi que le 
gouverneur de la province 2 , pour entendre le Sermon de la foi, 

2° A la suite de cette prédication, ils publieront un monitoire 
avec censures ecclésiastiques. 

3° Après ce monitoire, les inquisiteurs fixeront un termino 
de gracia, c'est-à-dire qu'ils accorderont un délai de trente ou 
quarante jours à toutes personnes, hommes ou femmes 3 , pour 
passer un examen de conscience et abjurer leurs erreurs. Toutes 
celles qui se sentiront coupables de quelque délit d'hérésie, comme 
d'avoir suivi les rites ou cérémonies judaïques, devront en faire 
la déclaration, témoignant ainsi leur intention d'abjurer leurs er- 
reurs et d'être réconciliées avec l'Eglise romaine. 

Mais cette réconciliation devra toujours être précédée de quel- 
ques châtiments, pour le salut de leurs âmes, penitencias salu- 
dables à sus animas. 

Ces pénitences nécessaires ne pourront être ni la peine de mort 
ni la prison perpétuelle, ni la confiscation des biens, parce qu'il 
plaît à leurs altesses, le roi et la reine de Castille, d'user de clé- 
mence. Une charte d'abolition, ediclo de gracia, scellée du 
sceau royal sera remise à chaque personne qui aura confessé et 
abjuré ses erreurs. 

1 Messana ou Messena, Messine sur la côte orientale de la Sicile et sur le détroit 
du même nom. 

2 Y al scnor de la (terra. 

3 Assi ornes como wtugeres. 



NOTES SUR LES JUIFS A BORDEAUX 93 

4° Les personnes qui déclareront vouloir profiter de l'édit de 
grâce et être réconciliées avec l'Eglise devront présenter leur con- 
fession par écrit devant les inquisiteurs assistés d'un notaire et de 
deux ou trois témoins, gens honnêtes, en présence desquels il sera 
procédé à l'interrogatoire des postulants. On leur demandera à 
quelle époque ils ont judaïsé et se sont écartés de la foi; depuis 
combien de temps ils ont abandonné leurs erreurs et s'ils s'en re- 
pentent, etc. Par cet interrogatoire, les inquisiteurs chercheront à 
s'assurer si la confession est sincère. 

5° Les inquisiteurs, avant de réconcilier les postulants avec 
notre sainte mère l'Eglise, leur feront faire une abjuration publi- 
que et leur infligeront une pénitence coram populo) selon la gra- 
vité du cas, mais en usant avec eux de miséricorde. 

Ils ne doivent recevoir personne à abjurer secrètement. L'ab- 
juration et la pénitence doivent être publiques. Cependant, si la 
faute commise a été tellement secrète qu'elle ne soit connue 
d'aucune personne, les inquisiteurs sont autorisés exceptionnel- 
lement à réconcilier en secret le coupable avec V Eglise et à lui 
donner secrètement l'absolution. On comprendra sans peine la 
gravité de ce dernier paragraphe. 

6° Les hérétiques sont proclamés infâmes. Ils ne pourront tenir 
aucun office, ni remplir aucune fonction publique, ni posséder de 
bénéfices. Ils ne peuvent être ni procureurs, ni apothicaires, ni 
épiciers, ni physiciens \ni chirurgiens, ni barbiers 2 , ni courtiers 
de commerce. Ils ne doivent transporter ou vendre or, argent, co- 
rail, perles fines, pierres précieuses, étoffes de soie ou autres, ni 
même s'en servir pour se vêtir ou se parer. De toute leur vie ils ne 
pourront posséder ni armes, ni cheval, sous peine d'être déclarés 
apostats, délit qui entraîne la mort. 

Les personnes réconciliées avec l'Eglise, mais qui n'accompli- 
ront pas les pénitences qui leur auront été imposées sont dans le 
même cas. 

7° Pour faire sentir à tous combien le crime d'hérésie et d'a- 
postasie est grave, et à quel point ceux qui s'en rendent coupa- 
bles pèchent contre N. S. J.-C, et aussi pour montrer aux récon- 
ciliés à quel point on use envers eux de miséricorde et de bonté, 
on condamnera les premiers au bûcher ou à la prison perpétuelle 
et à la confiscation de tous leurs biens. 

8° Ceux qui confesseront leurs erreurs, en outre des peines qui 
leur seront infligées par les inquisiteurs, devront donner en au- 

1 Mires ou médecins. 

2 Sangradores, littéralement : saigneurs. 



94 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

mônes une partie de leurs revenus. Ces pénitences pécuniaires 
seront appliquées à la guerre sainte que nos sérénissimes sei- 
gneurs le Roi et la Reine ont entreprise contre les Maures de Gre- 
nade, ennemis de notre sainte foi catholique. Ces dons seront con- 
sidérés comme œuvre pie et méritoire. 

Les coupables qui se présenteront après l'expiration du délai 
lixé par VEdit de grâce seront passibles de peines beaucoup plus 
grandes que les premiers, comme l'incarcération à vie, suivant le 
cas. On n'acceptera d'eux aucune offrande, ni aucun don volon- 
taire, puisque leurs biens sont confisqués de droit et par consé- 
quent ne leur appartiennent plus. 

9° Les fils ou filles d'hérétiques, âgés de moins de vingt ans, qui 
seraient tombés dans l'erreur par le détestable enseignement de 
leurs pères ou de quelque autre personne, seront passibles de 
peines légères s'ils viennent confesser leurs erreurs. Les inqui- 
siteurs les recevront avec bonté ; ils veilleront à ce qu'ils soient 
instruits dans la foi et à ce qu'ils reçoivent les sacrements de 
l'Eglise. 

10° Si, pendant le cours de leur procès, les hérétiques dénoncés 
au Saint-Office confessent leurs erreurs, après la publication des 
dépositions des témoins, mais avant la sentence définitive, les in- 
quisiteurs doivent les recevoir ou les admettre à réconciliation, 
mais les condamner à la prison perpétuelle. Sauf le cas où par la 
forme de leur confession ou par d'autres conjectures, dont les in- 
quisiteurs restent seuls juges \ ces derniers viendraient à penser 
que la conversion de l'hérétique n'est pas sincère. Ils doivent 
alors déclarer l'accusé hérétique impénitent et le livrer au bras 
séculier 2 . 

11° Ceux qui n'auraient pas, au temps de la grâce ou depuis 
leur réconciliation, déclaré toute la vérité, en essayant d'en ca- 
cher une partie, doivent être considérés comme impénitents et 
condamnés comme tels, si le fait est prouvé par des témoins. 

12° Si quelqu'un, dénoncé comme hérétique, après enquête ter- 
minée, s'obstine à nier le fait, lors même qu'il confesserait la foi 
catholique et dirait qu'il a toujours été chrétien, il doit être con- 
damné. Mais les inquisiteurs doivent se méfier des témoins, ou- 
vrir une contre-enquête sur leur moralité et appeler d'autres 
témoins, si c'est nécessaire. 

13 > Si le délit d'hérésie paraît simplement probable, les inqui- 
siteurs délibéreront avec le Tribunal diocésain s'il convient de 

1 Se //un su alvcdrio, selon leur libre arbitre. 

2 Y dcxarlo al braço ser/lar» 



NOTES SUR LES JUIFS A BORDEAUX 95 

mettre l'accusé à la torture. Si, pendant qu'il est soumis à la ques- 
tion, il se reconnaît coupable et que, dans le délai de trois jours 
après la torture \ il confirme sa confession, il sera puni comme 
convaincu d'hérésie ; mais s'il la révoque ou la nie et si le délit 
n'est pas complètement prouvé, les inquisiteurs doivent déclarer 
que l'accusé abjure publiquement l'erreur dont il avait été soup- 
çonné. La torture peut être une seconde fois appliquée. 

14° Pour les absents, c'est-à-dire pour les fugitifs dont le nombre 
était naturellement très considérable, les inquisiteurs pouvaient 
agir de trois manières, à leur convenance : ou les déclarer con- 
tumax par un jugement affiché sur les portes de l'église principale 
de leur district ; ou leur donner trente jours pour se présenter 
avec trois citations faites de dix en dix jours et les condamner à 
l'expiration de ce délai ; ou, enfin, ouvrir une enquête en décla- 
rant l'accusé suspecté cC hérésie et laisser la justice suivre son 
cours. 

Nous regrettons de ne pouvoir, faute d'espace, donner in ex- 
tenso la traduction des vingt-huit articles dont se compose cette 
importante réglementation de la justice inquisitoriale, en voici les 
derniers paragraphes : 

« Laquelle minute ou pièce manuscrite et les chapitres conte- 
nus en icelle, les susdits inquisiteurs et lettrés ont présentés de- 
vant nous, notaires susnommés, en la forme et avec les serments 
que dessus. Témoins : discrets et honorables sires 2 Juan Lopez del 
Varco, chapelain de la Reine, notre dame, promoteur fiscal de la 
sainte Inquisition à Séville ; Antonio de Gordoba et Macias de 
Cuba, notaire de la sainte Inquisition à Gordoue. 

» Ont signé les instructions ci-dessus Anton Nunez, clerc du 
diocèse de Badajoz, et Diego Lopez de Gortegana, notaires de l'In- 
quisition à Barcelone et moi, Lope Diaz 3 , secrétaire. 

» Donné en la très noble et très loyale cité de Séville le 9 e jour 
du mois de janvier de l'an de l'incarnation de Notre Sauveur 
Jésus-Christ M.GCCCLXXXV ; signé frère Thomas, inquisiteur 
général 4 . » 

A ces instructions, déjà sévères, Torquemada crut devoir en 
ajouter de nouvelles, en 1488 s . La population juive atteignait 
alors un chiffre très élevé dans les provinces soumises à la domi- 

1 SI dia siguienté, o à tercero dia. 

2 Varones, hommes de valeur. 

3 Une famille israélite porte actuellement à Bordeaux le nom de Lopez Diaz. 

4 Folio 12. 

5 Ces nouvelles instructions, que nous avons sous les yeux, comprennent quinze 
articles, f° s 9, 10 et 11. 



96 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

nation de Ferdinand et d'Isabelle. Industrieuse et commerçante, 
elle possédait, tant en immeubles qu'en valeurs de toutes natures, 
une fortune considérable, qui naturellement excitait parmi les 
chrétiens de grandes convoitises. Aussi les dénonciations ne se 
firent elles pas attendre ». 

Un très grand nombre de Juifs prirent la fuite ; beaucoup 
d'autres se convertirent et reçurent, après leur abjuration pu- 
blique, le nom de nouveaux chrétiens. La mort eût été pour eux 
mille fois préférable et l'on ne saurait se faire une idée de l'exis- 
tence misérable et des souffrances de toute espèce auxquelles ces 
derniers furent en butte. Entourés d'espions ou de malveillants, 
forcés de renoncer à leurs habitudes d'enfance et de se surveiller 
eux-mêmes à chaque heure du jour pour ne pas donner prise à la 
calomnie, ils passaient par d'épouvantables tortures morales jus- 
qu'au jour où, sur la dénonciation d'un envieux, d'un voisin, d'un 
fanatique ou d'un misérable quelconque, ils étaient arrêtés, con- 
duits dans les cachots du Saint-Office, interrogés une première 
fois, puis soumis à la question ordinaire ou extraordinaire, sui- 
vant le cas. 

Rien n'est plus curieux que la nomenclature des signes auxquels 
on pouvait reconnaître que les Juifs convertis retournaient à leurs 
anciennes croyances. Les dénoncer au Saint-Office devenait dès 
lors un devoir, d'après les prescriptions de Torquemada. Ne pas 
le faire entraînait le délit de complicité. 

Observer le repos du sabbat ; changer de chemise le samedi ; 
mettre ce jour-là des vêtements plus fins ou des habits de fête; 
placer sur la table une nappe blanche ou remplacer dans les 
chambres à coucher les draps sales par des propres ; en un mot, 
suivre les prescriptions de la loi de Moïse en cessant de faire du 
feu ou de travailler dès le vendredi soir. 

Purifier la viande avant de la manger ou la mettre dans l'eau 
pour la saigner jusqu'à la dernière goutte 2 ; enlever la noix de la 
cuisse et du gigot du mouton ou de tout autre animal. Trancher 
la tête du bétail ou des oiseaux comestibles en prononçant cer- 
taines paroles ou en chantant, puis étancher le sang avec de la 
terre. 

Manger de la chair en carême ou en d'autres jours maigres dési- 
gnés par « notre sainte mère l'Eglise », sans en avoir obtenu 

1 Considerando mayormente, que en los Reynos de Castilla y Aragon ay gran 
numéro de hereges, f° 6. 

s Les Juifs, rigides observateurs de la loi, se conformaient ainsi à la prescription 
mosaïque : Tu ne mangeras pas le sang, car le sang c'est l'âme. 



NOTES SUR LES JUIFS A BORDEAUX 97 

d'elle l'autorisation, et avec l'idée qu'on peut faire gras sans 
péché. 

Observer le grand jeûne que les Juifs appellent Pardon, mar- 
chant nu-pieds pendant ce jour-là *. 

Réciter des prières hébraïques et à la nuit se demander pardon 
les uns aux autres, les pères posant la main sur la tête de leurs 
fils pour les bénir silencieusement, sans faire le signe de la croix, 
ou en leur disant : De Dieu et de moi soyez bénis. 

Observer le jeûne de la reine Esther ou le jeûne « de Rebeaso » 2 
qui se rapporte à la perte de l'arche sainte. 

Jeûner à certains jours de la semaine comme le lundi .et le 
jeudi, cessant de manger ces jours-là après la nuit venue, dès 
l'apparition de la première étoile au firmament. La veille, se pré- 
parer au dit jeûne par des ablutions et en se taillant les ongles et 
les cheveux qui doivent être brûlés. 

Réciter des prières hébraïques, en relevant et en baissant la 
tête, la face tournée vers la muraille. Avant de prier, se purifier 
les mains avec de l'eau ou de la terre, puis revêtir des habits de 
serge, d'étamine ou de toile, et mettre des souliers attachés par 
de petites courroies nouées d'une certaine façon. 

Célébrer la Pâque du pain sans levain, commençant les repas à 
certains jours par des laitues, du céleri et autres verdures. 

Ou la fête de las Cabanuelas, en portant des rameaux verts et 
des ornements et en s'offrant les uns aux autres des collations et 
en y prenant part. 

Ou la fête de las Candelillas, c'est-à-dire des petites chandelles 
allumées une à une jusqu'au point du jour et successivement 
éteintes à partir de ce moment en récitant des oraisons hé- 
braïques ; 

Bénir la table, selon la coutume juive, en buvant du vin caser* ; 

Célébrer la fête de « la Baraha » 4 , prendre à la main une 
coupe pleine de vin et en donner à boire à chacun, en prononçant 
certaines paroles ; 

Manger de la chair d'un animal décapité par la main d'un juif, 
ou se mettre à table avec ceux qui en mangent ; 

Réciter les Psaumes de David sans le gloria patri ; 

1 Le grand jeûne ou Kippur est le 10 du mois de tisri. 

i Peut-être est-ce le jeûne de Hosanna Rabba que les Juifs étaient tenus d'obser- 
ver le 21 e jour du septième mois. Voyez Pouvrage de Johannes Meyer sur l'origine 
des fêtes judaïques (Amsterdam 1693). 

3 « Beviende vino caser » peut-être est-ce la forme espagnole du mot liturgique 
caschcr ou Kascher, préparé par des Juifs ? 

4 hiziessen la Baraha. 

T. X, n° 21. 7 



98 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Attendre le Messie ; 

Dire que le Messie promis par la Loi n'est pas encore venu, ou 
qu'il viendra bientôt ; 

Espérer par lui la fin de la captivité ; dire qu'on est sur le point 
d'entrer avec lui dans la terre promise ; 

Pour une femme, rester quarante jours après ses couches sans 
entrer à l'église ; 

Circoncire les enfants nouveau-nés ; 

Leur donner des noms de juifs empruntés à T Ancien-Tes- 
tament ; 

Les laver après le baptême pour enlever l'huile ou le saint 
chrême ; 

Le septième jour après la naissance de l'enfant, mettre de l'eau 
chaude dans un bassin avec de l'or, de l'argent, des perles, du 
blé, de l'avoine et autres choses et le laver dans cette eau en mur- 
murant certaines paroles ; 

Préparer ou invoquer le sort pour ses enfants (?) f ; 

Se marier à la mode juive ; 

Lorsqu'on pétrit le pain, couper l'extrémité de la pâte pour la 
laisser brûler en guise d'offrande ou de sacrifice ; 

Lorsqu'une personne est à l'agonie lui retourner la face vers le 
mur pour expirer ; laver les morts avec de l'eau chaude, leur 
raser la barbe, les aisselles et autres parties du corps; leur mettre 
du linge propre, les envelopper d'un linceul blanc et d'une couver- 
ture rejetée par dessus la tête 2 ; appuyer celle-ci sur un oreiller 
et placer auprès un peu de terre vierge ; mettre dans la bouche du 
mort une pièce de monnaie, une perle ou autre chose ; 

Chanter les louanges du défunt ; répandre l'eau des cruches 
dans sa demeure ; et dans les autres maisons du quartier accom- 
plir les cérémonies judaïques, manger sur le seuil de la porte du 
poisson salé et du pain sans levain, en signe de deuil, la viande 
demeurant interdite ; 

Ensevelir les morts en terre vierge ou dans un cimetière juif ; 

Retourner au judaïsme ; 

Dire que la loi de Moïse est aussi bonne que celle de notre Ré- 
dempteur Jésus-Christ, etc. 

Il était bien difficile aux Juifs convertis de ne pas contrevenir 
à l'une des nombreuses défenses dont nous donnons ci-dessus la 
nomenclature, aussi les arrestations étaient journalières et l'épou- 
vante se répandait de plus en plus parmi les nouveaux chrétiens. 

» 

1 vuiessen hecho Hadas a sus hijos. 
* Y capa plegada por cima. 



NOTES SUR LES JUIFS A BORDEAUX 99 

Beaucoup d'entre eux prenaient la fuite. Les riches, attachés à 
leurs revenus, ne pouvaient quitter la contrée, mais ceux qui ne 
possédaient rien commençaient par prendre la fuite pour sauver 
leur peau. 

Nous avons dit que le manuscrit du notaire Martin de Quoca 
contenait les noms de trois cent vingt-six personnes accusées ou 
simplement soupçonnées de retour au judaïsme dans l'archevêché 
de Saragosse, depuis le 19 août 1485. 

Hâtons-nous de reconnaître que dans cette période, relativement 
anodine si on la compare par exemple à celle de Philippe II, les 
condamnations sont en petit nombre. Elles s'élèvent à un peu 
moins du sixième. 

Sur trois cent vingt-six personnes qui passent en jugement, 
cinquante-trois seulement, dont quarante hommes et onze femmes 
sont condamnées à mort ; sept sont brûlées vives, les autres sont 
pendues ou garrottées. 

On voit qu'à côté de Valdès poussant jusqu'à l'extravagance la 
monomanie des supplices, Torquemada de sinistre mémoire était 
un doux pasteur et un tendre père, torture à part l . 

La note qui domine dans le registre de Martin Quoca, c'est la 
confiscation des biens. 

On peut diviser en six ou sept catégories les jugements rendus 
par le Saint-Office» dans les trois cent vingt-six procès dont il 
s'agit : 

1° L'arrêt de mort, « condempnado ou condempnada » selon 
le sexe ; on trouve parfois cette expression « condempnado en 
Ver sonna ». 

2° La mort par le bûcher, « condempnado y quemado en per- 
sona ». 

3° Les exécutions en effigie pour les contumax, « condempnado 
y quemado en statua » ; ne pouvant brûler l'homme on brûlait 
un mannequin. Il va sans dire que si, malheureusement pour lui, 
le condamné se laissait prendre, il montait à son tour sur le 
bûcher. 

4° La pénitence publique sans confiscation, « penitenciado sim- 
plemente sin confîscacion de Menés ». Cas très rare que l'on ne 
rencontre que deux ou trois fois. L'accusé soumis à la pénitence 
publique et à l'amende honorable était d'abord fouetté de verges, 
puis conduit nu-pieds en chemise et la torche à la main devant 
une église pour abjurer publiquement l'hérésie. 

1 Ce n'est pas l'avis de quelques historiens qui portent à 105,294 le nombre des 
« victimes frappées par l'Inquisition, pendant les dix-huit premières années. » Voyez, 
par exemple, L. Grégoire, Dict. encyclop. d'hist. et de géographie. 



KHI REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Après cette pénitence, l'Eglise daignait l'admettre dans son sein, 
il se réconciliait avec elle, « reconciliado ». 

5° La même peine avec confiscation, « penitenciado con confis- 
cation de todos sus bienes » ; c'est l'arrêt prononcé contre la 
grande majorité des accusés. 

6° L'acquittement pur et simple, « relaxado ». Ce cas est d'une 
telle rareté qu'il ne se présente piour ainsi dire jamais. 

Les fugitifs condamnés par contumace et brûlés en effigie, 
« qnemados en statua », nous intéressent d'une manière toute 
particulière puisque c'est en France, à Bayotme, à Bordeaux, à 
Toulouse, à Marseille qu'ils vinrent se réfugier en 1488 ou 1489. 
Ils sont au nombre de quarante et l'on retrouve aujourd'hui leurs 
descendants établis dans ces différentes villes. Tels sont les Julian, 
les Soria, les Navarre, les Loppès, les Saint- Angel, les Monfort, les 
Pérez, les Garriga, les Salvador, etc. 

Beaucoup d'autres suivirent leur exemple dans les années pos- 
térieures et surtout lors de la grande expulsion de 1492 *. 

E. Gaullieur, 

Archiviste de la ville de Bordeaux. 

(A suivre.) 



1 Voir, dans cette même Revue, t. IX, n° 17, p. G6, le curieux et savant article de 
M. Isidore Loeb : Un convoi d'exilés d'Espagne à Marseille en 1492. 



LETTRES INÉDITES 

ECRITES A PEIRESC PAR SALOMON AZUBI 

RâBBIN DE CARPENTRAS 

(1632-1633) 



NOTICE 

Le docteur Barjavel, dans l'article sur Salomon Azubi de son 
Dictionnaire historique , biographique et bibliographique du 
département de Vaucluse 1 , se contente de nous apprendre que 
ce « savant rabbin de Carpentras fut mandé à Aix, en 1633, par le 
célèbre Peiresc qui s'occupait beaucoup d'astronomie ». Il cite, à 
l'appui de son assertion, ce passage de la vie de Peiresc par Gas- 
sendi : « Accersivit quoque eodem tempore Salomonem Azubium 
Carpentoractensem Rabbinum, nihilo sane doctrinae specie an- 
tiquis illis inferiorem 2 ». Analysant ensuite le récit de Gassendi, 
il ajoute : « Cet israélite lui porta des tables astronomiques com- 
posées en hébreu depuis 300 ans par Rabbi Emmanuel, de Taras- 
con 3 , et accommodées à la longitude et à la latitude de cette ville. 

1 Carpentras, imprimerie de L. Devillario, 2 vol. grand in-8°, 1841, t. I, p. 128. 
Dans tous nos recueils biographiques généraux, même les plus considérables, on 
chercherait vainement la moindre notice sur Azubi. t 

2 Viri illustris Nicolai Clandii Fabricii de Peiresc, senatoris Aquisextiensis, vit a, 
etc. Liber quintus, édition de La Haye, 1655, in-4°, p. 166. Le traducteur-abréviateur 
de l'ouvrage de Gassendi, Requier, a ainsi rendu ce passage [Vie de Nicolas-Claude 
Peiresc, conseiller au parlement de Provence, Paris, 1770, in-12, p. 280-281) : 
« L'autre savant que Peiresc voulut avoir auprès de sa personne [il vient d'être ques- 
tion du P. Athanase Kircher] était Salomon Azubius, rabin de Tarascon [sic. Le 
malheureux Requier a pris le nom latin de Carpentras pour le nom latin de Taras- 
con !), qui ne le cédoit en rien pour le sçavoir aux anciens rabins ». 

3 Tarascon fut, au moyen â°re, un nid de célèbres rabbins. Voir, dans le t. XXVII 
de l'Histoire littéraire de la France (1877), le remarquable mémoire de M. Ernest 



!i '2 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Peiresc le pria de lui eu faire une copie et de lui eu donner une 
explication, pour l'envoyer à Guillaume Schickard, professeur 
distingué d'hébreu et d'astronomie à Tubinge ' ». Le docteur Bar- 
javel cite, en outre, un passage de la Vie de Pierre Gassendi par 
Bougerel, passage sur lequel je reviendrai tout à l'heure, et qui 
est relatif au travail de transcription du « très habile rabbin de- 
Carpentras », comme l'appelle le savant oratorien. En somme, 
l'auteur du Dictionnaire historique du département de Vau- 
cluse ne nous a fait connaître qu'un tout petit épisode de la vie 
de Salomon Azubi. 

Les lettres qui nous restent — en trop petit nombre — du rab- 
bin de Carpentras nous donnent quelques renseignements de plus 
sur sa mystérieuse existence. Nous y voyons qu'avant la fin de 
1632, il reçut dans la maison de Peiresc, à Aix, la plus gracieuse 
hospitalité, et qu'il paya son écot de la façon qui devait être la 
plus agréable à l'éminent antiquaire, en lui envoyant un travail 
sur les monnaies dont les Juifs se servaient autrefois, ainsi que di- 
vers renseignements bibliographiques. Deux autres lettres d' Azubi, 
datées du 3 janvier et du 9 mars 1633, nous le montrent toujours 
attentif à bien informer son docte correspondant , soit qu'il 
s'agisse de livres en langue hébraïque, ou de médailles anciennes. 
Le 2 septembre de la même année, il transmet à l'illustre curieux 
le récit des désastreux effets d'un coup de foudre aux environs de 
la capitale du Comtat-Venaissin, et il rend hommage d'une façon 
naïve et touchante à la bonté de son protecteur. Une lettre posté- 
rieure, déjà insérée dans un recueil périodique de province, et que 
j'ai cru devoir reproduire en appendice, prouve que, deux ans plus 
tard, son ardeur à satisfaire les nobles goûts de Peiresc ne s'était 
nullement refroidie, et qu'il mettait autant de zèle à entreprendre 
pour ce grand homme des excursions archéologiques, qu'à les lui 
raconter. Cette même lettre nous apprend que, le 5 juin 1635, Sa- 
lomon Azubi était à la veille de quitter définitivement Carpentras, 
avec sa famille : il y prie son correspondant de lui faire obtenir 
un sauf-conduit qui lui permette de traverser la Provence sans 
inconvénient pour le voyageur et pour ceux qui l'accompagnent, 
parmi desquels il mentionne sa fille déjà grande 2 . 

Renan sur Les rabbins français au commencement du xiv° siècle (p. 516). Voir, dans 
le même mémoire, diverses mentions des rabbins de Carpentras de la même époque 
(pages 441, 518, 688, 690, 715, 723). Rappelons, à ce propos, que la livraison d'oc- 
tobre à décembre 1880 de la Revue des Études juives renferme un curieux et savant 
Mémoire sur V antiquité et l'organisation des Juiveries du Comtat-Venaissin. 

1 Voir sur le professeur de Tubingue une note du fascicule VI des Correspondants 
de Peiresc. — Balthazar de Vias, Marseille, 1883, p. 36. 

2 Par une déplorable fatalité, on ne possède, dans les divers recueils de la corres- 



LETTRES INÉDITES ÉCRITES A PEIRESC PAR SALOMON AZURI 103 

Pour compléter ce rapide résumé des relations du rabbin avec 
l'abbé de Guîtres, relations qui font également honneur à l'un et 
à l'autre, car on y trouve, d'un côté, autant de respect et de dé- 
vouement, que, d'autre part, de tolérance ! et de cordialité, j'em- 
prunterai quelques indications aux lettres encore inédites de Pei- 
resc à Gassendi. Le 7 décembre 1632, le magistrat d'Aix écrit au 
chanoine de Digne : « Si vous persistez en vostre resolution de ve- 
nir après les Roys, je vous prie de nous en advertir à l'advance, 
à ceste fin que nous puissions en donner advis au sieur Salomon 
Azubi qui se rendra icy en mesme temps pour avoir le bien de 
vous gouverner... J ». — Le 24 juillet de l'année suivante, le rab- 
bin étant, pour la seconde fois, venu passer quelques jours chez 
Peiresc, ce dernier insiste sur le désir qu'éprouvait son visiteur de 
faire la connaissance de Gassendi : «. Ce pauvre bonhomme a tant 
d'envie de vous voir, que je suis aprez à le faire resouldre d'aller 
en vos quartiers, et luy bailleray un de nos chevaux, affin qu'il 
aille demeurer deux ou trois jours avec vous ». Le voyage d'Aix à 
Digne, qui était alors long et pénible, ne se fit pas, car, le 31 juil- 
let, Peiresc s'adresse en ces termes à son ami : « Le bon R [abbi] 
Salomon Azubi s'est retiré chez luy, sans avoir eu le courage de 
vous aller voir ». Le 20 décembre 1633, Peiresc annonce au sa- 
vant astronome l'envoi du travail d'Azubi : « J'ay enfin receu la 
traduction en chiffre commun des tables du Rabby Manuel, fils de 
Jacob, escrittes à Tarascon depuis tant d'années 3 , et suis résolu de 
les vous envoyer pour voir si vous y trouverez rien qui peust estre 
de vostre goust. C'est une traduction à demy françoise et à demy 
provençale selon que l'on la peut tirer du bon homme R. Salomon 
Azubi de Carpentras, mais vous ne laisrez pas d'en tirer pied ou 
aisle. » Gassendi ne crut pas qu'il fût possible de tirer, selon la 
pittoresque formule de Peiresc, pied ou aisle du travail d'Azubi. 
Voici comment il juge ce travail dans une lettre de la fin de dé- 



pendance de Peiresc, aucune des lettres qu'il dut adresser en assez grand nombre au 
rabbin de Carpentras. 

1 Cette tolérance est d'autant plus louable que , dans la seconde moitié du 
xvn e siècle, et tout près de l'aurore du siècle de Voltaire, l'honnête Chapelain écrivait, 
sans sourciller, à un de ses correspondants étrangers, Hermann Conringius. premier 
professeur en histoire et médecine à Helmstœdt, au sujet du célèbre publiciste Jean 
Bodin : « Pour sa religion, il estoit juif caché, car en France on n'en souffre point de 
descouvert' » (Lettre du 1 er juillet 1673, dans le tome II de la correspondance de cet 
académicien). Il ne faut pas s'étonner, du reste, de voir le magnanime défenseur de 
Galilée tendre à un prêtre juif une main sympathique. Son large et généreux esprit 
avait de beaucoup devancé l'époque où il vécut. 

2 C'est-à-dire : vous faire fête. 

3 Voir sur Rabbi Emmanuel et les tables dont il est question ici Revue des Études 
juives, III, 245. 



104 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

cembre 1633 citée par Bougerel et, d'après lui, par le docteur Bar- 
javel : « Vous devez vous plaindre à ce rabbin, parce qu'il a altéré 
la première page de son manuscrit, en rapportant, non au temps du 
rabbin Emmanuel, les observations, mais au sien : par là il nous 
prive du moyen de connaître celui d'Emmanuel ; cela peut don- 
ner quelque ombrage sur le reste. Dans l'application aux éclipses 
dernières, il eût dû marquer les quantièmes des mois et quelques 
autres particularités sur le rapport des temps, sans lesquels la 
pratique des tables, quoique facile d'ailleurs, peut être trouvée 
très difficile ». Peiresc, en réponse à ces objections, transmit, le 
5 janvier 1634, les explications suivantes à Gassendi : « Pour les 
tables du R. Manuel, j'avois desja faict les reproches dont vous 
vous plaignez au bon R. Salomon Azubi, lequel m'advoua qu'en la 
transcription première qu'il fit faire il avoit faict de bonne foy 
cette altération comme font touts nos imprimeurs de bréviaires 
quand ils raflraichissent les Tables qui se mectent en teste pour 
régler le kalendrier, mais j'ay l'original sur lequel il n'y a point 
d'altération, qui monstre d'estre escrit depuis quelques centaines 
d'années » . 

C'est là tout ce que j'ai pu recueillir sur Azubi. J'ajouterai seu- 
lement que j'ai souvenance d'avoir lu dans les manuscrits de Pei- 
resc, soit à Aix, soit à Carpentras, que ce rabbin était grec d'ori- 
gine. 

Je cède maintenant la parole à mon ami M. Jules Dukas, qui 
joint aux profondes connaissances d'un spécialiste, tant d'autres 
riches connaissances diverses, non sans le remercier cordialement 
d'avoir si bien répondu à l'appel d'un biographe dans l'embarras. 
J'offre aussi l'expression de ma vive gratitude au premier des bi- 
bliographes sémitistes de l'Europe, M. Moritz Steinschneider, qui 
a daigné me fournir de précieuses indications, utilisées à merveille 
par M. Jules Dukas 1 . 

Philippe Tamizey de Larroque. 



1 L'auteur des Recherches sur l'histoire littéraire du xv° siècle ne m'a pas seulement 
fait cadeau de sa notice complémentaire, mais encore de plusieurs notes que l'on 
reconnaîtrait, facilement à. leur qualité, quand même elles ne seraient pas signées de 
ses initiales. 



LETTRES INÉDITES ÉCRITES A PEIRESC PAR SALOMON AZURI 105 



NOTICE COMPLÉMENTAIRE 



Nous nous considérons d'ordinaire comme entièrement édifiés 
sur un écrivain juif quand nous avons lu ce qui le concerne clans 
la Bibliotheca Hébrœa de J.-C. Wolf, cette vaste nécropole. A ce 
point de vue, la notice de M. Tamizey de Larroque qu'on vient 
de lire serait complète, puisque Wolf n'a mentionné presque 
rien d'autre, dans ses deux articles (tome III et tome IV) sur 
Schelomo Ezobhi, comme il l'appelle, que ce qu'il a trouvé dans 
l'ouvrage modèle de Gassendi, De Peireskii Vita 1 , que se sont 
bornés à traduire ou à paraphraser successivement Requier et le 
D r Barjavel ; elle serait même, qu'on me passe l'expression, archi- 
complète, puisque mon savant et infatigable ami nous apporte un 
contingent notable de faits nouveaux tirés des lettres d'Azubi 
dont nous lui devons la découverte. 

Cependant, en développant sur certains points de ces lettres, 
soit ici, soit dans les annotations que j'y ajouterai, quelques 
considérations que je qualifierai de techniques ; en donnant des 
détails empruntés à des sources qui n'ont été mentionnées que 
sommairement et très incidemment par Wolf; en me servant des 
informations transmises à M. Tamizey de Larroque par M. Stein- 
schneider, qui a pris le plus vif intérêt à notre sujet; en faisant 
connaître le résultat de l'examen rapide qu'il m'a été permis de 
faire des manuscrits des sermons d'Azubi qui sont la propriété de 
M. le baron de Gunzburg 2 , et pour le déchiffrement desquels j'ai 

1 Je ne me sers pas ici du titre proprement dit, mais c'est celui des têtes de cha- 
pitres de l'édition citée, et aussi son titre courant. 

2 N os 387 à 392 du catalogue. — Ces manuscrits, dont il a été parlé déjà dans la 
Revue des Etudes juives (I, 73) par M. Isidore Loeb, forment six volumes petit 
in-4° cartonnés, dïnégale grosseur, et à pagination continue. Il y a, dans les der- 
niers tomes particulièrement, des interversions de cahiers qui rendent fort difficile 
la collation exacte. Nous avons évalué approximativement, avec M. Neubauer, qu'ils 
contiennent en tout 1550 feuillets à peu près, dont plusieurs sont restés blancs, c'est- 
à-dire 3,000 pages en chiffre rond. L'écriture cursive demande, avant d'être lue sans 
trop d'arrêts, un certain temps d'étude préalable, à cause des ligatures et des formes 
de certaines lettres qui sont quasi personnelles à l'écrivain ; la plus grande attention 
est nécessaire notamment pour ne pas confondre, dans beaucoup de cas, 3 et }, [2 et 
2£, 115 et y, et ^ et 3. Je n'ai vu nulle part, à l'intérieur, l'intitulé Faisceau d'hyssope, 
DlTiS rfTttfi*, par une de ces doubles allusions si habituelles dans notre littérature à 
un passage de la Bible (Ex. 12, 22) et au nom de l'auteur; le titre commun écrit au 

dos des volumes, très récemment à ce qu'il semble, porte i3"iîN riTl^N Û^TDTn*! 

et c'est tout. L'ouvrage n'est que la réunion des sermons prononcés par notre rabbin 
chaque samedi, chaque jour de fête ou dans d'autres occasions extraordinaires, pen- 



106 REVUK DES ÉTUDES JUIVES 

été aidé par M. Ad. Neubauer, qui m'a indiqué en outre la plupart 
des passages notables, avec une obligeance dont je ne saurais assez 
le remercier ; en utilisant enfin les indications que fournit la col- 
lection de manuscrits parallèle à celle de M. de Gunzburg que j'ai 
acquise tout récemment \ il me restera encore beaucoup à dire. 

La principauté de Bulgarie, constituée de nos jours avec un 
des lambeaux arrachés en 1878 à l'empire Ottoman, a pour capi- 
tale Sofia, ville de 20,000 habitants. C'est là qu'est né Salomon 

daiit un certain nombre d'années, et qu'il recopiait sans doute chaque fois, car les 
ratures et les renvois sont tout à fait exceptionnels. Ils ne sont distingués d'ordinaire 
que par le titre de la parascha du jour, à laquelle sont empruntés les versets sujet du 
derousch; très rarement le millésime est donné à la suite. Le seul lien qui paraisse 
rattacher entre elles les parties de cette collection homilétique consiste en une pièce 
rbvthmée qui occupe le recto du premier feuillet, et dont je regrette infiniment de n'a- 
voir point eu le temps de prendre copie. Elle est d'environ 25 vers à hémistiches 
séparés, et les 21 premiers donnent par leurs initiales la signature de l'auteur, ainsi 
qu'il suit : "aiîN «T^nîT ~\J2"'D'2 ÏTûbl!} *Ofrî (moi Salomon, fils du digne et honoré 
Rabbi Juda Azubi) ; le 22 e commence par le mot ptît et ajoute ainsi à l'acrostiche 
proprement dit la formule connue de souhait de fermeté. Au verso de ce feuillet com- 
mence tout aussitôt le premier sermon, qui fut prononcé les deux jours du Nouvel An, 
dont l'un était un samedi, — en deux parties par conséquent — en l'an du monde 
5381 (septembre 1620), t ici dans la sainte communauté de Carpentras », suivant l'in- 
titulé que je reproduis : 

p"p as èzhrréa nmûi Hjërt œan b^ ta^i ^'içajTiœ'-niD tbtvt 

snwtfpfc iwi»a tnbro nxDiy n3®3 yna^snap 

Après le sermon du jour de la Pentecôte de 5384-(1624) (fol. 840), je n'ai plus trouvé 
aucune indication de date. 

1 C'est M. Steinschneider qui a signalé en juillet 1883 à M. Tamizey de Larroque 
l'existence de cette collection. Il supposait que c'était la môme qu'avait achetée 
M. de Gunzburg. Mais après avoir eu communication de cette dernière et avoir remar- 
qué les notables différences qu'elle présentait avec celle décrite dans le catalogue, in- 
diqué par M. Steinschneider et qui se trouve dans la Bibliothèque de l'Alliance Israé- 
lite universelle sous le n° 5049, des manuscrits provenant des frères Azulaï, mis en 
vente en 1872 par M. Samuel Schônblum de Lemberg, je me mis en rapport avec ce 
libraire érudit, sur le conseil du savant bibliothécaire de Berlin auquel j'avais fait 
part de mes doutes. J'appris alors que les cinq volumes Azulaï étaient encore en la 
possession de M. Schônblum, et j'en ai fait l'acquisition. 

Le lecteur n'attend certainement pas de moi, pour le présent, une analyse rai- 
sonnée et complète des cinq volumes, qui sont maintenant reconnus bien distincts des 
six de M. de Gunzburg, ni une dissertation sur la coexistence des deux suites, ni la 
détermination des parties de l'une et de l'autre qui sont ou ne sont pas véritablement 
autographes. L'importance de celle qui m'apparLient, et dont je puis parler consé- 
quemment avec quelque certitude, est assez grande pour qu'un travail tout spécial, 
dont ce n'est point ici la place, y soit consacré. Ce travail sera fait un jour, mais je 
ne prévois pas que ce soit par moi. Il sera beaucoup moins pénible et bien plus fruc- 
tueux s'il est entrepris par une personne très familiarisée avec les textes bibliques et 
talmudiques, qualité à laquelle je me garde de prétendre. Le catalogue publié en 1872, 
par M. Schônblum (bien que je le rectifie plus loin sur divers points) donne déjà une 
idée de lïntérôt que présentent les mss. en question. Je cite d'ailleurs d'assez nom- 
breux passages originaux qui le montrent encore plus clairement. Qu'on veuille bien 
noter que désormais je désignerai les mss. de M. de Gunzburg et les miens par les 
abréviations respectives « Mss. G. » et t Mss. D. » . 



LETTRES INÉDITES ÉCRITES A PEIRESC PAR SALOMON AZUR1 107 

Azubi 1 . Le fait est incontestable, et ne saurait être infirmé par 
les textes connus jusqu'ici, au moyen desquels on voudrait sou- 
tenir que notre auteur était natif de Constantinople 2 ; pas même 
par le texte des pièces liminaires; sur lesquelles je vais revenir 
tout à l'heure, du dictionnaire hébreu-latin intitulé Planta Viïis 
seu Thésaurus synonymicus etc. de Jean Plantavit ou Plantevit 
de la Pause 3 , en tête desquelles on lit : Salomonis EZWI Cons- 
tantinopolitani ...CARMEN TRIPLEX; et à l'objection, très 
forte en apparence, tirée du fait qu'Azubi prend lui-même la 
parole, immédiatement après l'en tête latin ci-dessus, en ces 
termes: « ...Moi, l'humble Salomon Eizoubhi de Constantino- 
ple... 4 », la seule réponse à faire est qu'il y a là nécessairement 
une synecdoche, que la capitale est prise pour le pays entier, et 
que wraaNOOiptt, dans la pensée de l'écrivain, ne peut pas signi- 
fier autre chose que sujet tare s . 

1 M. Steinschneider dans son Catalogus, 1458 b, a constaté que ce nom se ren- 
contre dans les auteurs avec de nombreuses variantes de prononciation : a Vox ^DITN 
vario modo legitur », dit-il. Mais pour ce qui concerne la personne de notre Salomon, 
la question est tranchée : lui-même vocalisait certainement Azubi les lettres hé- 
braïques ci-dessus, puisqu'on peut voir au bas des originaux des lettres III et IV 
ci-après, la signature Selomo Azubi qui est incontestablement autographe. Quaut à 
ses contemporains, il n'y a pas chez eux fixité complète. Une fois arrivé en Italie, le 
correspondant de Peiresc avait conservé l'habitude, qu'il paraît avoir contractée en 
France, d'écrire ses sermons sur le premier papier qui lui venait sous la main, — voir 
notamment Mss. D. III, 102-103, où le texte se confond avec la moitié déchirée d'une 
sorte d'obligation en français, — particulièrement sur des feuilles ne portant que 
son adresse, enveloppant les lettres qu'il recevait, et dont les plis sont restés visibles. 
Sur l'une de ces feuilles, où l'écriture hébraïque s'interrompt au-dessus de l'adresse 
pour continuer au-dessous, on lit (Mss. D., III, 181 b) : 

Al molto Mag( nifi )co gigre m i 
oss( ervandissi ) mo II Sig re Dottore 
Salomone Azubj 

et un peu plus loin, d'une écriture différente et extrêmement belle (ibid., 195 b) : 

Al mo(l) to Ilu(str) e et Ecc(ellenj te il S(ignore) 
Salamone Ezubi m(i)° 
oss(er-vandissi) mo ci Liuorno. 

2 Athanase Kircher, cité par Wolf, rapporte dans son Œdipus JEgyptiacus, Rome, 
1652-1653, 3 vol. fol. (II, 94), au sujet d'un sicle d'argent dont il donne la figure 
qu'il avait déjà trouvée dans les Promptuaria de Menedrius et de Villalpand et 
qui remontait, soi-disant, au temps de Samuel (tandis qu'un autre, figuré sur une page 
précédente, aurait été frappé peu après la mort de Moïse!), qu'il a vu cette pièce 
de monnaie chez R. Sal. Azubi de Constantinople et qu'elle était beaucoup mieux 
conservée que celles qu'avaient fait dessiner les deux numismates dont il parle 
« ... Hic numv.s argent eus habetttr in Promptuario MenedHi et apud R. Sal. Azubi 
Constantinopol. eum me vidisse memini. Villalpandus quoque eum excusum habet . . . 
Quœ in Villalpandi numo desiderantur, in Azubiano integree habentur ». 

3 Lodève, Arnaud Colomiés, 1644 f°. 

4 ttPEÛKÛOlptt ,, aip« ïiftbu: "ftf3Êrt ^N. 

5 Je dois confesser cependant que j'ai été très frappé en lisant un remarquable pas- 
sage d'Elisée Reclus {Géographie universelle, I, 206), où il est rappelé que Constantin 



lus REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

En effet Peiresc, qui assurément connaissait de façon pertinente 
toutes les circonstances de la vie du rabbin son protégé et une 
ou deux fois son hôte, a écrit, dans une lettre du 29 août 1634, à 
Lui Hier ' : 

. . . J'oubliois de vous dire que le Rabi Manuel n'a inséré aulcunes 
observations dans son œuvre ne aulcun rolle des lieux, a mon très 
grand regret, puisque c'estoit ce qu'il eusse deub faire pour vostre 
contententement, et en attendant de vous envoyer l'original, je vous 
envoyé la première de ses tables que j'avois faict transcrire avec des 
vers qui sont avant la préface et une copie de la mode que tient* 
Rabi Salomon Azuby de Zophia en Macédoine 3 résidant à Carpen- 
tras pour se servir de ses tables quand il veut calculer ses éclipses. 
Vous excuserez la rusticité. C'est un fort bonhomme et qui a neant- 
moins bien leu dans les autheurs de sa nation. 

Mais, il y a mieux encore, et un témoignage devant lequel il 
faut s'incliner nous est fourni par l'intéressé lui-même : il a écrit, 
en tête d'une de ses homélies : je l'ai composée 4 a lorsque j'ai 

avait songé un moment à faire de Sophia la capitale de l'empire d'Orient. La tradi- 
tion de ce fait s'est-elle perpétuée dans le pays? Et esl-ce à cause de cela qu'Azubi 
appelle Constantina le lieu qui L'a vu naître? Je ne fais que poser la question sans 
prétendre aucunement y répondre. 

1 Cet extrait de la correspondance de Peiresc qui montre sur quel fondement cer- 
tain reposait le souvenir dont parle, dans Favant-dernier alinéa de sa notice, M. Ta- 
mizey de Larroque m'a été adressé par lui, — tout joyeux d'avoir retrouvé une si 
belle preuve dans ses notes prises en 1878 et 1879 à la bibliothèque de Carpentras 
pour la publication des Lettres de Peiresc qu'il prépare, et qui s'ajoutera, dans la 
Collection des Documents inédits de V Histoire de France, à ses Lettres de Jean Chape- 
lain. — très postérieurement à l'envoi qu'il m'avait fait de son manuscrit. 

2 C'est-à-dire : de la méthode suivie par. . . 

3 Pour placer Sofia en Macédoine, Peiresc, qui possédai!; une science si profonde 
de l'antiquité, avait évidemment à l'esprit la Macédoine du temps d'Alexandre, qui 
comprenait la Thrace. Sardica, la ville ancienne dont Sofia occupe à peu près l'em- 
placement, appartenait en effet à cette dernière contrée, que les successeurs du grand 
conquérant se laissèrent bientôt reprendre. 

4 Hw^di:£ tjiprntt yn^tt iba srwnia naita Nb ïwttio b* ^niû-ii© œv-ii 
-ira ttax"3n 172$ m£ wsn nn-j^ miDiKMtt n-ras» \-nbi» fis 
. id"o ioi: n'D D-pn rrahttTDSi ^ba anaîn as"iïï biba i'd ù*na masa 

Mss. G., 826 £. 

Une autre constatation de l'origine bulgare de R. Scheloinoh se trouve dans un 
sermon qu'il intitule, ainsi que plusieurs autres, Kappara (dénomination rituelle spé- 
ciale, semble-t-il, à l'époque et au lieu), dont il prononça à Carpentras les diverses 
parties, successivement les deux jours du Rosch Haschana, dont l'un était un samedi, 
et le soir du Kippour de l'année 1624 (!"îd'1Ï5). sur le texte biblique Job, v, 24, et le 
texte qui s'y rapporte de la Mischnah Schabbath, II. Voici le commencement de cette 
homélie en prose cadencée : 

« 1. En l'année trois cent quatre-vingt-quatre, 

2. Suivant notre supputation, 

3. Et du nombre de celles du sixième millénaire, 

4. Le trentième jour du cinquième mois, 



LETTRES INEDITES ECRITES A PEIRESG PAR SALOMON AZUBI 109 

» appris la funeste nouvelle, qui m'est parvenue d'une contrée 
» éloignée, de Sophia \ pays de ma naissance, de la mort de la 
» femme révérée, [dont l'existence m'était aussi précieuse qu'une] 
» couronne sur ma tête, madame ma mère, puisse son âme parti- 
» ciper à l'autre vie, qui a quitté ce monde le 24 d'Eloul 5383 
» (en septembre 1623). Cette nouvelle m'est arrivée le 28 de 
» Niçân 5384 (fin d'avril 1624) * ». 

Je n'ai su trouver aucune indication certaine relative à l'époque 
de la naissance d'Azubi. J'avais d'abord cru pouvoir conclure de 
ce que le français lui était familier au point où nous le voyons 
par ses lettres 3 qu'il avait, dû venir en France fort jeune ; et en 
me reportant à l'année 1595 où Sophia fut saccagée par les Hon- 
grois, je supposais que c'était cette année-là même que, fuyant 
avec sa famille devant l'invasion, il avait été amené, âgé alors de 
dix à quinze ans, par l'un de ses proches jusque dans le Comtat 
Venaissin, où les Juifs jouissaient pour l'époque de si grandes 
libertés 4 . Mais j'ai reconnu bientôt que mon hypothèse n'était pas 
soutenable. Car, comment expliquer que sa mère fût demeurée à 
Sofia, où elle mourut vingt-huit ans après, ainsi que nous venons 

5. Une vision m'apparut, 

6>. Car un rêve sur soixante est prophétique. 

7. Et il me sembla, dans ma vision, 

8. Que j'étais au milieu du bosquet de mon jardin, 

9. Qu'il y a dans la maison de mon père, à Sofia pays de ma naissance. . . » 

spart lû^bïï . d^» /sntb V^b • trntttm rt3>nna msa vhw rûioa 
"ma tsi^nn ^ • iiana ^ba ynn •■ronntt tïnnb triDbia ûtu •iioton 

■«mbitt yna rtarsns in« mnn. Mss. d., 11, 20 1. 

1 On lit dans le Grand Dictionnaire historique etc., de Bruzen de La Martinière, 
Paris, 1741, 6 vol. fol., citant Davity, lequel écrivait en 1616, v° Soffe, Sofiah ou So- 
phie, que cette ville « fut saccagée et brûlée par les Heiduques Hongrois en 1595. . . 
Les Juifs y ont plusieurs synagogues et y font un grand trafic ». 

2 Cet intervalle de plus de huit mois montre bien quel était l'état des communica- 
tions d'Orient en Occident au commencement du xvir siècle. 

3 Bien qu'il les ait dictées et que deux d'entre elles seulement soient signées de sa 
main, elles montrent toutefois qu'il parlait le français, avec « la rusticité » et les tour- 
nures provençales reprochées par Peiresc, je le veux bien, mais du moins avec une 
facilité remarquable et qu'on ne retrouve pas chez beaucoup de rabbins d'autres con- 
trées avant les temps modernes. C'était d'ailleurs là une nécessité pour les parla- 
dors du Comtat, qui avaient l'obligation de « vulgariser et romancer les vers », 
c'est-à-dire sans doute les versets en hébreu du texte des prières dites par la gcssiva 
(Teschibhâh), qui ne comprenait que le provençal à peu d'exceptions près. Voir de 
Maulde, Les Juifs dans les Etats français du Pape, Revue des études juives, VII, 
239 et IX, 101. 

4 Voir les statuts de 1558 de la communauté Juive d'Avignon, formant la partie 
documentaire du travail de M. de Maulde qui vient d'être cité, et quïl a publiés 
d'après l'original du musée Calvet. Déjà, nous dit-il (VII, 228), Sixte IV avait or- 
donné que les Juifs de ses possessions cisalpines fussent considérés tanquam veri 
cives. 



110 RKVUE DES ÉTUDES JUIVES 

de le voir ? De plus, dans le récit de sa vision, dont j'ai reproduit le 
commencement plus haut, se trouve un passage impliquant, selon 
toute vraisemblance, que son séjour dans sa patrie se prolongea 
au delà du temps de son adolescence. Voici en effet le tercet qui 
fait immédiatement suite à ce que j'ai cité : 

10. [J'y passais] comme auparavant, et un jour suivant l'autre, 
mes sabbats et mes néoménies. 

11. Dans la société de mes amis et de mes connaissances. 

12. Et d'une troupe de mes compagnons ! . 

Enfin, un autre document prouve encore bien mieux qu'il n'é- 
migra qu'après avoir atteint l'âge viril. Le premier feuillet de 
mes manuscrits — feuillet détaché et réuni après coup au volume, 
— contient au recto un acrostiche de vingt-quatre vers - (dâtîm) 
composé à l'occasion d'un mariage, et dans lequel est principale- 
ment développée l'idée de l'influence qu'exerce la. femme vertueuse 
sur son mari pour l'encourager à l'étude de la loi, et des biens 
spirituels qui en découlent pour tous deux. Au verso du feuillet se 
trouve l'exorde du discours, ayant pour texte un passage du Tal- 
mud de Jérusalem, section Kilayim, se rapportant à l'agonie de 
Rabbi Zèra ('lan l-pntaft ■w^j f-nn êtpî '-i), dont Azubi fit précéder 
la consécration de cette union ; voici l'introduction et le résumé 
de cet exorde : 

Docteur et vous Messieurs, 

Je ne m'attarderai nullement devant des personnes d'aussi haut 
rang que le vôtre à quelque apologie, car j'ai pour excuse bien 
connue de vous tous que ce n'est ni par pensée ni par résolution 
personnelles que je suis venu me présenter au milieu de votre saint 
campement 3 . 

L'orateur dit alors avoir été appelé expressément par le marié, 
1 nnnfin ' wrjoi ^jtjn maria • "naïai ypyn ûTn d-n ù^sa a^sa 

2 La mention, relative à cet acrostiche, du Catalogue d'une collection Anconienne 
n'est pas suffisamment exacte. Ceux qui l'ont lue ont dû remarquer ce que présente 
d'anormal l'intitulé : « poème que j'ai composé (s cil. pour être récité] avant les 
Sermons ». Tandis que tout devient naturel quand on a reconnu que le dernier mot 
est au singulier dans le ms. qui porte réellement : 

"rai ifciûi "OTn ba -»rtb« bpuj-û hv î-rawn tmp ^man ^n -pib 

rro "^an nbnna 

[tram rrna-i na^ aba trnbN ba w» ba n^Tis 

3 rrpïTb aanb^^ ^ab mb^nn aiia ynvh ^"hKM Nb -rnaTi i-rnfl 

airnrib \-iNa ■vnim wtb «b ■£ ba 'pyb DOTiB'm "*ib^ ^mbatîrirl 

•ump wan» anpa 



LETTRES INEDITES ECRITES A PEIRESC PAR SALOMON AZUBI 111 

et il poursuit, en prose cadencée, en invoquant Dieu et les anges, 
puis en demandant la licence de parler (Reschoût) d'abord à la 
sainte assemblée, ensuite à l'illustre fiancé, ensuite à son père en 
ces termes : 

EL avec la permission du seigneur mon père, puisse-t-il demeurer 
mon appui en ce monde, me dispenser abondamment et quotidien- 
nement l'argent et l'or de ses enseignements 1 J'abandonne mon 
esprit en ses mains jusqu'à la fin de ses jours *. 

puis à ses oncles, hommes illustres, puis à son maître Ezra, puis 
de nouveau à la communauté, et il termine par une dernière in- 
vocation au maître de l'Univers (Ral)ba dekhôla). 

Où et quand fut prononcée cette allocution ? Gela n'est point 
exprimé ; mais d'après la composition de l'auditoire ainsi qu'il 
nous est décrit, la solennité pour laquelle il se trouvait réuni dut 
avoir lieu à Sofia, c'est plus que probable. Ce qui est certain 
d'autre part, c'est que Salomon Azubi, pour avoir été appelé à 
occuper dans la cérémonie la place principale, était déjà mieux 
qu'un étudiant, et qu'il avait tout au moins à peu près l'âge du 
fiancé, c'est-à-dire dix-huit ans, selon le précepte de la Mischnah 
qu'il rappelle clans son poème versifié 2 ; peut-être même était-il 
déjà marié. 

Quand nous le retrouvons pour la première fois en France à 
une date certaine, en 1619 comme nous le verrons tout à l'heure, 
à titre d'Abh beth Bîn, de chef spirituel d'une communauté, 
ayant, deux ans plus tard, un suppléant, son élève, il devait néces- 
sairement aussi être chef de famille. 

J'imagine qu'il avait à ce moment là environ quarante ans, et 
voici comment. 

Nous avons vu, à deux ou trois reprises, Peiresc, écrivant en 
1633, parler du « bon homme » Azubi. Sans aller jusqu'à penser 
que, par cette expression, il a entendu désigner un vieillard 3 , je 

1 I in> mn dbi^b ^Nirinb ^aa ■wa mimai 

| iïd îarsn isoa Wabb ai-> av 
£]bn Nia iy ^mi Tpss* i^na 

- Le neuvième vers porte : « Le temps voulu pour le mariage de l'homme, c'est 
» lorsqu'il a atteint dix-huit ans » . 

ïrrœ* û3> r-iïiM p brwi û'rçwara Miîb 11^ jet 

3 On pourrait cependant le soutenir en s'appuyant de l'autorité de mon savant 
collaborateur, qui a dit, à propos d'un passage d'une lettre de Balzac de 1643 où il 
est question de son bon homme de père : « Bon homme voulait dire alors homme 
âgé ». Voir Lettres de Jean-Louis Gruez de Balzac, publiées par Philippe Tamizey de 
Larroque. Paris, imprimerie Nationale, 1873, în-4°, p. 20/ note 2. 



1 12 REVUE DES ETUDES JUIVES 

me crois sûr du moins que le docte magistrat n'a pu l'appliquer à 
un homme sensiblement plus jeune que lui. Or Peiresc, en 1633, 
avait cinquante-trois ans. Je ne dois donc pas me tromper de 
beaucoup en concluant de là que notre rabbin vint au monde 
entre 15*75 et 1580. 

On ne sait que fort peu de chose touchant sa famille. Nous 
avons vu que son père se nommait Iehoudah. Ce dernier comp- 
tait-il parmi ses ancêtres le poète du xm° siècle auteur du Qa- 
'arath Kéçeph ' Joseph Ezobhi ben Hanan ben Natan de Perpi- 
gnan? Plantavit de la Pause a rapporté que c'était l'opinion com- 
mune, mais cela n'est rien moins que prouvé 2 . Salomon Azubi 

1 Le tlDlDïl P"iyp [sic] est reproduit en entier, pp. 1136-1167 du t. IV de la 
Bibliotheca hebraea, avec la traduction en vers latins de Reuchlin et une préface de 
ce dernier, qui fit imprimer l'opuscule à Tubingue, chez Thomas Anshelm en 1512. 
Joseph Ezobhi écrivit le poème, qui contient des instructions religieuses et morales, 
pour le dédier à son fils Samuel qui se mariait. C'est Jean- Albert Fabricius qui 
avait donné ce rare petit volume, qui n'a que deux feuilles d'impression, à "Wolf ; mais 
celui-ci fit sa réimpression d'après un ms* sur vélin lui venant de la bibliothèque 
de C. T. Unger et portant les variantes recueillies dans deux autres. Il en conféra 
le texte avec l'imprimé de 1512 et avec une autre édition, d'une rareté égale, donnée 
par Jean Mercier sur un ms. dont lui avait fait présent l'évêque de Màcon, le célèbre 
Pierre du Châtel, laquelle édition, la troisième si on compte celle de Constantinople 
1533 mentionnée par le Siphtè Yeschènim, forme un appendice du Mouçar Has- 
sèkhel, de Rabbi Haï Gaôn, publié par Mercier en 1561, à Paris, chez Guillaume 
Morel, in-8°. Elle contient une préface en vers, omise par Reuchlin, à dessein ou 
parce qu'elle manquait dans son ms., où il est dit en parlant de l'ouvrage : 

tps nn3>p î-naio mpD 

(variante Fmpïl) mp^îï {sic) fN^DnDS ÏY"nn 

Le ms. de Wolf contenait, après cette préface, une lettre en prose qu'il n'a pu re- 
produire parce qu'elle était en partie effacée et que la fin manquait. Il a seulement 
rapporté que l'auteur y est appelé Joseph 'Ezobhi ben Chanan. Quant au nom de son 
grand-père Natan, je l'ai trouvé dans le Catalogus de M. Steinschneider à la page 
1458 b, où j'ai remarqué, par parenthèse, Terreur certainement typographique n~]3*p 
rp"P, <î u i aura été probablement rectifiée dans les corrigenda ; comme devra l'être 
aussi celle, attribuable à la même cause, que j'ai rencontrée dans l'article Jû- 
dische Literatur de l'Encyclopédie d'Ersch et Gruber (466 b), où Peiresc est appelé 
Perdra. 

2 On lit dans la Bibliotheca rabbinica du Florilegium Rabbinicum, Lodève 1644, 
in-fol., n°624, p. 625 à l'article ••'anPN t\0^ 'ib £]p3 TT\y$_ « Libellus moralis 
» rhytmicus R. Iosephi Ezuui, Constantinopolitani, de cuius prosapia esse dicitur 
» R. Salomon Ezuui Synagogarcha Liburnensis ex Carpentoratensi , prseceptor 
» quondam noster in Rabbinicis ... », sur quoi Wolf fait cette juste remarque (I, 502) : 
< Prodiit (Libellus) Cpoli 293, C. 1533, in-8° unde forte Plantavitius auctorem ip- 
» sum Cpolitanum esse suspicatus est » . 

Mais l'expression de cnjus prosapia esse dicitur cause quelque surprise, quand on 
considère que l'évêque de Lodève avait toute facilité pour s'assurer auprès de son 
ancien professeur, avec lequel il était resté en relation, si le bruit public à ce sujet 
était sérieusement foudé ou non. Aussi est-on porté à pencher vers la négative. Dans 
le cas contraire, c'est que les descendants du meschôrèr Joseph ben Hanan auraient 
été du nombre des Juifs qui, lors de la grande émigration d'Espagne, trouvèrent un 
refuge en Turquie. Et la plus forte présomption en faveur de l'assertion de Plantavit 



LETTRES INÉDITES ÉCRITES A PE1RESG PAR SALOMON AZURI 113 

portait, suivant une coutume qui s'est perpétuée, le nom de son 
grand-père paternel, lequel avait été docteur de la loi et n'existait 
plus vers la fin des vingt premières années du xvn e siècle. C'est 
ce que nous apprend le Bâyit Néemân, recueil de sermons 
d'Isaac Vêga de Salonique habitant de Nicopoli, publié en 1621, 
aux dépens de Joseph Azubi, à Venise *, où celui-ci résidait sem- 
ble-t-il ; et d'après la filiation indiquée par Vêga, il n'est pas dou- 
teux que ce Joseph était un frère de notre auteur 2 . 

Aucune autre donnée que celles qui précèdent ne nous est par- 
venue relativement à la partie de sa vie qui s'est écoulée depuis 
sa naissance jusqu'au jour où, par suite de circonstances inex- 
pliquées, il vint se fixer dans le Comtat, avant l'année 1619. Mais 
à partir de cette date, les informations, à tirer pour la plupart de 
ses œuvres manuscrites, sont extrêmement abondantes. Je vais 
les disposer dans leur ordre chronologique, en les discutant par 
intervalles, et l'on verra combien ces preuves nous révèlent d'é- 
vénements de l'existence de notre intéressant personnage, en 
même temps qu'elles nous font connaître les noms de beaucoup 
de ses contemporains dont, les homonymes, sinon les descendants 
existent encore. Je ne garantis pas cependant que la suite des 
temps sera exactement observée pour les documents non datés : 
je n'ai pu en effet que les supposer de la même époque que la pièce 
datée dont ils sont le plus rapprochés; or il est facile de voir, par 
les cotes que je donne de mes manuscrits, que les productions les 
plus anciennes s'y enchevêtrent trop souvent avec d'autres qui ne 
sont venues que fort longtemps après ; ma méthode n'est donc 
pas exempte de chances d'erreur, mais je n'en avais point d'autre 
à choisir. 

1619. — Kappara 3 à Avignon 4 . Azubi y habitait-il alors? ou 

serait peut-être le nom de l'ancêtre supposé dont on aurait fait revivre la mémoire en 
Joseph ben Iehoudah Azubi de qui nous allons parler. 

1 Chez Bragadin, in-fol°, dit Wolf qui, comme nous l'a fait observer M. Stein- 
schneider, s'est trompé en appelant l'auteur Isaac Biga, l'hébreu N^PS devant être 
lu Vêga. 

2 Cette conclusion m'est personnelle, mais les informations qui la motivent sont 
dues à M. Steinschneider, qui a fait connaître à M. T. de L. l'existence du n^D 
■jfàNS et de la mention relative aux Azubi qu'on lit au fol. 3 a de cet ouvrage. Il a 
même eu l'obligeance, postérieurement, de rechercher le passage dans l'exemplaire 
de la Bibliothèque Royale de Berlin et de nous en envoyer la substance que voici : 
Isaac Vêga y « rend grâce à Joseph Ezobi fils de Iehouda, fils de l'intelligent et sa- 
» vantqui a étudié et enseigné la loi dans Israël (bJXT^a min Vam V"3p "HUN) 
Salomon Ezobi beatœ memoriœ b"T ^aiîitt ïlfablïî. 

3 Voir sur ce mot, p. 108 note 3. 

4 "vhûs p"rjb s"tb naœa n"*i jtvotk p"pa nsdtt vrprta TPtD^tzî smsa 

D-sbttî-: ^bïï ^ba mitt d? aria o^naaia naiûn nMii ©»n bia aw 

Mss. d., h, 6. .itttt nania"' nfapn 

T. X, N° 21. 8 



1 1 .', REVUE DES ETUDES JUIVES 

bien y était-il venu prêcher exceptionnellement, le Rosch Hascha- 
na et le Kippour? C'est ce qu'il n'est pas possible de déterminer. 

1620. — Sermon des deux jours de Roch-IIaschana dont l'un 
était un samedi, à Carpentras ! . Il paraît y être bien décidément 
alors en résidence fixe. 

1621. — Ce n'est pas lui qui prêche le samedi de la section 
Vayikrâ (en février) : c'est son élève David Grémieu 2 . 

En novembre de la même année, le samedi 7 de kislev, il fait un 
sermon de circonstance, à la nouvelle qu'il avait reçue de la 
mort du savant accompli Rabbi Joseph Mardochée, habitant d'A- 
vignon, survenue la nuit du mardi précédent 3 . 

1622. — En janvier, le samedi de la section Beschallah, le ser- 
mon est encore de son élève David Grémieu, fils de Joseph 4 . 

1623. — Il prêche le dernier jour de Pâque 5 . 

1624. — Kappara à Carpentras les deux jours de Rosch-Has- 
chana, dont un samedi, et le Kippour G . 

1627. — Kappara dans les mêmes circonstances 7 . 

1628. — Kappara semblable, le ft'n tombant encore une fois un 
samedi, comme l'année d'avant s . 

1629. — C'est cette année-là, pour la première fois, que nous 
voyons Azubi en rapport avec les savants chrétiens, car Peiresc, 
comme nous allons bientôt le montrer, ne fut guère à même de le 
connaître que trois ans plus tard. Le premier des érudits d'un 
autre culte qui vint lui demander des enseignements fut Jean 
Plantavit de la Pause. On sait par les biographies, tout incom- 
plètes qu'elles soient, que cet ex-protestant, converti à Béziers en 
1604, à l'âge de vingt-huit ans, et en possession, depuis 1625, de 
l'évêché de Lodève, était déjà fort avancé en hébreu au collège 
protestant de Nîmes 9 , et qu'au cours des voyages — sur lesquels, 

1 p"-p î-rs t=rn:n naioi »$!"! usan bu: ùw ;OT3 ^rnzwtB wm 

Mss.g., \b. tmEJp Yitt-nEn tnbu: niai? nsuss •p^Enap 
* nu., 3323. i^-is Tii vrwbn um «np^n nirnss 

3 ùVctt û^nn n-p'JD nm^u: hv ■\nii5Tptt) wi-h ^in • am niznB 
■ftôb % "7 d-p b^b nasi n\bà 1"p^-in "mann» b"T ■o'irj» Sjon? h"h»3 

nbo^i f x rota uvn ^ansp ^>"^2 -nnunn p"ob 2s"u: çun& 

Ibid., 542 3. 

4 -wd rot 'nn m "H-^bn ©m ^ fan iin#Yï ab nbun mmo 

Ibid., 576 3. 

5 aB"tt5h nos bia i-nna û-pa sruttas. ^«, 707. 

6 Mss. D., II, 20 a. 

7 Zôirf., 54 a. 

8 Ibid., 78a. 

9 Poitevin Peitavi, Notice mr Jean de Plantant de la Panse, etc. Bézicrs, 17*./ 
in-8», p. 7-8. 



LETTRES INÉDITES ÉCRITES A PEIRESG PAR SALOMON AZUBI 115 

comme sur beaucoup d'autres points qui le concernent, les détails 
nous manquent complètement — qu'il fit après sa conversion, en 
Allemagne et en Italie, il étudia à Rome, en 1609, le chaldéen et 
l'hébreu sous le Juif renégat Dominique de Jérusalem « médecin 
habile », dit Poitevin Peitavi, et qui se vantait d'ailleurs d'avoir 
été l'un des sept médecins en chef du sultan Amurat * . D'un autre 
côté, Plantavit lui-même, dans le curieux article de la bibliothèque 
rabbinique de son Florilegiiim rabMnicum sur le Midbar Iehou- 
dah de Juda Léon de Modène, rapporte que ce rabbin 2 lui donna 
des leçons d'exégèse talmudique, d'abord en 1609 à Florence, puis, 
deux ans plus tard, à Venise, et qu'il l'aida puissamment dans ses 
travaux bibliographiques 3 . Pour le même ordre d'études et bien 
postérieurement, Azubi ne fut donc que le troisième maître, ou 
plutôt le troisième conseil de Plantavit. Seulement leur travail 
commun de 1629 dura, nous dit Rabbi Schelomoh, dix mois con- 
sécutifs 4 . A qui demanderait maintenant comment le pasteur juif a 



1 Ibid., p. 12. Ce Dominique donne à la pièce par laquelle il a contribué aux 
liminaires du Planta Vitis (qui, ainsi qu'on le verra ne peuvent être postérieures à 
1639) l'intitulé suivant : Dominici Hierosolymitani, ex hcbrœo christiani et e Turcici 
Imperatoris Medico, Censoris Romance Inquisitionis Librorum Rabbinicorum Illus- 
trissimi JEpiscopi Lodovensis, Romae ante XXX annos Prceceptoris in Rabbinicis 

[Carmen). fi^ètt TtlN ûm bW ^jàb ^W TOI Wï pWaTT *TO 
rtrûatàblpa ^EMIN bn^Û ^b^ïlb d^TOÏl Û^S-n. Suivent neuf vers d'un 
hébreu dont la pureté ne dépasse pas, à ce qu'il m'a paru, celle du titre ci-dessus. 
De façon qu'il valait peut-être mieux avoir le Dominique en question pour médecin 
que pour professeur. 

2 II est l'auteur de l'ouvrage fort connu auquel Richard Simon — prenant le pseu- 
donyme de sieur de Simonville mais signant de son nom sa dédicace à Bossuet — 
donna, en le traduisant, le titre Des Cérémonies qui s" 1 observent chez les Juifs. 

3 Florilegium rabbinicum, p. 588, n° 323. Voici un extrait de cet article : « Deser- 
» tum Juda. Liber concionum est R. Judas Leonis Mutinatis, summse inter hodier- 
i nos Italise Rabbinos auctoritatis, quem primum Florentise, anno 1609, deinde 
» biennio post Venetiis praeceptorem habuimus in Rabbinicis. Atque is ille est 
» cujus maxima cura et studio Bibliothecam nostram Rabbinicam instruere cœ- 
» pimus. . . » 

4 Dans la dédicace de son Thésaurus Synonymicus aux cardinaux et au clergé 
français, Plantavit nous apprend que l'ouvrage fut entrepris à l'instigation des 
cinq cardinaux Bellarmin, Du Perron, de la Rochefoucauld, Armand de Richelieu et 
de Bérulle, parce que l'hébraïsant renommé Genebrard se sentait trop âgé pour se 
vouer à une tâche aussi considérable, et qu'il lui fallut à lui-même trente ans pour 
l'amener à un point suffisant de perfection. « Ego triginta circiter annis perfectum 
» Opus inchoavi de consilio Eminentissimorum quinque Cardinalium Bellarmini, 
» Perronij, Rupefucaldij, Armandi Richelaei et Berulan... qui... illud... difficilli- 
» mura censueruut. Nam ipse Genebrardus. . . subinnuit œtatem suam sibi justo 
» breviorem videri ut ad negotiosum hoc volumen aggrederetur. Ausus tamen ego 
» sum et diuturno sudore parturij ». Et remarquons en passant que le Planta Vitis 
précéda, dans l'ordre de la mise sous presse, les deux autres in-folio d'égale rareté 
de l'évêque de Lodève, bien que tous trois soient datés sur le titre de l'année 1644, 
car l'avis Benevolo Leclori du premier se termine ainsi : « Quod si semel mihi cons- 
» titerit id te sequi bonique consuluisse, Florilegium Biblicum statim subsequetur et 



116 RKVUK DES ÉTUDES JUIVES 

été mis en rapport avec l'évêque de Lodève, j'avoue être absolument 
incapable de répondre. Il est cependant permis de supposer que leur 
première entrevue a pu être ménagée par l'évêque de Carpentras, 
qui était alors Cosme de Bardi, légat d'Avignon pour Urbain VIII, 
et dont le successeur, en 1630, fut Alexandre Bichi *. 

1630. — Le samedi 9 de Tebet (vers les derniers jours de dé- 
cembre), section Vayiggasch, Azubi prononce un discours à l'oc- 
casion du mariage de son ami Rabbi Gad de Lunel 2 . 

1631. — Sermon prononcé aux secondes noces du chef de fa- 
mille Samuel Crémieu, fils de Josué, à Carpentras 3 . 

Sermon du premier jour de Pâque, et il y avait un marié 4 . 

• concitato gressu Rahbinicum comitem se dabit » . Je vois là une raison de plus 
pour nous convaincre que le Thésaurus synonymicus, ainsi que tous les Testimonia 
encomiastica en diverses langues dont il est accompagné, étaient prêts à être remis à 
l'imprimeur dès l'année où l'auteur avait obtenu le droit de le publier. Or son privi- 
lège porte la date du 30 mai 1639, il le transféra, le 10 juin suivant, « à Arnaud Colo- 
miez de Tolose » ; et, bien mieux encore, un de ces Testimonia, VJEulogicum Tesli- 
monium du chanoine et archidiacre de Soissons, Simon de Muis d'Orléans, professeur 
royal d'hébreu est daté de Paris « in Musseolo Nostro XIII Kal Junii A. C., 1639 ». 
Par conséquent, lorsque Salomon Azubi, dans ce que Plantavit a appelé la Prœfa- 
tiuncula qu'on trouve dans les mêmes pièces liminaires, au devant du second de ses 
trois Schù'îm, s'exprime ainsi : 

■o OfinïssBiNpa -n irrrï-n . tnra rn«* ttî 131* ïrn&n tn» «bn 

ba iraEn . triDDs tz3iii«»n vos pis nmn iïtiî isb iny ba iian 
ison ^3133^3 , û^bisi û'mnn î-nra? i^s i3pn)aïi no nn^i 12121 û^b 

ii-iian imi tiîrr nbi^^r? 

il est évident que c'est en 1639 qu'il parle, étant alors à Livourne, et rappelant le 
souvenir des conférences laborieuses et si longtemps prolongées quïl avait eues avec 
Plantavit dix ans auparavant à Carpentras. 

Il est nécessaire de faire observer aussi qu'Azubi a dû, sur le moment même où il 
terminait la recension à laquelle il venait de travailler avec le prélat, dédier à ce 
dernier la pièce de vers louangeuse qui forme la première partie de son Carmen 
triplex des liminaires du Planta Vitis, et dont l'intitulé est le suivant : 

ni- d^n 133 "iodbîti iujïi û^BniMii ibo nbïin rhyft mrai lia 
rwiBSNBOipB iaiTi« nttbu; watrt ^tf ?bsœ istnes iinbpia Nmnb *pm!i 

a w jn yai-j^Diap 'p'"?' 2 ffiw "pai» 

Très vraisemblablement, ceci fut écrit dès 1629. 

1 (rallia Christiana, I, 913 et Tamizey de Larroque, les Correspondants de Peirescc 
(VIII). — Le cardinal Bichi, évêque de Carpentras ; Paris et Marseille, 1885, in-8°. 

2 bisibi 13 -to rsiiiN iNirosa wi 'is p"ft diia inunitû tain 

. STiiitib 'a'it'œ'fi nsra rasa unnb ùw 'a i"»i 

Mss. D., IV, 239 è. 

3 p"ptt fan i»id yffiiïT p baiM n"ntt dn3U> diarnasa .... 

7ô»rf., II, 2o0. , 'N'^'lD'n n3UÎ2 'iBINp 

ïnm 'N's'ttî . . . . hdb bu: "pmi ûiib .... 

Ibid., II, 257. 



LETTRES INEDITES ECRITES A PE1RESC PAR SALOMON AZUBI 117 

1632. — Sermon des deux premiers jours de Pâque, et à l'oc- 
casion du mariage de Josué Léon, fils d'Isaac *. 

Sermon du samedi intercalaire de la fête des Tabernacles 2 . 

? — Un samedi de novembre, section Hayyé Sarah, sermon 
« avant la lecture de la loi, pour exciter le cœur des assistants à 
» multiplier leur bienfaisance, afin de doter une fiancée, orphe- 
» line de père et de mère et extrêmement pauvre » 3 . 

? — Sermon funèbre à l'expiration du mois écoulé depuis la 
mort du digne Abraham Albuquerque 4 . 

Nous voici arrivés au temps où Rabbi Schelomoh mit sa science 
au service du grand érudit provençal à qui il a adressé la corres- 
pondance publiée plus loin, de ce Mécène auquel il n'a manqué 
qu'un Horace pour populariser son nom au même degré. Mais 
demandons-nous d'abord comment il connut Azubi, et à quelle 
époque. 

Tout me fait croire que ce fut par l'entremise d'Athanase Kir- 
clier, et pas avant l'automne de 1632. Il faut se souvenir, en effet, 
que Peiresc venait de passer plus de sept ans à Paris quand il re- 
vint en Provence, en 1623 s ; que jusqu'en 1625 il ne quittait pas le 
chevet de son père malade 6 ; que, l'année suivante, il souffrit lui- 
même au point de ne pouvoir reposer 7 ; que ses souffrances vin- 
rent trop souvent interrompre les travaux auxquels il se livrait et 
dont son biographe a bien spécifié le genre chaque fois, et cela 
jusqu'en 1629 où la peste l'éloigna d'Aix s ; et enfin, que lorsqu'il y 
revint, au mois de septembre 1632, les maux qui le tourmen- 
taient l'ayant mis plusieurs fois en danger de mort au printemps 
précédent 9 , il était demeuré pendant tout le cours de ces trois ans 

1 *p 3Wït wttïïa 'n'^'o'n nos bu: d^-nocn ùw ^arca .... 

nid., ii, 197. "parb prefci 

* ibid.. il, 190. 'a'x'Tû'rt n-o-iû bœ î-î"m nrwob -qtt\ 

3 -m^b ïrnnïi namp d*np îtié ^n 'ns p"tt3 û-nn vranTO raw 
r-ibo uni mu irtanm xixûrh ^o dn^33 imnnnb d^N!-; mab 

(Sic, probablement pour rnbdnd, comme je le crois avec M.Loel).) nborQ ïliY^&O 
Mss. D., II, 205. 

4 . y"î ^p-ppnnbN dïr-DN np^Mb «nrrïi dibuins w«* idoït 

Ibid., II, 220. 

5 Discessit ergo Mense Augusto, hoc est post menses aliquot supra septennium 
Parisiis exactos... October jam erat cum domum. accessit. Viri illistris . . .Fabriciï 
de Peiresc. . . Vit a, édit. cit., p. 119 et 121. 

6 Assiduus adeo ut, nisi urgentibus in Senatu negotiis, a latere Patris non disce- 
deret. Ibid., p. 127. 

7 Rediit domum rheumate insigni laborans... incommoda alia... ne in ipso qui- 
dem lecto permiserunt conquiescere. Ibid., p. 129. 

8 Coactus tandem fuit medio septembri excedere. Ibid., p. 143. 

9 Relatus Belgenserium (ex Tolone) . . . non diu constitit... valetudo : siquidem 



IIS REVUE DES ETUDES JUIVES 

dans son domaine de Beaugencier, près Toulon *. D'ailleurs, le 
début de la lettre I, ci-après, du 1*7 décembre 1632, avec ses effu- 
sions de reconnaissance pour l'accueil fait à Aix à l'écrivain, est 
conçu de façon à rendre, selon moi, clair comme le jour le fait 
que c'est dans les deux mois environ qui ont précédé 2 que Pei- 
resc et Azubi se sont vus pour la première fois « face à face », 
selon l'expression biblique employée par celui-ci dans une occa- 
sion analogue 3 . Mais ils avaient dû correspondre auparavant, 
soit directement, soit par un intermédiaire. J'ai avancé qu'ils fu- 
rent mis en rapport par le P. Kircher et je vais chercher à le dé- 
montrer. 

Athanase Kircher a trouvé, de nos jours, et dans la célèbre 
Compagnie à laquelle il a appartenu, un biographe très enthou- 
siaste, ne fût-ce que comme compatriote, mais des plus exacts, qui 
nous apprend que son héros, ordonné prêtre à vingt-six ans, en 
1628, se trouvait, en octobre 1631, à Wùrzbourg, d'où il partit, lui 
quatre-vingtième, fuyant, avec ses collègues, à l'approche des ar- 
mées de Gustave-Adolphe, et que, chassé également par l'inva- 
sion de Mayence, puis de Spire, il passa en France et trouva 
enfin un refuge tranquille dans la maison-professe de son Ordre 
à Lyon, bien que la peste y sévît violemment alors et mît à de 
rudes épreuves le zèle du clergé 4 . Très peu de temps après, on 
l'envoya à Avignon. 

La Compagnie y dirigeait une importante maison d'éducation, et 
de plus, c'était aux Révérends Pères qu'incombait la charge des 
exhortations à abjurer à faire périodiquement aux Juifs et que 
ceux-ci étaient contraints daller écouter 5 . Kircher eut-il parfois à 
prononcer de ces sermons, d'un effet assez platonique, comme on 

statim ternpore verno... anni sexcentesimi, ac trigesimi secundi sic varie divexatus 
fuit, ut actum de eo ssepius videretur. Foid., p. 158. — Ce JBelgenserium est aujour- 
d'hui, selon l'orthographe officielle, Belgentier, commune du département du Var, 
arrondissement de Toulon, canton de Solliès-Pont. 

1 Triennio Belgenserio cxacto, rediit in urbem mense Septembri. Ibid. , p. 163. 

2 Je dis dans les deux mois, quoique Peiresc fut de retour depuis trois, parce que, 
pour les motifs si clairement expliqués dans la lettre IV, le rabbin de Carpentras ne 
pouvait quitter son poste qu'en octobre. 

3 V. p. 115-116, note 3. 

4 P. Athanasius Kircher. — Ein Lebensbild entivorfen von Karl Brisckar, Priester 
der Gesellschaft Jesu. Wiirzburg, 1877, in-8°, 91 pp, 33-35. Le livre a pour épigra- 
phe un passage d'une lettre écrite le 16 mai 1670 par Leibnitz à Kircher, où le grand 
philosophe souhaite au savant Jésuite l'immortalité, à laquelle il lui paraît prédes- 
tiné par son prénom, en ces termes : c Uebrigens wunsche Ich Dir, der Du der 
Unsterblichkeit wurdig, soweit sis dcn Menschen zu Theil werden kann, wie dein 
Name es gluckverkundend anzeigt, in kriiftigem, jugendfrischem Alter die Unster- 
blichkeit ». 

s K. Brischar, l. c., p. 37, citant Cordara, Historia Societatis Jesu, liv. XI, p. 51. 



LETTRES INÉDITES ÉCRITES A PEIRESC PAR SALOMON AZUR1 119 

sait S et qui n'excluaient nullement, une fois l'obligation remplie 
de part et d'autre, les bons rapports entre ceux qui prêchaient 
dans le désert et leurs auditeurs du peuple « à la nuque dure »? 
On ne nous le dit point. Mais Kircher qui, outre les mathéma- 
tiques et les sciences physiques, professait au collège d'Avignon 
les langues orientales, Kircher hébraïsant consommé ets'occupant 
déjà de vastes recherches archéologiques, devait, quand ce n'eût 
été que sur ce que lui rapportaient d'Azubi les Pères qui le connais- 
saient assurément, se sentir irrésistiblement attiré vers ce rabbin 
d'une ville si voisine d'Avignon et qui y venait parfois, vers ce 
savant né au pied de l'Hémus, à qui le turc et l'arabe étaient aussi 
familiers que l'hébreu et le français, et qui possédait certains 
exemplaires de monnaies des plus rares. 

Plantavit de la Pause, qui fut un des amis de Kircher 2 , avait 
dû aussi, dans sa correspondance ou verbalement, lui faire un 
grand éloge de Rabbi Schelomoh. Il résulte, en tout cas, du texte 
de YOedipus, cité plus haut, que le rabbin reçut Kircher chez lui à 
Garpentras. J'estime que ce fut dans l'un des premiers mois de 

1632, puisque Kircher fut envoyé, vers le déclin de la même an- 
née, en mission géographique dans le midi de la France; qu'en 

1633, il explorait la plaine de la Grau, et que, lorsqu'il se rendit de 
là auprès de Peiresc 3 , on n'était encore qu'au printemps, ainsi 
que le constate Gassendi qui était présent 4 . De là ma ferme con- 
viction qu'il se sera passé ceci : Kircher, à la suite de sa visite à 
Azubi, l'aura vivement recommandé à Peiresc, qui était encore à 
Beaugencier, et ce dernier, dès son retour à Aix, en septembre 
1632, aura fait dire au rabbin de venir le voir aussitôt qu'il le 
pourrait. La preuve que les événements se sont enchaînés comme 
je le suppose manque dans ce qui est parvenu jusqu'à nous des 
lettres reçues et écrites par Peiresc, mais peut-être la trouverait- 



1 Voir Perugini, L'Inquisition Romaine et les Israélites, Revue des Etudes juives, 
III, 94-97 et Dejob, Documents sur les Juifs des Etats Pontificaux, ibid., IX, 77, 91 
et passim. 

2 Le second des Testimonia en hébreu du Planta Vitis (le premier est de Philippe 
d'Aquin) est un « Tristichon Tricolon » de Kircher, qui commence ainsi : 

D^pS-Dfcïi nmb bs ib^ 

trpiOD ^b^n bs nntotfj 
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3 « ...Er wurde nach Narbonne geschickt, um eine Landkarte aufzunehmen. . . 
1m Iahre 1633 besuchte er, k Stunden von Arles, eine weite Ebene die von den Be- 
wohnern der Gegend La Crait genannt wird... In Aix traf er mit dem berùhmten 
...Peiresque zusammen ». Brischar, l. c., p. 37. 

4 Ver erat ...Aderam ipsi interea dum accersitum quoque voluit Athanasium 
Kircherum... Avenione tum commorantern ». Vita, p. 165, sub A 1633. 



120 REVUE DES ETUDES JUIVES 

on dans la volumineuse correspondance de Kircher que le P. Bris- 
char dit être conservée à Rome au Gesù. 

C'est ici le lieu de faire remarquer^qu'il doit nécessairement y 
avoir, eu de la part de Gassendi, une erreur de mémoire, quand il 
a présenté le premier voyage d'Azubi à Aix, comme postérieur à 
celui de Kircher, puisque la date de notre lettre I met à l'abri de 
toute discussion le fait qu'Azubi était venu voir Peiresc environ 
six mois avant Kircher -. 

Je ne veux faire ressortir pour le moment des révélations que 

1 Le P. Brischar a raconté les singularités du voyage de Kircher, lorsqu'il quitta la 
France peu de temps après, et je crois devoir les résumer ici, tant parce qu'elles dé- 
peignent, bien les risques et les retards auxquels s'exposaient alors ceux qui avaient 
à faire des traversées même très courtes, et dont il se peut qu'Azubi ait eu à souf- 
frir deux ans plus tard, — ce qui expliquerait dans une certaine mesure la lacune 
que nous allons rencontrer dans cette époque de sa vie, — que parce qu'elles mon- 
trent avec quelle ardeur s'employait Peiresc, quand les intérêts de la science lui pa- 
raissaient en jeu, pour mettre ceux qu'il avait jugés devoir faire la progresser à leur 
vraie place. Ces détails ne se trouvent d'ailleurs chez aucun autre biographe que je 
sache, pas même chez Gassendi, si attentif cependant à signaler les moindres faits 
qui sont à la louange de son illustre ami. 

L'Empereur Ferdinand II, après avoir réorganisé l'université de Vienne, avait de- 
mandé a la Compagnie de Jésus de prendre dans la Capitale, ainsi que dans de nom- 
breuses villes de ses Etats, la direction de collèges où l'enseignement, basé sur la 
pure doctrine catholique, serait donné par ses plus habiles professeurs. La Société 
n'avait rien à refuser à ce Souverain (la réciproque étant vraie), et sur une lettre 
spéciale de lui au P. Walter Mundbrot, Provincial de la Haute Allemagne, ce der- 
nier manda Kircher à Vienne pour y professer les mathématiques. Contraint d'obéir, 
quoique occupé alors des grands travaux d'égyptologie dont les matériaux lui avaient 
été fournis par Peiresc, le R. Père alla voir celui-ci pour lui faire part de la mis- 
sion qu'il recevait de ses supérieurs et prendre congé de lui, en se pendant à Mar- 
seille pour y prendre passage pour l'Italie, qu'il comptait traverser en suivant la 
route de terre jusqu'en Autriche. Peiresc, en apprenant cette nouvelle, éprouva, pa- 
raît-il, une véritable commotion. Il se promit bien de faire tout au monde pour que 
les fruits déjà acquis du travail qu'il avait fait commencer ne fussent point stérilisés 
au milieu des soins absorbants du professorat à Vienne, et pour que le rare talent du 
travailleur allât se produire sur le seul théâtre assez vaste pour lui. En attendant, 
Kircher était allé, au commencement de septembre 1633, s'embarquer pour Gênes. Il 
n'y arriva qu'après une traversée des plus pénibles et, après un repos obligé de deux 
semaines, il se remit en mer pour aller à Livourne et, une fois là, gagner Trieste. 
Mais le navire qui le portait fut poussé vers le Sud par une terrible tempête, dut 
aller chercher un refuge dans une île voisine de la Corse et, quand il appareilla de 
nouveau, les vents lui furent encore une fois contraires et il ne put aborder qu'à 
Civita Vecchia. Se trouvant en cette ville, Kircher considéra comme un devoir d'aller 
saluer à Rome les Pères de son Ordre. Qu'on juge de sa surprise quand ceux-ci, le 
recevant avec de grandes démonstrations de joie, lui dirent que les accidents qu'il 
venait d'éprouver sur mer étaient vraiment providentiels, puisqu'il se trouvait mainte- 
nant rendu à sa vraie destination, sans qu'il fût besoin de faire usage des lettres en- 
voyées à tous les Supérieurs des maisons de la Société de Jésus dans les provinces 
qu'il devait traverser, pour qu'on le fit rebrousser chemin à son passage. Il apprit alors 
que Peiresc avait tant insisté auprès du général, le P. Vitelleschi, qu'il connaissait, 
et avait fait faire de si fortes représentations à Urbain VIII par son neveu le cardinal 
Barberini, que le Pape avait intercédé auprès de l'Empereur, pour le faire renoncer 
à avoir Kircher à Vienne, et qu'il avait été décidé qu'on le ferait venir à Rome. 
V. Brischar, Athanasius Kircher, p. 41-42. 



LETTRES INEDITES ECRITES A PEIRESG PAR SALOMON AZUBl 121 

nous apporte la première lettre de notre rabbin que deux choses : 
d'abord l'« infortune » dont il se plaint, — ce qui prouve, malgré 
les « faveurs » c'est-à-dire les libéralités dont il a été l'objet, qu'il 
n'avait guère d'autres ressources que son modeste traitement et 
certains accesssoires dont nous nous occuperons plus loin, et qu'il 
avait de lourdes charges de famille ; — ensuite, le fait que Peiresc 
le recevant chez lui et pour plus d'un jour, sans nul doute, à 
Aix, où il n'y avait point de Juifs, je le suppose bien, il fallut 
qu'il lui assurât, dans la maison même, les moyens de vivre sans 
transgresser la moindre de ses obligations religieuses. Cette ré- 
flexion donne lieu à un rapprochement involontaire avec ce qui 
a été souvent raconté de notre temps, et qui cause tant de sur- 
prise aux non initiés, de la condescendance de la reine Victoria 
envers le vénérable patriarche Sir Moses Montefiore, à qui elle 
permettait, lorsqu'il était son invité, de se faire servir à la table 
royale des mets préparés selon les rites israélites par un de ses 
propres serviteurs. Mais, comme l'a dit mon collaborateur, — 
sans penser, à coup sur, que son expression s'appliquait d'une fa- 
çon bien caractérisée à une circonstance qu'une grande partie de 
mes lecteurs sait n'être rien moins qu'un détail négligeable, — en 
fait de tolérance, Peiresc devançait son époque ; et les recomman- 
dations d'ordre tout particulier que dut faire à ses domestiques, 
pour la réception d'Azubi, l'illustre magistrat témoignent bien de 
cette bonté extrême, de cette affabilité que les douleurs physiques 
n'avaient pas le pouvoir d'altérer, et qui se lisaient sur sa figure 
en même temps que la finesse d'esprit, d'après un ou deux des 
nombreux portraits que nous avons de lui, si imparfaits qu'ils 
soient tous au dire de Gassendi *. 

1633. — Nous voyons pendant presque toute l'année suivante, 
d'après les lettres II et IV, Azubi s'employant activement pour 
Peiresc, tantôt à cette transcription qu'il lui fait faire des tables 

1 « Tota facie eximiam prœ se comitatem, et affabilitatem tulit : quanquam nullus 
pictor ita foelix fuit, ut talem exhibuerit, qualis rêvera exstitit »... Vita, p. 208. — 
Dans la collection du Cabinet des Estampes, sur les quinze pièces environ qui sont 
inscrites comme portraits de Peiresc et qu'on peut rapporter à quatre ou cinq types 
différents, la seule gravure de Claude Mellan, faite pour orner l'édition originale et 
qui porte la date de 1637, mais qui est ajoutée à beaucoup d'exemplaires de la Yita 
de 1655, offre un caractère marqué de ressemblance; on le trouve aussi dans la 
copie en réduction qui paraît en avoir été faite pour l'édition in-12 de 1651 et qui 
est signée, dans la pièce de la Bibliothèque Nationale, mais point dans la vignette 
du livre, « Gaywood, Londres, 1656 ». Le portrait par Van Dyck, gravé avec talent 
par L. WorstermaD, mais pitoyablement par d'autres, représente un homme encore 
assez jeune et doit avoir été peint pendant le séjour de Peiresc à Rome. J'aime- 
rais à savoir ce qu'est devenu le tableau original. Quant au buste qu'on voit au 
Louvre dans ia salle des Houdon, d'après Cafûeri, c'est un Peiresc tout à fait de 
convention, et, au point de vue historique, l'œuvre est absolument sans valeur. 



!22 REVUE DES ETUDES JUIVES 

astronomiques do Rabbi Immanuel, tantôt à la rédaction de mé- 
moires sur des points d'archéologie sacrée pour l'éclaircissement 
desquels, sans doute, il demande avec instance que la carte de la 
Terre-Sainte publiée à Amsterdam lui soit procurée, tantôt à ras- 
sembler pour son protecteur les livres rares et les manuscrits en 
hébreu qu'il lui envoie, et à lui signaler, pour les manuscrits des 
Pentateuques arabe et samaritain qu'il possède déjà 1 , les variantes 
qu'ils présentent par rapport aux textes canoniques ; il se fait 
même son mandataire pour les négociations parfois assez difficiles 
qui doivent le mettre en possession des objets d'antiquité profane 
destinés à enrichir son musée, et il se charge de lui faire tenir 
cette relation du vicaire de Mazan si abondante en expressions de 
piété chrétienne, dont il ne se scandalise nullement, lui dévot 
interprète de la loi de Moïse, ce qui n'est peut-être pas le moins 
curieux des traits de leur correspondance. 

Mais les ïomîm nôrâîm, les « jours redoutables » sont arrivés, 
et les devoirs pastoraux de Rabbi Schelomoh le réclament : il les 
accomplit en écrivant une Kappara de plus de quarante pages 
dont une « assistance nombreuse, honneur du Roi 2 , souverain de 
tous les monarques, le Saint, béni soit-il », vient écouter dans 
« l'école » de Carpentras, les diverses parties, les deux jours du 
Roch-Haschana, dont l'un était un samedi, et le soir du Kipour ; et il 
choisit pour thème le verset émouvant du Deutéronome (x, 12). « Et 
» maintenant, ô Israël ! ce que l'Eternel ton Dieu te demande 
» uniquement, c'est de révérer l'Eternel ton Dieu, de suivre en 
» tout ses voies, de l'aimer, de le servir de tout ton cœur et de 
» toute ton âme » 3 . 

Environ deux mois après, il se trouve à l'Ile-sur-Sorgue. Il y 
est venu assister à ses derniers moments l'un de ses amis les plus 
chers, Rabbi Hayîm Juda Sègre, homme respecté et grand savant, 
fils de l'illustre rabbin feu Jacob Sègre, et qui rendit le dernier 
soupir le samedi à l'heure de la prière de l'après-midi ; le lende- 



1 Ces manuscrits avaient été envoyés à Peiresc, en 1629, par le religieux de Tordre 
des Minimes, Théophile Minucci. V. Vit a, p. 139. 

2 Proverbes, XIV, 28. 

3 œan bto cw "wa N"r-> 'içnp v'-pi 1^12 ^n-nrn vptD.yiû t-nss 

Mss. D., II, 120-141. — Je donne ici du verset '^"| i>NT^ ïin^l textuellement 
la traduction de mon respectable ami le grand rabbin Lazare Wogue ; le savant tra- 
ducteur du Pentateuque, l'auteur de Y Histoire de l'Exégèse biblique n'a évidemment 
pas sans motif sérieux pris le commencement de la période affirmativement, et non 
interrogativement comme Pont fait les Septante, saint Jérôme et Luther. 



LETTRES INEDITES ECRITES A PEIRESG PAR SALOMON AZURI 123 

main dimanche 12 de Kislev à l'office du soir, il prononce un ser- 
mon en souvenir du défunt l . 

1634. — Tout au commencement de l'année d'après, le samedi 
néoménie de Schebat, sermon pour un mariage où l'époux avait 
répudié sa première femme 2 . 

Vers ce temps-là, les occupations d'Azubi paraissent avoir été 
nombreuses. Ce fut au point qu'à l'office des derniers jours de Pâ- 
que, il parla sur de simples notes, mentionnant en abrégé à défaut 
de loisir, dit-il, les points qu'il voulait mettre sous un nouveau jour, 
au lieu d'écrire son sermon entier à l'avance, ainsi qu'il en avait 
l'habitude comme nous l'avons vu 3 . Quelles pouvaient être les oc- 
cupations dont il s'agit, en dehors de celles que lui donnait Peiresc, 
et de ses devoirs professionnels? Il y a dans mes manuscrits une 
page qui projeté sur cette question une remarquable lumière. Elle 
montre que le rabbin de Garpentras remplissait à l'égard de ses fi- 
dèles, dans leurs transactions avec les chrétiens, un véritable rôle 
de tabellion, mais de tabellion en quelque sorte préparatoire, les 
obligations contractées devant témoins non juifs, en sa présence, 
étant ultérieurement sanctionnées par ses soins, suivant les formes 
juridiques. Et en effet, ce qu'on va lire a bien le caractère d'un 
simple mémorandum. Voici, quoi qu'il en soit, ce que j'ai trouvé 
sur le recto de la feuille portant au verso l'inscription que j'ai re- 
produite plus haut 4 . 

Toute la partie droite est blanche, à l'exception des mots wni 
•jnnb, (le marié en question étant, l'on s'en souvient, Rabbi Gad 
de Lunel). 

A gauche, en beaucoup plus gros caractères, et disposé ainsi 
qu'il suit, on lit : 

1 '■r'-p S-i^âs b? a":sn laabï^b p"pa ^sttîrTa TriiSil iDOnb lûm 
Ynrn?: *pb&!l *p v"ï -naa i-mï-p a^n T'rriaa nb^n aann 'z;i i«ea 
tov nmrraw b^ba vrami Mn:ttn n^un p"o ar-a TJD3 h"x viao apan 

♦ ïTWb 'Vat'iD'rj îboa a"i 'a 

Ibid., II, 226. 

2 ara n^na ton «ttyi ftiirâ&n nnuiN ^ns noa inn br inttrrtt ttYYi 

Ibid., II, 150 b. 

3 i 3 i N i^3 S odwVd nuîN la'^ttïi nos bffi û^ina'- awa Ti^nT^ î-fà 

vrçnrnB a^timnng û^pid -naso un ^d anp 

/fo'd., II, 185. — Comme ce sermon offre autant de développements que tous les 
autres, il m'a fallu considérer i^N comme mis pour VP^Ïl tfb- Car autrement, et en 
prenant cet intitulé à la lettre et le verbe strictement au présent, il faudrait croire 
que le prédicateur parlait chaque fois d'abondance et transcrivait ensuite de mémoire 
ce qu'il avait dit, chose que l'examen d'ensemble de ses manuscrits rend tout à fait 
invraisemblable. 

4 Page 116, note 2, 



124 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

•pT-ias infini 

MttrD 'piïb 

n?n -nba ïrûiû '^53 Ï* 

■jnsiïr }W5 rwnn 

"pin^tt rwnn -nba ttï-p 
î-nsan in r-ïmwa tw ■piD&w 
'Tsntt anns rrmi) m^a Tba 

a^n «Ttn '•»» a'D» ipbn bnp 
'îiima miïi bnp uni m^nas 

Ce que je traduis, sauf les contradictions auxquelles je m'at- 
tends bien et sur lesquelles je ne chercherai pas à anticiper : 

Franci (s) Baronin, 
Lauren Boutau, 
Moïse Cohen, 
Jean et Miquiau Jourdan. 

Déclaration de Guillaume(t) Morand, de M écus qu'il (?) lui a don- 
nés pour compte de Jonathan. 

La signature d'acquit [donnée par] Jonathan. 

Il (?) lui rapportera la signature de Margon Janin * de la ville de 
Menerbe 2 , ou il lui fera une déclaration comme quoi il a été payé 
par le susdit. 

Féron Baugier et Urias Roudèlin a (sic) reçu sa part de 22 écus et 
il est tenu d'en donner caution et, s'il reçoit davantage du sus- 
nommé (?), ce sera à partager par moitié. 

1 Mes recherches pour savoir s'il y avait, à l'époque, un fonctionnaire d'un ordre 

quelconque ayant le titre de Janin, ou tout autre correspondant à l'hébreu *p3NJ. 
sont demeurées infructueuses ; mais je persiste à penser que ce deuxième nom n'est 
pas un nom propre, qui exigerait à la suite, au lieu de l'état construit, l'ablatif de 
la question TJnde : "P3>fà. 

* Commune de 1,418 habitants qui fait partie aujourd'hui de l'arrondissement d'Apt, 
canton de Bonnieux ; mais ceux qui ont eu l'occasion de parcourir ['Histoire de Pro- 
vence de César de Nostredame, savent qu'au temps de la Ligue, Menerbe était une 
place assez importante pour qu'il fallût en faire le siège en règle. 



LETTRES INÉDITES ÉCRITES A PEIRESG PAR SALOMON AZUBI 125 

On voit donc que si Salomon Azubi n'était pas lui-même, comme 
le copiste des Tables astronomiques dont il parle, « un peu dans 
les affaires », — et cependant ses remercîments de la lettre IV, 
pour le gain de son procès, feraient croire tout l'opposé, — les af- 
faires de ses coreligionnaires devaient parfois exiger beaucoup de 
son temps et de ses soins. 

Vers la fin de juillet, il eut à consacrer successivement deux 
unions et à adresser aux fiancés, le samedi précédent, les allo- 
cutions habituelles, la première à un nommé Aser Vidal : on lisait 
ce jour-là la section Vâethhanan l ; la seconde, préparée pour un 
des jeunes rabbins ses adjoints, Sémah Dalpuget 2 , fut, en raison 
de cette circonstance, l'objet de sa sollicitude particulière : pour 
faire honneur à son disciple, il la commença par la récitation d'un 
acrostiche composé à l'intention du futur 3 . 

Jules Duras. 
(A suivre.) 



1 ns"© r\iW2 "pnn&n 'ns bNTn i*n»N *wtt35a TWTtt iûth 

Mss. D., II, 171a. 

2 a^iDbi n7:2£ i*rabn W2 vnwjf }nnb wm 

3 Cette pièce, que je trouve, dans l'ensemble, inférieure à celle du même genre du 
temps de la jeunesse de l'auteur dont j'ai dit quelques mots, est d'un mètre tout diffé- 
rent, qui n'est pas non plus celui du morceau placé en tête des mss. G. Ici les 
vingt-six vers ne sont point monorimes, mais les hémistiches riment entre eux. Le 
texte a en marge plusieurs variantes de la main du poète. Il y a un vers surabondant, 
à part lequel l'acrostiche donne le nom d'Azubi sous la forme tm i'n"'l2'D2 iTîfabuS * I 3N 

pTtl "OTTN ÎTT1Ï"P. H se termine par une invocation au Très-Haut pour qu'il bénisse 
le fiancé, afin que celui-ci soit témoin de la splendeur prédite par Isaïe (la recons- 
truction du Temple) ; pour qu'il se souvienne en faveur des fidèles des mérites de 
leurs ancêtres justes et pieux et les sauve du péché ; pour qu'il accueille leurs prières, 
et qu'il envoie enfin le Messie pour la Résurrection (ou » parmi les hommes » , Û^r!73 
ayant on le sait, un double sens). 

FPW* û?i3 mïrrb Wi irb* ba '■pnn 'Mnn 

trnfca ib mu)» 'ih nbtai tmba 'rnbsn nt* a» mi»p 



LES JUIFS DE METZ 



ET LA VILLE DE VERDUN EN 1748 



Nous nous proposons de raconter, dans ce qui suit, un incident 
curieux de l'histoire des Juifs de Metz, au xvin e siècle. Il est re- 
laté dans les pièces suivantes qui se trouvent en manuscrit aux 
archives municipales de Verdun *. 

1° Requête présentée en 1748 par la communauté des Juifs de 
Metz pour avoir le droit de s'établir à Verdun et d'y commercer. 

2° Réponse de la ville de Verdun et de celles des trois princi- 
pales corporations. 

3° Lettre de' l'Intendant de Metz du 9 juin 1745, permettant 
d'arrêter les Juifs qui chercheraient à trafiquer à Verdun. 

A ces pièces est joint un exemplaire imprimé d'un arrêt du con- 
seil d'Etat du 20 février 1731, dont il sera question plus loin 2 . 

Toutes ces pièces se rapportent à un litige entre les Juifs de 

1 Nous remercions M. Dommartin, greffier de la justice de paix de Verdun, qui a 
bien voulu nous signaler l'existence de ces pièces. 

2 Cette pièce a le titre suivant : « Arrest du Conseil d'Etat du Roi, du 20 février 
1731, qui casse deux arrests rendus au Parlement de Dijon, les 22 juin 1724 et 
29 juillet 1730... Paris, imprimerie royale. » Voici le résumé de la pièce : Par 
lettres-patentes de juin 1723, les Juifs Portugais domiciliés dans la généralité de 
Bordeaux et d'Auch furent autorisés à y demeurer, vivre, trafiquer et négocier, au 
même titre que tous les sujets du Roi. Le Parlement de Dijon, s'appuyant sur ces 
lettres-patentes, rendit successivement en 1724 et 1729 deux arrêts dont le premier 
permit aux nommés Saine Roger, David Ranez et Joseph de Saint-Paul, et le second 
aux nommés Lange Mossé, David Petit et Jacob Dalpugé, tous commerçants établis 
à Bordeaux, de commercer pendant un mois de chaque année dans toutes les villes, 
bourgs et lieux de son ressort. A la suite des réclamations présentées par les com- 
merçants de Dijon, et pour empêcher, à l'avenir, l'extension des privilèges accordés 
aux Juifs, le Roy, estant en son Conseil, ordonne que les lettres-patentes de 1723 
soient exécutées selon leur forme et teneur, casse et anuulle les deux arrêts du Parle- 
ment de Dijon, lui interdit d'en rendre de semblables à l'avenir et défend aux Juifs 
de commercer dans aucune ville autre que celles où ils sont domiciliés. 



LES JUIFS DE METZ ET LA VILLE DE VERDUN EN 1748 127 

Metz et certains corps de métiers de Verdun. Ceux-ci ne voulaient 
pas permettre aux Juifs de Metz de venir faire des affaires à Ver- 
dun, et, sur leurs instances, M. de Watronville, subdélégué de 
l'Intendant, leur interdit, en 1744, l'entrée de Verdun 1 . La com- 
munauté de Metz réclama, tout de suite probablement, contre 
cette mesure auprès de l'intendant, qui en référa à son subdélégué 
mais celui-ci sans doute sut faire valoir assez de raisons auprès 
de son supérieur pour obtenir son approbation. Cette appro- 
bation fut accordée en 1745, comme il résulte de la pièce ci- 
dessous. 

Copie de la lettre ecritte le 9 juin 1745 par Monsieur l'Intendant 
à M. Watronville, subdélégué à Verdun. 

J'ay reçu M. la lettre que vous auez pris la peine de m'ecrire le 
5 de ce mois, pour me rendre compte du placet qui l'accompagne de 
la Communauté des Juifs de Metz qui se plaint des Ordres qui ont 
été donnés pour empêcher que les Juifs ne séjournent à Verdun. Il 
est certain que cette nation ne peut ny ne doit y vendre ny achetter. 
Ainsy lorsque quelque Juif sera trouvé dans le Cas de faire l'un ou 
l'autre de ces Commerces, vous pourrez le faire arrêter en vertu de 
cette Lettre qui vous servira de pouvoir en m'en informant sur le 
champ. 

Je suis etc : (Signé : ) De Creil. Pour copie : Watronville. 

En 1748, la communauté des Juifs de Metz demanda de nouveau 
avec instance le rappel de la mesure. Sa requête fut transmise 
par l'intendant au subdélégué, pour être communiquée aux diffé- 
rents .corps de métiers et au conseil des échevins de Verdun, qui 
devaient donner leur avis. Nos documents renferment les# ré- 
ponses de trois corporations, celles des marchands, des tailleurs 
d'habits et des orfèvres, et celle de la municipalité. 

Il ressort de la première pièce que, depuis l'annexion des trois 
évêchés à la France, en 1559 2 , les Juifs de Metz entraient à Ver- 

1 t Au commencement de 1744, un Juif de Metz, ayant séjourné trois jours à 
Verdun, en fut chassé sur les ordres de M. de Watronville subdélégué de l'Inten- 
dant. » Notes sur les Archives de PHôtel de Ville de Verdun, par Charles Buvignier, 
Metz, 1855. 

2 Avant cette date, selon M. Ch. Buvignier [ibid.), les israélites n'avaient jamais 
pu obtenir non seulement de résider à Verdun mais même de traverser la ville. L'in- 
tolérance religieuse autant que l'opposition des divers corps de métiers leur en fermait 
les portes. Il est vrai qu'un des rabbins commentateurs du Talmud au xn° siècle se 
nomme Rabbi Isaac, de Verdun, mais rien ne nous permet d'affirmer que ce soit 
plutôt Verdun sur la Meuse, que Verdun sur la Garonne ou Verdun sur le Doubs. 
L historien Wassebourg (Antiquitez de la Gaule Belgicque, Paris, 1549, in-fol., 
tom. II; F. cggglxxxi, p. 1) raconte qu'en 1433, au concile de Bâle, le chanoine 
Guillaume Chaney, député par le chapitre et la ville de Verdun, demanda, pour 



128 REVUE DES ETUDES JUIVES 

dun et dans les autres localités du pays verdunois et y faisaient le 
commerce sans être inquiétés. C'est sur cette tolérance et sur des 
lettres-patentes des rois Henri IV, Louis XIII, Louis XIV et 
Louis XV, que les Juifs de la requête se fondent pour demander 
l'annulation de l'arrêté rendu contre eux. 

Nous n'avons rien de spécial à dire des arguments invoqués de 
part et d'autres. Les Juifs, outre des lettres-patentes plus ou 
moins favorables à leur cause, invoquent les principes de droit 
commun et les bonnes règles d'administration et d'économie so- 
ciale. Les marchands leur répondent par les arguments sur les- 
quels s'appuyait le monopole à cette époque et surtout par des in- 
jures. 

Voici la première pièce de cette série de documents : 

Requête des Juifs. 

A Monseigneur le marquis de Creil, conseiller d'Etat, intendant de 
la généralité de Metz et pays adjacents l . 

Monseigneur, 

La Communauté des Juifs de cette ville représente à Votre Gran- 
deur qu'ils y sont établis par Lettres patentes de nos rois Henri IV, 
Louis XIII, Louis XIV et Louis XV glorieusement régnant, qui tous 
les ont adoptés au nombre de leurs sujets, avec cette différence 
qu'ils ne peuvent posséder d'autres immeubles que quelques mai- 
sons dans leur rue, pour leur habitation, ni exercer aucuns arts et 
métiers. 

Tout étant borné à leur égard à tenir la banque ou prest d'argent, 
faire commerce, vendre et débiter toutes sortes de marchandises de 
quincaillerie, mercerie et autres de cette espèce. De sorte qu'ils 
n'ont pour toute ressource que leur industrie dans le cambiage et le 
négoce, soit dans cette ville, soit dans les autres du royaume et sin- 
gulièrement de cette généralité ; ce qui n'empêche pas qu'ils ne 
contribuent aux charges ordinaires et extraordinaires de l'Etat, et, 
comme Votre Grandeur le sait, beaucoup plus que les autres sujets, 
proportion gardée. 

relever la situation financière de cette ville, l'autorisation d'y admettre une colonie 
israélite, « laquelle (ville), dit-il, par le moyen d'eulx pourroit retourner en grande 
opulence et richesse, comme sont à présent Romme, Bonongne Auignon et autres 
citez delà chrestienté ». « Cette demande, ajoute-il, fut agitée et traictee, puis re- 
jecteeet refusée bien Vigoureusement. » Ainsi jusqu'en 1559, l'accès de Verdun resta 
interdit aux Juifs. Cependant, selon M. Buvignier [ibid.), ils y faisaient un commerce 
considérable, mais par mandataires, comme on peut s'en convaincre, d'après les 
anciennes minutes des études de notaires de Verdun. 

1 Cette pièce n'est pas datée ; mais la requête des échevins qui la mentionne lui 
donne la date du 4 novembre 1748. 



LES JUIFS DE METZ ET LA VILLE DE VERDUN EN 1748 129 

Il leur seroit absolument impossible d'y satisfaire et de subsister, 
s'il ne leur étoit pas permis de continuer, comme ils ont fait jusqu'à 
présent, tant à Metz qu'ailleurs, la vente et le débit de toutes sortes 
d'efïets. Aussi personne n'avait pensé, jusqu'à présent, à donner 
atteinte à la liberté que nos rois leur ont donnée et dont ils ont usé 
partout depuis leur établissement. 

Cependant, au préjudice de leur possession de plus de cent cin- 
quante ans, les chaussetiers et fripiers de la ville de Verdun se sont 
avisés de vouloir les en empêcher, et, comme ils ne le pouvaient 
par les voies ordinaires de la justice, ils en ont pris une indirecte en 
s'adressant au sieur de Watronville, subdélégué de Votre Grandeur, 
dans cette dernière ville, dont ils ont surpris la religion au point de 
l'engager à empêcher les Juifs d'y rester pour vaquer à leurs affaires 
et de les obliger à en sortir presqu'aussitôt qu'ils y sont arrivés par 
les ordres qu'il leur en fait donner par des cavaliers de la maréchaus- 
sée qu'il leur dépêche. 

C'est, Monseigneur, ce qui oblige les supliants de recourir à la 
justice et à l'équité de- Votre Grandeur, pour qu'il lui plaise d'y 
pourvoir et de faire cesser de son autorité un abus aussy contraire 
à toutes les règles, capable, par le mauvais exemple, de détruire la 
volonté de nos Rois et de causer la ruine totale de la Judée. 

Les supliants se rendent justice : ils savent qu'il ne leur est pas 
permis de se former des établissements ni de domiciles permanents 
dans aucune autre ville de la généralité que celle de Metz, à moins 
d'une permission expresse de Sa Majesté et de nouvelles Lettres pa- 
tentes ; qu'ils ne peuvent pas plus y tenir des magazins ni des en- 
trepôts de marchandises au préjudice des différents Corps de mar- 
chands et des autres arts et métiers qui y sont établis ; aussy n'y 
ont-ils jamais pensé. Mais s'ils sont sujets du Roi, on ne peut leur 
ôter la liberté qu'ont tous les autres d'entrer dans toutes les villes 
du royaume indistinctement et d'y séjourner autant de temps qu'il 
leur faut et que l'exigent d'eux leurs affaires particulières, ce qu'on 
ne refuse pas aux étrangers, à moins qu'il n'y ait des raisons d'État 
pour les en empêcher. 

Les Juifs, comme tout autre sujet, sont souvent dans la nécessité 
de s'absenter et d'aller dans d'autres villes, soit pour raison de leur 
commerce et cambiage, compter et se régler avec leurs correspon- 
dants, soit pour recouvrer ce qui peut leur être dû ou payer ce 
qu'ils doivent eux-mêmes et solder leurs comptes courrants, soit 
pour suivre les procès qu'on leur suscite plus qu'à tous autres, soit, 
enfin, pour affaires particulières qui peuvent les y retenir ; il est 
donc de la dernière injustice de les en éloigner et de les empêcher 
d'y vaquer. 

Rien ne peut les empêcher, pendant le temps de leur séjour, d'y 
acheter ce qu'ils jugeront à propos, même d'y faire des marchés 
par une suite de commerce qui y ne peut leur être interdit, puisqu'il 
T. XI, n° 21. 9 



130 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

a plu à nos rois de leur en accorder la liberté à laquelle ils sont 
bornés. 

Les chaussetiers et fripiers de Verdun ne peuvent s'y opposer non 
plus qu'aucun autre Corps de métier, et s'ils le font, ce ne peut être 
que dans des vues condamnables, pour se rendre seuls maîtres de 
leurs professions et d'établir un monopole au préjudice du public. 

Les chaussetiers ont pour eux la façon des marchandises qu'ils 
sont en droit de débiter; les fripiers ont l'achat et la vente. 

Les Juifs n'ont rien entrepris et n'entreprendront jamais rien con- 
tre les chaussetiers; ils ne peuvent et ne savent donner la façon à 
aucune des marchandises de leur objet, et si quelqu'un d'entre eux 
s'y immissait, les suppliants déclarent qu'ils l'abondonnent à toute 
la sévérité des lois. 

A l'égard des fripiers, ils pensent, s'ils sont en Corps avec des Sta- 
tuts et attours dans les règles, avoir le débit exclusif, mais non 
l'achat qui est permis à tout le monde, pour toutes sortes d'effets, 
ni les ventes sans boutiques ni magazins et qui se font de la main à 
la main. 

C'est cependant ce qu'ils veulent interdire aux Juifs et tout séjour 
dans la ville de Verdun, en faisant entendre qu'ils y achèteroient 
toutes sortes d'effets, principalement des officiers qui y passent en 
revenant de l'armée et qui s'y défont de leurs équipages ou de partie 
d'y ceux, et qui ne peut leur être défendu; tout le monde, encore un 
coup, est maître d'acheter ce qui bon lui semble. 

S'il en était autrement, la voie serait ouverte au monopole contre 
l'intérêt publiq et celui des particuliers. Si les chaussetiers et fri- 
piers de Verdun étaient seuls en droit d'y acheter, ils mettraient 
tels prix qu'ils aviseraient à ce qui se mettrait en vente et force- 
raient l'officier, comme toute autre personne, à leur abandonner 
leurs effets pour ce qu'ils voudraient, chose intolérable et qu'on ne 
peut autoriser au préjudice de l'intérêt et de la liberté publique. 

Ceux qui envient aux Juifs leur petit commerce ne sont conduits 
que par leur avidité toujours oposée au bon ordre. Si les particuliers 
qui ont quelque chose à vendre ou à acheter s'adressent aux Juifs, 
ce n'est pas certainement dans l'idée de les préférer à d'autres. Le 
seul avantage qu'ils y trouvent les y détermine et, en cela, on ne 
doit considérer que ce qui est plus utile au général, qui marche 
toujours, et en toutes choses, avant le particulier. 

C'est pour toutes ces considérations qu'aucune ville de la généra- 
lité ne s'est avisée de se plaindre du commerce que les Juifs y ont 
fait; ils n'ont jamais entrepris sur le droit des Corps des particuliers 
et, s'ils le faisaient, il y a des voies assurées pour les en punir. Il en 
serait de même, s'ils manquaient de satisfaire aux droits qui peuvent 
être dus soit au Roy, soit aux villes; aucune n'en a porté de plainte, 
ni d'aucune autre contravention de leur part; s'ils en commettent on 
peut les réprimer. 

Enfin, ils sont sujets du Roy, autorisés à commercer comme tous 



LES JUIFS DE METZ ET LA VILLE DE VERDUN EN 1748 131 

les autres ; c'est l'unique privilège qui leur est accordé et le seul 
moyen qu'ils ont pour subsister et payer les charges qui leur sont 
imposées. Si on les en privait, ce serait les réduire à la dernière mi- 
sère et les obliger à quitter leur établissement ou à faire pir. Mais 
ils n'en ont rien à craindre, on ne peut leur ôter ce que nos rois leur 
ont accordé, ni leur refuser ce qui est libre aux plus étrangers du 
royaume et à toutes les Nations, comme une suite du droit naturel 
et des gens. 

C'est, Monseigneur, ce qui fait espérer à la Communauté des Juifs 
de Metz qu'il plaira à Votre Grandeur de leur continuer sa protec- 
tion, en conséquence, permettre aux Juifs de faire leur séjour et leur 
commerce ordinaire dans la ville de Verdun, comme dans toutes les 
autres de la généralité, avec deffense au sieur de Watronville et à 
tous autres, de plus les inquietter ou troubler à ce sujet, et tous 
continueront leurs vœux pour la santé et la prospérité de Votre 
Grandeur. 

En marge : Renvoyé au sieur de Watronville, notre subdélégué, 
pour communiquer aux M es des différents Corps d'arts et métiers et 
aux officiers de l'hôtel de ville de Verdun, qui y fourniront inces- 
samment des réponses pour nous en être rendu compte par le sieur 
de Watronville avec son avis. 

Fait à Verdun, ce 4 novembre 1748. 

Signé : De Creil. 

Conformément à la demande de M. de Creil, les différents corps 
intéressés firent connaître leur avis sur la demande des Juifs. 
Nous donnons ici la plus intéressante des trois réponses qui lui 
furent faites. 

Réponse des marchands. 

Les maîtres jurez, Gardes, Sindic, Corps et Communauté des mar- 
chands drapiers et merciers des ville et faubourgs de Verdun, qui, 
en conséquence de l'ordonnance de Monseigneur l'Intendant, du 
quatre du présent mois de novembre, étant en tête de la requeste à 
luy présentée par la Communauté des Juifs de la ville de Metz, ont 
eu communication la ditte requeste pour y fournir des réponses. 

Observant qu'il y a lieu d'être indigné de l'audace que lesdits Juits 
font paraître par laditte requeste. 

1° Cette portion de ce peuple dispersé, qui n'est adopté par aucune 
nation, ne feint pas, dans tout le contexte de cette requette, de 
s'identifier, pour ainsi dire, et de se mètre au niveau des vrays su- 
jets du Roy et des naturels françois. 

2° Comme l'aveuglement est leur partage et qu'ils n'ont d'autre 
guide qu'une avidité afreuse, ils s'offusquent dans leur idée, jus- 
qu'au point de prétendre qu'à Verdun, comme par toutes les villes 



132 REVUE DES ETUDES JUIVES 

du royaume, et singulièrement dans celles de la généralité de Metz, 
tout objet, toute matière, tout aspect de commerce et de négoce leur 
est permis. 

Selon eux, ils peuvent s'y ériger en cambistes, c'est-à-dire y faire 
la banque générale. 

Ils peuvent y vendre et débitter touttes sortes de marchandises, 
de quinquallerie, merserie et de touttes sortes d'effets, c'est pour- 
quoy ils ne s'en donnent aucunes bornes. 

Ils ont si peur de s'en donner, que pour avoir une carrière ab- 
solue, ils ont le front d'avancer qu'ils ont droit de séjourner à 
Verdun autant de temps, disent-ils, que l'exigent leurs affaires, 
c'est-à-dire aussi longtemps, aussi souvent et en tel nombre qu'ils 
voudront. 

Que rien ne peut les empêcher, pendant leur séjour, de faire des 
prêts d'argent, d'achepter, de faire des traités, des marchez avec 
quiconque, et non seulement des ventes de la main à la main, mais 
touttes sortes d'entreprises qui regardent le négoce ; que les parti- 
culiers qui ont à vendre ou à achepter peuvent s'adresser à eux. 

Tout ce à quoy ils se restreignent est de ne rien fabriquer et de 
n'avoir à Verdun ny magazin, ni boutique ouverte. 

3° Ils s'émancipent jusqu'au point de se plaindre ouvertement et 
nomément, dans cette requette, de Monsieur de "Watronville, votre 
subdélégué ; de pareilles plaintes forment pour luy le plus beau et le 
plus pur des éloges. 

4° Ils ont l'arrogance de conclure à ce qu'il leur fût permis de faire 
leur séjour et leur commerce ordinaire dans la ville de Verdun 
comme dans touttes les autres de la généralité, avec deffense audit 
sieur de Watronville et à tous autres de les inquietter ou troubler à 
ce sujet. 

5° Enfin, ce qu'il y a de plus singulier et de plus monstrueux, 
c'est que la licence qu'ils veullent empretter, ils la qualifient de li- 
berté de commerce que nos Roys, disent-ils, leur ont accordée, tant à 
Metz qu'ailleurs, et ils ont l'impudence de s'écrier que telle est la 
volonté de nos Roys. 

La volonté de nos Roys est tracée dans l'histoire, dans les lettres- 
patentes et les arrêts du Conseil; pour confondre les Juifs et les 
•convaincre d'une grossière imposture, il n'y a qu'à puizer dans ces 
trois sources. 

Dagobert fut le premier de nos Roys qui, par un édit de l'an 633, 
chassa les Juifs du royaume. Ces expulsions ayant été réitérées 
sous plusieurs reignes, enfin, Charles Six, par ses lettres-patentes du 
17 septembre 1394, les bannit à perpétuité de ses Etats et leur fit def- 
fense d'y demeurer à peine de la vie. 

Ils se retirèrent dans les pays voisins et principalement en Alle- 
magne. 

Plusieurs familles s'établirent dans la ville de Metz; cette ville 
auoit été autrefois à la France et capitale du royaume d'Austrasie. 



LES JUIFS DE METZ ET LA VILLE DE VERDUN EN 1748 133 

Les Empereurs l'avoient depuis usurpée et rendue libre, comme les 
autres villes impérialles ; cela y facilita aux Juifs leur établissement. 
Henry II la reprit, en 1552, et par le traité de Munster, en 1648, elle 
fut réunie incommutablement à la couronne. Nos Roys y ont effec- 
tivement toléré les Juifs qu'ils y trouvèrent établis, mais cette tolé- 
rance ne fut pas générale, elle fut réduite à un certain nombre de 
familles. , 

Ce n'a donc été qu'à titre de simple tolérance que les Juifs ont été 
soufferts à Metz, cantonnez dans une rue et mis à l'écart. 

De là, il faut conclure que les Juifs s'oublient beaucoup lorsqu'ils 
ont l'audace, eux, qui sont étrangers et qui forment une nation 
étrangère, de se mètre au rang de sujets naturels français. 

Il n'en a pas été de même à Verdun qu'à Metz. Nos murs n'ont 
jamais voulu renfermer ny schismatiques ni hérétiques et, à l'égard 
des Juifs en particulier, nous sommes ici dans le droit public et 
commun du royaume. La prohibition générale portée contre les Juifs 
par les lettres-patentes de Charles Six subsiste en son entier; cette 
prohibition est sous peine de vie. Voilà, au vray, quelle est pour 
Verdun, vis-à-vis les Juifs, la volonté de nos Roys. 

Cette volonté si sacrée, et que les Juifs ont l'affectation de mécon- 
naître, est encore marquée par plusieurs autres diplômes, mais pour 
trancher court, les marchands se borneront, à un arrest du Conseil 
d'Etat du Roy, du 20 février 1731. Voici ce qui y a donné lieu: 

Par lettres patentes données au mois de janvier 1723, le Roy, pour 
les causes y contenues, permit aux Juifs portugais résidents, établis 
et domiciliés dans l'étendue des généralités de Bordeaux et d'Ausch, 
d'y demeurer, vivre, trafiquer et négocier, ainsi que font les sujets 
naturels du Roy. 

Ces lettres patentes présentent d'abord une réflexion qui écarte 
bien au loing les veùes des Juifs de Metz. En effet, ces Juifs portu- 
gois étoient résidents, établis et domiciliés dans l'étendue des gé- 
néralitez de Bordeaux et d'Ausch, sans doutte en vertu d'une per- 
mission émanée du Roy. Néanmoins, tous ces résidents, établis et 
domiciliés qu'ils étaient dans ces deux généralités, pour y fabriquer, 
il leur a fallu des lettres patentes ; ors les Juifs de Metz n'en ont point 
pour Verdun. 

Sur le fondement de ces lettres patentes, le parlement de Dijon 
rendit un premier arrest, le 22 juin 1724, par lequel il permit à cinq 
juifs, résidents à Bordeaux, de trafiquer, vendre et négocier, pen- 
dant un mois de chaque saison de l'année, dans toutes les villes, 
bourgs et lieux du ressort dudit parlement de Dijon. 

Par un second arrest, du 22 juillet 4730, le même parlement de 
Dijon accorda pareille permission à trois autres juifs établis à Bor- 
deaux. 

Cet arrest du Conseil du 20 février 1731 s'explique ainsy contre ces 
deux arrêts de Dijon : 

Attendu que des dispositions portées par ces deux arrêts sont con- 



134 REVUE DES ETUDES JUIVES 

traires auxdittes lettres patentes, en accordant aux Juifs domiciliés 
dans l'étendue des généralitez de Bordeaux etd'Ausch des privélèges 
plus étendus que ceux qui y sont contenus, et que, si ces disposi- 
tions subsistaient, elles causeraient un préjudice considérable au 
commerce non seulement aux marchands des différentes villes et 
lieux de la province de Bourgogne, mais encore de ceux établis dans 
les autres villes et lieux du royaume où lesdits Juifs pourroient pré- 
tendre de jouir des mêmes privélèges ; à quoy Sa Majesté désirant 
pourvoir et expliquer plus précisément ses intentions, veu les mé- 
moires présentez par les marchands de la ville de Dijon ; ensemble 
l'avis des députes du commerce ; 

Le Roy étant en son Conseil, a ordonné et ordonne que lesdittes 
lettres patentes, du mois de juin 1723, seroient exécutées selon leur 
forme et teneur. En conséquence, a cassé et annullé, casse et annulle 
lesdits deux arrêts du Parlement de Dijon, des 22 juin 1725 et 29 juil- 
let 1730; fait Sa Majesté deffense audit Parlement d'en rendre des 
semblables à l'avenir et aux Juifs de trafiquer, vendre et débiter 
des marchandises dans aulcunes villes et lieux du royaume outre 
que celles où ils sont domiciliés conformément auxdittes lettres pa- 
tentes ; 

Enjoint Sa Majesté aux sieurs intendants et commissaires départis 
pour l'exécution dans les provinces et généralitez du Royaume de 
tenir la main à l'exécution du présent arrest, etc. 

Cette loi est si claire, si nette et si précise qu'elle n'a pas besoin 
de commentaire ; elle est fondée sur le grand principe que les privé- 
lèges et les grâces ne s'étendent pas ni d'une personne à une autre 
personne, ni d'un lieu à un autre lieu. Cet arrest du Conseil porte 
que les Juifs ne peuvent trafiquer que dans les endroits où ils sont 
établis, par tettres patentes ; ors, ils n'en ont point pour Verdun, par 
conséquent tout négoce, tout séjour, leur doit être interdit. 

Cet arrest du Conseil, rendu sur l'avis des députez du com- 
merce, porte encore que ces sortes d'entreprises des Juifs dans les 
villes pour lesquelles il n'ont point de lettres patentes, causent un 
préjudice considérable au commerce de ces villes, et le Roy ne veut 
pas que ce préjudice soit porté. 

Ainsi de quel œuil doit-on regarder les Juifs ? quel excès de har- 
diesse de leur part, de réclamer aussy fort, contre vérité, la volonté 
du Roy. 

C'est cette volonté du Roy que Monsieur de Watronville, votre 
subdélégué, a voulu faire exécuter à Verdun par les Juifs. Le zèle de 
votre subdélégué pour le bon ordre et pour la manutention des or- 
donnances, et sa vigilance contre touttes sortes d'infractions ne lui 
permettaient pas d'en agir autrement. 

Les Juifs, cependant traittent son procédé d'un abus contraire à 
touttes les règles, capable, ajoutent-ils, par le mauvois exemple, 
de détruire la volonté de nos Roys et de causer la ruine totale de la 
Judée. Peut-on pousser plus loing l'irrévérence ? 



LES JUIFS DE METZ ET LA VILLE DE VERDUN EN 1748 135 

L'arrest du Conseil du 20 février 1731, qu'on vient de rapporter, 
étant combiné avec la requette des Juifs de Metz, montre combien 
peu les Juifs sont soumis et combien peu ils respectent l'authorité 
souveraine. Mais sous Tazile de cette authorité, et par les traits 
qu'elle a formés, il est facile de réfutter en peu de mots la requette 
des Juifs. 

1° Ils en imposent lorsqu'ils avancent qu'ils peuvent commercer 
dans touttes les villes, et surtout dans celles de la généralité. Ils 
sont confinés à Metz et ils ne peuvent s'étendre ailleurs. Aucune 
ville ne les souhaite et il n'y en a point qui soit moins disposée à les 
souffrir que Verdun. 

2° S'ils veullent être cambistes, qu'ils fassent leur cambiage à 
Metz ; ils n'ont pas le droit de le venir faire à Verdun. 

3° Sans respect, sans discrétion, ils prétendent avoir, à Verdun, 
la liberté indéfinie de toutte sorte de commerce, à l'exception seu- 
lement de tenir magazin et boutique ouuerte. La liberté qu'ils 
auroient d'aller de maisons en maisons pour y acbepter, pour y 
vendre, pour y faire de gros et menus marchez, rendroit bientost 
les magazins des marchands inutiles et leurs boutiques désertes 
et les marchands se trouveraient bientost sans commerce et sans 
fortune . 

Néanmoins on sçoit combien le Corps des marchands à Verdun est 
obéré, il doit plus de (le chiffre manque). 

Non seulement touttes les familles des marchands de Verdun se- 
roient ruinées, mais dans les besoins de l'Etat, il ne leur serait plus 
possible de subvenir aux taxes et impositions. 

4° On sçoit combien le séjour des Juifs dans une ville est dange- 
reux et pernicieux, soit pour les prêts d'argent, soit par rapport 
aux enfans, domestiques et ouvriers; l'intérêt public s'y oppose et 
l'intérêt du particulier. De leur séjour il en résulterait mille incon- 
vénients. 

5° C'est en vain qu'ils reppettent si souvent, dans leur requette, 
qu'il est permis par le droit naturel et des gens à un chacun d'achep- 
ter. Cela est bon quant auxachapts que chacun est nécessité de faire 
pour ses besoins personnels, mais le trafic qui consiste à achepter 
pour vendre est interdit par les lois générales et par les différents 
statuts des corps à ceux qui n'ont pas droit de commercer. Ors, le 
droit de commercer n'est point attribué, en France et à Verdun, aux 
Juifs. 

6° Les marchands sont bornez ; chaque art, chaque métier, est 
borné aussi à son objet particulier. Si on ne réprimoit les Juifs, ils 
feraient, à Verdun, tout ce que peuvent faire les marchands ; ils fe- 
roient encore plus, ils pourroient vendre tout ce que les artisans 
fournissent, ils seroient pour la vente et pour l'achapt, autant que 
les marchands et les artisans ensemble. Comment une nation étran- 
gère oze-t-elle tenter de s'attribuer pareilles prérogatives au préju- 
dice des vrays subjets du Roy? 



136 REVUE DES ETUDES JUIVES 

7° Vit-on jamais indécence plus choquante que celle que font 
paroitre les Juifs en disant, dans leur requette, que ceux qui en- 
vient aux Juifs leur petit commerce, ne sont conduits que par leur 
avidité toujours opposée au bon ordre. Si les particuliers qui ont 
quelque chose à achepter ou à vendre s'addressent aux Juifs, disent- 
ils, ce n'est pas dans l'idée de les préférer à d'autres, le seul avan- 
tage qu'ils y trouuent les y détermine et, en cela, on doit considérer, 
continuent-ils, ce qui est le plus utile au général, qui marche tou- 
jours et en touttes choses avant le particulier. 

Les Juifs prouvent combien ils sont dénués de pudeur en repro- 
chant aux autres la cupidité qui fait le caractère particulier de la 
Judée. Mais c'est sans fondement qu'ils réclament l'intérest général. 
On frémit de voir les Juifs employer ce moyen ; ce sont des sang- 
sues qui n'ont point d'autre substance que celle qu'ils arrachent du 
général et du particulier, et, pour leur imposer silence, il suffit de 
leur retracer une seconde fois ce qui, sur l'avis des depputez du com- 
merce, est retenu dans l'arrêt du Conseil du 20 février 4734. On y 
voit que permettre aux Juifs d'achepter, vendre et négocier dans 
d'autres villes que celles où ils sont fixés, ce seroit ôterle commerce' 
aux François, le donner aux Juifs et porter un préjudice considérable 
aux vrays et fidèles sujets du Roy. Les Juifs, expulsés de la Bo- 
hême, refluent où ils peuvent. A Metz même, ils s'embarrassent par 
leur nombre ; on voit que leur dessein est d'empietter et d'envahir 
Verdun et toutte la généralité, qui bientost ne seroit pas assez 
spacieuse pour eux, et loing que le bon ordre et l'intérest public 
mintient (militent?) en leur faveur, au contraire, le bien de la nation, 
l'intérêt des sujets, le bon ordre et une saine prévoyance s'arment 
pour les écarter. 

8° On aurait peine à le croire si on ne le lisait dans leur requette: 
pour qu'ils ne soient pas misérables, ils veullent que tous les com- 
merçants et tous les artissans de Verdun tombent dans la misère, 
sans quoy, disent-ils, en finissant leur requette, nous serons obligés 
de quitter notre établissement ou à faire pire. Ces lamentations dé- 
placées, ces menaces malsonnantes et injurieuses à la bonté du Roy 
et à Sa Majesté, mérite d'être secrètement (lisez sévèrement) réprimez. 
En tous cas, il est toujours vray de dire, quant à Verdun, ils sont 
barrez, exclus et expulsez de tout commerce et de tout séjour, par 
les lettres patentes de Charles Six, à peine de la vie, et, en se fixant 
à la dernière émanation de l'authorité royale, par l'arrest du Con- 
seil du 20 février 4731, toutte vente, achapt et commerce leur y sont 
prohibez. 

C'est pourquoy les marchands concluent à ce que tout commerce 
et séjour de la ville de Verdun soient deffendus aux Juifs ; c'est ce que 
les marchands espèrent de la justice de Monseigneur l'intendant. 
Fait à Verdun, ce vingt novembre mil sept cent quarante-huit. 

[Signé : ) Hallot, avocat dudit Corps et Communauté 

des Marchands. 



LES JUIFS DE METZ ET LA VILLE DE VERDUN EN 1748 137 

La réponse des tailleurs d'habits et fripiers est, à peu près 
conçue dans les mêmes termes. Les tailleurs et fripiers aussi re- 
gardent les Juifs comme « une nation errante et dispersée », 
comme « étrangers et sans pays » ; les prétentions des Juifs comme 
« marquées à des traits qui caractérisent leur passion dominante, 
l'avidité » ; eux aussi font appel à l'arrêt du roi du 20 février 1731, 
et ils concluent comme suit : 

Tout s'élève contre cette prétention des Juifs ; elle blesse tous les 
droits des particuliers et du public, elle forme un attentat direct 
aux- ordonnances et à l'arrêt du Conseil d'Etat du Roy du 20 fé- 
vrier 1731. 

1° Les arts et métiers tomberaient si les Juifs avaient la liberté 
indéfinie de la vente et de l'achat, eu un mot le commerce des mar- 
chandises de toute espèce. Ils réuniraient toutes les professions et 
embrasseraient tous les objets, toutes les parties qui se divisent 
entre les marchandises et les artisans et entre les différents arts et 
métiers. 

2° Si les Juifs avaient ce droit à titre de commerce, le public ne 
jouirait plus de l'avantage qu'il trouve et que l'on s'est proposé dans 
l'errection des arts et métiers en corps fermés ; la vue a été d'une 
plus grande perfection dans les ouvrages et d'écarter les fraudes. On 
verroit bientôt pululler ces fautes et dans le prix et dans la façon et 
et dans la qualité de la matière. 

3° A l'égard des tailleurs d'habits et fripiers de cette ville, leur 
corps en souffriroit sensiblement. Leurs statuts homologués, le 
2 may 1645, par arrêt du parlement de Metz alors séant à Toul, de- 
viendroient inutiles, si le droit exclusif qui y est porté en faveur des 
maîtres, de travailler et de vendre tout ce qui fait partie de leur 
profession, ne leur était conservé particulièrement contre les Juifs. 

4° L'article 5, entre autres, de ces statuts porte cette disposition : 
qu'aucune personne ne pourra distribuer ni mettre en vente habits 
à usage d'homme ou de femme qu'il n'ait fait chef-d'œuvre et qu'il 
ne soit admis dans la communauté, à peine de confiscation des 
habits. 

Les Juifs qui venoient en cette ville y entroient avec deux ou 
trois habits chacun sur leur corps qu'ils vendoient ensuite et trom- 
poient ainsi les fermes de la ville et les tailleurs et fripiers. 

5° Ces tailleurs et fripiers occupent à Verdun soixante et dix bou- 
tiques dont une partie très considérable est bornée à la friperie. 
Tous ces particuliers et leurs familles seroient bientôt sans res- 
sources, réduits à la dernière misère et à la mendicité, si les Juifs 
avoient le droit d'acheter, vendre et commercer dans cette ville. 

6° Le Roy a depuis peu réuni à leur communauté six charges qui 
leur coûtent considérablement. Cette communauté est d'ailleurs su- 
jette aux impositions que les nécessités de l'Etat occasionnent, au 



L38 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

dixième, à l'industrie, aux anciennes rentes et aux dettes pour de- 
niers royaux dont elle est chargée. Tout concourt et détermine ainsi 
à la conservation de leurs droits. On ne parlera pas du guet, de la 
garde, du logement et fournitures des gens de guerre et des autres 
charges publiques ; on sait que les particuliers ne peuvent y subve- 
nir que par les secours de leur profession. 

7° Les Juifs ne nuiroient pas moins au public et aux arts par la 
vente de la main à la main que par la vente en gros et à boutique 
ouverte. Tenir magazin et boutique ouverte ou vendre et distribuer 
des marchandises de la main à la main, c'est toujours trafic. Ces 
sortes de vente porteraient un égal préjudice aux parties intéres- 
sées et ruioeroient de même le commerce. L'arrêt du Conseil d'Etat 
du Roy ne distingue donc pas, il condamne indifféremment toutes 
sortes de négoce, de vente, de débit de marchandises de la part des 
Juifs dans les villes où ils ne sont pas domiciliés. 

S° L'intérêt public seroit même encore plus engagé par les achats 
et les ventes de la main à la main, qu'en tenant magazin et boutique 
ouverte. Le commerce de la main à la main étant plus secret, plus 
mystérieux et par conséquent plus périlleux surtout avec des juifs, 
on n'ignore pas de quel danger ce trafic ménagé par la science des 
Juifs est à l'égard des ouvriers, des domestiques, des fils de famille, 
des soldats. Les marchands et les artisans de cette ville ne vendent 
qu'à ceux qui ont le pouvoir d'acheter et n'achètent que de ceux 
qui peuvent vendre. Les choses dérobées se retrouvent aussi à l'ins- 
tant et sûrement par leur canal; l'expérience en convainc. Il n'en est 
pas de même des Juifs auprès de qui on ne peut faire de perquisi- 
tion utile, qui s'éclipsent et qu'on ne connoit pas. 

9° On voit par conséquent que l'achat ne doit pas moins être in- 
terdit aux Juifs que la vente, puisqu'il entraîne même des consé- 
quences plus dangereuses. D'ailleurs, tout commerce leur étant 
deffendu à Verdun, et l'achat de toutes sortes d'effets et de mar- 
chandises pour les revendre étant un véritable commerce, la prohi- 
bition tombe également sur l'achat et la vente, qui sont les deux 
parties qui composent le commerce des Juifs. 

10° Leur séjour dans cette ville emporte les mêmes inconvéniens 
que leur commerce. D'ailleurs l'un doDneroit lieu à l'autre. Etant 
icy, ils cornmerceroient secrètement et impunément dans les au- 
berges et dans l'intérieur des maisons. Quelques Juifs, à Verdun, à 
qui d'autres succéderoient et ainsi continuellement, les uns étant 
relevés par les autres et les présens étant chargés par les absens, 
ils y trouveroient la même possibilité pour le commerce que s'ils y 
étoient tous et toujours et avec le pouvoir d'y négocier. Le séjour 
des Juifs doit donc être fixé à Metz, l'intérêt public demande qu'ils 
n'aient pas icy ce droit qui envelopperoit en même temps celui du 
commerce et qu'ils ne peuvent avoir que dans les villes où ils ont 
droit de demeurer, vivre et négocier. Verdun n'est heureusement 
point dans ce cas. 



LES JUIFS DE METZ ET LA VILLE DE VERDUN EN 1748 139 

11° Les édits et déclarations de nos Rois et singulièrement les 
lettres patentes de Charles VI qui interdisent aux Juifs toute com- 
munication, tout séjour et tout commerce dans le royaume, ne ces- 
sent d'avoir lieu que dans les villes où leur établissement a été ex- 
pressément autorisé par des lettres patentes. 

42° Les Juifs de Metz ne sont même pas dans la situation de ceux 
à qui nos Rois ont permis de s'établir; leur établissement, loin d'être 
l'ouvrage de nos Rois, n'a été formé qu'en conséquence de leur ex- 
pulsion et sous une domination étrangère 1 . 

13° Les Juifs, quoique fondés en lettres patentes pour demeurer, 
vivre et commercer dans une province, comme les Juifs portugais 
dans l'étendue des généralités de Bordeaux et d'Auch, ne peuvent 
étendre ce commerce dans d'autres villes que celles de leur habita- 
tion personnelle. Donc les Juifs qui ne sont établis que dans la ville 
de Metz, et non dans la généralité indéfiniment, peuvent beaucoup 
moins commercer dans Verdun et ailleurs que dans Metz. 

Le document est signé : Labriot, avocat des tailleurs et fripiers. 

La réponse des orfèvres ne fait que répéter ce qui se trouve 
dans les deux documents précédents. Elle insiste principalement 
sur ce que les jeunes gens, par la facilité qu'ils auraient d'emprun- 
ter chez les Juifs en faisant des billets du double, se ruineraient, et 
elle prévoit que les Juifs, par l'habitude qu'ils auraient d'arrêter 
dans la rue les domestiques et les enfants pour leur demander s'ils 
n'ont rien à vendre, les amèneraient à voler leurs maîtres et pa- 
rents. 

Le Mémoire pour les maîtres échevins, conseillers, échëvins, 
habitans et communauté de la ville de Verdun, débute ainsi : 

Qui l'eût jamais pensé que les Juifs, si détestés dans tous les 
tems à Verdun, oseroient un jour tenter la permission d'y faire leur 
séjour et leur commerce ordinaire. C'est cependant à quoy tend pré- 
cisément une requête par eux présentée à Monseigneur l'Intendant, 
le 4 novembre dernier, requête qui quoyque fondée uniquement sur 
la témérité, le déguisement, la subtilité et l'habitude de cette nation 
à s'exposer aux refus et aux affronts les plus mérités et les plus 
sanglants, ne laisse pas d'allarmer les Verdunois, tant ils ont 
d'aversion pour les Juifs et tant ils craignent leur fréquentation et 
leur commerce. 

Pour les signataires, les Juifs sont une « engeance maudite » 
qui veut venir « infecter » la ville. 

Les mêmes motifs qui, dans tous les tems, ont obligé les Rois très 

1 Sous la domination allemande et parce que les Juifs, expulsés de Metz sous la 
domination française, s'étaient réfugiés en Allemagne. 



140 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

chrétiens à chasser les Juifs de leur Etat, subsistent encore aujour- 
d'hui. Ce sont, en général, des ennemis de chaque Etat qu'ils habi- 
tent, qui regardent toutes les nations et notamment les chrétiens 
comme des Cananéens et des possesseurs injustes, qui, par ce prin- 
cipe, les extermineroient et envahiroient les trônes mêmes et les 
couronnes, si la force étoit de leur côté, et, en particulier, ce sont 
des trompeurs, des sangsues et des usuriers outrés, qui ne cher- 
chent qu'à s'engraisser de la substance des vrays et fidèles sujets 
du Roy et de l'Etat. Telle est l'idée que l'on a des Juifs à Verdun, 
idée que trop justifiée par le sentiment et la relation des habitans 
des villes où cette nation a quelque azile. 

Pourquoi les Juifs ne montrent-ils pas les prétendues lettres- 
patentes d'Henri IV, Louis XIII, Louis XIV et Louis XV sur les- 
quelles ils appuient leurs prétentions? La règle qui doit prévaloir 
est celle de l'arrêt du 2 février 1731, « dont la ville de Verdun 
conserve soigneusement un imprimé ». 

Leur impudence à vouloir lier leur admission et la liberté de leur 
commerce dans toutes les villes du royaume avec l'intérest public et 
le bien général, révolte, car on sçait au contraire que l'intérest pu- 
blic et le bien général de l'Etat s'y oppose, et l'arrest du Conseil 
d'Etat, dont on vient de parler en contient encore la preuve, puis- 
qu'il y est dit, en termes formels, que si les dispositions des arrêts 
du parlement de Dijon rendus en faveur des Juifs subsistoient, elles 
causeroient un préjudice considérable au commerce des marchands 
établis dans toutes les villes et lieux du royaume. Par cet arrest, le 
commerce des marchands des villes du royaume est protégé et 
maintenu contre celuy des Juifs. Donc leur commerce, dans les 
villes du royaume répugne au bien et à l'intérêt public. 

Fait en Chambre, le 5 avril '1749. 

Nous ne savons quelle a été la décision de l'Intendant de Metz, 
mais elle a du être conforme à son arrêté de 1745. On ne trouve 
en effet, aucune trace d'établissement des Juifs à Verdun avant 
la Révolution et ce n'est qu'à partir de 1792 que les actes de l'état 
civil mentionnent des noms de familles israélites. 

Emile Lévy. 



NOTES ET MÉLANGES 



DOCUMENTS POUR SERTIR A L'HISTOIRE DES JUIFS DE FRANCE 



Le dépôt des archives du ministère des Affaires étrangères, à 
Paris, accessible au public depuis quelques années, est classé par 
pays. Le fonds de France, subdivisé à son tour selon les anciennes 
provinces de notre territoire, contient cinq pièces concernant les 
Juifs, disséminées dans cinq volumes. Les voici par ordre chro- 
nologique : 

A 

Au ms. n° 1700 se trouve la prétendue lettre des Juifs d'Arles à 
ceux de Gonstantinople et la réponse de ces derniers, en date du 
mois de février 1489, publiées ici-même par M. Arsène Darmes- 
teter (Revue, 1880, t. I, pp. 119-123; Morel-Fatio, ïbid., t. II, 
pp. 301-4). Cette copie, que l'on peut ranger à côté des exem- 
plaires analogues des bibliothèques d'Espagne ou de la Bibliothè- 
que nationale de Paris, offre peut-être quelque intérêt au point de 
vue de la philologie romane dont nous n'avons pas à nous occu- 
per ici. 

B 

Au ms. 1*729 (p. 314), il y a un document écrit en caractères de 
la basoche du xvir 3 siècle, à l'alphabet bizarre, capricieux, souvent 
difficile à lire, où l'on ne sait ce qui laisse le plus à désirer, du 
style ou de l'écriture, sans compter l'orthographe encore arbi- 
traire du temps, surtout à l'extrémité méridionale de la France. — 
En tête, un timbre à la fleur de lys. 



1 12 REVUE DES ETUDES JUIVES 

En marge gauche, d'une écriture plus lisible et qui paraît plus 
récente : 

Extrait tiré des Registres des Asseurances de Marseille qui certifie que 
Villareal et compagnie, marchands juifs, ont asseuré, depuis le 
2 juin 1670 et jusques en décembre 1679, pour 856,400 L, la prime 
à 1,812 l. ; ce qui prouve qu'eux seuls font plus de négoce en ladite 
ville que tous les autres estrangers. 

(Texte). Nous, Jean-Baptiste Audimar, notaire royal héréditaire 
en ceste ville de Marseille, soubsigné, certifiions et attestons à tous 
qu'il appartiendra avoir en nostre pouvoir l'extrait, en abrégé, des as- 
seurances faites en ceste ville de Marseille, sur plusieurs bastimans 
donnés pour divers endroiclz, par Joseph Vay Yillareal et compa- 
gnie, marchands juifz, résidant en ceste ville de Marseille, commen- 
çant depuis le 2 juin 4 670 et finissant au mois décembre 1679, qui 
ont esté exactement par nous trouvés sur les originaux, pour les 
s rs Villareal, Exibar, Mesmo, Justaut, Retirar, lequel est assureur, 
sont et faictes tant par moidit notaire, que par plusieurs autres no- 
taires censeurs juré de ceste dicte ville, au nombre de 706 ; montant 
et revenus toucte les sommes assurées celle de 856,400 livres, la 
prime en cousté d'icelle 50 louis 1812 livres. Le touct en deux parties 
dans un caier ou les assurances sont couchées en abrégé, comme je 
dict l'avoir relu moidict notaire et sur lequel j'ai faict le présent cer- 
tificat pour que la vérité soit. Au requis dudict Villareal je le lui ai 
expédié pour lui servir à valoir ainsi qu'il verra bon estre. 

Signé : Audimar. 

Audict Marseille, le 21 décembre 1679. ■ 

Nous, Jean-François de Billon, com re du Roy, lieutenant-général 
civil et criminel de la marine, au siège de ceste ville de Marseille et 
dépendances, certifions et attestons à tous qu'il appartiendra, que 
M e Audimar qui a signé ci-dessus est notaire royal audit Marseille, 
au seing duquel plaine foy est adjoustée tant à l'intérieur que de- 
hors, en tesmoins de quoi nous avons signé en posant et fait aposé 
le scel royal acoustumé. A Marseille, le 4 8 janvier 1680. 

(Cachet de l'intendance Signé ; Billon. 

aux trois fleurs de lys). 



Au ms. 1467, fol. 50 a-55 a, se trouve une longue ordonnance, 
relative à l'administration de l'Alsace, dont nous extrairons le 
« Titre dixième : Des Juifs, de leurs contrats et conventions usu- 
raires des contrats et conventions usuraires des chrétiens et du 
Monopole ». Ce titre commence en ces termes : 



NOTES ET MELANGES 143 

Il appert, par les anciennes chroniques et livres historiques, com- 
bien d'entreprises promtes et criminelles, de pratiques dangereuses 
et cruelles les Juifs et ceux de leur secte ont médités par diverses 
fois dans cette ville principalement au temps de leur bannissement 
de ladite ville, et que si par une juste et gracieuse providence du 
Très-Haut le mal n'eut été découvert et ne fut retombé sur eux, ils 
auraient exécuté leurs pernicieux desseins. 

Et quoique ces Juifs ne trament plus aujourd'hui de pareilles 
énormités de crimes, comme cy-devant, ils ne laissent pas cependant 
d'être onéreux et à charge aux chrétiens en différentes manières par 
leurs contrats et conventions. . . 

Nous, à ces causes et autres raisons importantes,. . . réitérons, re- 
nouvelons les ordonnances et sentences cy-devant rendues contre 
les Juifs, leurs établissements et leurs conventions usuraires. 

Voici ces dispositions, en résumé. Défense atout Juif de demeu- 
rer à Strasbourg ou ses dépendances, et même d'entrer dans cette 
ville ou de s'y arrêter, ne fût-ce qu'un peu de temps, sans un sauf- 
conduit de la municipalité. 

Défense aux habitants de conclure avec les Juifs des contrats, 
échanges, ventes, emprunts et engagements, ou « de commercer 
avec eux de quelque manière que ce soit, ni secrètement, ni pu- 
bliquement dans l'étendue de huit lieues à la ronde, à peine de 
200 livres d'amende payable par chacun des contrevenents », 
excepté toutefois le commerce des vivres, selon l'ordonnance de 
1668. 

Le rédacteur rappelle que ces défenses ont été établies en 1661, 
et contre la disposition de l'édit de 1648, le trafic des chevaux est 
autorisé avec les Juifs, à la charge toutefois « d'en faire faire 
l'enregistrement 1 ». 

L'ordonnance sévit non moins contre les accapareurs (chrétiens) 
des récoltes, soit en grenier, soit sur pied. Objurgation est faite à 
tous les agents de la justice et de la police « de veiller aux contra- 
ventions qui pourraient s'y commettre, tant par les Juifs que par 
les chrétiens ». Injonction est faite aux bourgeois de dénoncer les 
actes contraires à la présente ordonnance, et « la sixième partie 
de l'amende à laquelle les délinquants seront condamnés sera dé- 
livrée au dénonciateur ». — « Fait à Strasbourg, ce 15 janvier 
1700. » 

On sait que peu après, un « Décret de la chambre de MM. les 
xv de la ville de Strasbourg », en date du 19 février 1700, interdit 

1 Voir, Isidore Loeb, Les Juifs à Strasbourg , dans Annuaire de la Société des Etudes 
juives, II, pp. 144-5. 



IÏ4 REVUE DES ETUDES JUIVES 

aux Juifs' le trafic des objets précieux, selon l'ouvrage : Les Juifs 
d'Alsace doivent-ils être admis au droit de citoyens actifs? 
(s.l. 1700, in-8°), pièces justificatives, p. 10. 

Plus tard, un Règlement du Sénat et des xxi, en date du 24 jan- 
vier 1716, défend à tous les bourgeois et habitants de la ville de 
Strasbourg ou des bailliages le commerce en général avec les Juifs, 
sauf celui des comestibles. 

D 

Au ms. n° 1587, fol. 292 a à 295 ô, après l'entête « sept. 1728 », 
se trouve ce qui suit : 

Le S r de Pressigny, 
représente que la tolérance qu'on a eue dans ces derniers tems pour 
les Juifs qui se sont établis à Bordeaux, à Bayonne et dans toute la 
province de Guyenne, est d'une dangereuse conséquence, en ce qu'il 
en vient un nombre si considérable d'Espagne et de Portugal qu'ils 
égaleront bientôt le nombre des chrétiens dans cette province ; 

Que la plupart de ces Juifs nez dans des pays catholiques baptisés 
et élevez dans notre religion y renoncent publiquement pour se faire 
circoncir et embrasser les superstitions du Judaïsme et que le scan- 
dale est au point qu'il y a desja des sinagogues naissantes en plu- 
sieurs endroits de la Guyenne ; 

Qu'ils s'authorisent de lettres-patentes du Roy expédiées au mois 
de juin 4 723 qui, en annulant un arrest du Conseil, du 21 février 
1722, tendant à la confiscation de tous les biens fonds acquis par les 
Juifs dans la province de Guyenne, leur ont assuré la jouissance des 
biens-fonds dont ils se trouvent en possession, et leur ont de plus 
accordé la faculté d'en acquérir de nouveaux, et la liberté de s'établir 
indiférament dans toute cette province ; 

Que le s 1 ' de Pressigny avait esté chargé de l'exécution de l'arrest 
de 1722 pour confisquer au profit de l'ordre militaire de Saint-Louis 
les biens-fonds acquis par les Juifs dans toute la Guyenne, et que 
ces biens se trouuoient alors monter à plus de 1500 m liures, mais 
que depuis sa reuocation le nombre des Juifs qui viennent acquérir 
des fonds dans cette province augmente de plus en plus ; 

Que les Juifs ne peuvent estre redevables de cette révocation por- 
tée par les lettres-patentes de juin 1723 qu'à quelque protection 
particulière qui n'a pu agir en leur faveur que par un lâche motif 
d'interest; 

Que le s r de Pressigny est en état de dévoiler ce mistère d'ini- 
quité, et qu'il est d'autant plus important d'y remédier qu'il est 
notoire dans la Guyenne que les Juifs ont sçu se ménager de si 
fortes protections qu'il est plus dangereux dans ce pays d'avoir 
affaire à un Juif qu'à un chrétien ; 



NOTES ET MÉLANGES 145 

Qu'il peut suffire pour cet effet de rétablir contre eux les anciennes 
loys du royaume ; 

Que Charles VI les a chassés à perpétuité de ses Etats par ses let- 
tres-patentes du mois de septembre 1394; 

Qu'à la vérité, le roi Henry II accorda, par des lettres patentes, à 
quelques familles juives, qui s'estaient réfugiées du Portugal à Bor- 
deaux et à Bayonne, les mêmes privilèges dont jouissaient ses sujets 
naturels et que ces lettres patentes furent renouvelées dans la suite 
par le Roy Henri III ; mais que ces Juifs en faveur de qui elles 
avoient été accordées avoient tous embrassé le Christianisme, de 
sorte que leurs familles se confondirent insensiblement parmy les 
autres sujets du Roy ; 

Qu'en effet, Louis XIII par une déclaration du 23 avril 4 615 bannit 
depuis de son Royaume tous les Juifs, leur faisant deffense d'y de- 
meurer sous les peines portées par les Ordonnances des Roys ses 
prédécesseurs. 

A la suite se trouve la pièce suivante : 

Réflexions sur les représentations du s r Pressigny contre les Juifs de la 

province de Guyenne. 

Pour juger certainement de la sévérité des anciennes ordonnances 
de nos Roys contre les Juifs en général, et de l'étendue de la tolé- 
rance dont ils ont usé en quelques cas particuliers pour cette mesme 
nation, il faudrait avoir des copies des différentes lettres-patentes, 
déclarations et arrests donnés successivements sur cette matière. 
Nous en avons de fidèles extraits à Versailles, et ceste affaire pourra 
estre traitée à fond à notre retour après le voyage de Fontainebleau. 
En attendant, on pourroit consulter ceux qui exercent l'autorité du 
Roy dans la Guyenne pour sçavoir certainement si le nombre des 
Juifs dans cette province se multiplie aussy considérablement que 
le s r de Pressigny veut le faire entendre, s'ils ont véritablement des 
sinagogues et s'il y a quelqu'autre sorte de scandale de la part de 
ceux qui judaïsent, si les Juifs actuellement judaïsans ou reconnus 
comme faisant profession du judaïsme possèdent réellement beau- 
coup de bien-fonds dans cette province; enfin si les privilèges accor- 
dés par les Roys Henry II et Henry III, aux Juifs d'Espagne et de 
Portugal réfugiez à Bordeaux et à Bayonne, ne regardaient vérita- 
blement que ceux qui s'estoient convertis, ou se convertiroient à la 
foy catholique. 

L'auteur anonyme de ces Reflexions ne se contente pas de 
mettre en doute et de combattre les insinuations aussi perfides 
que fausses du s r de Pressigny. Il rappelle que le roi Henri II et 
ses successeurs ont permis aux Juifs de s'établir à Metz, et qu'il 
est dans l'intérêt de la France d'avoir aussi des Juifs habitant 

T. XI, n° 21. 10 



1 16 REVUE DES ETUDES JUIVES 

la Guyenne. Il continue en ces ternies, qu'il est bon de citer tex- 
tuellement : 

En effet, lorsque le s r de Pressigny a donné à entendre que la pro- 
vince de Guyenne se remplit de plus en plus de Juifs d'Espagne et 
de Portugal qui acquièrent des fonds dans cette province ; il en ré- 
sulte que ces Juifs apportent dans le royaume l'argent nécessaire 
pour faire des acquisitions ce qui n'est pas un mal pour l'Etat, et 
l'on peut croire que les lettres-patentes de 1723 données en leur 
faueur ont eu cet objet pour motif. 

Il est vrai que ce motif d'intérest ne mériteroit aucune consi- 
dération s'il donnait lieu à peupler la Guyenne de Juifs faisant 
profession du judaïsme, puisque la constitution politique de cette 
province en serait bientost totalement bouleversée ; mais les officiers 
qui y commandent de la part du Roy sont à portée de sentir si cet 
inconvénient est réel ou s'il y a sujet de l'appréhender. 

Le s 1 ' de Pressigny, en voulant remuer cette affaire, ne cherche-t-il 
pas à vouloir se procurer de l'emploi et à retrouver les profits qu'il 
a manques par l'inexécution et la révocation de l'arrêt de 1728 
portant confiscation des biens-fonds acquis par les Juifs de la pro- 
vince de Guyenne? 

Quoy qu'il en soit, il peut estre utile de l'écouter. 



E 

Au ms. n° 1284, fol. 386 a à 390 a, sous la rubrique 1733, se 
trouve une longue pièce, dont voici les principaux passages : 

Extrait des mémoires remis à Monsieur de Gaumont, conseiller d'Etat, 
intendant des finances, pour le rétablissement des droits de protec- 
tion de joyeux avènement et de V office de receveur général des droits 

SUr TOUS LES JUIFS TOLÉRÉS EN FRANGE. 

Le droit de protection est aussi ancien que la couronne; il est im- 
prescriptible et inaliénable, et faisait autrefois le neuvième du re- 
venu du domaine des roys de France, ce qui se trouve scavemment 
prouvé par une consultation d'habiles jurisconsultes et par plusieurs 
titres de la chambre des comptes. 

Tous les souverains qui tolèrent des familles juives dans leurs 
Etats perçoivent le droit. L'Empereur et l'Empire le relèvent sur 
plus de ce;it mille familles. 

L'empereur, sitôt après son couronnement, perçoit un droit d'obla- 
tion, ou droit d'aydes, ou de joyeux avènement, et annuellement un 
droit de protection. Gela est prouvé dans l'histoire de l'empire, par 
Ileis, chapitre des droits que l'empreur perçoit après son cou- 
ronnement. 



NOTES ET MÉLANGES 147 

Les seigneurs des lieux ou les Juifs habitent après avoir obtenu 
des lettres-patentes, peuvent percevoir le droit d'habitation et de 
manance s'ils sont fondés en titre, mais jamais le droit de protec- 
tion, qui est la marque de la toute puissance et de la souveraineté, 
puisque sans le concours et la conciliation des vassaux et su- 
jets, le prince souverain législateur peut bannir et proscrire les 
Juifs suivant son bon plaisir et sa suprême volonté, ce que les 
roys de France ont fait en plusieurs occasions comme il est prouvé 
par différentes déclarations citées dans l'histoire ancienne des 
Juifs. 

Les Juifs, quoique tolérés dans un Etat, n'y peuvent jamais ac- 
quérir le droit de bourgeoisie suivant le droit romain. Et depuis leur 
déisme (déicide ?) ils ont été condamnés à la servitude et à l'escla- 
vage, et n'en peuvent jamais être relevés a cause de leur endur- 
cissement. Le droit de protection est la macule qui les distingue des 
vrais et fidèles sujets. 

Les Juifs établis à Bordeaux, Bayonne, Auch et Guyenne, ne font 
aucun libre exercice de leur religion. Ils ne judaïsent que dans 
l'intérieur de leurs familles, parce que ce sont des proscrits des 
royaumes de Portugal r qui, après avoir été baptisés, retournent au 
judaïsme. Et comme ils méritaient le feu pour un si grand crime, 
ils se réfugient en France où ils sont tolérés avec défense de faire 
aucun exercice public de leur religion; ce qui est permis aux Juifs 
allemands, soufferts à Metz et en Alsace, qui ont des synagogues 
parce qu'ils persistent dans leur endurcissement. 

Les Juifs portugais ont été près de deux siècles sans habiter la 
France, Louis XIII avait donné de sévères déclarations pour les en 
éloigner : ils y venaient seulement comme voyageurs et commer- 
çans ; mais depuis la déclaration de 4 656 qui leur permet d'y rentrer, 
il s'en établit quelques familles à Bordeaux, Bayonne et en Guyenne 
dont le nombre est considérable aujourd'hui et fait un objet pour le 
droit de protection et de joyeux avènement. 

Les Juifs de Metz et pays messin ne sont à la France que depuis 
le traité de Munster, en 4 648, que les trois évêchés ont été réunis à 
la France. 

Les Juifs établis en Alsace ne sont sous la domination du roi que 
depuis le traité de Riswick, en 4 697. Ils ont les uns et les autres, 
dans ces deux provinces le libre exercice de leur religion, c'est-à- 
dire des synagogues, parce qu'ils n'ont pas été baptisés ; ils ne 
peuvent acquérir aucun bienfonds : ils possèdent seulement du mo- 
bilier. 

Le droit de protection ne faisait point un objet pour le» rétablir 
quoiqu'il soit domanial, puisqu'il y avait peu de familles à Bor- 
deaux, Bayonne, Auch et Guyenne ; que ceux de Metz, de Haute et 
Basse Alsace, n'étaient pas sous la domination du roy, mais présen- 
tement il peut annuellement monter à des sommes considérables et 
dans peu, jusqu'à 600,000 livres et par la suite au double. On ne 



1*8 REVUE DES ETUDES JUIVES 

peut négliger un si précieux domaine de la couronne et qui marque 
le plus toute l'étendue de l'autorité royale. 

L'office de receveur général, juge gardien des communautés juives 
et du droit de protection est un office des plus anciens de la monar- 
chie, et a subsisté daus tous les temps qu'on les a soufferts et qu'on 
a relevé le droit ; son rétablissement n'est pas une nouveauté. Il est 
d'une grande utilité, afin qu'ils ne se multiplient pas trop, pour 
infester la France et corrompre la fidélité de l'obéissance des vrais 
sujets, ce qu'ils ont fait en différentes occasions, surtout du temps 
de la guerre avec les anglais qui disputaient le royaume de France ; 
ils voulurent livrer Bordeaux. 

Les Juifs tolérés en France ne sont jamais confondus avec les su- 
jets du roy, en conséquence exemps de guet et garde, corvées, logis 
des gens de guerre, charois, réparation des chemins royaux. Ils ne 
servent pas dans les armées, ne fournissent pas de militaires, ne 
contribuent pas aux réparations de nos saints temples, ni aux orne- 
ments pour la célébration de nos mystères, ni à l'entretien de ceux 
qui servent à nos autels. Ils forment une communauté distincte, 
séparée. 

Les Juifs sont en horreur à toutes les nations, même les plus op- 
posés à notre croyance; ils sont nés cruels, barbares, peu affection- 
nés au service des princes souverains ; ils restent dans leur endur- 
cissement, ce qui les rend ennemis irréconciliables de ceux qui 
vivent dans l'exercice de notre religion ; ils font profession de l'u- 
sure, monopole. . . 

M. le duc de Brancas, en 1715, a obtenu des lettres pour percevoir 
le droit de protection sur les Juifs de Metz et pays messin, pendant 
trente ans, ce droit qui lui rapporte suivant un abonnement la 
somme de 20,000 livres par an, est imprescriptible et inaliénable. Il 
n'a jamais pu être détaché de la couronne et on lui a accordé avec 
aussi peu de raison et de justice que de lui céder et abandonner 
la couronne, puisque ce droit seul marque la toute-puissance, la 
souveraineté, l'autorité royale, le bon plaisir et la suprême volonté 
du législateur. Depuis que ce don abusif et insoutenable a été 
fait, il y a eu quelques arrêts du Conseil qui les ont révoqués et 
annulés. 

Si les Juifs de Metz ont payé le droit de protection depuis janvier 
1716, ceux de Bordeaux, Bayonne, Auch et Guyenne le doivent de 
même. Ce droit est acquis du jour où le Roi a accordé les lettres- 
patentes pour leur établissement dans quelques provinces du 
royaume. Les Juifs de Haute et Basse-Alsace le -doivent aussi de- 
puis le traité de Riswick en 1697 : ils sont tous d'égale condition. 
Et ce qu'on doit retirer des Juifs de Bordeaux, Bayonne, Auch et 
Guyenne, Haute et Basse-Alsace, en prenant l'époque du paiement 
de ceux de Metz, du 1 er janvier 1716, monterait à plus de 4 millions, 
qui peuvent se modérer suivant la sage et prudente économie des 
ministres, ou se relever en plusieurs années avec le droit de protec- 



NOTES ET MELANGES 149 

tion annuelle de 40 livres. La perception de ce droit pour le passé 
ne doit pas être regardée comme ayant un effet rétroactif, mais 
comme un droit et une servitude contractés du jour de l'établisse- 
ment des Juifs (depuis 1656) . . . 

L'auteur de la proposition rappelle d'autres exemples analo- 
gues, fait ressortir l'importance fiscale du droit de protection, et 
finalement dit : 

Pour faciliter les payements, on peut leur demander moitié en 
rente sur les tailles et l'autre en argent comptant. 

Les Juifs quoiqu'ils paraissent peu aisés soit par leurs habille- 
ments, soit par la façon de s'entretenir dans leurs maisons, ont ce- 
pendant de quoi vivre ; ils affectent un air de malpropreté, afin d'évi- 
ter les charges de l'Etat; toute la vie d'un juif se passe à surprendre 
et à tromper toutes les autres nations. 

Ainsi, d'une part, la pièce D, de l'an 1728, ne montre pas en- 
core l'esprit de tolérance d'un Voltaire, encore moins son ortho- 
graphe ; mais du moins on y respire déjà, dans l'avis final, un cer- 
tain sentiment d'équité. D'autre part, la dernière pièce E n'est pas 
revêtue de quelque observation d'une autorité supérieure qui ait 
eu à se prononcer sur ce sujet. Pourtant il eut suffi de rappeler, 
pour couper court à tous ces projets et à toutes ces insinuations 
malveillantes, que les lettres-patentes de Louis XV, du mois de 
juin 1723, avaient confirmé aux Juifs les privilèges à eux accordés 
par ses prédécesseurs. Cette faveur a été payée par eux cent mille 
francs, plus deux sous par livre pour droit de joyeux avènement. 
Tout avait donc été réglé. 

Moïse Schwab. 



LES MARTYRS D'ANGONE 



Trois cent vingt ans après que le pape Paul IV avait fait tuer, 
à Ancône, vingt-quatre Juifs portugais, un chanoine, César Gari- 
baldi, dans un petit écrit intitulé Un asserto autodafé sotto 
Paolo IV (Bologne, Mareggiani, 1876), entreprit la tâche vaine 
d'effacer ce douloureux épisode des annales pontificales en cher- 



loO REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

chant à démontrer que c'était une pure fable inventée par les 
Juifs. Il s'appuyait s^ir ce que les archives civiles et les historiens 
d'Ancône n'ont conservé aucune relation de cet autodafé. On 
montre encore, il est vrai, à Ancône, sur le Campo délia Mostra, 
l'endroit où l'on a pendu et brûlé les malheureux Juifs ; chaque 
année encore on récite, dans la synagogue d'Ancône, l'élégie 
composée par Jacob de Fano sur les pauvres martyrs : notre 
chanoine ne croit pas aux traditions juives. Mais les témoignages 
chrétiens abondent. Garibaldi aurait déjà pu en trouver un, irré- 
futable, dans les Informationi déjà cités par Graetz (Histoire des 
Juifs, tome IX, note 5). Il y en a d'autres qui nous sont donnés 
par G. Feroso, dans son petit écrit intitulé Gli Ebrei portoghesi 
giustiziati in Ancona sotlo Paolo IV (Foligno, 23 décembre 1884, 
21 pages in-8 e ). Feroso renvoie, avant tout, à un protocole concer- 
nant les synagogues d'Ancône, déjà utilisé par le professeur Cia- 
varini, et qui fut dressé, avec les Juifs d'Ancône, les 25 et 26 dé- 
cembre 1565. Dans ce protocole, trois témoins mentionnent la 
synagogue que les Juifs portugais avaient élevée dans la maison 
de Nicolo Gratioli, mais qui, depuis que ces Juifs ont été brûlés, 
n'a pas été relevée. Ici donc l'autodafé est mentionné par les Juifs, 
en présence du commissaire ecclésiastique Giulio Marcello, comme 
un fait connu et non contesté. Plus intéressants encore sont les 
témoignages tirés par Feroso des lettres du cardinal Michèle Ghis- 
lieri, plus tard pape Paul V, adressées au duc de Ferrare, et d'une 
réponse de ce dernier. Le 4 février 1559, le cardinal se plaint 
d'un livre composé à Ancône à la louange des maranes « qui ont 
été si justement brûlés, » (che tanto giustamente furono già fatti 
aWruciare) ; il voudrait faire punir l'auteur, qui séjourne à 
Ferrare, et en tout cas l'imprimeur. Il voudrait aussi que le vi- 
caire archiépiscopal de Ferrare, chez qui se trouvent une foule 
d'exemplaires de ce « livre scélérat », les fît brûler publiquement 
le plus tôt possible. 

Que pouvait bien être ce livre criminel, où on entonne la louange 
des martyrs ? Feroso pense que c'était le Schalschélet liaccabala 
de Guedalia ibn Yahia, mais on sait que cet ouvrage a été imprimé 
pour la première fois en 1587 seulement. Evidemment le petit 
livre persécuté est le Schiltê ha-guihborim de Jacob Fano. Cet 
opuscule a été imprimé tnrrrt i""na n^ui na tz^m * (l'impression fut 
achevée en ellul), dans l'imprimerie d'Abraham ibn Usque, à 
Ferrare, donc un mois à peine après l'autodafé. Il se compose de 
16 feuillets petit in-8°, les derniers deux feuillets et demi con- 

1 Deut., xxn, 1. 



NOTES ET MELANGES 151 

tiennent, sur les vingt-quatre martyrs, une élégie commençant 
par les mots : ûbiû-n^ -jrMN dN ■yià. M. Neubauer a fait réim- 
primer, dans le Letterbode, tome X, page 124, le poème miso- 
gyne qui remplit le reste de l'opuscule, parce que les exemplaires 
de cet ouvrage -sont des plus rares. L'auteur a été de passage à 
Ferrare vers le temps de l'autodafé, comme le prouvent les vers 
finals de son élégie : 

iirpb *!nm nat wr\ ïwp 

apjn wii: bs^ï-5 das 

ttSIB Y'Nl V'V f'tà 15N5tt [1. 1Sfc*] is* 

N3p b&O diSTÛttln ïlbN 

1 ap:n nN bs mn hy nr^ 

C'est ce livre, évidemment, dont un grand nombre d'exem- 
plaires furent confisqués au vicariat archiépiscopal et très proba- 
blement brûlés à l'instigation de Ghislieri (dans la réponse à 
Ghislieri, le duc, au nom du vicaire, laisse entrevoir qu'il les fera 
brûler publiquement avec d'autres livres qu'il attend). On com- 
prend maintenant comment cet ouvrage, imprimé par Usque, est 
devenu introuvable. Grâce à l'amitié de M. Giuseppe Jaré, j'ai en 
mains l'exemplaire de la bibliothèque du Talmud Torah de Fer- 
rare, exemplaire qui a été conservé dans un état irréprochable. 
On l'avait, sans aucun doute, caché aux yeux d'Argus de la cen- 
sure, car on n'y voit aucune de ces notes ni de ces noms de cen- 
seurs comme on en trouve d'ordinaire dans les livres italiens de 
cette époque. 

Outre Guédalia, Josef Haccohen, dans sa Vallée des Pleurs, 
parle aussi des martyrs d'Ancône. Il dit que vingt-quatre hommes 
et une vieille femme furent brûlés au mois de sivan ; nous verrons 
qu'il n'y a eu que vingt-trois hommes et une femme, et que l'auto- 
dafé n'a pas eu lieu en un seul mois et en un seul jour, mais à 
différents jours du mois d'iyyar et de fcammuz. Nous ne sommes 
pas, en effet, réduits à l'élégie de Jacob Fano et au récit de Gué- 
dalia, qui a copié les noms d'après Fano et les a, en partie, mal 
reproduits à l'impression. Nous avons une source plus claire et 
plus abondante dans l'élégie, d'ailleurs d'une haute valeur poé- 
tique, composée par Salomon Hazzan, d'Ancône, et que M. Neu- 
bauer a publiée, d'après un manuscrit d'Oxford, dans le Lïbanon, 

1 Si je comprends ce vers, il signifie : Que Dieu brûle dans le foyer tous les 
maux de Jacob. Allusion à Jérémie, ix, 3, et xxxvi, 22 ; J-jN est l'exclamation (voir 
Ezéch., vi, 11). 



!52 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

V, 343. Salomon avait été un témoin oculaire des événements, 
comme cela résulte, du reste, des détails qu'il donne et des ren- 
seignements originaux qu'il possède sur les noms des martyrs. 
C'est lui qui nous donne les dates précises : les martyrs furent 
brûlés les 3 et 8 iyyar, 7 et 12 tammuz, probablement après avoir 
été mis à mort par pendaison *. Un autre témoignage sur la ca- 
tastrophe d'Ancône serait le poème de Mardochée ben Juda di 
Blanes, et qui, au témoignage de J. S. Graziano (comme je l'ai 
montré Revue, IV, 93 à 96), était récité le 9 ab à Pesaro ; malheu- 
reusement le texte de ce poème n'a pas encore été découvert. 

Par la comparaison des données contenues dans les deux élé- 
gies de Fano et de Hazzan, nous pouvons restituer les noms des 
malheureux martyrs, défigurés et rendus méconnaissables dans 
Guédalia et chez Feroso. Je conserverai la suite des noms telle 
qu'elle se trouve chez Fano. Celui-ci a une prédilection marquée 
pour les anagrammes et autres jeux de mots ; en décomposant 
les noms des martyrs en mots hébreux ou en les ramenant, par 
assonance, à des mots hébreux, il fournit des indications utiles 
sur leur prononciation. 

1. Josef Oheb. Je soupçonne que chez Hazzan, dans la ligne 
ITpNS baottttïi sp"p, le mot lïvtin est tombé. 

2. Siméon b. Menahem, que Fano nomme Siméon-le-Saint. 

3. Josef Papo (idns). 

4. Abraham Cohen. 

5. Salomon ibn Yahia. Chez Hazzan iOTn est évidemment une 
faute d'impression, Fano écrit a^m ; Guédalia, N^m '). 

6. Josef Wardaï (F. itfTTn, H. wn, G. ntti). 

7. Isaac ibn Nahmias. 

8. Jacob Moço (F. Yjtitt, H. iDoitt, G. isaw) ; Feroso met Moleo. 

9. Jacob Cohen. 

10. Moïse Faço(F. G. i^nd, H. ro^b o^dv^nd 2 ). 

11. Salomon Aguades (F. onro D^iNiaN, H. umNYUN, G, y-nvua) ; 
Feroso : Gorizia. 

12. Abraham Cirolio (Fano a, sans aucun doute, lu ainsi, puis- 
qu'il joue sur le nom : nnD Tiatti mbiTS Di-m&t, c'est-à-dire ^ns 



1 P. 344, au lieu de d^n ïTltt 15V75, je lis p3H T\1J2; cf. ibid., d^Dmai t^Tlbil: 
^9 ^1j12. — Dans la même strophe, au lieu de nsTiai iWin, lisez SiMI-Pl 
(Ezéch., v, 15); au lieu de IDI^D Û'Wlp'l m 53 "HtlNE» lisez JaitBYlp, allusion 
au dicton concernant la suite des sections sabbatiques. 

2 M. Neubauer m'écrit qu'il pense, après nouvel examen,- qu'il faut lire ÎTU373 'H 
©**tfb ÏTn "P^NS, de sorte que le passage devient clair. — Peut-être faut-il 
transcrire Posso, nom encore en usage chez les Juifs portugais de France. 



NOTES ET MELANGES 153 

r/7, sa crainte, sa souffrance est pour Dieu » ; H. ïtoVt'D, 
G. rrr— s : chez Feroso, Zeragà . 

13. Abraham Lobo T. G. mb, H. -r-'r ; chez Feroso, Loria . 

14. Jacob Alontalbano [F. îaabKDTto, H. tnbaara ; chez Feroso, 
Montalbaro). 

15. David mapts F. man --- — s---* m . H. wrttPTpno, 
G. — pnx ; Feroso, D. Zadichiaro). 

16. Samuel Guascon F. fiOK-m, H. ï«n;. G. -■""- Le mot de 
Fano pot! pûin prouve que le nom contenait un s . 

11. Joseï Molkho. 

18. Josef Barcelqn friVons, cf. Revue, IV, 64; G. pH&ra ; Fe- 
roso, Gins. Barzila: . 

19. Salomon Pinto. 

20. Abraham Spagna (F. tt^Mfâû, H. ïTroeXH], G. rr-.zz"). 

21. David Ruben ; chez Feroso, D. Zalon. 

22. Abraham Falcon H. ppbKD, G. ppbs : cf. Is. Loeb. Revue, 
IV. 12). 

•23. David ©ro. Chez H., il faut lire Tri au lieu de — - ; G. a OttD, 
d'où Feroso, D. Xames. 

24. Donna rtl*ttffi F. miKH : chez H., au lieu de rtm» -■: mbai, 
lire ïTVWrtJ r-~z- : G. rr~*~ . M. Graetz. IX, 365. écrit : Doua 
Majora : Feroso a Miora. Zunz n'a pourtant pas transcrit ce nom 
dans sa SynagogcUe Poésie, p. 336 ; dans ses Namen (Ges. 
ScJuriften, Et, 68), il s'est borné à dire « mwo, lisez !TTr»n, chez 
Guédalia. » Le nom d'Ibn Major, de Briviesca, par exemple, est 
écrit en hébreu : — \n:. ce qui est peu favorable à l'explication de 
ce nom de femme par Majora. Ne pourrait-on penser à Maura? 
Zunz et Graetz suivent Guédalia en disant que cette martyre était 
une vieille femme, mais Guédalia parait avoir employé arbitrai- 
rement les épithètes de jpî, de z:- et de -:-:. 

Budapest, 25 juin 1885. 

David Kaufmann. 



If. le grand-rabbin Mario Mortara. de Padooe, a publié, sur le travail de Fe- 
roso [pseudonyme de Michèle Maroni), une intéressante notice, dans le Mosi 1 numéro 
de juillet 1SSo, p. 214. 11 y décrit un manuscrit qu'il possède et qui contient un cer- 
tain nombre de pièces relatives a l'affaire des martyrs d'Ancône. Deux de ces pièces 
lennent les noms des martyrs. 

M. D. Kaufmann nous a envoyé une copie de l'élégie qui se trouve dans l'ou- 
vrage de Jacob de Fano, comme cet ouvrage est presque introuvable, nous la repro- 
duisons, ici, d'après la copie et avec les notes de M. Kaufmann. A la suite, à partir 
delà strophe 31. on trouvera encore 17 strophes i-riites, elles nous son! envoyées par 
M. Marco Mortara a qui eiles ont été communiquées par M. Is.-A. Tedeschi. Elles 
ne paraissent pas être du même auteur. 



loi 



REVUE DES ÉTUDES JUIVES 



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ta an d? mnui î-mr V ois 

wwn bab ïibdn ina ab 

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IWTH £]NS ttbl d^"> btf *{!-! 

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i2^s2£ b^^ Ji^itb Nn ^y 

in^^p bipi nuj^ ^ni i*i aà 

ïia^d ^5N ndNb)2 n^T d&o 

nniidn iv inNd Nb ^tn 

TOi73Nd N^b ^n^n» bd 

ï-inbï-îps Tm tD3>^ ^i3>^ 
û"ndN 3>nr d^p3 mttîw b^ 

dn bN d^dbinb nd^ idd 
l^^pi "jintoyn ïi^d^s 

d^iainsi d3 mn^ ^diç i^ 
d^MNi n^ b^ îtn'piN tsi 



NOTES ET 

îTTïijra ïiot ùton ab 

ditt3> nNirwzi inniddïi 

ï-mnn nô-neb hrntt ïid^d 

oittidoidtf bwin dip ^tt 
JiD^rt dndd\d mnhrt t\rwh 

01733^ il:? IrWl TOU) bdd ^rtdtt 

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mi "ob waa nbnbn 
mtobnïi riD'ntû ïi:rom 
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fcn'mi rafatt ^bn ^nnNiaa 

m?3b 1^12 ans î-imn nd^o 

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msDim ^'tpi id^m 

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ùwiia&o û^ôwn ^d ^b nsr 
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is$ mn dm!-» \matti 

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MÉLANGES 155 

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mntruj mb wwsm £10^3 
ira m ^a "ja pian W 

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mon rma nan nba bd 

inhnttiî i^dïi mn pbiïi 

mb»s>a ip3>£ ùb&na p 

jBSiwmaa mn m^ia bd ^n 

n'^b -«Dbd mb ^i^ïii 

in^aa 3>m si^n^a d^ 

Ddii niïiïi in dib^ ia N^^pn 

in^b muî^b -nm^m 

omn îdmn do Nb^ adbtt 

db^nmd "jb mp^d ^n^ 

Ddip d3i^ +2:U5i i^tt ^"» 

îWpb T^ni n^T N^rt ïis^p 

dp3>^ m3>is bd^dïi ûw 

iiiiïî lï'fti i"v V'^u) 'WU*3 /! î?n? 

dpa^ d^di m «n^ms ïid 

N3p b^T d^d^^sn ?ibN 

dp^*> na bd riNn b3> ■iya* 1 



miN mbd mus» id^n 
yie 13b nfrWJD n^t nnn ^d 



1K6 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

ï-nobn» tin ûTi^ri rv*nn &w ïiiifca ba sb bîDS ^ntnp 

*pba ù-acb nDT nav ^ip^rt ma 'pana ttst 

. nwttsa bs bbnn tan ttaiûa û^a^D vbw nwn 

■ppn ^ 'n nmn % »*mna nb "pan :m:n 

D^ibbi rvwb nboi ïitobia ïwropna bsb mtiib 

*pon l^b wtoîti unn -praa 'nb bbïiDT 



LA SYNAGO&UE DE C0B.D0TJE 



L'explication donnée par la Revue, X, 247, des mots rt^iD "ja 
dans l'inscription de la synagogue de Gordoue est assurément très 
ingénieuse. On peut seulement s'étonner de trouver sous cette 
forme épigrammatique et énigmatique une pensée aussi impor- 
tante que celle qui est contenue dans ces deux mots, et même 
qu'une telle pensée soit exprimée ici. Je crois en avoir trouvé la 
raison. Les mots ta 73 m a^aia nsia ftaas qui précèdent ont proba- 
blement fait naître dans l'esprit du poète, que l'on voit très fami- 
liarisé avec les jeux d'acrostiches, l'idée de transcrire cette date 
de la fondation de la synagogue par l'abréviation rt'y® [= !n"3> nDio, 
an 75). Une fois cet acrostiche trouvé, le poète l'a utilisé dans un 
double sens, pour indiquer la date d'abord, puis dans le sens de 
nyû "ja, fils de l'heure, comme l'a indiqué la Revue et comme le 
prouve le vers suivant. Le mètre indique, du reste, qu'il faut en 
réalité lire iij>tt> la et non n*iû. Mais w® n'est pas un mot hé- 
breu, cela suffit pour que le lecteur s'aperçoive, sans que le sculp- 
teur soit obligé de mettre un signe spécial, que le mot est une 
abréviation. Cela me fait croire que le mot art73 aussi est une 
abréviation, et on pourrait conclure de tout cela que toutes les fois 
qu'on trouve, dans les vers hébreux, une forme grammaticale ou 
un mot inconnu mais dont la forme est garantie par le mètre, on 
a ou au moins on peut avoir affaire à un acrostiche. 

David Kaufmann. 



NOTES ET MELANGES 157 



xbtob*, *Wk et i»^k 



J'ai lu avec plaisir l'intéressant article de M. Lambert sur 
abttba. On me permettra d'ajouter à cette étude quelques simples 
notes. 

I. ^bibN a quelquefois le sens de ib et exprime l'optatif; ainsi 
dans Nombres Rabba, n : mrta *fy$ Vh:»» aoin ^b"ib">N. Il répond en 
ce cas au mot ">&nbrï. 

II. Pour Nb^btf, abttb^N signifiant à la fois si et si ne pas, il y a 
un exemple remarquable dans un même passage du Tanhuma, 
Huqqat, 1 : 1° T5t»a ttiûsnn Nbttba : « s'il restait prisonnier dans 
l'oreille, il pénétrerait jusqu'au cœur et l'homme mourrait » ; 
2° nna "pTO^M 'prmo dainn ■»» «bfcb'W : « si l'humeur qui est 
dans le nez ne l'arrêtait pas (la mauvaise odeur), l'homme 
mourrait ». 

III. Au lieu de abttba, on trouve dans Nombres Rabba, xvni, 
vers la fin, le mot N^bN et a^b^N, ayant également la double si- 
gnification de si et de si ne pas ; 1° miapn» vytso ïTiusin Ntt^bN 
n?3i ; 2° "imN yn'WM dTrno ûM-inn ^a N^ba. 

IV. Ce qui a lieu pour les termes dont nous venons parler, se 
présente dans la Bible pour le mot ^bia : Nombres, xxm, 33 : 
■^stt finaa ">biN : « si elle ne s'était pas écartée devant moi » ; 
Hosée, vin, 7 : ï-nu:^ ^biN : « si le blé produisait de la farine ». La 
langue hébraïque n'avait pas encore de signe distinctif pour in- 
diquer les deux sens, elle laisse au lecteur le soin d'en déter- 
miner le sens par le contexte. 

V. Voici comment, à mon avis, on pourrait expliquer cette 
double signification. La syllabe Nb t *fy est mise tantôt pour ib si 
(avec le sens d'optatif), tantôt pour N'b, en chaldéen «b ne pas. 
iba est donc mis tantôt pour ib un si donc, ou pour ab un si ne 
pas. 

De même ^bnba ,^bib^ ,&6nba est mis : 1° pour ib ib^ = dN 
ib nb : Ah! si, comme dans le passage de Nombres Rabba, n, 'a 
b^72 fcnîn ; 2° ib ib da si, accompagné immédiatement du verbe 
sans y être lié par tt) ou "i, comme dans Tanhuma Huqqat ; 
3° N'b ib btt (Nb ib "pa] si ne pas, (sans que), accompagné de Ui ou 
1 ou d'un nom sans copule aucune, comme dans le Targum Jer. 
Deutér., i, 1 : -ctt ib-ibs. 



138 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Il en est de môme pour «bfcbtf , KbnVw , ibfcba : 1° ne ib'w (ib) 
«b si d'une façon quelconque, c'est-à-dire si. Megilla, 24 ~b ; 
•nb nn&ob»b« (ms. de Munich, ïiz-in *nb Nbttba), « si tu étais un 
Lévite » ; 2 8 ab ne "ib\x si «g pas, suivi, comme ibibN, de u) et 
T ou simplement du nom. Voir les exemples dans l'article de 
M. Lambert. Des cinq exemples que M. Lambert a cités et qui 
font exception à sa règle (n° 87-01) celui qui se trouve sous le 
n* 87 ne prouve rien, si on lit avec le ms. du Targum sur Ps., 
xciv, 17 (cité par le dictionnaire du Targum de M. Levy) i"i ibiba 
wo ^b ywo, qui est la traduction littérale de ^b îimîN v^bib : « si 
Dieu n'était pas un appui pour moi, ou, selon M. Lambert, sans 
Dieu, mon appui. » 

Les autres cas (n os 88 à 91) peuvent être considérés comme des 
archaïsmes ou comme des débris de l'époque où la langue hé- 
braïque qui laissait au lecteur le soin de déterminer le sens. 

M. Jastrow. 



MANUSCRITS HÉBREUX DE LA BIBLIOTHÈQUE MAZARINE 



La bibliothèque mazarine de Paris possède cinq mss. hébreux ; 
quelque minime que soit ce nombre, nous croyons devoir donner 
les numéros de ces mss. avec la désignation du contenu. Lors 
d'une première visite à cette bibliothèque, il nous a été dit qu'elle 
ne renferme aucun ms. de ce genre. Nous espérons que pareille 
réponse ne sera plus donnée aux visiteurs curieux de voir les 
Hebraica de cet établissement. 

N° 442. — In-folio, vélin. Moïse de Goucy, b*na mttra '0. Grand 
livre des préceptes, ou les 613 lois. Manque la fin à partir du n° 344 
(sur 365) de la deuxième partie, ou préceptes négatifs. Ecriture alle- 
mande du commencement du xiv e siècle, à trois colonnes, sans titre. 
Provient du couvent parisien des Minimes. — Se trouve dans la 
plupart des collections de mss. et a été. imprimé dès 4488 (Voir mes 
Incunables, n° 47). 

N° 795. — In-4°, vélin, comprend deux parties : 1° Livre des 
Psaumes,, en grands caractères carrés, avec points- voyelles et ac- 
cents. Manque feuillet 1 , et commence au dernier verset du psaume i; 
2° Rituel allemand jusqu'au Moussaf du samedi matin; les lettres iz 



NOTES ET MELANGES 159 

et N sont assez semblables. Plusieurs pages du milieu manquent. Ce 
rituel a été écrit de plusieurs mains, également du xiv e siècle. Le 
ms. n'a pas de date ; mais, dans une sorte d'avis aux scribes, à la 
fin, sur la manière d'écrire les nombres, on lit, comme exemple, le 
nombre 5100 de la création (== 4340 de J.-C), ce qui cadre bien avec 
l'écriture. 

N° 3044. — Petit in-4°, papier, ih'àii btti m^-D ttiVPD. Commen- 
taire de Moïse b. Josué de Narbonne sur l'ouvrage arabe d'Al-Gazali 
« Opinions des philosophes », traduit en hébreu par R. Isaac Alba- 
lag. — Très fréquent, douze fois à la Bibliothèque nationale de Paris . 
non imprimé. Voir Munk, Mélanges, p. 369 et suiv. Ecrit vers la fin 
du xiv a siècle. Les dernières pages manquent (120 p.). 

N° 3045. — In-4°, papier. ynatt mnit, forme de la terre. Ouvrage 
d'astronomie d'Abram b. Hiyya, espagnol. N'est pas rare : huit 
exemplaires à la Bibliothèque nationale ; a été imprimé plusieurs 
fois 1 , et même traduit en latin par Schreckenfuchs, à Baie, 1546, 
in-4°, 67 pages. Même date d'écriture. 

N° 3046. — Recueil de trois pièces, in-4 , papier, ensemble 296 p., 
fin du xiv e siècle (paginé à l'envers) : 

I. Traduction avec commentaire des deux livres d'arithmétique de 
Nicomaque de Gerasa, traduit de l'arabe en hébreu par Kalonimos 
b. Kalonimos b. Méir. — Rare. Est à la Bibliothèque nationale, mss. 
hébreux n 09 1028-9, 1093 2 , 1095 6 . Il faut donc modifier la note placée 
en tête du ms. : « N'est pas à la Bibliothèque nationale », comme le 
disait M. Renan, le 29 octobre 1851, au donateur, le D r Daremberg, 
alors conservateur à la Mazarine. 

II. Traduction du livre apocryphe Kapttdç, ou Centiloquium, attribué 
à Ptolémée, avec commentaire par Abou Djafar Ahmed b. Youssouf 
b. Ibrahim; version hébraïque par Kalonimos du Magreb. — N'est 
pas rare ; à la Bibliothèque nationale, n 0s 1028 4 , 4 055 7 . Version latine 
en 1493 (Steinschneider, Mss. de Leyde, p. 368). 

III. Commentaire de Moïse Maïmoni sur les aphorismes d'Hippo- 
crate. — Peu rare. A la Bibliothèque nationale en trois exemplaires. 
Non imprimé. 

Moïse Schwab. 



Par suite de f abondance des matières, la Bibliographie est 

ajournée au prochain numéro. 



Non imprimé » , dit une note écrite sur la garde du volume. 



ADDITIONS ET RECTIFICATIONS 



Tome IX. — P. 286, 1. 20, lisez « eruditus » au lieu de « edoctus ». 
— P. 287, 1. 1, lisez « Gerardi » au lieu de « Gerardus ». — Emile Ouver- 
leaux. 

Tome X. — P. 94 et 95, 1. 1, lisez David Messer Léon au lieu de Juda. — 
P. 100. Le document depuis W»U>1 jusqu'à tTSIB (p. 103) vient de paraître 
dans la préface de M. Schônblum à son édition du d^b^D yi d'Isaac Latif. 
M. S. l'a tiré du même ms. que nous. — Ad. Neubauer. 



PROCÈS-VERBAUX DES SÉANCES DU CONSEIL 



SÉANCE DU CONSEIL DU 30 AVRIL 1885. 

Présidence de M. Joseph Derenbourg. 

Le Conseil décide que la conférence de M. Gaston Paris aura lieu le 11 mai 1885, 
L'ordre du jour appelle la suite de la discussion sur l'organisation des prochaines 
conférences. 

La majorité des membres du Conseil verrait, avec plaisir fonctionner le système 
préconisé par M. Vernes de nombreuses conférences, six au minimum, ayant lieu à 
des intervalles réguliers. Le Conseil conclut en demandant au Comité de publication 
de s'occuper pour l'hiver prochain de la réalisation du projet de M. Vernes. 

SÉANCE DU CONSEIL DU 25 JUIN 1885. 

Présidence de M. Joseph Derenbourg. 

M. Israël Lévi demande si le Calendrier perpétuel de M. Loeb sera distribué à 
tous les Sociétaires ou seulement à ceux qui le demanderont. 

Cette dernière solution est adoptée. 

Le Conseil décide que le vote par correspondance sera admis pour les prochaines 
élections. 

M. Schwab fait une communication sur l'histoire des Juifs d'Angleterre : il existe 
à Westminster-Abbay un assez grand nombre de chartes hébraïques inédites du 
xm e siècle qui mériteraient une étude. 

Les Secrétaires, Ab. Cahen et Th. Reinach. 



Le gérant responsable, 

Israël Lévi. 



VERSAILLES, IMPRIMERIE CERF ET FILS, RUE DUPLESSIS, 59. 



LES JUIFS A ROME 



DEVANT L'OPINION ET DANS LA LITTÉRATURE 



( SUITE ET FIN ! ) 



III 



Les rapports politiques des Romains avec le peuple de Judée et 
ses souverains, quoique troublés par quelques désaccords géné- 
ralement résolus en faveur du plus faible, s'étaient maintenus, de- 
puis l'élévation d'Hérode, aussi satisfaisants que possible ; et la 
nation juive tout entière, qui chaque jour se répandait davantage 
dans les diverses parties de l'empire, puisait dans la politique d'a- 
paisement, de prudence et de conciliation pratiquée par ses souve- 
rains, la force de résister aux antipathies religieuses, aux jalousies 
économiques de ses ennemis 2 . La mort d'Agrippa le Grand mit 
fin à cet heureux état de chose. Le revirement cependant ne fut 
pas subit et les grandes calamités ne se déchaînèrent pas aussitôt. 
Pendant vingt années encore, Romains et Juifs continuèrent à 
vivre, sans rupture violente, sur la foi de l'amitié traditionnelle. 

Les noms d'Hérode et d'Agrippa, le souvenir des services qu'ils 
avaient rendus à la cause des Jules, des bienfaits qu'ils en avaient 
reçus, l'illustration qu'ils avaient répandue sur le nom juif, à Rome 
et en Asie, garantirent une sécurité relative. Il arriva même que, 

1 Voir Revue, t. VIII, p. 1, et t. XI, p. 18. 

2 Voir l'exposé de cette politique et l'éloge des Romains dans le discours du 
grand-prêtre Ananus, Bel. Jud., IV, 3, 10. Cf. un discours analogue d'Agrippa II, 
ibid., II, 16, 4; et surtout celui de Josèphe pendant le siège, ibid., V, 9, 4 : Atôouffi 
8'y][juv TÔcXXa, yeveaç te eXeuôepa; xat xnrjffEis xàç 'socutwv v£[Ae<y0ai xat toùç ïspoùç 

VO^OV; (TtoÇoUffl. 

T. XI, N° 22. 11 



162 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

vers la fin du règne de Claude, Cumanus, gouverneur de Judée, ac- 
cusé par une ambassade, à la tête de laquelle se trouvait le grand- 
prêtre Jonathan, fut condamné à Rome, et le différend entre Juifs 
et Samaritains où il avait pris parti, solennellement résolu en 
faveur des premiers *. Félix, frère de l'affranchi Pallas, dont la 
personnalité domine toute l'histoire de la cour impériale durant 
ces temps 2 , nommé gouverneur à la demande des Juifs, épousait 
Drusilla, la sœur du roi Agrippa II; quanta celui-ci, élevé à Rome, 
et fort avant dans les bonnes grâces de l'empereur, peut-être aussi 
d'Agrippine 3 , il ne demandait pas mieux que de continuer dans la 
voie où son frère avait marché avec tant de succès. Mais la vio- 
lence des passions nationales et religieuses, perfidement exploitée 
par une série de gouverneurs qui poussaient à la révolte pour en 
faire sortir l'asservissement, ne tarda pas à triompher des conseils 
de modération 4 . La douzième année du règne de Néron, sous le 
gouvernement de Gessius Florus, éclata la grande révolte, qui de- 
vait désigner une dynastie nouvelle à l'empire de Rome, et con- 
duire le peuple juif à la ruine complète. 

Lorsque Virgile dit que le propre du génie romain est d'épargner 
ceux qui se soumettent et d'abattre les intraitables 3 , il fait plus que 
condenser dans un beau vers son sentiment personnel, il définit 
le fond même de l'âme romaine dans ses rapports avec les peuples 
étrangers. Toutes les croyances traditionnelles peuvent se dis- 
soudre, toutes les institutions chanceler sur leur base : il y a une 
conviction qui reste debout chez quiconque est citoyen de Rome, 
conviction fondée sur l'expérience d'un glorieux passé, corroborée 
par les événements de chaque jour, exaspérée à certaines heures 
de l'histoire par la crainte même du lendemain, c'est que Rome a 
un droit absolu à la domination universelle; c'est qu'une seule 
défaillance dans l'application de ce droit compromet la sécurité de 
l'empire tout entier. Le jour où la nation juive, qui moralement 
avait toujours été en insurrection contre l'esprit romain et payen, 

1 La révolte avait eu pour cause Poutrage d'un soldat au temple pendant les fêtes 
dePâque, A. </., XX, 5, 3, et B.J., II, 12, 1 ; en l'an 52, après J.-G. 

* Tac., Hist., Y, 9; Suét., Claud., 28. Ce mariage avec un payen était contraire 
à la loi ; pour le contracter, Drusilla divorça avec Azizus, roi d'Emesa ; elle périt 
avec son fils dans l'éruption du Vésuve, en 76, A. «/., XX, 7, 2. 

3 A. </., XIX, 9, 2 ; XX, 1, 1 ; 6, 3. C'est à la prière d' Agrippa auprès d'Agrip- 
pine que Claude rend justice aux Juifs, dans l'affaire des Samaritains. 

4 Cumanus (48-52) ; Félix (52-60) ; Porcius Festus (60-62) ; Albinus (62-64) et 
Gessius Florus (64-66), le pire de tous. Cf. Schùrer, Neutestam. Zeitg., p. 302 
et suiv. 

5 JE?»., VI, 851 : Tu regere impcrio populos, Romane, mémento ; Rœ tibi erunt 
artes, pacique imponere morem, Parcere subjectis et debcllare superbos. Voir l'interpré- 
tation de ce sentiment par une de ses victimes, Tac, Agric, 30. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 163 

passa à l'insurrection matérielle, tout ce qui était romain ou 
flatteur de Rome lui appliqua la loi proclamée par Virgile : c'est- 
à-dire que le Juif fut mis hors la loi, et cela avec une rigueur 
d'autant plus implacable, que la longue tolérance dont il avait été 
l'objet apparut aux hommes d'État comme une faute ; il semblait 
que, tôt ou tard, la revendication du droit théorique de penser et de 
prier autrement que le reste du monde devait aboutir à cette re- 
vendication matérielle, par les armes, de la vraie autonomie natio- 
nale. Aussi le sourd murmure de critique et de raillerie qui a 
accueilli parfois les Juifs à Rome, depuis les victoires de Pompée, 
se change-t-il tout à coup en cris de colère, en imprécations. La 
raison d'état, exploitant les divergences d'opinion qui étaient de- 
venues de moins en moins sensibles, donna à la persécution un mot 
d'ordre officiel. Les écrivains qui sont, les uns des classes diri- 
geantes, les autres, flatteurs et parasites de ces classes, enflent le 
ton, rééditent, en les réchauffant, les vieilles calomnies près de 
s'éteindre, et répondent à la guerre d'un peuple qui ose tenir tête 
à Rome, par une guerre de publicité haineuse et de diffamation. 
Les auteurs latins du temps des Flavius, que l'on désigne com- 
munément comme les ennemis déclarés des Juifs, sont Pline l'An- 
cien, Quintilien, Martial, Tacite et Juvénal. Mais il a dû en exister 
d'autres ; dans une société où, depuis Néron, le dilettantisme litté- 
raire a pris les proportions d'une folie publique *, où la flatterie à 
l'adresse des puissants, qui ne va jamais sans l'outrage aux faibles, 
était, peu s'en faut, le seul déversoir pour cette intempérance de 
littérature, on se figure aisément ce que la grande guerre de Ju- 
dée dut enfanter de prose et de vers officiels, jusqu'à la mort de 
Domitien. Il n'y a pas de témérité à affirmer que la plus grande 
partie de l'histoire et de la poésie anti-judaïques, élucubrées durant 
cette période, nous manque ; et cette partie était aussi la pire. Les 
beaux talents, même dans l'expression des préventions et des 
préjugés, gardent une dignité et une mesure qui leur est propre ; 
les médiocres et les inférieurs, organes fidèles des régions où ils 
sont condamnés à vivre par la pensée sinon en fait, ont le mépris 
trivial et la haine déclamatoire. Pour avoir une idée à peu près 
exacte de ce qui se débitait couramment à Rome contre les Juifs 

5 Voir Sén., Ep., 106, 12 : Litterarum inîemperantia laioramus ; cf. Pétr., Saî., 
118 ; Juv., I, 2 et seq ; III, 9 ; VII, 50, etc. ; Plia., Sjp., VII, 25 et passim ; et le 
début des Histoires de Tacite : Simul veritas plurimis vnodis infracta, etc., et II, 101 : 
Scriptores temporum qui potiente rerum Flavia domo monimenta belli hujusce (de l'an 
69) comjposuerunt . . . corruptas in adulationem causas tradidere. Domitien avait formé 
le projet de tirer une épopée de la guerre de Judée, Val. Flac, I, 7 et suiv. Il est 
tout au moins singulier qu'on ne rencontre chez Stace, poète officiel de ce règne, au- 
cune allusion ni à la guerre de Judée ni aux choses du Judaïsme. 



164 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

sous les Flavius et les Antonins, il nous faut donc considérer les 
témoignages qui nous restent comme les plus réservés dans l'in- 
vective. A vrai dire, si l'historien Tacite s'était perdu en même 
temps que les écrivains subalternes dont il s'inspire, il y aurait 
plutôt lieu pour nous de vanter chez les autres une modération 
relative, que de protester contre des outrages exagérés. Or, on peut 
accuser Tacite d'injustice et de partialité relativement aux Juifs ; 
on ne saurait lui contester d'avoir exprimé, sur leur compte, ce 
qu'une grande partie de la bourgeoisie payenne en pensait autour 
de lui. 

Pline l'Ancien est de tous les penseurs de la latinité classique 
le plus résolu contre le polythéisme officiel 1 . Jusqu'à lui, les 
auteurs qui, comme Sénèque, ont traité des aberrations reli- 
gieuses de leur milieu, s'en sont pris surtout ou à celles qui avaient 
une origine étrangère, ou à celles que l'initiative des foules gref- 
fait sur les croyances traditionnelles. Ils blâmaient en somme ce 
qu'à Rome on entendait par le mot saperstitio, ce que les Grecs 
désignaient par le terme de ôetaiSouu-ovCa, exactement traduit en latin, 
chez Horace, par timor deorum 2 . Pline va bien au-delà de ces 
timides restrictions, il est, dans toute l'acception moderne du 
mot, un libre-penseur, un esprit fort, fondant des négations radi- 
cales, dans le domaine de la spéculation religieuse, sur des argu- 
ments et des intuitions scientifiques 3 : « C'est le propre de la 
faiblesse humaine, dit-il, de chercher à se représenter l'image et 
la forme de Dieu. » Supposer que Dieu peut être plusieurs, comme 
l'enseigne la théologie officielle de Rome, c'est passer l'extrême 
limite de la sottise : ad majorent socordiam accedit. Aux yeux 
de Pline, l'anthropomorphisme pris dans son ensemble n'est qu'un 
amas de puérilités et de songes creux : pueriliuni prope délira- 
mentorum est. Dire qu'un homme qui a des idées aussi auda- 
cieuses sur le problème qui est à la base même de la seule religion 
approuvée par l'opinion régnante de son temps, en veut aux Juifs 
de professer, sur les dieux, les convictions qu'il professe lui-même, 
c'est dire une chose absurde. Or, on fait généralement figurer 
Pline parmi les ennemis attitrés du Judaïsme sur la foi d'une 
seule phrase 4 , celle où il constate que cette religion se distingue 

1 Cf. Friedlsender, ouv. cit., IV, 162 et suiv. 
* Hor., Sat., II, 3, 295. 

3 H. , N. y II, 5 : Effigiem Dei formam^ue quœrere, imlecillitatis humana est ; et 
tout le chapitre. 

4 Geiger, ouv. cit., p. 24, qui croit que le pluriel numinmi comprend aussi l'idée 
d'ua Dieu rationnel ; Pline n'était pas aussi ignorant que cela des institutions reli- 
gieuses du Judaïsme. Hausrath, ouv. cit., p. 160, note, qui par erreur écrit : con- 
tumelia deorum; etc. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 165 

par le mépris profond qu'elle témoigne aux dieux : gens contu- 
melia numinum insignis l . La Judée étant plusieurs fois nommée 
dans Y Histoire naturelle, à raison de ses productions, c'est en 
parlant d'une certaine espèce de dattes, que l'auteur est amené 
à faire sa remarque. Ces dattes, les païens les présentaient 
comme offrandes à leurs divinités ; les Juifs, pour ce motif, les 
appelaient des dattes de rien, chydaeos. En interprétant ces 
idées de Pline sur la religion juive par ses convictions philoso- 
phiques, on serait tenté d'y voir un éloge plutôt qu'une critique. 
Il est vrai que le philosophe, prêt à préférer le monothéisme 
rationnel au Panthéon gréco-romain, ne sera point sympathique 
aux pratiques dont ce monothéisme est hérissé. Quoiqu'il soit 
lui-même, dans les petites choses, d'une crédulité qui surprend 
chez un esprit aussi critique 2 , il condamne en hloc toutes les 
croyances 3 qui défendent de manger de certains mets, qui pres- 
crivent une nourriture spéciale, sous prétexte de religion, qui 
imposent des mortifications, retranchent le sommeil, ne font con- 
tracter mariage et concevoir des enfants qu'après avoir pris 
conseil de la divinité. Sans doute, parmi ces critiques, il en est 
qui s'adressent aux diverses variétés du paganisme, soit officiel, 
soit toléré ; mais les principales semblent avoir été inspirées 
par le spectacle du formalisme juif, qui mêle étroitement les 
préoccupations religieuses aux actes les plus indifférents de la vie, 
et qui fait une assez large part à l'esprit ascétique. Ce qui le dé- 
montre, c'est que, donnant, dans un autre passage 4 , la recette du 
g arum, sorte de condiment préparé par les Juifs avec des poissons 
sans écailles, Pline ajoute : « Ce plat figure parmi les pratiques 
juives et les superstitions mortifiantes : castimoniarum supers- 
titioni etiam sacrisque Judaeis dicalum. » Si Pline est d'accord 
avec les Juifs pour ne pas concevoir Dieu sous une forme péris- 
sable, il ne l'est plus lorsque la religion du Dieu invisible se com- 
promet par des pratiques, plus puériles à ses yeux que l'anthro- 
pomorphisme lui-même 5 . Il signale d'ailleurs 6 Moïse parmi les 

» XIII, 9, 5. 

2 Cf. Renan, Antéchrist, p. 323, note 3. 

3 II, 5 : Damnant et exeogitant cibos ; imperia dira in ipsos,ne somno quidcm quieto, 
irrogant ; non matrimonia, non liberos, non dcniqne quidquam aliud, nisi juvantibus 
sacris deligunt. 

« XXXI, 44, 1. 

s C'est aussi Pavis de Strabon, XVI, 2, 37. 

6 XXXI, 2. 6. Le texte n'est pas sûr ; Geiger lit : Est et alia magices factio, a 
Mose Janne et Lotapea Judœis pendens ; d'autres Janine et Jotape ; d^utres : a M.ose 
etiam nunc et Jotape. Jamnia et Jotapata sont des villes de Galilée; il est probable 
que Pline prend le Pirée pour un homme dans ce passage ; on perdrait son temps à 
le rendre clair et sensé. 



1CG REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

magiciens fameux, en compagnie d'Orphée et de Zoroastre, 
comme un homme qui a fait servir la connaissance des secrets de 
la nature, à éblouir la foule et à la dominer. Si nous possédions 
son grand ouvrage historique, où le récit de la ruine de Jéru- 
salem a trouvé place, nous saurions au juste à quoi nous en tenir 
sur le fond de sa pensée concernant l'œuvre de Moïse et l'esprit 
de la nation que ce législateur avait façonné. Dans YHlstoire 
Naturelle, écrite au lendemain de ces événements, il fait allusion 
aux résistances héroïques des Juifs, dans des termes qui n'ex- 
cluent pas une sorte d'admiration l . Parlant du baume, cultivé en 
Judée, il rappelle l'acharnement apporté à le défendre contre la 
rapacité romaine 2 : « Cet arbre est asservi maintenant, dit-il, et 
il paie le tribut avec la nation même dont il est originaire. Les 
Juifs ont exercé sur lui leur rage comme sur leur propre per- 
sonne ; il a fallu que les Romains prissent sa défense ; on a livré 
bataille pour une simple plante. Aujourd'hui, c'est le fisc qui 
prend soin de la propager. » On ne saurait demander à un Romain 
plus de modération dans la critique d'une nation vaincue, plus 
d'expansion dans son éloge. 

En passant de Pline à Quintilien, nous descendons des régions 
où la science pure apprend à respecter toute conviction sincère, 
dans celles où la déclamation, mise au service des intérêts offi- 
ciels, n'enseigne que la fausseté pour la flatterie, par conséquent 
pour la calomnie 3 . C'est le temps où l'impôt des deux drachmes, 
imposé aux Juifs par Titus en retour du libre exercice de leur 
culte, était exigé avec la dernière rigueur 4 ; où ceux-là même qui 
sans être juifs, au sens exact du mot, mais prosélytes de premier 
degré, et les Juifs qui cachaient leur origine, étaient contraints 
par des vexations de toute sorte à ce tribut onéreux. Si les adhé- 
rents au Judaïsme sont de plus en plus nombreux dans les di- 
verses classes de la société 3 , on ne trouve nulle part d'indication 
que leur cause soit défendue à la cour, dans l'entourage de Domi- 
tien ; au contraire. Et Quintilien n'était pas homme à épouser une 

1 L'œuvre historique de Pline, dont Tacite, Suétone et Plutarque se sont servis, 
commençait au règne de Néron {H. N. % prsef., 20) et comprenait certainement la 
guerre de Judée. 

2 XII, 54,1. 

3 Sur Quintilien, voir notre introduction au X e livre des Inst. Orat., p. vi et 
suiv. 

4 Suét., Dom.^ 12 : qui vel improfessi Judaicam viverent vitam, vel dissimulata 
origine, imposita genti tributa non pependissent ; et le souvenir de jeunesse que rap- 
porte l'historien. Cf. Jos., Bel. Jud., VII, 6; Dion Cas, (Xiph.), 66, 7. Nerva mit fin 
à ces vexations, Saint-Jérôme, Comm. in Am., 3, 1443. 

5 Graelz, Die Jildischen Proselyten im Rœmerreiche (dans le Jahrcsler. du sémi- 
naire israélite de Breslau), 1884, p. 2 et suiv. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 467 

cause condamnée en haut lieu. Avec tous les écrivains connus de 
ce règne, il a brûlé sur l'autel de la famille des Flavius l'encens de 
ses plus pompeuses épithètes 1 ; il a célébré la divinité du Néron 
chauve. Celui-ci ayant chassé de Rome et d'Italie les pro- 
fesseurs de philosophie, l'auteur de Y Institution oratoire qui, 
au début de son ouvrage, avant cette mesure de proscription, 
avait parlé d'eux avec modération et convenance, tout d'un coup 
les couvre d'injures; il les présente comme des charlatans dange- 
reux pour la sécurité publique, comme des maîtres funestes pour 
les mœurs de la jeunesse romaine 2 . Très peu philosophe lui- 
même, incapable de se former sur les grandes vérités méta- 
physiques et religieuses une opinion arrêtée , ni platoni- 
cien, ni stoïcien, ni épicurien 3 , Quintilien n'apprécie, chez les 
philosophes qu'il juge dans son livre, que certains procédés de 
discussion et de style, dont, à l'occasion, l'orateur, le déclamateur 
ont avantage à se parer. Chaque fois qu'il touche aux matières qui 
ont avec les vérités métaphysiques quelque rapport, il s'élève à 
peine au-dessus de la religiosité vague d'un bourgeois lettré ; il 
mêle les théories stoïciennes sur l'esprit universel à des formules 
toutes faites, puisées aux sources des croyances traditionnelles. 
Rhéteur avant tout, c'est-à-dire professeur de mensonge, et s'ac- 
quittant de cette tâche avec l'inconscience naïve qui dans un tel 
milieu équivaut à de l'honnêteté, Quintilien n'est pas de ceux qui 
sacrifient à une conviction, je ne dis pas la vie, mais seulement la 
faveur. Avocat habitué à plaider toutes les causes, à les estimer 
moins par elles-mêmes que par les ressources qu'elles offraient à 
l'orateur, il plaidera pour une juive, lorsque, sous Titus, la cause 
doit attirer la foule au forum, lorsque la cliente de sang royal va 
jeter de l'éclat sur son avocat 4 . Professeur, il réunit dans son 



1 Inst. Or., IV, proœin., 3; III, 7, 9. Cf. la note de notre édition à X, 1,91. 
p. 64. 

2 L'expulsion est de l'an 94. Voir Dodwell, Annal. Quint., 26. Les philosophes 
sont pris à partie par Quintilien, XI, 1,3; XII, 3, 11 ; 3, 5 et dans la préface de 
l'œuvre, qui fut écrite en dernier lieu. Ailleurs, le ton est convenable; voyez I, 4, 5 
et X, 1, 123 ; ibid., 35. L'Institution oratoire commencée vers 92 a été terminée 
entre 94 et 95. On voit que l'outrage aux philosophes est amené par les événements. 

3 Voir Babucke, De Quint, doctnna, p. 11-16; cf. Friedlaender, ouv. cit., IV, 
p. 162. 

4 Ce fut en l'an 75 que Titus ramena Bérénice de Judée à Rome, et sur les ins- 
tances de l'opinion la renvoya quelque temps après. Elle revint entre 79 et 80, 
lorsque Titus fut empereur, mais n'obtint point l'exécution des promesses de mariage 
qu'elle avait emportées. Quintilien plaida pour elle durant son premier séjour, car 
c'est peu après qu'il quitta le forum pour l'école. Il n'est pas douteux que le procès 
ait roulé sur une contestation d'intérêt ; la reine présida elle-même le tribunal (Inst. 
Orat., IV, 1,19), en vertu de l'organisation judiciaire dont, par privilège, les Juifs 
jouissaient dans l'empire. Cf. Schûrer, Die éfemeindeverfassung,]). 12; et noire édi— 



168 REVUE DES ETUDES JUIVES 

école tout ce que l'aristocratie romaine compte de rejetons avides 
des faciles succès de la déclamation. Il reçoit un traitement de 
l'Etat ' et justifie de son mieux le traitement qu'il reçoit, par le 
bon esprit de son enseignement, par le respect profond du maître 
qui l'en a chargé. Il a ses entrées au palais même de l'empereur 
qui le charge de l'éducation de ses petits-neveux, des fils de Fla- 
vius Clemens et de Domitilla a . C'est sans doute cette circonstance 
qui, d'une façon assez imprévue, l'amène à parler des Juifs dans 
son ouvrage. 

Traitant des lieux communs qui reposent sur l'idée du blâme, il 
se croit obligé de citer des chefs d'états qui ont fondé des cités 
funestes aux autres nations 3 ; « c'est le cas, dit-il du chef de la 
nation juive. » L'outrage aux Juifs se trouve du coup érigé en 
lieu commun oratoire, par le maître officiel de la déclamation. Il 
serait intéressant de connaître à quelle date précise Quintilien 
s'est livré à cette manifestation d'hostilité. Nous savons en effet 
par lui-même que, vers l'an 94, tandis qu'il se hâtait de terminer 
son grand ouvrage commencé en 92, il avait reçu de Domitien la 
mission de former à l'empire les deux fils de Flavia Domitilla, sa 
nièce, et de Flavius Clemens, revêtu dans le même temps du con- 
sulat 4 . Les jeunes gens, sur lesquels nous ne possédons d'ailleurs 
aucun autre renseignement, ne furent pas en faveur bien long- 
temps : élevés par un caprice de Domitien, ils furent précipités 
peu après, eux et leurs parents; le père fut mis à mort et la mère 
exilée en l'an 96 ; sans doute que les enfants l'y suivirent. Men- 
tionnés avec affectation dans la préface du IV livre de Y Institu- 
tion oratoire, ils en disparaissaient après, quoique l'occasion de 
parler d'eux se fût offerte encore toute naturelle à leur profes- 
seur. Or, Flavius Clemens et Domitilla, la démonstration en a été 
faite d'une façon fort ingénieuse par Graetz 5 , appartenaient à la 

tion de Quintilien, p. xn. L'histoire racontée par Dion Cassius (Xiph., 66, 15) des 
outrages que deux philosophes cyniques, Diogène et Hiéras, adressèrent à Béré- 
nice au théâtre et qui leur valurent des châtiments rigoureux, n'a point de rapport 
avec ce procès. C'est au civil seulement que le memhre le plus élevé en dignité de 
la communauté juive, ou peut-être un membre quelconque tiré au sort (le premier 
cas est plus vraisemblable) présidait. Voy. Jos., A. J., XIV, 10, 17 : -nx xe Tcpày- 
p.axa xal xàç Trpoç à),).y]),ouç àvxiXoyîaç xpivovat. Cl". Cod. Theod., II, 1, 10 : in civili 
duntaxat negotio... 

1 Suét., Vesp., 18; Saint-Jérôme, Chron. Eus., ol., 216.4, 

2 Inst. Orat., IV, proœm 2. 

3 N.B., lll, 7, 21. 

4 Suét., Dom., 15; qui manifeste ses sentiments anti-judaïques en accolant au nom 
de Flavius Clemens la qualification de : contemptissimœ inertiae ; cf. Dion Cassius 
(Xiph., 67, 17). 

5 Op. cit., p. 28 et suiv. Dion Cassius dit que la famille de Flavius ne fut pas seule 
frappée pour ce fait, mais que beaucoup d'autres Juifs subirent le même sort : èç xà 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 169 

religion juive. Domitien motiva même leur disgrâce sur l'accusa- 
tion d'athéisme, c'est-à-dire de religion défendue. Jusqu'à quel point 
Quintilien,le maître des enfants, s'était-il montré respectueux pour 
les croyances de la famille? Pensait-il avoir à prendre quelques pré- 
cautions contre les soupçons de l'empereur, lorsqu'il publia V Insti- 
tution oratoire? A-t-il profité d'une occasion quelconque pour dire 
du mal des Juifs, comme il s'est empressé d'en dire des philoso- 
phes, dans la crainte qu'il ne fût soupçonné d'en penser du bien ? 
Cet excès de prudence chez Quintilien n'a rien d'invraisemblable. 
Les hommages réitérés à la divinité impériale et les paroles de 
mépris à l'adresse de la nation juive, sont les deux articles d'une 
profession d'orthodoxie officielle. Quintilien, à deux époques diffé- 
rentes de sa carrière, a fréquenté des Juifs de marque ; il s'est 
montré aimable pour eux, comme il était aimable pour tout le 
monde, quand il n'y avait pas de danger. Il ne pouvait, avec Do- 
mitien, prévoir l'avenir ; mais il était toujours bon de racheter le 
passé. 

Si le débonnaire rhéteur s'est fait violence pour donner aux 
Juifs une place défavorable dans Y Institution oratoire, Martial, 
son compatriote, n'a eu pour les caricaturer qu'à se laisser aller à 
la pente de son génie. Lorsque l'on voit, dans les ouvrages sérieux 
où sont racontées les luttes du paganisme gréco-romain et du 
monothéisme judéo-chrétien, citer et commenter avec gravité les 
plaisanteries bonnes ou mauvaises, distinguées ou malpropres, 
qui remplissent les Epigrammes, il est' difficile de ne pas es- 
sayer aussi l'épigramme, non plus contre les Juifs, mais contre 
leurs trop zélés historiens l . Du moins Martial revenant au 
monde et constatant l'usage que l'on fait de ses vers, aurait-il 
peine à contenir sa verve. Parmi les Romains offerts à son ob- 
servation, il n'a mis en scène que les grotesques et les cor- 
rompus, tantôt raillant leurs vices, leurs travers et leurs ridicules, 
tantôt les flattant ou les exploitant; de même il n'a voulu voir, 
parmi les Juifs habitant Rome que les misérables et les vicieux 
et seulement par le côté de leur misère et de leurs vices qui 
prêtait au ridicule. En conclure, comme on le fait communément 

tcov 'IouSaicov 9]6r] ilov.éXkov'zeç. A cet argument établissant le judaïsme du personnage 
consulaire, Graetz en ajoute trois autres : 1° Le fait que l'annaliste Bruttius ne parle 
pas du christianisme de Flavius, mais seulement de celui de sa femme ; 2° Des té- 
moignages talmudiques citant un illustre prosélyte romain du nom de Clonimos; 
3° Le passage de l'Évangile de saint Matthieu (xxv, 15), où il est question d'un 
voyage entrepris par les Synhédristes au loin, pour faire ëva upoayjXuTov. Toute 
cette démonstration est bien autrement fondée, que les fables vagues sur Clemens 
Romanus que les écrivains ecclésiastiques tentent d'identifier avec Flavius Clemens, 
1 Cf. Joël, Blicke, II, p. 127 et suiv. 



170 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

avec le plus grand sérieux, que ni Rome ni Martial n'en ont 
connu d'autres, est aussi absurde que déjuger la société payenne 
tout entière sur les peintures des satiriques. M. Renan a fait remar- 
quer quelque part 1 « qu'on se laisse trop préoccuper parles pas- 
sages des satiriques latins où les vices des femmes sont âprement 
relevés. » Si cette restriction part d'un sentiment de généreuse 
galanterie, elle est en revanche insuffisante; et il la faut introduire 
par esprit de justice, dans toute espèce de tableau des mœurs ro- 
maines sous l'empire. Grouper ensemble, quand il s'agit des Juifs, 
des épithètes désobligeantes recueillies çà et là dans un millier 
d'épigrammes, les arranger avec art, les renforcer au besoin avec 
des documents pris n'importe où et même sans documents d'au- 
cune sorte, puis donner à cet ensemble conventionnel une réalité 
permanente et générale, c'est composer des tableaux de genre 
pour le plaisir et non écrire l'histoire pour la vérité 2 . Si encore 
tous les détails, apparemment puisés dans la poésie satirique, 
étaient interprétés rigoureusement et signifiaient ce qu'on leur 
fait dire ! Mais loin de là : quand des citations de certains ou- 
vrages on se reporte au texte même des auteurs cités, on s'aper- 
çoit trop souvent que des développements entiers de l'historien 
prétendu insinuent une opinion qui ne repose sur rien de réel, 
sur des malentendus, sur des bagatelles. Tel vers de Martial sera 
gravement invoqué pour justifier dans un portrait trois traits au 
moins; et c'est à peine, si vérification faite, il répond à l'un d'entre 
eux 3 . 

Lorsqu'on lit Martial avec un esprit libre de toute prévention, 
en rassemblant dans un seul coup d'oeil, sans y rien mettre du sien, 
les diverses allusions qu'il fait aux Juifs, on voit s'ouvrir sur leur 
situation à Rome, au temps de Domitien, des coins de perspective 
assurément fort intéressants pour l'histoire, mais très restreints et 
tels qu'elle aurait tort de s'en contenter. Martial nous initie au lan- 
gage d'une certaine partie, qui n'est pas la meilleure, de la société 
romaine, quand elle s'égaye sur le compte des. Juifs. Les idées ob- 



1 Les Apôtres, p. 307, note. 

8 Ce défaut est choquant chez Hausrath, I, 157, dans le chapitre qu'il consacre à 
l'opinion romaine sur les Juifs ; M. Joël l'a relevé avec beaucoup de finesse chez 
M. Renan, Apôtres, p. 288 et suiv. 

3 L'épisramme 57 du XII e livre est citée chez M. Renan six fois de la page 290 à 
la page 293, toujours comme justification de quelque nouveau ridicule attribué aux 
Juifs. Pour qui ne vérifie pas, cette épigramme prend l'importance d'une satire en 
* e - Or j'y trouve en tout, concernant les Juifs, ce vers : A matre doctus née rogare 
Judaeas; le suivant n'est pas sûrement à leur compte : Nec iulphuratae lippus ins- 
titor mercis ; cf. cependant, I, 41, 4, où le marchand d'allumettes est appelé « trans- 
tiberinus ambulator », ce qui conduit à l'identifier avec un Juif. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 171 

scènes y sont surtout en faveur, et on y possède pour la gravelure 
une ingéniosité qui confine au génie 1 . Aussi, quelle bonne aubaine 
que la circoncision ! C'est elle qui offre au poète la matière de ses 
plus nombreuses et, si l'on veut, de ses meilleures plaisanteries 2 . 
Vient ensuite, mais en passant seulement et fournissant des traits 
à des peintures d'ensemble, l'allusion aux misères sordides ou 
grotesques. Voici des petits mendiants juifs, dressés à ce métier 
par les leçons de leur mère 3 ; M. Renan en fait un type ; d'autres, 
qui n'ont pas l'art délicat des nuances, s'imagineront que les Juifs 
ont introduit à Rome la mendicité inconnue avant eux 4 . Tous les 
Juifs cependant ne mendient pas ; il y en a qui sont colporteurs, 
qui vendent des allumettes ou les troquent contre du verre cassé 3 ; 
il en est, dans le nombre, qui ont les yeux chassieux. Infirmité 
commune sur les bords du Tibre, la chassie sera un des traits ca- 
ractéristiques du Juif romain 6 . Il y faut ajouter l'haleine mau- 
vaise : il est vrai que Martial ne la prête qu'à ceux ou plutôt à 
celles qui ont jeûné et comme une conséquence du jeûne 7 . 11 n'im- 
porte : certains Juifs selon Martial, sont malpropres, chassieux, 
mendiants, nauséabonds, marchands d'allumettes. Voilà des his- 
toriens, ses interprètes, qui transforment une nation de cinquante 
mille hommes au moins en un ramassis de cette catégorie. 

Cependant, lorsqu'on lit Martial, il faut tout lire; alors on 
remarque que le poète lui-même est servi par un esclave juif, 
vigoureux gaillard dont l'haleine ne paraît pas incommoder le 
maître s . Dans le monde, qui n'est pas celui des brocanteurs, 
nous avons affaire à un poète juif, à un acteur, à un critique lit- 
téraire 9 ; nous en rencontrons, non pas certes dans les maisons 

1 Cf. Joël, ouv. cit., 129 et suiv. ; Friedlaender, ouv. cit., IV, 113. 
» VII, 30, 5 ; 35, 3 ; 55, 6 ; 82, XI, 94. 

3 XII, 57, 13 ; cf. Renan, Apôtres, p. 293. 

4 La mendicité était une des plaies de Rome, comme de toutes les grandes villes. 
Voir, entre autres, Juv., V, 8 ; XIV, 134 ; 300, etc. 

5 I, 41, 3. Transtiberinus ambulator, qui pallentia sulphurata fractis perimitat vi- 
treis. Cf. XII, 57, 14, où il est appelé lippus mais n'apparaît pas évidemment comme 
Juif. 

6 Horace souffrait de ce mal; voir Sat., I, 5, 49, et y fait de fréquentes allusions. 

7 IV, 4, 7. La mauvaise odeur est caractérisée par une dizaine de comparaisons au 
nombre desquelles : Quod jejunia sabbatariarum ; au féminin dans les meilleurs mss. 
On voit que Martial se plaint du peu de charme que lui offre une maîtresse juive, le 
jour où elle a jeûné. L'intention est tout autre que celle qu'on lui prête d'ordinaire. Il 
est vrai qu'on commente avec Ammien Marcellin, XXII, 5, qui avait écrit : Judaeo- 
rum petentium et tumultuantium , ce qui a un sens, petere et tumidtuari formant gra- 
dation. Fetentmm pour Petentium est une correction de seconde main (Ed. Eyssen- 
hardt, p. 232) ; elle rend la phrase inepte. Cf. Joël, 131, note. 

s II, 35. 

9 XI, 94 : Verpepoeta, etc.; VII, 82. 



172 REVUE DES ETUDES JUIVES 

de prière 1 , qui ont tous les vices de la petite bourgeoisie ro- 
maine, et que l'on dirait nés sur VAventin, nourris des fruits 
de la Sabine * ; il y en a môme d'apostats qui jurent par Jupiter 
tonnant 3 . Bien mieux, les femmes ne les repoussent pas tou- 
jours, témoin celui qui, rival de Martial, triomphe où Martial 
avait échoué; le souvenir de Jérusalem brûlée, la flétrissure du tri- 
but imposé aux vaincus ne suffisent pas, le poète nous le rappelle 
dans un mouvement d'indignation comique, à faire pencher la ba- 
lance pour les non-circoncis 4 . Sans doute que leurs rivaux ont 
dû leurs succès à d'autres causes qu'à l'haleine mauvaise, à la 
malpropreté, aux ressources du commerce d'allumettes et de verre 
cassé. Ainsi, ce que l'on est en droit de conclure, après la lecture 
de Martial, relativement à la condition des Juifs dans Rome, c'est 
qu'il y a dans la communauté, en bas, beaucoup de misère, à un 
degré plus élevé de l'échelle sociale, des vices et aussi des ridi- 
cules. Mais il y a autre chose dont Martial ne parle pas, dont il ne 
pouvait pas parler, soit qu'il l'ignorât, soit que, le sachant, ce 
n'était ni son affaire, ni son goût de le dire. Il y a la masse des 
Juifs honnêtes et laborieux, surveillés d'un œil jaloux par la 
police romaine, rançonnés par le fisc, qui détourne, au profit de 
l'empereur ou de Jupiter Capitolin, le tribut naguère envoyé au 
temple, et que le temple ne peut plus recevoir. Il y a ceux qui 
travaillent, qui prient, qui espèrent, même quand il n'y a plus 
d'espérance. Ceux-là n'ont pas eu d'histoire, quoiqu'ils ne fussent 
point parmi les peuples heureux 3 : pourquoi veut-on qu'ils aient 
trouvé place dans la satire ? 

On a vu par un détail, obscène dans la forme, mais sérieux au 
fond, que la frivolité de Martial a ressenti vivement l'impression 
que causait à Rome la lutte suprême des Juifs et la ruine de la 
ville sainte. L'imagination des payens en est frappée d'autant plus, 
que la dynastie des Flavius y conquit la meilleure part de son 
prestige, et que les soldats romains, déshabitués de combattre con- 
tre des ennemis héroïques, venaient de refaire un dur apprentis- 
sage. Depuis l'implacable guerre de destruction faite à Garthage 

» VII, 30, 5; 55, 7. 

2 Juv., III, 84 : Infantia caelum Hausit Aventini baca nutrita Câlina. 

3 XI, 94, 7. 

4 VII, 55, 6. 

5 II faut la deviner par le peu qu'en dit Josèphe, B. /., VI, 9, 2. Nulle part l'é- 
goïsme et la bassesse de l'historien n'éclatent mieux que dans l'insistance qu'il met 
à énumérer les bontés des Flavius à son égard, et leurs rigueurs envers les Juifs qui 
avaient été ses ennemis, tandis qu'il passe sous silence et la fin glorieuse d'Eléazar 
et les misères de la communauté juive de Rome. Vit., sub fine., cf. Graetz, III, p. 585 
et 593 et suiv. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 473 

par les contemporains de Caton, on avait rencontré des adver- 
saires redoutables dans les Gaulois avec Vercingétorix, dans les 
Germains avec Arminius ; mais il paraissait tout naturel que des 
Occidentaux se battissent en braves. L'Orient, la Macédoine et la 
Grèce avaient accoutumé à déplus faciles victoires ; les expéditions 
de Paul-Emile, de Lucullus surtout et de Pompée, n'avaient été le 
plus souvent que des courses triomphales, variées par des batailles 
qui ressemblaient à des massacres, par des sièges qui étaient des 
pillages. En Judée, ce fut une autre affaire ; pour briser la résis- 
tance d'un petit peuple, il fallut des années, les troupes les plus 
solides, commandées par les meilleurs généraux avec une rigueur 
de discipline inusitée. Cette résistance remplit les Romains à la 
fois de stupeur et de colère *. Aussi l'acharnement après la victoire 
fut-il sans exemple. En Judée, il se traduit par des égorgements 
en masse ; à Rome, l'opinion se met à l'unisson de ces fureurs mi- 
litaires. Les plus sceptiques sont secoués de la rage féroce qui, 
aux époques décisives de la république, sut organiser savamment 
l'anéantissement d'un peuple, sans laisser de place à un sentiment 
chevaleresque. Comme on avait piétiné sur Carthage jusqu'à en 
effacer les dernières traces, comme on avait traité Vercingétorix 
en vulgaire bandit, ainsi on s'acharna sur le pays de Judée et sur 
les chefs de la résistance. Les Gaulois, du moins, avaient trouvé 
grâce au lendemain du triomphe, et la mort du chef sauva son 
peuple de tout outrage posthume. Simon Bar Gioras et Jean, qui 
avaient combattu, qui s'étaient rendus comme le héros gaulois, 
périrent comme lui 2 . Cependant l'écrasement matériel des Juifs ne 
suffit pas aux rancunes de Rome ; elle tenta sur eux l'écrasement 
moral qu'elle avait épargné à tous ses vaincus, sauf à Hannibal 3 . 
On peut dire que la nation juive obtint ainsi dans la réprobation 
dont les vainqueurs poursuivirent son nom et ses institutions après 
cette terrible campagne, une place privilégiée. Elle en fut rede- 
vable, non pas, comme l'ont répété grand nombre d'historiens, à ces 
institutions mêmes, qui jusqu'à la dernière lutte avaient laissé les 
Romains assez indifférents, mais aux vertus indomptables que ces 
institutions avaient trempées, à la ténacité de résistance que leurs 
fidèles y avaient puisée. 

Enfin, ce qui acheva d'exaspérer la fierté romaine, au lende- 
main du triomphe où l'empereur et son fils donnèrent en spectacle 

1 Tac, Hist., V, 10 : Augebat iras quod soli Judaei non cessissent. 

2 La ressemblance est frappante jusque dans les détails. Voir Jos., B, J., VII, 5, 
3 et 2, 2. 

3 Entre autres, Tit.-Liv., XXI, 4 et XLIX, 1. 



174 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Les résultats de leur campagne l , c'est que, si complète que fût la 
victoire, les Juifs, par Bérénice, la sœur du roi Agrippa, en rem- 
portaient une sur le cœur du jeune Titus, qui faillit élever une 
Juive au rang occupé naguère par Livie, par Agrippine-. Antoine, 
du moins, n'avait pas étalé aux yeux de Rome son amour pour 
Cléopâtre; et si César s'était laissé prendre aux charmes de 
l'Egyptienne, il n'avait jamais songé à l'associer à l'empire. 
Quand le dictateur triompha des Gaulois, ses soldats chanson- 
nèrent la défaite infâme que lui avait fait subir le beau Nicomède 
de Bithynie 3 . On suppose aisément quelles furent les épigrammes 
qui suivirent le char de Titus, quand on répéta dans le public que 
la belle Bérénice l'asservissait au point de lui ôter toute prudence, 
tout sentiment de dignité romaine. Quelle était donc la magie de 
ce peuple, qui savait prendre de telles revanches, au sein même 
de ses défaites ? On sait que, cédant enfin à l'opinion, Titus ren- 
voya celle qu'il avait médité d'associer à l'empire 4 : quand elle 
revint, plus tard, réclamer l'exécution des promesses reçues 
avant que Titus ne fût empereur, elle fut éconduite par son ancien 
amant. Mais les Romains de vieille roche qui avaient arraché ce 
dénouement au maître, ne pardonnèrent pas aux Juifs de les avoir 
fait trembler une fois de plus pour le prestige de l'empire 5 . 



IV 



L'homme qui a le mieux traduit l'irritation de ce chauvinisme 
contre les Juifs est Tacite. Ecrivain d'une rare puissance, histo- 
rien d'une criante partialité, il a flatté ainsi, en la résumant, 
l'opinion régnante de son siècle ; il a, par le prestige du talent, 
façonné quelque peu celle des âges suivants ; il pèse encore au- 
jourd'hui sur la réputation du peuple juif ; il contribue pour sa 
part, à entretenir des haines, dont la ténacité n'a d'égale que la 
patience de ceux qui en ont été l'objet. Il y a trente ans encore, les 



1 Jos., B. J., VII, 5, 5 et suiv. 

2 Tac, Eist., II, 2; Dion Cas., 66, 15 et 18; Suét., Tit., 7. 

3 Suét., Caes., 49. 

4 Aur. Vict., Epit., 10 : Ut subiit pondus regium, Bérénices nuptias suas sperântem 
regredi domum et enervatorum grèges abire praeccpit. Ces enervati sont un non- sens 
qui dérive d'une imitation d'Horace {Od., I, 37, 9) parlant des eunuques de Cléo- 
pâtre : Contaminato cum grege turpium morbo virorum. 

5 Voir chez Dion Cassius par l'aventure des deux philosophes cyniques (Xiph., 
06, 15) à quel diapason l'opinion était montée. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 175 

procédés de critique admirative dominant dans l'histoire littéraire, 
on eût été mal venu ou de contester la bonne foi de Tacite ou 
même d'accuser sa partialité inconsciente. La valeur artistique de 
son œuvre faisait passer condamnation sur toutes les exagérations 
dans le blâme, sur l'invraisemblance de certains récits, sur les 
contradictions et les absurdités même qu'il était possible d'y re- 
lever quelquefois 1 . Cependant les restrictions sur le fond des 
choses semblent d'autant plus naturelles, que le talent de mise en 
œuvre paraît plus considérable. Ce que l'on peut appeler la puis- 
sance subjective d'un historien, est si peu la garantie de sa sin- 
cérité objective, qu'elle n'est pas loin, en quelque cas, d'en être 
la négation. Que sera-ce, si son génie est la résultante d'un milieu 
où l'impartialité est impossible, où il y a surtout de la sincérité 
dans les préventions et dans les haines traditionnelles 2 , où l'édu- 
cation littéraire, dès le premier âge, est une école de mensonge, 
tout au moins d'exagération ? Tacite a été formé par la discipline 
déclamatoire qui depuis Néron a gâté à Rome les meilleurs es- 
prits ; quoiqu'il se défende de rien abandonner dans son œuvre 
ni à la faveur, ni au dénigrement, comment aurait-il pu dépouil- 
ler, sous les Flavius d'abord, la manie de noircir le passé pour 
flatter le présent ; plus tard, sous les Antonins, le besoin géné- 
reux de dresser l'acte d'accusation de la tyrannie en général, 
pour rendre hommage au régime libéral qui lui avait succédé ? 
Sa vie publique commence sous Vespasien, sa faveur grandit sous 
Titus ; elle ne s'arrête pas avec Domitien, elle arrive au sommet 
avec la dynastie nouvelle 3 . Tacite épouse toutes les rancunes 
des Flavius contre les empereurs précédents; il compose les An- 
nales et les Histoires, moins sur la foi des documents originaux, 
qu'en condensant les libelles, les mémoires, les monographies de 
toute sorte, où des auteurs, pour la plupart inconnus aujour- 
d'hui, écrivaient non pas tant sous la dictée des faits que sous 
celle de leurs rancunes ou de leurs intérêts 4 . En ce qui concerne 
les Juifs, il est trop évident que Tacite a manqué au premier 

1 Des défauts de ce genre dans les ouvrages de Tacite ont été relevés par Sûvers 
(Tiberius und Tacitus ; cf. Duruy, De Tiberio imperatore), Stahr, Bilder aus dem Al- 
terthum, passim, Karsten De Taciti fide, etc., H. Schiller, Qeschichte des Rœm. 
Kaiserr.), etc., etc. 

2 Tacite a fort bien jugé ses prédécesseurs à ce point de vue ; mais peut-il se 
flatter d'avoir échappé aux influences qu'ils ont subies tous ? Nous ne le pensons pas. 
Voir Hist., I, 1 : $imul veritas infracta plurirnis modis, etc., surtout : Ambitionem 
scriptoris facile averseris; obtrectatio et livor pronis auribus accipiuntur. 

3 Eist., I, 1. 

4 H. Schiller, ouv. cit., 1-4 et suiv., surtout p. 7 : a Archivalische Studien hat er 
nie gemacht. » 



176 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

devoir d'un historien, qui est de s'informer, avec un égal soin, des 
deux partis en cause. Il a raconté les faits de la grande guerre, 
avec des Mémoires de Vespasien ' et un ouvrage de M. Antonius 
Julianus, qui fut procurateur de la Judée, au moment du siège 
de Jérusalem. Mais il a négligé de recourir aux ouvrages de 
Josèphe et de Justus de Thibériade, dont il n'a pu cependant 
ignorer l'existence, puisque les premiers, du moins, avaient été 
écrits à Rome et soumis à l'approbation de Titus 2 . Il les a dédai- 
gnés, dit un critique allemand 3 , parce qu'ils étaient d'un Juif et 
d'un affranchi ; et, s'il en faut croire ce critique, il fit bien d'en 
user ainsi. Des opinions de ce genre sont jugées quand on les a 
citées. Si Tacite a été volontairement partial comme historien, il 
lui a manqué encore de tempérer la raideur de son bourgeoisisme 
romain par une certaine dose de philosophie indépendante et net- 
tement définie 4 . Gomme Quintilien, dont il a été l'élève, il appar- 
tient à la foule des payens intelligents, qui, ayant goûté un peu 
aux doctrines des diverses écoles philosophiques sur les grandes 
questions de métaphysique et de morale, n'ont su, franchement, 
ni en adopter ni en rejeter aucune, qui se bornent à les accommo- 
der, tant bien que mal, aux absurdités du polythéisme officiel. On 
s'en aperçoit sans peine lorsqu'on lit les renseignements qu'il a 
condensés au cinquième livre de ses Histoires sur les institu- 
tions politiques et religieuses de la nation juive. S'il est superflu 
de relever ses erreurs, nous croyons qu'il est intéressant de les 
rapprocher des sources où elles furent puisées. Le tableau suivant 
parlera assez de lui-même : nous initiant aux procédés de l'histo- 
rien, il juge à la fois sa sincérité et sa compétence : 

Judseos Creta insula profugos, no- Orphen (Arphen, chez Eus., Prcep. 
vissima Libyse insedisse. . . inclytum JEv., IX, 20, p. 422 B), descendant 
in Creta Idam montem , accolas d'Abraham , occupa la Libye. — 
Idseos.... Judœos vocitari. [Hist., Alexandre Polyhist., Fragm. Hist. 
v, 2.) tfrac.III, 214, 7. 

Pour la descendance Cretoise, voir 
le rapprochement de Minos et de 
Moïse, Jos., c. A., II, 16. Il y a des 
Juifs nombreux en Crète, au temps 
d'Auguste, A.J., XVII, 12, 1. 

1 Dont parle Josèphe, Vit., 65. Antonius Julianus (sur son rôle dans la guerre, 
voy. Jos., Bel. J., VI, 4, 3) est cité comme historien de la guerre des Juifs par 
Minut. Félix, Oct., 33, 4. Le rapport avec Tacite a été conjecturé par J. Bernays, 
iïulpic. Sev., p. 56. 

* Jos., Vit., 65; Cont. Ap., I, 9. 

3 Nipperdey, Introd. à son édit. des Annales, p. 30 (édit. Weidmann) : « Und 
daran wird er auch im wesentlichen recht gethan, haben ». 

* Sur l'absence de vraie philosophie chez Tacite, voy. Friedlœnder, IV, p. 161. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 



177 



Exundantcm per iEgyptum mulli- 
tudinem... Expulsion par Bocchoris 
sous prétexte de lèpre et d'impiété. 
(Voir le chap. ni). 



iEthiopum prolem... 



Assyrios convenas. 



Clara. . . Judseorum initia. . , 



La sortie d'Egypte, ch. ni. 



Moïse magicien, ib. : sibi ut cœ- 
lesti duci crederent. 



Novos ritus, contrariosque ceteris 
mortalibus. . . profana illic omnia 
quse apud nos sacra etc.; ib., iv. 

Culte de la tête d'âne. (Aussi cbez 
Florus, bistorien du second siècle, 
III, 5). 



Sue abstinent, memoria cladis qua 
ipsos scabies quondam turpaverat. 
Le jeûne, souvenir de la famine. 

Le repos du sabbat : ignavise da- 
tum. 

Septimo die otium... Tacite n'en 
donne pas la raison aussi absurde 
qu'odieuse. 

Cetera instituta sinistra, fœda, pra- 
vitate valuere, ib., v. 



T. XI, N° 22. 



Manetbo, cbez Jos., c. A., I, 26; 
Cbérémon, ib., 32 ; Lysimaque, ib., 
34; et II, 2. Probablement aussi Po- 
sidonius, rapporté par Diodore de 
Sicile, XXXIV, frag. I ; éd. Didot, 
p. 531. 

Opinion dont la source est incon- 
nue ; repose sur des traditions rela- 
tives à Moïse, qui cbasse les Ethio- 
piens d'Egypte (chez Jos., c. A., II, 
10) et sur la pratique commune de la 
circoncision. Ib., I, 22. D'après Jo- 
sèpbe, elle est venue d'Egypte, A.J., 
VIII, 10, 3. 

Trogue Pompée, cbez Justin, 
XXXVI, 2. 

Le poète Chœrilus, contemporain 
d'Alexandre; Jos., c. A., I, 22; Aris- 
tote, cité par Cléarque, ib. 

Apion, cbez Jos., c. A., II, 2 et suiv. 
Dans les Fragm. Hist. Grœc, III, 
508 et suiv. 

Pline, H. N. , XXXI, 2, 6, qui a 
pris lui-même chez Apollonius Molon 
et Lysimaque, Jos., c. A., II, 14 : tôv 
jxèv d)ç yo'Yixa xal dbraTewva ôiaêàX^ovrsç. 

Posidonius, chez Diod. Sicil., 
XXXIV, frag. 1, p. 531 (éd. Did.) : 

[AO'VOUÇ yotp OMtCtVTWV éOvtdV àxOtVOVTJTOUÇ 

elvai ttk Tcpôç âXko èôvbç èiufxi^aç. 

Posidonius : ex ea historiarum 
parte ubi de Antiocho Sidete Ju- 
dseam invadente et Hierosolyma 
oppugnante, sermo erat. ( Mùller, 
Fragm. Hist. Grœc, III, 256); chez 
Diod. Sicil., loc. cit. — Apion, chez 
Jos., c. A. , II, 7. 

Apion, chez Jos., c. A., 11,13; 
Lysimaque, ib., I, 34. 

Trogue Pompée, chez Justin, 
XXXVI, 2. 

Sénèque, chez saint Aug., CD., 
VI, 11. 

Apion, chez Jos., II, 2 : ôSsùaav- 
Tê<; . . . 1% YifJiepwv ô'Sov 6ou6wvaç Ïq- 
Xov, etc. 

Apollonius et Lysimaque, Jos., c. 
A., II, 14 : tobç vo'jxouç èï xtxxfocç i\\LÏv 
xcd oùSe^JLiâç àpEr^ç cpdcxovTSç sîvat 8t- 
SaaxaXouç. Diod. de Sicile; loc. cit. :ç 
ta futfâvGpiù'JTa xal itapavo;;.a ê6yi toi 
'lou8a(oci;. 

12 



17S 



REVUE DES ÉTUDES JUIVES 



Inter se nihil illicitum. . . projec- 
tissiina ad libidinein gens. . . 



Adversus omnes alios hostile 
odium. Separali epulis, discreti cu- 
bilibus... 



Nec quicquam prius imbuuntur 
quam contemnere deos. 



Mente sola unumque numen. — 
Cf., ib.,9 : Nulla intus deum effi- 
gie... 



Non regibus hsec adulatio. . . 



Liberum Patrem coli. 



Ousorxëia ôsÏTrva. . . . olôiito'Seiot fx^eiç 
(Just. Mart., Liai. c. Tryph. Jud., 
17). — Source inconnue mais grec- 
que (voir Joël, Blicle, II, p. 17) et, 
comme on voit, antérieure à Tacite. 
— Ces expressions étaient appliquées 
aux Juifs avant de l'être aux chré- 
tiens. Sur l'anthropophagie des Juifs, 
Apion, chez Jos., c. A., II, 7. 

Posidonius, chez Diod. Sicil., loc. 
cit., et XL, 3 ! cbrâv8pu)iro'v xiva xal 
juao'Çsvov (3fov tWr^r^Qdxo (Moïse). 

Manetho, Lysimaque, Chérémon, 
chez Jos., c. A., I, 34 : ja^ts àvOpco- 
TttDv xivi eùvoY]aêiv \ir\x& àpiaxa aujxêou- 
^susiv, àXkk xà ^etpova... 

Apion, ib., II, 10.: jx^oev^ eùvoTfaetv 
àVko'fjktx} [xà)Uaxa ôè "EXkr\<siv l . 

Apion chez Jos., II, 6 : Quomodo, 
si sunt cives, eosdem deos, quos 
Alexandri, non colunt. Cf. Tatien, 
Oral, ad Gr. y 4A. 

Manetho , Lysimaque et Chéré- 
mon : 0£tôv te vaoù; xal (3co[xoùç... H£pi- 
Tpé7i£iv. Chez Jos., c Ap., I, 34. 

Diod. Sicil., XL, 3 : xô [xrj vojxtÇeiv 
àvOpwTCo'fjiopcpov eivai xèv 8sqv, allh xèv 
Tcepié^ovxa xyjv yriv oupavôv jjlo'vov eïvat 
6eôv... Varron, chez St. Aug., C. L., 
IV, 31, 2. 

Apion, chez Jos., II, 6 : Derogare 
nobis Apion voluit, quia imperatorum 
non statuamus imagines. 

Souvenir de la confusion qui se fit 
dans les esprits, à Rome, lors des 
premières prédications des Juifs, en 
139. (Voir notre premier article, p. 6, 
note 4. Cf. . Plutarque, Lanq.,lV, 5, 
rattachant l'étymologie du mot Sab- 
bat au Zâfôoq du culte orgiastique de 
Bacchus. 



Deux choses, ce nous semble, ressortent de cette comparai- 
son avec évidence : la première, c'est que Tacite, pour exposer 
et apprécier les institutions de la nation juive, ne fait que réédi- 
ter en bloc, sans les vérifier, les calomnies de leurs ennemis 



1 Cf. Philostrate, Apollon. Thyan., V, 11 : Exeïvoi f/iv yàp toxXou àçEtrxàaav où 
fiovov Pw[xaicov, àMà xal Ttàvxwv àvôpwirwv — xx>,. A écrit au temps de Septime 
Sévère. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 170 

héréditaires; à peine, sur un ou deux points, il s'abstient de 
reproduire ce qu'elles renfermaient de plus odieux et de plus 
invraisemblable 1 . La seconde, c'est qu'il ne s'est pas même 
préoccupé des contradictions flagrantes qui existent entre quel- 
ques-uns de ces témoignages. On dirait qu'il puise au hasard dans 
le répertoire connu, laissant au lecteur le soin de se débrouiller, 
s'il le croit nécessaire ; plus désireux de produire une impression 
défavorable que de se conformer sinon à la vérité, tout au moins à 
la vraisemblance des choses. Ce qu'il dit du culte de la tête d'âne 
est inconciliable avec la constatation d'une religion qui a pour 
objet la divinité rationnelle et invisible. Affirmer des Juifs qu'ils 
ne reconnaissent ni patrie, ni famille, rend suspects les senti- 
ments de solidarité, de charité mutuelle qui sont constatés 
ailleurs. Y a-t-il un payen sensé qui, relevant chez une nation la 
croyance à l'immortalité de l'âme et à l'existence d'un Dieu unique, 
n'hésiterait ensuite à accumuler sur elle des qualificatifs infamants 
comme : Instituta sinistra, fœda . . . Pessimus quisque . . . Pro- 
jectissima ad IMdinem... Niliil illicitum... Mos absurdus 
sordidiisque ? Je veux bien que, dans tout ce tableau, la confusion 
des chrétiens et de leur détachement des choses terrestres avec 
les Juifs proprement dits, dont la pure croyance est d'un caractère 
plus positif, a dû embarrasser un payen superficiel. Mais Tacite 
en est-il plus excusable d'avoir négligé des renseignements qui 
étaient sous sa main, de n'avoir pas fait un effort d'équité pour 
établir les choses vraies, en supprimant les choses contradic- 
toires? Aussi, de tous les écrivains de l'antiquité gréco-latine, 
sans en excepter les calomniateurs de profession comme Apion, 
dont les exagérations tombaient d'elles-mêmes, pas un n'a parlé 
des Juifs avec un dédain plus grand, non seulement de la justice, 
mais d'une saine méthode historique. Ajoutons qu'il a aggravé 
les erreurs des autres par le ton d'ardente conviction qu'il ap- 
porte à l'expression de toutes ses idées. A l'heure où les Juifs 
ont à se défendre, et contre le polythéisme surexcité par leur 
résistance, et contre la propagande chrétienne, qui rompait enfin 
une solidarité compromettante, Tacite jeta ses flétrissures en pâ- 
ture aux passions politiques et religieuses. Dans un milieu où la 
polémique historique réfutant les erreurs*, éprouvant les témoi- 
gnages et triant la vérité, était à peu près inconnue, il put impu- 
nément faire la loi à l'opinion ; il servit également des hostilités 
contraires. Le résultat a été tel que, durant des siècles, les juge- 

1 L'anthropophagie et la cause pathologique assignée par Apion au repos du 
Sabbat. 



180 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

ments de Strabon, do Trogue-Pompée, de Dion-Cassius, sans 
parler de plusieurs autres que nous avons discutés dans cette 
étude, se sont trouvés étouffés en quelque sorte par la voix de 
Tacite. 

Il va de soi qu'ayant ainsi apprécié d'une façon générale et théo- 
rique le caractère du peuple juif, l'historien juge avec la même 
partialité haineuse son rôle dans les événements divers auxquels 
ce peuple s'est trouvé mêlé. Nous n'avons plus ni le récit du 
règne de Galigula, ni une grande partie de celui de Claude ; la 
fin du règne de Titus et celui de Domitien en entier manquent 
également (70 à 96) ; ces événements, en dehors du siège, se ré- 
duisent donc à deux principaux, à l'expulsion des partisans de la 
religion juive et des cultes égyptiens sous Tibère, à la persécution 
des chrétiens sous Néron. Le premier nous est connu par des écri- 
vains antérieurs à Tacite ou du même temps que lui ; le second, 
mentionné par Suétone seulement, qui peut l'avoir pris dans Ta- 
cite, a défrayé surtout la littérature chrétienne depuis Tertullien. 
Quand nous aurons dit des rigueurs déployées par Tibère contre 
les Juifs, qu'elles ont l'approbation de l'historien, qu'il y ajoute 
même de son fonds des commentaires injurieux, nous pourrons 
nous dispenser d'insister davantage 1 . 

Il n'en est pas de même du récit de la persécution que Néron 
aurait fait subir aux chrétiens, après l'incendie de Rome 2 . Bien 
des détails étranges y soulèvent des doutes ; si l'ensemble saisit 
l'imagination comme un véritable cauchemar, les poètes et les 
historiens qui font de la poésie, y ont trouvé une riche ma- 
tière 3 ; les esprits critiques, curieux avant tout de l'exactitude 
des choses, y ont relevé des contradictions et des obscurités 4 . Il 
paraît tout d'abord étrange que la distinction entre chrétiens et 
Juifs fût dès lors assez nettement établie pour que les Romains 
sévissent contre les uns en épargnant les autres. Josèphe, loin de 
mentionner aucune persécution durant le règne de Néron, semble 
insinuer, au contraire, que l'on a chargé la mémoire de cet em- 
pereur de forfaits dont il ne fut point Fauteur 5 . L'incendie de 
Rome a été de ceux-là. D'autre part, aucun écrivain avant Ta- 

1 Ann., II, 85 : Si ob gravitaient caeli interissent, vile damnum. 
s Ann., XV, 44. 

3 Voir, entre autres, Latour Saint-Ybars, Néron, p. 436 et suiv.; cf. Renan, Anté- 
christ, p. 145 et suiv., racontant ces faits dans un mélange vraiment enchanteur de 
poésie et d'histoire. 

4 Ewald, G-esch. des Volkes Israël, VI, p. 628, n° 1 ; et surtout H. Schiller, ouv. 
cit., p. 433 et suiv. 

5 Ant. Jud., XX, 8, 3. Tous les récits de persécutions pour cause de christia- 
nisme avant Trajan sont du domaine de la légende. Voir Joël, II, p. 2 et suiv. 



LES JUIFS DEVANT L OPINION ROMAINE 181 

cite, dont les Annales ne virent le jour que vers 117, ne parle 
d'une persécution religieuse à cette époque 1 . Si on remarque que 
le récit de Tacite, en ce qui concerne Néron aussi bien que les 
chrétiens, implique des contradictions tout au moins singulières 2 , 
on est amené à cette double hypothèse : ou Tacite raconte un fait 
qui n'a pas eu lieu comme il le raconte ; ou le récit mis sous son 
nom est une supercherie littéraire, pareille au prétendu témoi- 
gnage de Josèphe sur Jésus 3 . C'est cette dernière opinion qu'a sou- 
tenue récemment, avec plus de conviction que de rigueur scienti- 
fique, un amateur de paradoxes, dans les Annales de la Faculté 
des lettres de Bordeaux 4 . Malheureusement pour la thèse de cet au- 
teur, il ne suffit pas de relever chez un historien des contradictions 
et des invraisemblances pour en déduire l'inauthenticité de ce que 
les manuscrits affirment être son ouvrage. Il y faut noter d'abord 
des impossibilités concernant les faits, relativement à celui qui les 
raconte; ensuite, et ce sont là les arguments les plus solides, une 
altération du style par des procédés d'imitation maladroite. A ce 
dernier point de vue, la démonstration de M. Hochart est man- 
quée; tous les détails du tableau tracé par Tacite portent la mar- 
que de sa main ; son vocabulaire, sa syntaxe, le tour abrupt et 
concis de sa pensée s'y reconnaissent sans peine 5 . Les inductions 
tirées de la Chronique de Sulpice Sévère sont sans valeur, car la 
Chronique a été fabriquée à vue des ouvrages de Tacite; elle 
comporte de ce chef deux latinités très différentes : l'une de l'his- 

1 Pline mentionne l'incendie (XVII, 1, 4), qu'il met au compte de Néron, ce qui 
est faux. Les passages de Sénèque, De Ira, III, 6; Ep., 14, 4, de Martial, X, 24, 5, 
et de Juvénal, I, 155, VIII, 235 ne l'ont que des allusions au supplice des incen- 
diaires en général, à la tunica molesta ; le passage de Juv., I, l->5, est des plus obs- 
curs. Ce qui prouve que ces supplices sont antérieurs à Néron, c'est un passage 
de Philon, ouv. cit. par Borghesi, V, p. 532, où ils sont décrits dès le règne de 
Caligula. 

s Ant. Jud., XVIII, 3, 3. Voyez Schùrer, Neutestam. Zeitgesch., p. 286 et suiv. 

3 Voir H. Schiller, Ein Problem der Tacituserklacrung , dans les Comment ationes 
in honorem Th. Mommsen, p. 41 et suiv. 

4 La Persécution des Chrétiens sons Néron, par M. Hochart ; deuxième série, 1844, 
n° 2, p. 44 et suiv. 

3 Je ne sais si M. Hochart s'imagine qu'il est facile de fabriquer du Tacite et de 
dérober cette supercherie à la critique. Les objections qu'il tire du style tendraient à 
le faire croire ; elles sont au nombre de deux. M. Hochart est choqué par auctor no- 
oninis, pour désigner le personnage dont le nom a été donné à ses adhérents ; or 
Tacite a, avec un sens tout à fait pareil, Ann., XI, 14 : Cadmum . . .artis ejus auc- 
torem, c'est-à-dire inventorem ; et, XV, 44 : Juliae stirpis auctorem JEnean. Comment 
a-t-il pu dire ensuite que impcritare au sens de être empereur n'est pas du temps de 
Tacite ? Sans parler d'autres auteurs, il y en a dans les Annales une dizaine d'exem- 
ples au moins ; entre autres XII, 65 : Si Nero imperitaret ; XIII, 32 : Imperitante 
Claudio. Cf. III, 24; IV. 62 ; XI, 14 ; XIII, 42 ; XV, 44. Voilà en vérité une dé- 
monstration bien fondée ! 



182 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

torien payon, qui est caractéristique ; l'autre, du narrateur chré- 
tien, remarquable par sa platitude 1 . 

Si du style nous passons aux faits, les impossibilités relevées 
par M. Hochart se réduisent à une seule : c'est que le nom de 
chrétien était inconnu non seulement au temps de Néron, mais 
encore au temps de Tacite. Quoi! près de cinquante années 
après la destruction du temple, soixante ans après la présence 
de saint Paul à Rome? J'accorde que l'argument tiré des Actes 
des Apôtres en faveur de l'antiquité de ce nom, n'a pas, devant 
la science, une autorité considérable, la composition de cette œu- 
vre devant être placée, suivant les plus grandes probabilités, 
dans la seconde ou la troisième dizaine du n* siècle, c'est-à-dire 
au temps même où Tacite venait de publier ses Annales (117 ap. 
J.-C.) 2 . Mais si l'on trouve des sceptiques pour mettre en doute 
l'authenticité de la correspondance de Pline et de Traj an 3 , n'est-ce 
pas pousser la négation systématique aux limites de l'absurde, 
que de retrancher encore une phrase à Suétone 4 , puis une autre 
à Tacite, celle que rapporte Sulpice Sévère sur la distinction des 
chrétiens et des Juifs 5 ? Etait-il donc si invraisemblable que les 
payens de Rome, à qui la propagande de saint Paul avait répété à 
chaque phrase (voir les Epîtres) le nom de Christ, en eussent tiré, 
au bout d'un demi-siècle, le mot Cliristianus, comme ils formaient 
couramment des noms de ce genre dans des cas analogues (He- 
rodiani, Cœsariani, etc.)? Pour prouver qu'il n'y eut pas une per- 
sécution de chrétiens sous le règne de Néron, il y avait de meil- 
leurs arguments ; M. Hochart, a préféré s'embarquer dans une dé- 
monstration impossible, qui se ramène, en fin de compte, à une 
pétition de principes. 

Il n'en reste qu'une chose, et d'autres l'avaient dite avant lui : 
c'est que Tacite et Suétone ont transporté un mot, qui n'était en 
usage que depuis Trajan, dans le récit d'un événement auquel ce 
mot a été étranger. C'est qu'ils s'en sont servis pour rendre un peu 

1 Où en serions-nous s'il fallait rejeter tous les textes qui ont été plagiés plus 
tard ! Est-ce que M. Hochart voudrait par hasard que Tacite eût copié Tertullien et 
Sulpice Sévère ? et s'il a été copié par eux, est-ce une raison pour qu'on le sup- 
prime? Voir ouv. cit., p. 141 et suiv. 

2 Zeller, Apostelgesch., p. 476. 

3 Havet, Le Christianisme et ses origines, IV, p. 156. 

4 Suét., Ner. , 16 : Afflicti suppliciis christiania genus hominum superstitionis novae 
ac wialeficae. Sans compter le passage du môme auteur, Claud., 25 : Chresto impulsore 
tumultua/ittp.s. 

5 Sulp. Sév., Chron., II, 30, 6 : Quippe has religiones, licet contrarias sibi, iisdem 
tavnen auctoribus profectas; Christianos ex Judaeis extitisse, radice sublata stirpem 
facile périt uram. Cf. J. Bernays, Sulpic. Sev., p. 57. M. H. ne connaît pas cette 
phrase, et il a négligé de lire le travail de Bernays. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 183 

plus clairs et plus plausibles des faits qui, sans lui et môme avec 
lui, restent obscurs et invraisemblables. Au lendemain de l'incen- 
die que Néron n'avait pas allumé, les choses se sont sans doute 
passées de la façon suivante : 

Lorsque Rome fut éprouvée par ce cataclysme, le plus effrayant 
qui l'eût frappée depuis l'invasion gauloise, il est probable que des 
Judéo-chrétiens, pour qui le Messie était venu ou sur le point de 
venir, ne cachèrent point leur satisfaction 1 . Depuis longtemps 
des voix prophétiques annonçaient la destruction de l'empire 
infâme par le feu du ciel, promettaient la revanche des croyants 
qui regardaient vers l'Orient. Que ceux-ci, en manifestant leur 
joie, aient donné réveil à la police romaine; que les plus compro- 
mis aient été traduits en justice et punis du supplice des incen- 
diaires, cela est fort vraisemblable. Mais la répression n'a pas 
plus frappé sur un peuple en masse, que Néron n'a été lui-même 
l'auteur de l'incendie. Or, ces deux affirmations sont connexes 
chez Tacite; elles le restent chez les écrivains ecclésiastiques; 
toutes deux sont destinées, sous les Antonins, à rendre Néron 
odieux; après Tacite, elles servent à séparer la cause des chré- 
tiens de celle des Juifs, quand celle-ci devenait, de jour en jour, 
plus odieuse . Quant à l'accusation, que les Juifs zélés de Rome 
ont dû se faire les délateurs de la secte nouvelle, sortie de leur 
sein, et assouvir leur fanatisme en réclamant l'intervention de 
Poppée auprès de l'empereur, elle est contraire à toute vraisem- 
blance; elle n'a d'autre fondement que l'imagination complaisante 
de quelques modernes 2 . 

Tacite est bien vraiment l'auteur de la sinistre peinture qui 
nous montre les sectateurs d'une religion nouvelle éclairant, 
torches vivantes, les jardins où Néron se donnait en spectacle à la 
foule. Mais il faut ajouter qu'il a tracé cette peinture beaucoup 
plus avec les idées de son milieu, qu'avec celles des temps où les 
faits ont pu se passer. De là, ses exagérations de langage à l'en- 
droit de Néron et à celui de ses victimes. L'un est un monstre dont 
la cruauté passe toute croyance; les autres sont un ramassis 
de misérables, moins coupables d'avoir allumé l'incendie que de 
haïr tout le reste de l'humanité 3 . Nous retrouvons la plume qui, 
dans les Histoires, a calomnié le peuple juif; c'est la même pen- 



1 Cf. H. Schiller, ouv. cit., p. 432 et suiv. ; Renan, Antechr., p. 154. 

' Latour Saint- Ybars, p. 430 ; Aube, Eist. des persécutions de P Eglise, p. 86 et suiv. 
(2 e édit.) ; en dernier lieu Renan, Antéchrist, p. 159. Elle a pris naissance dans les 
Eglises chrétiennes : il était d'une bonne politique de confondre la cause du peuple 
déicide avec celle du monstre le plus extraordinaire que le paganisme ait produit. 

3 Haud perinde in crimine incendii quant odio humani generis ccnvicti sunt. 



184 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

sée, ce sont les mêmes expressions 1 ; comme si Tacite, au moment 
où il est surtout occupé à noircir la mémoire de Néron, était inca- 
pable de modérer ses sentiments anti-judaïques, comme s'il préfé- 
rait justifier un peu le monstre d'avoir déchargé le crime d'in- 
cendie sur une race exécrable, plutôt que de taire sa haine, même 
en face de pareils supplices. En nommant les chrétiens, il ne les 
distingue pas des Juifs; il les choisit de préférence, en vertu des 
idées de son temps, comme les plus déterminés d'entre les 
croyants venus de Judée ; c'est comme Juifs qu'il les traite avec 
mépris ; et si les Juifs proprement dits avaient été, en quelque 
chose, responsables de leur sort, il n'eut pas manqué de nous l'ap- 
prendre, peut-être même de trouver les chrétiens dignes de pitié, 
non pas d'exécration. 

En même temps que Tacite, illustre consulaire, consacrait par 
le prestige de son nom et par son talent extraordinaire les pré- 
ventions et les haines romaines contre les vaincus de Titus, un 
obscur bourgeois d'Aquinum leur donnait place à sa manière dans 
des satires qui, à peine remarquées de leur temps, ne tardèrent 
pas à conquérir une grande célébrité. Nous ne répéterons pas ici 
ce que nous avons écrit ailleurs sur la personnalité de Juvénal et 
sur le caractère propre de son ouvrage 2 . Il nous suffira de rap- 
peler que le satirique, né à peu près en même temps que Tacite 
et mort quelques années après lui, appartient par les idées au 
même milieu intellectuel; qu'à un degré plus bas de l'échelle 
sociale, il a mené une existence semblable. Flamine, dans son 
municipe, du divin Vespasien ; client, à Rome, des plus illustres 
maisons; ami de Martial et cherchant avec lui le sujet de ses pein- 
tures dans ce que la vie de la grande ville a de plus abject, il 
s'élève bien plus haut et par la vertu de son vigoureux pessi- 
misme, et par l'application de la déclamation à outrance à la 
censure des vices, des ridicules et des travers. Si les vices de la 
débauche occupent, dans ses satires, le premier rang, on peut 
dire que les ridicules de la superstition viennent aussitôt après 3 . 
Juvénal cédait ainsi à la pression des idées de son temps; il suivait 
l'exemple d'un grand nombre de comiques et de satiriques grecs 

1 Cf. Hist., V, 5 : adversus omnes alios hostile odium = Ann., XV, 5 : odium 
gcneris humani. — Per flagitia invisos (Ann.) = contemnere deos exuere patriam, pa- 
rentes, liberos, fratres vilia habere, nihil inter se illicitum, projectissima ad libidi- 
nem gens (Hist.). — Super&titio rursum erumpcbat (Ann.) = Gens superstitioni obno- 
xia, et : pervicacia superstitionis (Hist., II, 14). Cf. Schiller, ouvr. cit., p. 46. 

8 Juvénal, Notes biographiques; Paris, 1884, et Bulletin de la Faculté des lettres de 
Potticrs, année 1883, p. 170 et suiv. ; 1884, p. 14 et suiv.; 267 et suiv.; 409 et suiv. 

3 Voir notamment Sat., VJ, 314 et suiv.; 507 et suiv. ; XIII, 38 et suiv.; XIV, 
93 et suiv. ; XV, 1 et suiv. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 185 

ou latins, ses prédécesseurs 1 . Mais tandis qu'en Grèce les licences 
de la satire s'étendaient même aux pratiques et aux croyances de 
la religion officielle, à Rome la force de la tradition et le respect 
de tout ce qui touche à l'organisation de l'Etat, dans lequel le culte 
forme un important rouage, parquait le poète dans la censure des 
superstitions étrangères, de celles qui altéraient la pure essence 
des croyances nationales. La satire religieuse y est donc surtout 
celle des religions orientales, tolérées le plus souvent, réglemen- 
tées quelquefois, jamais traitées avec faveur par les pouvoirs pu- 
blics. Vis-à-vis de ces cultes exotiques, la littérature peut prendre 
toutes les libertés, sans que les magistrats s'émeuvent, sans que 
les collèges des prêtres officiels crient au sacrilège. Et quelle 
riche matière de raillerie que les pratiques bariolées, les divinités 
étranges, les fables extraordinaires importées de l'Egypte, de la 
Syrie, de la Perse, de la Phrygie ! 

Depuis Aristophane, elles sont la matière en quelque sorte 
obligée de la caricature littéraire; les Juifs, qu'Aristophane ne 
connaissait pas encore 2 , n'ont pas dû être surpris d'y prendre 
place à leur tour. Etant donné qu'il est toujours doux, pour l'envie 
de médire, de rencontrer, dans un milieu aussi peu libéral que 
Rome, l'impunité avec une matière aussi intéressante, il y a plutôt 
lieu de s'étonner de la modération des poètes romains jusqu'à la fin 
du premier siècle, que de leur reprocher des abus de diffamation 
facile. Les Juifs, en particulier, qui ont beaucoup à se plaindre de 
la littérature sérieuse, ont été fort peu malmenés par la littérature 
amusante. Gela tient sans doute à ce que leur religion n'y prêtait 
guère, si leur personne y prêtait quelquefois. Mais Juvénal inau- 
gure un genre de satire, où l'élément plaisant joue le moindre 
rôle; il affectionne les sujets graves et sombres ; il pousse au noir 
des ridicules assez ordinaires, il fait tonner l'indignation à propos 
de ceux qui dépassent la mesure commune. Un tel talent semble 
a priori fort dangereux pour la religion juive, s'il prend fan- 
taisie au poète d'en faire l'objet de ses attaques; l'on devine, par 
Tacite, à qui l'histoire imposait une modération relative, ce qu'un 
déclamateur enflammé pouvait faire avec la caricature des Juifs 
dans l'empire romain, avec le tableau de leurs résistances mo- 
rales, de leurs luttes matérielles, des calomnies accumulées sur 
eux par des ennemis de tout genre. Or, Juvénal, qui fut ce dé- 
clamateur, Juvénal, qui, sur les religions polythéistes de l'Asie, 

1 Voir notre thèse latine, Aristophanes impietatis rcus, Paris, 1880. 

2 On a cru voir une allusion aux Juifs dans le Plutus, 265 et suiv., à cause du 
mot tLco),6? = reçut itus. Cf. Geiger, p. 20, quia raison de rejeter cette opinion. 



ISO REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

a déversé les couleurs les plus crues de sa palette, paraîtra terne 
avec les Juifs, si l'on rapproche ses satires de l'histoire de Ta- 
cite. Et nous croyons qu'il en fut ainsi tout simplement, parce 
que Juvénal a apprécié les cultes étrangers au point de vue de 
leur action morale, parce que la religion juive seule lui apparut, 
à côté d'eux, comme une religion morale. C'est pour cette raison 
que le satirique s'en prend surtout aux superstitions venues de la 
Grèce, de l'Egypte, de l'Asie payenne, superstitions qui, toutes 
sans exception, étaient des stimulants de cruauté et de débauche. 
Les mystères de la Bonne Déesse et ceux de Bellone, le culte 
d'Isis et d'Anubis, le charlatanisme des astrologues, des devins, 
des haruspices de toute provenance, les pratiques grotesques, les 
mœurs infâmes des prêtres eunuques et des prêtres mendiants, 
lui fournissent la matière de peintures inoubliables. On comprend, 
en les lisant, que la polémique chrétienne fasse un jour de Juvénal 
son poète favori 1 ; ses satires, dans leur ensemble, sont, contre le 
polythéisme en décomposition, un argument foudroyant. On les 
peut tourner sans trop de peine, même contre les fables qu'elles 
respectent, lorsqu'elles ne peuvent faire autrement. Encore le 
cas échéant, ces fables paient tribut, comme toutes les autres, à la 
verve irrévérencieuse du poète 2 . 

Sur ce fond de tableaux aux couleurs crues et heurtées, la pein- 
ture du Judaïsme se détache comme un coin triste et gris ; le bour- 
geois de Rome, à la façon de Juvénal, élevé suivant les idées de 
sa caste, s'y trouvera mal à l'aise ; il craindra, en s'y mêlant au- 
trement que pour le critiquer, d'y paraître ridicule. Mais rien ne 
démontre qu'il s'y sente déshonoré ; et ce serait tout autre chose, 
s'il participait aux orgies, avec les adorateurs de Rhéa Cybélé 
ou de Bellone. Juvénal, comme Martial, a surtout pratiqué le 
Juif pauvre, celui qui, victime de la guerre d'extermination faite à 
sa race, n'a d'autre ressource, pour vivre à Rome, que la pitié des 
passants ou leur sympathie religieuse. Dans la satire III 3 , qui a 
dû être, avec toutes celles de son groupe, composée vers 110, en 
plein règne de Trajan, Juvénal nous montre une sorte de campe- 
ment de Juifs misérables, installés le long de la voie Appienne, 
dans le bois sacré des Camènes. C'est non loin de là, auprès d'une 
source sacrée, que la légende plaçait les entretiens du roi Numa, 
avec la nymphe Egérie, sa divine conseillère 4 . L'emplacement 

1 Le nombre des manuscrits et les citations fréquentes des Pères en témoignent. 

2 Sat., XIII, 40 et suiv. 

3 III, 13. 

4 Ov., Fast., III, 273 et suiv. ; Met., XV, 485 et suiv., etc. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 187 

avait été affermé, moyennant une redevance, à quelques pauvres 
diables, qui n'avaient pour tout mobilier qu'un panier et un peu 
de foin *. « 11 n'y a pas un arbre qui ne paie un loyer au peuple 
romain ; la forêt d'où l'on a chassé les Camènes est devenue un 
repaire de mendiants. » Sans doute que la place était bonne pour 
une population de ce genre, la haute société fréquentant assidû- 
ment la promenade de la voie Appienne. Nous y pouvons loger, 
sans crainte de nous tromper, et la diseuse de bonne aventure que 
Juvénal nous présente dans la VI e satire, et ces colporteurs que 
Martial nous montre installés aussi au Transtévôre, échangeant 
des allumettes contre du verre cassé, et les mendiants enroués, 
comme il en habite aussi de l'autre côté du pont, sur le versant 
des jardins de Salluste, et les petits enfants déguenillés à qui leur 
mère enseigne à mendier. L'antithèse des souvenirs sacrés que 
suggère ce lieu et de la population qui, moyennant redevance, y 
obtient droit de séjour, ne manque point de piquant; d'autant plus 
que la piété des Romains ne paraît pas souffrir d'un tel mélange. 
Les mêmes mendiants, on les retrouve aux alentours des lieux de 
prière ; l'ivrogne insolent qui, de nuit, heurte un passant inoffensif, 
lui crie par manière d'injure 2 : « Dis-moi où tu as installé ta bou- 
tique? Dans quelle synagogue faut-il te chercher ? » Un passage 
curieux du mathématicien Cléomède 3 , qui a écrit au iv e siècle de 
notre ère, caractérise le style des Epicuriens, en disant qu'on y 
rencontre un mélange grotesque d'expressions triviales, les unes 



1 Quorum cophinus fenumque swpellex ; cf. VI, 542. Ce panier et ce foin, deux 
fois cités pour caractériser les Juifs pauvres, ont beaucoup exercé les commentateurs. 
11 y en a qui, pour le panier, citent un fragment de Nicolas de Damas, chez Stob., 
Flor., 44, 40, où il est question de Béotiens traînant sur la place publique de mau- 
vais débiteurs et leur couvrent la tête d'une corbeille (xoçivoç) en signe à'atimie. 
Nous ne saisissons pas le rapport des deux passages, pas plus que celui des Béo- 
tiens et des Juifs. M. Hochart (p. 103) voit dans cophinus et fenum deux termes de 
mépris désignant, l'un un colfret mystérieux servant à des opérations de magie, 
l'autre l'hyssope : herba mirabilis ou sacra, employée pour les purifications. Supellex, 
dit-il, désigne d'une façon générale la marmotte des chasseurs de démons ; or, pour 
lui, tous les Juifs de Rome exercent ce métier. Cette latinité et cette histoire sont 
aussi fantaisistes l'une que l'autre ; pas un texte ne cadre avec ce qu'on lui fait dire. 
Si cophinus et fenum servaient à des opérations magiques, comment, dans la Sat., 
VI, 542, le poète pourrait-il écrire que la vieille juive, qui va dire la bonne aventure, 
laisse les instruments de son art dans son taudis : cophino fenoque relicto? Le sens le 
plus naturel est aussi le meilleur; ce foin et cette corbeille sont la caractéristique d'un 
ménage de mendiants. Peut-être Juvénal a-t-il remarqué le panier où de pauvres 
gens tâchaient de conserver quelque chaleur à une nourriture cuite de la veille, pour 
le Sabbat, en entourant leurs plats de foin. Du moins dans nos souvenirs d'enfance 
nous retrouvons une impression semblable, sur ce que pratiquaient les Juifs pauvres 
en Alsace, vers 1860. 

2 III, 296. Pour consisterez tenir boutique, cf. Caes., Bel. Gai., VII, 37, 42; 
Orelli, I. Z., 4085. 

3 KuxXoç 6eo)p, II, 1, p. 112. 



188 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

empruntées au langage des femmes célébrant les Thesmophories, 
les autres à celui des synagogues et des mendiants qui en obs- 
truent les abords : « style de Juif, ajoute-t-il, incorrect et plus 
rampant que les reptiles ». Le personnage brutal, dépeint par la 
satire, se donne avec le passant toutes les licences de grossièreté 
et de mauvais traitement, sous prétexte qu'il est Juif, et Juif de 
la dernière catégorie. Ce sont les représailles populaires de la 
grande guerre de Judée. 

Dans la satire VI , nous quittons le bois des Camènes en compa- 
gnie d'une des pauvresses qui l'habitent ; elle laisse là son mobilier 
de misère ; toute tremblante, car elle prévoit de dures rebuffades, 
elle va mendier en disant la bonne aventure. Si déguenillée qu'elle 
soit, elle n'en est pas moins une interprète des lois de Jérusalem J ; 
elle est prêtresse à sa façon ; son temple est l'arbre près duquel est 
installé son grabat, et elle annonce les volontés du ciel 2 . Pour une 
faible somme, elle racontera à la riche Romaine, qui lui ouvre ses 
portes, toutes les billevesées qu'elle voudra. Qu'on rapproche cette 
ironie triste de l'emportement railleur déployé par le satirique 
contre les charlatans d'Egypte, d'Arménie, de Commagène, de 
Chaldée et de Phrygie, qui exploitent, eux aussi, la religiosité ma- 
ladive des Romaines : on ne refusera pas à Juvénal d'avoir res- 
senti comme une sorte de compassion pour la grande misère des 
Juifs, que la ruine de la patrie a entassés à Rome sans ressource, 
et qui n'en gardent pas moins, jusqu'à vouloir la communiquer 
aux autres, la foi dans la puissance de leur Dieu, l'espérance dans 
un avenir meilleur, le sentiment de leur mission providentielle. 

Cependant Juvénal n'a pas seulement envisagé la société juive 
de Rome par en bas ; il en connaît aussi les splendeurs passées ; il 
déclare même implicitement, en déterminant avec soin la catégorie 
dont il a voulu parler dans ces divers passages 3 , qu'il y a autour 
de lui d'autres Juifs que des mendiants et des diseurs de bonne 
aventure. Sur le forum se dresse la statue d'un arabarque, dont il 
ne veut savoir au juste s'il est Juif ou Egyptien 4 . Et de fait, il était 
à la fois l'un et l'autre, avant que, par l'apostasie, il ne devînt 
chevalier romain, procurateur de la Judée, préfet d'Egypte et fina- 

1 Magna sacerdos arboris. Le sel de cette plaisanterie résulte de ce fait, que les 
arbres du bois sacré ont été affermés, comme le sont les places sur nos marchés pu- 
blics : dans le sacerdoce du bois des Camènes, la vieille a la part d'un arbre. Voir 
iïat., III, au début. 

1 Summi... caeli, cf. Sat., XIV, 97 ; et le fragment attribué à Pétrone : Sum- 
rni... caeli auriculas. Voir plus bas, p. 191. 

3 Tel est en effet le sens du foin et de la corbeille; cf. le Juvénal de Weidner, aux 
pass. cit. 

4 I, 130. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 189 

lement général dans l'armée de Yespasien, à qui il prêta, dans la 
guerre contre ses coreligionnaires, un appui dévoué. La statue 
est celle de Tiberius Julius Alexandre, fils de l'arabarque Alexandre 
Lysimaque *. Comme si Juvénal s'associait à l'irritation que causa 
aux Juifs la conduite de ce renégat, il s'irrite de ne pouvoir, sans 
se brouiller avec la police, insulter à son image, à la manière 
dont l'impie d'Horace insulte aux cendres de ses pères 2 . Sans 
doute, c'est par fierté romaine que Juvénal, qui a la haine profonde 
de l'étranger vivant aux dépens de Rome 3 , s'est indigné ainsi ; 
mais il n'en est pas moins curieux de remarquer que son irrévé- 
rence n'était pas plus faite pour déplaire aux Juifs fidèles dans leur 
foi, qu'aux Romains entichés du privilège de leur naissance. 

Juvénal a été frappé aussi de l'extraordinaire destinée de Béré- 
nice et de son frère 4 ; le trait de mœurs auquel il mêle leur nom 
nous révèle même, ce dont nous nous doutions d'ailleurs, que cette 
destinée a vivement passionné l'opinion, défrayé les conversa- 
tions, enrichi la chronique scandaleuse. Certaine femme dépensière 
entend que son mari lui procure le diamant fameux que porta 
Bérénice et qui à son doigt devint plus précieux. Ce diamant, di- 
sait-on, lui avait été donné par son frère avec lequel elle entrete- 
nait des relations incestueuses ; il venait du pays étrange « où les 
rois pieds nus, célèbrent le sabbat, où une complaisance tradition- 
nelle laisse vieillir les porcs s ». La Romaine qui a envie de ce 
bijou, qui se passionne pour les personnalités éminentes et les pra- 
tiques extraordinaires du judaïsme, mêlant ensemble la curiosité 
mondaine, une religiosité inquiète et une coquetterie raffinée, est 
certainement un type observé sur le vif, dont les exemplaires ont 
dû être nombreux à Rome, du temps des amours de Titus. 

Lorsque l'on voit ainsi Juvénal porter son attention sur ce que 
le sort de la nation juive présentait à ses regards de plus misérable 
à la fois et de plus extraordinaire, on s'étonne moins que, dans une 
de ses dernières satires, il soit au courant d'une des particularités 
intimes de leur foi 6 . Le passage est connu; il sert à varier pour 

' Cf., sur ce personnage, Ant. «7., XX, 5, 2; cf. XVIII, 8, 1 ; Act. Ap., xi, 28- 
30. Sur l'identification avec le personnage de Juvénal, Rhein. Mus., II, p. 64 et 
suiv., 133 et suiv. 

2 Cujus ad effigiem non tanttim meiere fas est; cf. Pers., I, 113 ; Hor., Ars poet., 
p. 471. 

3 Voir Sat. y III, 60 et suiv. 
* VI, 156. 

5 Le mero pede est-il une allusion à la pénitence de trente jours à laquelle se sou- 
mit Bérénice, pour fléchir la colère du ciel, avant de se présenter au gouverneur 
Florus? Cf. Jos., B. J. ,11, 15, 1 et, dans notre précédent article, l'application de ce 
passage au tricemima sabbata. 

6 XIV, 96. Cf., sur ce passage, Bernays, dans les Comment ationes in honorem 



190 REVUE DES ETUDES JUIVES 

sa part ce thème : que les exemples des parents ont sur les mœurs 
et le caractère des enfants une profonde influence. La superstition, 
comme la prodigalité, la débauche, la ladrerie, la manie de bâtir 
et la rage de posséder, passe de génération en génération, plus 
accentuée chez le fils qu'elle ne l'était chez le père. Celui-ci n'était 
qu'un demi-prosélyte, pratiquant le sabbat et l'abstinence de la 
viande de porc, adorant le Dieu du ciel, le Dieu insaisissable 
qu'Aristophane personnifiait dans les Nuées, Anaxagore dans le 
Tourbillon céleste *. Le fils se fera circoncire, il se soumettra, dans 
toute leur étendue, aux prescriptions de la loi de Moïse ; il sera 
notamment l'ennemi de quiconque ne professera pas la même foi, 
se refusant de montrer aux payens le chemin ou de leur indiquer 
une source, alors que le père se bornait à passer la septième partie 
de sa vie à ne rien faire ; enfin il s'habituera à mépriser la loi 
romaine 2 . Ces insinuations, ces appréciations nous sont connues; 
ce qui est nouveau, dans la littérature payenne, c'est la distinction 
nettement tracée entre les metuentes [liayyereim, yirè adonaï, 
<7£6d{uvoi,oo6o«3[jL£voi ?ov 6î6v, esoaeêeïç) 3 et les Juifs proprement dits. Long- 
temps les commentateurs de Juvénal, qui avaient à leur disposi- 
tion plus de renseignements philologiques que de connaissances 
historiques, ont expliqué le metuentes sabbat a le plus vaguement 
possible 4 . L'interprétation que nous indiquons, a été développée, 
avec un grand luxe de preuves à l'appui, par J. Bernays dans une 
dissertation modèle, qui figure parmi les travaux réunis en l'hon- 
neur de Th. Mommsen par les philologues d'outre-Rhin. Elle est 
entrée dans le domaine de la science française par une conférence 
célèbre de M. Renan ; il nous sera donc permis de n'y pas insister 
davantage. 

Cependant, aux textes cités par ces deux maîtres, nous pouvons 
en ajouter un, non moins curieux que les vers de Juvénal, et qui 
semble avoir échappé jusqu'à ce jour à tous les historiens 5 . Nous 

Th. Mommsen, p. 563 : Die Grottesfûrchtigen iei Juvénal ; Joël, Blicke, II, p. 135 et 
suiv. ; Renan, Le judaïsme comme race, conférence faite au cercle Saint-Simon, et 
Graetz, Die roemischen Proschjten. 

1 Le nubes de Juvénal est très probablement un souvenir classique de la comédie 
d'Aristophane. 

* Reproduction des calomnies grecques et alexandrines ; cf. plus haut. 

3 C. 1. L., V, 1, n° 80 : judaicae religioni metuenti ; et les textes bibliques chez 
Bcruays, ouv. cit., p. 566. C'est à Bernays que revient l'honneur d'avoir découvert 
l'expression talmudique du latin metuens. 

* Encore Weidner : Peregrinae judaeorum superstitioni deditum; il renvoie à 
llor., I, 9, 69. 

5 Nous ne l'avons rencontré ni chez Hausrath, ni chez Renan, ni chez Joël, ni chez 
Bernays; Geiger en cite deux vers, les moins importants ; ouv. cit., p. 34. 
» ludaeus licet et porcimm numm adorct, Et caeli summas advocet auriculas, Ni 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 191 

voulons parler d'un fragment, sous forme de distiques, que l'on 
fait figurer d'ordinaire à la suite des œuvres de Pétrone, mais qu'il 
nous paraît difficile d'attribuer à l'auteur du Satyricon. Il nous 
faut dire d'abord pour quelles raisons, extérieures au fragment 
lui-même. L'auteur présumé de ce roman de mœurs, le fameux 
G. Petronius, que l'on surnommait à la cour de Néron : arbiter 
elegantiarum, et dont la mort fournit à Tacite un de ses plus 
intéressants tableaux * , était d'une famille qui avait appris à 
connaître les Juifs de près, qui leur avait même, dans la personne 
de P. Petronius, gouverneur de la Syrie sous Galigula, témoigné 
de la bonne volonté et rendu des services 2 . Il est possible que dans 
le Satyricon, dont nous ne possédons qu'une faible partie, les 
Juifs aient joué un certain rôle ; il y est fait allusion à la circonci- 
sion, proposée par des aventuriers qui ont des raisons pour" se 
cacher, comme un moyen, ou de se travestir ou d'échapper à un 
châtiment mérité. Le roman étant mêlé de prose et de vers, il n'y 
a pas de motifs pour ne pas considérer, comme en ayant fait partie, 
les divers morceaux, poétiques ou autres, qui figurent à la suite 
des manuscrits. 

Mais ceux qui dans l'édition de Buecheler portent les chiffres de 
xxxi à xl, ont été simplement attribués à Pétrone par Claude 
Binet, parce que Fulgence lui en attribuait d'autres, qui ont avec 
ces derniers quelque parenté de vague provenance : la raison est 
insuffisante. Ce qui fait penser à un auteur très différent de G. 
Petronius, c'est que dans le premier de ces morceaux, d'origine 
incertaine, parlant en son propre nom, le poète dit qu'il est né 
dans llnde dune famille sacerdotale et qu'il a échangé contre le 
latin sa langue barbare 3 . Le fragment concernant les Juifs porte 
le numéro xxxvn ; il répond à deux ordres d'idées, l'un comportant 

tamen et ferro succiderit ingumis oram Et nisi nodatum soherit arte caput, exemptus 
populo graia migrabit ab urbe, Et non jejuna sabbata lege premet. » Geiger au lieu 
de caeli propose cilli = asini, se fondant sur le passage de Florus, III, 5, où il est 
dit qu'Antiochus, sous la vigne d'or, trouva dans le temple cillum, l'image d'un 
âne. Cf. supra. La correction est inutile. Il y dans le vers 2 un calembour qui sug- 
gère l'idée de l'âne par auriculas et la dissimule par caeli summas. L'édit. Pankouke 
de Pétrone traduit comme s'il y avait cilli, tout en laissant caeli au texte. Sur ciel 
pour Z)î'ew(Schamayim), cf. Bernays, ouv. cit., p. 568. 

Voici le quatrième distique, qui ne fait pas suite aux trois autres, quoiqu'il leur 
succède dans le ms. : Una est nobilitas argumenlumçue coloris Ingenui, timidas non 
habuisse manus., dans le Pétrone de Buecheler, XXXVII, p. 117. 

1 Tac, .4»»., XVI, 18-20 ; cf. Pline, H. N„ 37, 20» 

2 Ant. Jud., XVIII, 8, 2. Il y en eut encore un autre, qui, sous Auguste, fut 
préfet d'Egypte et l'ami d'Hérode, à qui il envoie du blé pendant une famine; ibid., 
XV, 9, 2. 

3 XXXI : Indica purpureo genuit me litore tellus. . . hic ego divinos inier generatus 
honores Mutavi latio barbara verba sono. 



102 REVUE DES ETUDES JUIVES 

trois distiques, l'autre un seul ; tous deux appartenant au même 
développement. Le distique isolé accentue contre les Juifs une 
accusation qui, on ne saurait trop le faire remarquer, est absolu- 
ment seule, parmi celles que l'antiquité a formulées contre eux *, 
mais elle répond davantage à des préventions toutes modernes : 
« La seule noblesse, la seule preuve d'une descendance honnête, est 
chez eux de n'avoir pas les mains timides ». C'est la première fois 
que l'antiquité reproche à la nation juive l'avidité mercantile, qui 
de notre temps fournit le plus de motifs de haine ; si variées et si 
étendues que soient les calomnies de l'école d'Apion, si nombreuses 
qu'aient été les occasions à Rome depuis le procès de Flaccus jus- 
qu'à l'institution du tribut judaïque, de jeter à la face des Juifs, 
l'invective caractéristique de rapacité, il ne s'en rencontre d'autre 
exemple que celui que nous citons. Cela prouve ou que les Juifs ne 
l'avaient pas méritée en effet, ou que l'antiquité avait une autre 
façon que notre temps d'envisager le côté économique de la ques- 
tion juive 2 . 

Les trois autres distiques nous ramènent aux idées développées 
par Juvénal dans la XIV e satire; mais elles y ajoutent un détail 
nouveau, puisé dans les démêlés des communautés juives relative- 
ment à la circoncision 3 : « Le Juif a beau adorer la viande de 
porc et invoquer les hautes oreilles du ciel, s'il ne pratique sur 
lui-même la circoncision, il sera exclu de son peuple, il quittera 
la ville grecque et supprimera le sabbat, célébré sous la loi du 
jeûne 4 . » L'auteur, quel qu'il soit, de ces vers connaît la distinction 
des nietnenîes et des Juifs au sens complet du mot ; il la motive, 
comme Juvénal, en prêtant aux premiers l'abstinence de la viande 
de porc, dont il fait par caricature une adoration, et le culte du Dieu 
habitant dans le ciel, dont il insinue méchamment qu'il est le culte 
de la tête d'âne. Mais ce payen, ennemi du judaïsme, sait quelque 
chose de plus. Il a été initié à la polémique, où saint Paul a joué le 
principal rôle, sur les nécessités de la circoncision, que les uns 



1 Je ne connais en ce genre que l'accusation lancée contre les Juifs à Alexandrie, 
durant une famine, d'accaparer le commerce des grains. Voir notre précédent article, 
p. 47. On la retrouve plus tard chez Rutilius Namatianus, qui écrivit au commen- 
cement du v e siècle après J.-C; I, 385 et suiv. Cette tirade bien connue est un ra- 
massis de ce que Sénèque, Tacite et leurs modèles alexandrins ont dit de plus hai- 
neux contre les Juifs. 

2 La lecture de Juvénal, III, 21 et suiv., flétrissant le mercantilisme des Grecs ne 
laisse point de doute qu'il n'eût enveloppé les Juifs dans ses invectives, s'ils y 
avaient donné lieu. 

3 Cf., sur ce point, Renan, Saint Paul, p. 60 et suiv. 

4 Sur la confusion permanente du sabbat et du jeûne, cf. notre précédent article, 
p. 38. 



LES JUIFS DEVANT L'OPINION ROMAINE 193 

considéraient comme une partie intégrante de la foi; que les 
autres, ce sont les partisans de l'apôtre, regardaient comme une 
formalité accessoire. Et il place cette discussion dans une cité où 
les Juifs semblent disposer d'une sorte de puissance séculière, 
pour retrancher de leur communauté celui qui ne se conformera 
pas à la loi entière. Le mélange de compétence et de mauvaise foi 
qui caractérise ce morceau, l'allusion formelle qui y est contenue 
et qui fait date, dans une certaine mesure, pour l'histoire du ju- 
daïsme, ne suffisent pas pour nous le faire attribuer à un temps et 
à un auteur déterminé. C'est au moment où les discussions inté- 
rieures des synagogues, qui jetteraient tant de jour sur ces ques- 
tions restées douteuses, commencent à s'agiter dans l'opinion, que 
tout à coup se fait la nuit, et que les témoignages des payens, juges 
haineux, mais sincères, nous font défaut. 

Nous n'essaierons pas de pénétrer au delà : aussi bien l'objet 
que nous nous proposions est atteint. A l'heure où les générations 
d'écrivains, qui ont vu se lever l'astre des Flavius, disparaissent de 
ce monde, disparaît aussi le judaïsme en tant que puissance poli- 
tique. Un rôle nouveau, des épreuves et des luttes nouvelles com- 
mencent pour lui ; sa résistance contre le paganisme est terminée ; 
par l'anéantissement de l'autonomie nationale, il obtient, à quelques 
restrictions près, la liberté de ses croyances à l'abri de la loi ro- 
maine ; l'opinion et la littérature vont se détourner de lui pour se 
fixer, avec une attention toujours croissante, sur l'Eglise chré- 
tienne issue de son sein. Notre question est donc épuisée : du mé- 
pris prétendu dont la civilisation romaine aurait honoré le judaïsme 
par privilège spécial, il n'y a chez les écrivains latins aucune trace 
avant la grande guerre qui ruina son indépendance. Le principe 
monothéiste de la foi juive, les scrupules religieux découlant de ce 
principe ont été respectés depuis Pompée par les pouvoirs publics 
de Rome ; ils ont obtenu de l'opinion, représentée par des écrivains 
illustres, plus d'un hommage. Les résistances à l'apothéose des 
empereurs ont valu aux Juifs, jusqu'à Néron, quelques rigueurs 
auxquelles la voix publique ne semble pas plus avoir applaudi, 
qu'elle ne s'est irritée sérieusement de ces résistances, tant qu'elles 
se sont concentrées dans le domaine de la spéculation religieuse. 
C'est la guerre sanglante, terminée par Titus, qui a allumé chez les 
payens des haines, dont l'expression tâche à revêtir les formes du 
mépris. Cependant, lorsqu'on va au fond des paroles de mépris 
prononcées alors, le véritable sentiment qui les inspire apparaît 
comme une crainte vague pour l'avenir de l'esprit payen. Cette 
crainte, depuis longtemps justifiée par un prosélytisme de plus en 
plus envahissant, passe de l'esprit des hommes d'état dans celui 

T. XI, n° 22, 13 



194 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

de la foule, parce que la lutte suprême engagée autour de Jéru- 
salem, a donné à tout le monde la mesure de la puissance morale 
du Judaïsme. Alors on médite la parole profonde de Sénèque : 
« Cette nation scélérate, répandue sur toute la terre, quoique 
vaincue, a donné des lois aux vainqueurs ! » et l'on veut tuer par 
la diffamation ceux que l'on a écrasés par les armes. Mais la 
colère dont témoignent les manifestations diverses de ce senti- 
ment est le plus bel hommage qu'un peuple asservi ait recueilli 
dans l'histoire. 

J.-A. HlLD. 



NOTES D'ARCHÉOLOGIE TALMUDIQUE 



I 

LE NOM DE KALILA-WA-DIMNA DANS LE TALMUD 



Le recueil de fables sanscrit * qui porte le nom de Pantschatan- 
tra dans l'Inde a été, comme on le sait, traduit en langue pehlevie 
à l'époque des Sassanides. La version pehlevie a été traduite plus 
tard en syriaque sous le titre de Kalîlag-wa-Dimnag , et c'est par 
l'intermédiaire de la traduction arabe de ce texte syriaque que 
les fables de Kalîla-wa-Dimna, ï^fclï ïïMs, sont parvenues aux 
peuples chrétiens de l'Occident. 

Le nom de Kalîla-wa-Dimna ne s'est trouvé, jusqu'à présent, 
mentionné chez aucun auteur préislamique, il y a donc un cer- 
tain intérêt à annoncer que je viens de le constater dans le Tal- 
mud de Babylone, qui a été notoirement rédigé sous les Sassa- 
nides. Je parle en ce moment du nom de l'ouvrage pehlevi, non de 
l'ouvrage même. Bien que les rabbins en aient certainement connu 
la teneur, il n'est pas sûr qu'ils l'aient lu. Mais la mention seule 
du nom est déjà assez importante, parce qu'elle limite et restreint 
les incertitudes relatives à la date de la traduction pehlevie. 

Ce nom figure dans un passage si particulier et avec une ortho- 
graphe si corrompue qu'on ne s'étonnera pas que l'idée d'y voir le 
titre du célèbre recueil indien ne soit venu à aucun lexicographe 
moderne du Talmud. On sait que Kalîla et Dimna sont les noms 
de deux chacals qui prennent alternativement la parole pour en- 
seigner, au moyen de paraboles ingénieuses, les principes de la 
sagesse et de la morale. Eh bien, dans le Talmud, ces noms, mis 
au pluriel sous la forme altérée de "vpswTi V 1 * 1 ?» s'appliquent, soit 

1 Voyez la note de la page 40. 



19C REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

comme je le crois, aux Guèbres fanatiques qui, le soir de cer- 
taines fêtes, allaient ravir le feu dans les maisons israélites, soit, 
comme le pensaient les anciens commentateurs, aux instruments 
ou vases dont ces Guèbres se servaient pour enlever les char- 
bons ardents. 

L'examen suivant du passage talmudique auquel je viens de 
faire allusion fera voir, je l'espère, le bien fondé de mon affir- 
mation. 

Dans le traité de Sanhédrin, 74 b, les rabbins discutent le prin- 
cipe posé par les Tannaïm, d'après lequel l'Israélite, contraint par 
la force, peut transgresser tous les préceptes de la Loi, à l'excep- 
tion de ceux qui sont relatifs à l'idolâtrie, à l'adultère et au meur- 
tre (û'W nwwDi vmv *nba ï"3>). Le cas d'Esther, qui consent à 
devenir l'épouse d'Assuérus, soulève de graves scrupules, car, 
grâce à une subtilité d'exégèse des plus étranges, les rabbins 
croyaient qu'Esther avait été l'épouse légitime de Mardochée * . 
Abayê se tranquillise avec cette idée que la pieuse reine était res- 
tée indifférente aux caresses de l'époux couronné qu'on lui avait 
donné malgré elle (iwïi ùbi^ ^pnp nriDtf 2 ). Râbâ admet, au con- 
traire, comme principe général, que le concours involontaire prêté 
par l'Israélite à l'accomplissement d'actes défendus ne constitue 
pas un crime assez grave pour qu'il soit obligé de s'y soustraire 
par le martyre (^au) \i2^v nfittii). Il ajoute immédiatement ces 
mots : « Car, s'il n'en était pas ainsi, comment pourrions-nous 
donner du feu aux ipna'm ijnip ( n pnp 'Eïi n S!-i t**»in î*s*b w 
finis inb piafp "OT! ipmtt'm)? Dans la version précédente je me 
conforme à la leçon acceptée dans le texte d'Alfassi et qui figure 
aussi dans le manuscrit de Munich, textes qui ont après nïib le mot 
finis « feu ». D'autres manuscrits portent finiib « pour le feu », 
tandis que la plupart des éditions omettent entièrement ces mots 
et terminent la phrase par inb. On verra plus loin la raison de 
ces variantes. 

Sur le sens général de la phrase, les exégètes du moyen âge, 
comme l'auteur de l'Aroukh et R. Salomon de Troyes, ont suivi 
l'explication attribuée, peut-être à tort, à R. Ahâ Gaon de Schab- 

1 Mcguilla, fol. 13. 

* C'est, sans aucun doute, le Sens primitif de cette phrase relative au seul cas 
d 1 Esther, comme le prouve le verbe ïlZl^în. Le fameux apophthegme de Mahomet 

rHNH ÙSfiîDi € vos épouses sont (votre) champs » est la copie généralisée et sen- 
suellement interprétée de cette énonciation rabbinique. Chose curieuse, quelques 
commentateurs talmudiques depuis Rab Ahâ, influencés par les idées de l'Islamisme, 
ont eux aussi penché vers une interprétation analogue. R. Salomon de Troyes, bien 
qu'il y voie l'expression d'un principe général — il a lu frOïl pour îirPîl — explique 
Dbl2 ^p*)p assez exactement par TOJ'fa Î11231? ïl^fi* fiOlTT. 



NOTES D'ARCHÉOLOGIE TALMUDIQUE 197 

baha, une des autorités talmudiques du huitième siècle. Dans les 
Questions (mnbwû) de ce Gaon, à la fin du chapitre xlii, on lit le 
commentaire suivant : 

\>\xy& tû bss ta'ntntt ji-nio fca^nn "pïi tn^s J-nsbEm 
niNïi *-pnb imN F^Viai trbmn ma i^irri SHTO'n k-w pasai 
inb^ba * n^b^ fcjibra s^bi m frô tD^m Tft abn t"s> niîtiû inbra 

ipnpa im^ ■publia Ttn nîrîap fa s^rniab s**bpŒ t^nan t^irirT 

îab nmtt fa^ fri&wï-ib s^ba ^td^ t^p b«wb "nid» iiwb 

.taîib imb 

« Dans le royaume des Perses, les Guèbres d'entre eux allaient 
à la ronde dans toutes les maisons israélites, y éteignaient les lu- 
mières, enlevaient les charbons allumés et les portaient au temple 
du feu (celui-ci est leur dieu). Ils ne permettaient point de con- 
server la nuit ni feu, ni braises partout ailleurs que dans leurs 
temples ou pyrées. Le Talmud mentionne cette coutume des Guè- 
bres dans le chapitre Hammêbî Gêt (Gittin 14 b) en racontant 
qu'un Guèbre avait enlevé la lumière devant Rabbâ bar Barhana. 
Ils emportaient le feu dans des pai^-n p^p, instrument dont on 
se sert pour le culte du faux dieu. Malgré leur destination idolâ- 
trique, comme les Guèbres n'ont pas le dessein de faire commettre 
aux Israélites une action illégale et qu'ils ne visent qu'à leur pro- 
pre satisfaction, il nous est permis de les leur donner. » 

Pour le sens propre des mots pTip et p5W7, la tradition oscille 
également fort peu. Le premier est une sorte de pelle avec la- 
quelle on ramène les charbons allumés d'un endroit à l'autre (ibs 
ùipttb tnptttt t^bra "D mnnb "nia?) ; le second est expliqué tantôt 
par « pelle », tantôt par « éteignoir » (ttfcnm e^m bu: ^bi pTip n"d 
by imN s-ib-d )xpfy ï-ratim s-rvnMtt ims tna* toannaraisn y^^b 
mm EN!:: N£n abia ^ irbrar») . » On voit par là que l'interpré- 
tation de R. Ahâ suppose dans le passage talmudique la leçon de 
nos éditions qui finit la phrase par le mot iMb « à eux », soit celle 
qui ajoute le mot arnsb « pour le feu », ce qui ne modifie pas le sens 
de la proposition. Au contraire, quand on retient le mot ntd, 
on est obligé de prendre l'expression ip^avri ^pinp pour une 
épithète des Guèbres eux-mêmes et le sens de la phrase est : 
« Comment pourrions-nous fournir du feu aux pnp et pswi qui 
viennent le chercher chez nous? » 

1 J'ai adopté la leçon de l'Aroukh au lieu du liibl" 1 ^ des rflrftWB. 



198 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Laquelle de ces deux interprétations doit être préférée? Je 
crois que c'est bien celle qui se fonde sur la leçon ktd et cela 
pour une raison péremptoire. En effet, l'analogie du cas d'Esther 
montre, à n'en pas douter, qu'il s'agit d'une action défendue à 
laquelle l'Israélite participe lui-môme en personne. Il est donc très 
vraisemblable que les Guèbres contraignaient les Israélites à met- 
tre eux-mêmes les braises dans les vases à feu qu'ils emportaient 
avec eux. C'était une participation directe à une pratique fran- 
chement payenne que la contrainte, jointe à l'absence de l'idée de 
conversion dans l'esprit des Guèbres, a seule pu excuser. A cette 
occasion, les Juifs n'étaient pas seulement violentés dans leur cons- 
cience, mais ils perdaient encore les vases de cuivre que les ravis- 
seurs ne songeaient probablement jamais à restituer à leurs pro- 
priétaires. Sous le gouvernement des Sassanides, les Juifs étaient 
trop habitués à des spoliations plus importantes pour se plaindre 
de ces petits larcins dont leurs pelles de cuivre étaient l'objet une 
ou deux fois par an. Mais on comprend que ces fanatiques zoro- 
astriens, qui prenaient d'assaut les maisons israélites, dans la 
nuit, pour enlever le feu et les pelles, n'étaient pas bien vus de 
leurs victimes. Comme toujours, le peuple se venge de ses tour- 
menteurs par des plaisanteries piquantes ; il leur appliqua donc 
comme sobriquet, les noms des célèbres chacals de la fable, Kalîla 
et Dimna, qui, malgré les paroles de vertu qu'ils ont dans la bou- 
che, vivent de rapine et conservent leur caractère de fauves 
nocturnes. 

On voit, par ce qui précède, que j'admets l'exactitude géné- 
rale de l'interprétation traditionnelle et que je n'en laisse tomber 
que l'attribution des mots ^piip et ^piwi aux instruments à feu. 
Bien que je sois d'accord avec M. Jastrow que le commentaire 
précité des mnbarc) peut ne pas appartenir à R. Ahâ Gaon, je suis 
néanmoins d'avis que rien ne nous autorise à rejeter tout à fait la 
tradition pour frayer la voie à de nouvelles hypothèses. A l'égard 
d'une interprétation aussi ancienne, il faut procéder avec plus de 
ménagements. Je ne puis donc pas me rallier aux tentatives faites 
par quelques auteurs modernes de voir dans ">p3Wn "ynp une 
agglomération de termes gréco-latins obscurs qui devaient rester 
inintelligibles aux Juifs de Babylonie. L'étymologie, présentée 
par M. Jastrow, toute ingénieuse qu'elle est, ne tient pas non plus 
debout. Ce savant, s'appuyant sur une variante à laquelle je re- 
viendrai tout à l'heure, voit dans ipïraTi '■pàmp deux noms d'é- 
glises chrétiennes, l'un en grec, Eupidxii, l'autre en latin, Domi- 
nica. Il s'agirait de Juifs chargés d'allumer le feu le dimanche 
dans les églises, et le passage talmudique en question signifierait : 



NOTES D'ARCHÉOLOGIE TALMUDIQUE 199 

« Comment aurions-nous le droit de fournir du feu pour les 
églises? » M. Jastrow a oublié que le Talmud parle d'un concours 
forcé dont le refus pourrait causer la mort de l'Israélite ; or, en 
Perse, les chrétiens étaient eux-mêmes persécutés sous les règnes 
de Sapor et de Gosroès ; ils ne pouvaient donc pas exercer de 
violences envers les Israélites. Du reste, les chrétiens les plus ju- 
daïsanfcs n'ont jamais hésité à faire du feu et à chauffer "les églises 
le dimanche, si besoin en était. En Perse, il est vrai, un pareil 
besoin semble bien anormal. Joignez à cela l'invraisemblance 
d'une double dénomination en deux langues occidentales pour les 
églises chaldéennes d'Orient, et le peu de fondement de l'étymo- 
logie en question ressortira pour tout le monde. En réalité, les 
mots ipswn ^mp, étant des noms propres sanscrits, ne peuvent 
avoir d'étymologie ni dans les langues occidentales ni en persan, et 
c'est la vraie cause de l'échec subi par les philologues modernes. 

Il faut maintenant rétablir la forme correcte de l'expression 
talmudique. La forme ipsw'n ^pïip? que j'ai citée jusqu'ici, est la 
leçon générale des éditions en usage. Le deuxième de ces mots 
est orthographié ip^5l53% dans le manuscrit de Garlsruhe, et 
ipSWï, dans le manuscrit de Munich; nous acceptons cette der- 
nière leçon. On ne doit tenir aucun compte de la leçon npawi que 
donnent les éditions postérieures de l'Aroukh. Pour l'expression 
ipôntp on trouve, dans le manuscrit de Carlsruhe, la variante 
'vp^'p et elle est excellente, seulement il faut corriger le i en *u 
La confusion de ces lettres analogues est toute naturelle. De telle 
façon, nous avons la forme correcte "vprn^m ^pi^ip, dont le singu- 
lier est pai%m pn-ip « iKararak-wa-Damonak », c'est-à-dire la 
copie exacte de la forme pehlevie Kararak-wa-Bamanali dont 
les Syriens ont fait Kalilag-wa-Damanag . Il est avéré que l'ex- 
pression pehlevie vient des formes sanscrites Karatalia et Da- 
ma naha. 

Je crois avoir prouvé ma proposition. Les noms des chacals du 
célèbre recueil de fables indiennes ont pénétré chez les Juifs de 
Babylonie dès le iv e siècle de notre ère, sous le règne de Sapor II 
(309-379), ce qui infirme la tradition persane qui place la traduc- 
tion du Pantschatantra en pehlevi au temps de Cosroès Anou- 
schirvan. La tournure railleuse prise par ces noms dans la bouche 
des Juifs montre, d'une part, que ceux-ci étaient familiers avec le 
contenu de la composition indienne, de l'autre, que la traduction 
n'était déjà pas de très fraîche date ; qui sait si elle n'est pas 
même antérieure à Sapor II ? 

Voici ce qui semble donner un corps à ce sentiment. Le Talmud 
ne connaît pas seulement les noms des chacals fabuleux, il con- 



200 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

naît même le nom commun du chacal, également d'origine in- 
dienne. On sait que la désignation sanscrite de ce fauve, çrigala, 
a passé par le pehlevi en syriaque sous la forme schîgal (binia) ! ; 
or, par suite d'une tradition dont ils ne se rendent pas compte 
eux-mêmes, certains docteurs talmudiques traduisent le mot 
hébreu bjtt, spécialement au verset Néhémie, i, 2 par ambîD 
« chienne 2 ». Au premier aspect, cette tradition paraît vide et ar- 
bitraire ; après réflexion, on y trouve, un écho du pehlevi schîgal 
« chacal ». Pour ce qui est d'abord de la différence du genre, elle 
s'explique simplement par cette circonstance qu'en hébreu hxè est 
du genre féminin. Quant à la différence spécifique entre « chien » 
et « chacal », elle n'existait pas pour les talmudistes, carie mot 
qui désigne le chacal est "na-Dïi sbs « chien sauvage ». Donc, les 
rabbins du v e siècle n'avaient du mot indo-pehlevi qu'un souvenir 
très confus, n'est-ce pas parce que l'introduction de ce mot était 
déjà d'ancienne date ? 

Une dernière considération. Le fait qu'en langage talmudique 
le mot sbs désigne à la fois le chien et le chacal semble avoir été 
le point de départ des commentateurs pour appliquer l'expression 
"'pS'tëm ^*ip aux instruments à feu. Dès le moment que le mot 
ama était tombé ou remplacé par tmib, ils étaient obligés de chan- 
ger les noms propres en noms communs et, comme ils savaient, 
par tradition, qu'il y avait l'idée fondamentale de labs « chiens- 
chacals », ils ont instinctivement songé au verbe sbs « manier 
des crocs, piquer d'une façon inégale à l'instar des crocs de 
chien », d'où sbns « pince, tenaille ». Puis, comme il a fallu des 
vases pour emporter le feu, ils se sont arrêtés à l'idée de mnna, ou 
pelles. Les métamorphoses subies par les noms indiens Kararak 
et Damanak chez les talmudistes sont donc les suivantes : chacals, 
ravisseurs du feu, crocs de chiens -chacals = instruments à feu, 
pelles-éteignoirs. 

Pour l'histoire de la propagation des fables indiennes, le fait que 
nous venons de constater ne manque pas d'intérêt. Comme par- 
tout, les Juifs, sous les Sassanides, furent des premiers à s'appro- 
prier les nouveautés littéraires de leur patrie adoptive. Chaque 
fois que leur religion n'était pas menacée, ils s'assimilaient les 
productions profanes et y puisaient les vues larges et les connais- 
sances variées des grandes nations civilisatrices. 

1 Cette forme purement prâcrite a dû se trouver déjà dans l'original indien et 
c'est pourquoi j'incline à croire que le traducteur persan avait sous ses yeux un 
ouvrage rédigé en prâcrit d'où serait issu plus tard le Pantschatantra sanscrit. 

2 Mosch Haschschana, 4 a. 



NOTES D'ARCHÉOLOGIE TALMUDIQUE 201 



II 



L'expression hébraïque laiwi ai», qui désigne l'esprit de la 
magie funèbre ou de la nécromancie, est rendue dans la paraphrase 
araméenne d'Onqelos par fnteri TT^- Mais, tandis qu'en hébreu 
le deuxième composant, ^i^, ne s'emploie jamais isolément, en 
araméen, c'est le premier composant, VT^ 3™ ne se rencontre 
pas ailleurs, du moins à ma connaissance. Le terme mat est, au 
contraire, souvent employé non seulement dans le Talmud, mais 
aussi dans la littérature syriaque. 

Avant de nous enquérir du nom, enregistrons l'opinion des an- 
ciens sur la chose. Les Septante rendent aia régulièrement par 
èYyowTpÉnuOoç « ventriloque ». Pour ^ai*^, ils donnent tantôt emuiMc 
« enchanteur, magicien », tantôt yvwttyk « divin ». Cette dernière 
traduction calque étroitement le terme hébreu, qui vient de 2*p 
« savoir, connaître ». La version syriaque ou Peschitta en fait de 
même en rendant "wp par sjlf, mais elle fait correspondre aïs 
à *mar, expression qui ne diffère que par le nombre du Y^yOI 
d'Onqelos. Ces versions s'accordent à voir dans iaw^ aiN la dé- 
signation de l'opérateur ou du nécromancien, et cette opinion est 
contredite par l'usage des mots en question dans la Bible, qui dé- 
signe le nécromancien par aïs b^n. La Vulgate offre tantôt spiri- 
tus pylhonicas et divinationis , tantôt magus et ariolus ou 
d'autres expressions analogues. L'hésitation du traducteur est 
manifeste, il ne laisse pas même voir qu'il s'agit de nécromancie. 
Les docteurs talmudiques, avertis par le célèbre récit de la py- 
thonisse d'Endor (I Samuel, xxviii, 3, 7-0), accentuent particuliè- 
rement le sens de nécromancie, bien que, en parfait accord avec 
la Vulgate, ils retiennent le grec irùOwv pour aia {Sanhédrin, 65 a : 
û-im&rr m aia). On sait que icu6wv est proprement le nom du ser- 
pent tué par Apollon à Delphes ; l'identification de la prétresse 
d'Apollon pythios avec la nécromancienne juive a été amenée 
par cette circonstance que les divinités payennes sont considérées 
dans l'Écriture comme des esprits infernaux. La Mischna (1. c.) 
dit que le ans bj>n place l'ombre prophétisante du mort sous 
son aisselle (■pfflûfc nnitt, Raschi) ou sur son bras (Tossaphistes, 



232 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Menahot, 37), tandis que le "^w produit l'oracle par la bouche 
(■p-n i3t]). D'après la Baraïta, ce dernier tient dans la bouche un 
os d'un animal nommé 3>vp [ibid., Qob). Il parait peu probable 
que la Peschitta, en rendant i5W> par aww, ait pensé à l'animal 
mentionné par le Taimud ; on peut y voir avec plus de vraisem- 
blance l'analogue du yvi6<jtt,ç des Septante. Plus remarquable est ce 
fait que la même Peschitta rend ma par amst, équation qui est 
aussi supposée par une autre Baraïta [ibidem], où l'on distingue 
deux sortes de ma h^2 : l'un fait remonter le mort à l'aide du 
Zahur (m^Tn rfwfpï'T), l'autre consulte une tête de mort (bwiiï 
nbabaa). Je prends ti*dï f au sens de moyen magique, suivant l'opi- 
nion des Tossaphistes qui rejettent avec raison la signification de 
membre viril que lui donne Raschi et qui se heurte au récit de 
Saùl. L'emploi inexact de *n>ï pour "p*p3i dans cette Baraïta, a 
également été remarqué par ces commentateurs. Dans Siphrê, 
section Schophetim, la distinction dont nous venons de parler 
est rattachée à Lpnttîri ba ttJiTi, mais, dans tous les cas, la signifi- 
cation de « moyen magique » pour mst est certaine, puisque les 
rabbins parlent de plusieurs espèces de Zahur (n"Oï wn fr^tt), 
Sanhédrin, 65&). 

Résumé net : pY^ ne reçoit aucun éclaircissement, -i-Dî est un 
moyen magique employé en nécromancie. 

Si la tradition des anciens est tout-à-fait insuffisante, l'étymo- 
logie présentée par les lexicographes modernes ne semble pas 
très heureuse. On prend d'ordinaire *pTm pour la transcription du 
gréco-latin Python, mais il est facile de voir ce qu'une telle trans- 
cription a d'anormal. Nulle part, à ma connaissance, on ne 
trouve clans les Targumin le p grec exprimé par un s, ni le th 
par un i. C'est là une raison péremptoire, à ce que je pense, pour 
rejeter cette identification. D r autres prennent "pTa pour le cor- 
respondant du terme hébreu b^a « menteurs », qui s'applique 
aux mages (Isaïe, xltv, 25), mais ici on s'attend à la désignation 
propre du thaumaturge, non à un sobriquet railleur. Quant à 
m3T, on le considère d'un commun accord comme un terme sémi- 
tique, le parallèle du grec Çâxopoç « uéoeore » n'offrant rien de sa- 
tisfaisant, et on l'explique par l'arabe irnst « outre ». L'araméen 
&m3t serait ainsi le synonyme de l'hébreu ma, qui a la même signi- 
fication (Job, xxxn, 19). Ce rapprochement, tout séduisant qu'il 
est, a le plus grand inconvénient imaginable, celui de ne s'ac- 
corder avec aucune des significations traditionnelles précédem- 

1 YTÛÎ est -une contraction pour mT'OÏ ; comparez les formes "D 1 "!, Ijnb^tt), 
ISbTû, etc., du livre de Daniel. 



NOTES D'ARCHÉOLOGIE TALMUDIQUE 203 

ment citées. L'inexactitude en est d'ailleurs prouvée par la forme 
•pTû'r qu'emploie le Targum de Jérusalem ou pseudo-Jonathan. 
Comme le *t araméen ne correspond jamais à t en arabe, il de- 
vient clair que nous avons affaire ici à un terme tiré de la racine 
arabe ns'ï, non de idï. 

Cette observation de philologie comparée nous montre en même 
temps que le lieu d'origine de amiDî est la Babylonie méridionale, 
la Chaldée proprement dite. En effet, l'emploi de la sifflante t au 
lieu du "r des autres dialectes araméens est particulier au dialecte 
sud-babylonien, et tout nous donne à penser que c'est de ce 
côté-là qu'il faut chercher le mot de l'énigme. Maintenant, le té- 
moignage formel de Jamblique (ap, Phot. cod., XCIV, p. 133, éd. 
Iloeschel) fait voir que nous sommes sur la bonne voie, car cet 

auteur dit : ^EyyaLax^t^w . , .BafâiAcàvtot, iax/oupav ài:oxa>.oûat. SOUS le titre 

de Babyloniens, il faut probablement entendre les habitants con- 
temporains de l'écrivain, c'est-à-dire les Araméens et, par suite, 
interpréter ntûT par «adjuration, incantation », de -ût, "Dl « men- 
tionner, prononcer ». Dans ce cas, le talmudique *vdï « moyen 
magique », comme le syriaque an-DT « démon », seraient l'un et 
l'autre proprement « objet d'incantation », sans allusion précise à 
l'esprit du mort. 

La possibilité d'une telle explication doit être admise; on se de- 
mande cependant s'il ne convient pas de remonter à l'époque préa- 
raméenne de la Babylonie, caractérisée par la domination de la re- 
ligion et de la langue assyriennes. À cette époque, le culte des mânes 
était général ; les morts étaient soigneusement pourvus de nour- 
riture et de boisson sous forme d'offrandes funéraires souvent 
renouvelées. La croyance de tous les peuples admettait d'ailleurs 
que les génies funèbres — en Assyrie on les appelait ehimi — deve- 
naient bons ou mauvais suivant qu'on pratiquait ou négligeait 
leur culte. Dans le récit de la consultation nécromantique de Saùl 
(I Samuel, xxvni), la pythonisse évoque par des moyens magiques 
(ûDp) le prophète Samuel et le fait remonter (rp?ïi) du tombeau. 
Si Taraméen sm^T était un legs de la religion antérieure, il ne 
serait pas sans intérêt de rappeler qu'en assyrien le verbe *dy, 
outre le sens sémitique commun de « mentionner, adjurer », pos- 
sède encore celui de « rendre haut, élever », circonstance qui ferait 
soupçonner qu'en principe le &n"ûî est celui qui met debout le 
génie couché dans la tombe. Plus tard, ce mot aurait été appliqué 
au génie même qui subit l'évocation. Tout cela est malheureuse- 
ment très peu sûr, et c'est de la littérature babylonienne seule 
qu'on peut espérer quelque lumière. 

N'abandonnons pas ce déplaisant mais inévitable domaine des 



204 REVUE DES ETUDES JUIVES 

conjectures avant de signaler une coïncidence d'analogie qui m'a 
beaucoup frappé. Le targumique ffn rappelle involontairement 
le nom iûS^va; que porte le premier des philosophes chaldéens 
mentionnés par Strabon (xvi, 6) : Mé^vYivrou & xai râv àvfipwv èvtav ai 

{xa07)[xaTtxo(, xaOàitsp KiSirçvà ts xaî Na[3oupiavotj xort 2ou6{vou xal Sé^euxoç 8'ô 
àr.b tt,<; isXrjxsÉaç ^aXôatôç èati xai, aXkoi îcXeio'jç à^id^oyot, àvôpsç. L'identité 

entière s'établit soit en corrigeant 'pT'Si en "j^3 ; soit, au con- 
traire, en émendant Bis^a? pour KiSyJvoç. L'une et l'autre de ces 
corrections, n'ayant rien de violent, seraient parfaitement ac- 
ceptables, mais les citations de Pline qui nous occuperont tout à 
l'heure confirment la première correction. Cela ne donne lieu à 
aucune difficulté considérable, mais voici ce qui complique sin- 
gulièrement le problème. Le nom du second philosophe Napou- 
pfavo; présente également une certaine analogie avec "p-n^T quand 
on change le b de NABor en NAKor, et s'y adapte tout à fait quand 
on suppose que la leçon primitive était ZAKorpiANOs. Des altérations 
de ce genre dans les noms étrangers ne sont pas rares chez Stra- 
bon ; on y en trouve de plus fortes encore. Ceci admis, avons- 
nous dans 'p'r:? (?) et fnteT les noms de deux philosophes chal- 
déens regardés, plus tard, comme des nécromanciens, voire comme 
des génies évoqués par la nécromancie? Je signale ce point d'in- 
terrogation à l'attention de M. H.-J. de Goeje, dont les récents 
travaux ont répandu un jour inattendu sur la dernière phase du 
mysticisme araméen. 

Chose curieuse, la forme Zahoiwian-^yte\, conjecturée sur le 
fond d'une simple assonnance, nous remet, à son tour, dans la mé- 
moire l'écrivain, également babylonien, Zaelialias, dont Pline 1 
cite un traité sur les qualités actives des pierres précieuses. Les 
paroles de Pline : Zachalias babylonius in fiis lïbris quos scrip- 
sit ad regem Mithridatem gemmis hamana fata attribuens, 
sont fort instructives, ainsi qu'on le verra plus loin; mais, pour 
le moment, ce qui nous occupe, c'est la question de savoir si 
l'auteur babylonien cité par Pline peut être identifié avec l'un 
des philosophes chaldéens dont parle Strabon. La réflexion sui- 
vante permet d'y répondre affirmativement. Strabon dit formelle- 
ment qu'il est fait souvent mention dans les ouvrages des ma- 
thématiciens des trois auteurs chaldéens : KiS^vàç, Napoupfavoç et 
zo-jotvoç. Or, Pline mentionne dans son Histoire naturelle deux 
d'entre eux sous une forme presque identique. A Cidenas, il em- 
prunte une opinion sur la distance de Mercure au soleil (n, 39) ; 

1 Hist. nat.^ xxxvn, 60. 



NOTES D'ARCHÉOLOGIE TALMUDIQUE 205 

les références à Sudinës sont plus nombreuses et se rapportent no- 
tamment à la conchyliologie (ix, 115) et à la lythologie (xxxvi, 59; 
xxxvn, 25,34, 90, 114, 133). Faut-il admettre que NapoupCavo? seul ait 
échappé à son érudition ? Je pense que le contraire est beaucoup 
plus vraisemblable. S'il en est ainsi, la correction zaxouptavo? pour 
NapoupÉavoç viendra à propos pour introduire dans le célèbre ouvrage 
de Pline le troisième cosmographe chaldéen, car entre les formes 
onomastiques Zacurianus et Zachalias l'analogie est frappante, 
surtout quand on en rapproche la forme intermédiaire sax^oupaç 
conservée par Jamblique. 

Une considération d'une nature toute différente semble aussi 
favoriser la correction que nous venons de suggérer. La notice 
historique que Pline donne sur la date à laquelle les livres de Za- 
chalias furent composés nous met en mesure d'identifier ce der- 
nier avec le célèbre historien et polygraphe Teucros de Cyzique. 
M. Alfred von Gutschmid *, à qui nous empruntons tout ce que 
nous savons sur cet auteur, a depuis longtemps signalé l'exis- 
tence de rapports très étroits entre Cyzique et Babylone; ainsi 
l'historien Agathocles est appelé tantôt Babylonien, tantôt Gyzi- 
cénien. Il semble que les Hellénistes de Babylone descendaient, en 
majeure partie, de pères grecs, souvent originaires de Cyzique, 
et de mères babyloniennes, ce qui explique la tendance de ces 
auteurs à combiner la science hellénique avec le symbolisme 
oriental. Parmi les nombreux ouvrages de Teucros de Cyzique, on 
mentionne un livre « sur la terre aurifère » ; or, minéralogie et ly- 
thologie sont des disciplines très proches et presque inséparables . 
Que s'il y avait encore le moindre doute dans cette identification, 
il serait levé par le fait suivant. Outre les ouvrages restés incon- 
nus, l'ouvrage minéralogique que nous venons de mentionner et 
les écrits d'intérêt purement hellénique, Teucros a encore com- 
posé : 5 livres sur les Actes de Mithridate, 5 livres sur la ville 
de Tyr, 5 livres sur les Arabes, et une histoire juive en 6 livres. 
On le voit, notre auteur joint à ses connaissances minéralo- 
giques un profond intérêt à la personne de Mithridate et aux 
peuples syro-arabes. Ce dernier trait le ferait déjà ranger dans 
cette pléiade d'auteurs d'origine sémito-hellénique, tels que Bé- 
rose, Philon de Byblos, Nicolas de Damas et tant d'autres, qui 
cherchèrent à répandre chez les Grecs une connaissance plus 
exacte des peuples orientaux. Les deux premiers faits ont toutes 
les chances d'être" dans une connexité étroite, car on sait que Mi- 
thridate lui-même s'occupa beaucoup de minéralogie, surtout au 

1 Zeitschrift der deutschen niorgenlâadischm Gesellschaft, XV, p. 104-106. 



200 REVUE DES ETUDES JUIVES 

point de vue thérapeutique. Mais cet auteur qui montre tant de 
sympathie pour Mithridate vaincu et poursuit les mômes ten- 
dances que lui en minéralogie, serait-il différent de Fauteur, éga- 
lement minéralogiste thérapeutique, qui avait dédié ses ouvrages 
à Mithridate vainqueur? Je ne le pense pas : la réunion de pa- 
reils traits et de pareilles conditions est tellement rare qu'il 
n'est pas aisé de les attribuer à deux personnages différents qui 
auraient vécu à quelques années d'intervalle. En effet, M. von 
Gutschmid, avec l'admirable intuition historique qui le distingue, 
a déjà conclu de la nature en apparence disparate de cette poly- 
graphie que l'écrivain a vécu peu de temps après la troisième 
guerre des Romains contre Mithridate. Tout nous fait donc pré- 
sumer que nous sommes en présence d'un seul individu ayant 
été en un rapport plus ou moins étroit avec le vaincu de Pom- 
pée. En un mot, Zachalias de Babylone et Teucros de Cyzique ne 
font qu'un seul auteur, contemporain des guerres de Mithridate. 
Ainsi qu'il a été dit précédemment, les déterminations locales se 
concilient parfaitement par l'origine mixte du personnage ; cir- 
constance qui rend également compte de la dualité de son nom. 
Teucros n'est autre chose que la forme grécisée du Zachalias 
babylonien, au même titre que l'est, par exemple, chez les Juifs 
Jason à Josué et Hégèsippe à Joseph. A l'époque gréco-romaine, 
les Orientaux de condition prenaient volontiers des noms grecs 
ayant une analogie de son ou de sens avec leurs noms natifs. 
L'assonnance de Teucros et Zachalias embrassant les trois con- 
sonnes fondamentales du nom, ne laisse rien à désirer et met 
d'autant plus en évidence la forme sax/oûpc^-'pTnsT qui paraît leur 
servir de base. Quant à la leçon conjecturale de Zacurianos, dans 
le passage de Strabon discuté plus haut, elle en reçoit un appui 
remarquable, aussi bien par l'analogie de cette forme avec la forme 
grecque Teucros, que par cette considération qu'un auteur chai- 
déen aussi distingué n'aurait pas été passé sous silence par le 
célèbre géographe. 

Une autre question est celle de savoir si notre Teucros est 
identique avec l'astrologue Teucros de Babylone, auteur d'un 
écrit dont la teneur est brièvement signalée par Porphyre l'aîné 
dans Introductio in Ptolemœi librum de eftectïbus astrorum 
(p. 200, éd. Basil.) par ces mots : sont exposés les effets («& 
aTcoTeXéffjxara) des décans, de ceux qui se lèvent à côté d'eux (twv 
TrapàvateUdvxtùv atkoïç) et des figures (™v icpoucâiumv), par Teucros le 
Babylonien ». 

Michel Psellos, auteur du xi° siècle, est plus circonstantiel sur 
cet écrit, dans un passage du livre nep\ rcapaôcfcov àvàyvwajjiàTwv (Wes- 



NOTES D'ARCHÉOLOGIE TALMUDIQUE 207 

termann, ParadoxograpM, p. 147 suiv.), qui peut se traduire 
comme suit : « On peut apprendre beaucoup de choses très mer- 
veilleuses par les livres de Teucros le Babylonien, et au moyen 
des signes zodiacaux y figurés des astres qui se lèvent près de 
chacun d'eux (t&v icapavaïeXXoVnùv teitty touxwv) et des soi-disant 
décans, on peut se procurer des chances nombreuses par des 
pratiques diverses. On choisit notamment dans chaque signe 
zodiacal trois décans de formes diverses, l'un, comme Peltaste, 
l'autre, pourvu de l'attribut d'une autre figure; maintenant, si 
tu fais graver les figures et attributs sur Fenchâssure destinée 
à encadrer la gemme, ils éloigneront de toi le malheur. Ainsi, 
comme il vient d'être dit, Teucros et ceux qui ont étudié les 
signes célestes, d'après son système. . . » Cela rappelle singulière- 
ment l'opinion relative à l'influence des gemmes sur les vicis- 
situdes de la vie humaine (Jiumana fata) attribuée par Pline à 
Zachalias. D'autre part, K. Mùller et Ewald n'ont pas hésité à 
identifier Teucros le Babylonien avec Teucros de Cyzique. M. von 
Gutschmid est moins affirmatif sur ce point. Nous partageons 
cette réserve parce qu'il n'y a pas de certitude que l'usage des 
gemmes à figures astrologiques ait déjà été répandu en Orient 
au siècle qui précède l'ère vulgaire. L'emploi même des figures 
zodiacales par les astronomes de cette époque ne nous paraît pas 
encore démontré. Pline ne fait aucune allusion aux gemmes gra- 
vées dans un but magique, et ce silence nous paraît significatif. 
Nous considérons donc, jusqu'à plus ample informé, cette compo- 
sition astrologique comme une imitation de l'ouvrage du vrai 
Teucros, contemporain de Pompée, et nous n'en relevons que ce 
témoignage que Teucros était un Babylonien. La variante Zea- 
cîiros qu'on trouve, paraît-il, dans un manuscrit se rapproche en- 
core plus de Sacchuras-Zakkûrîn. Peut-être doit-on ajouter à cette 
série le nom de l'auteur babylonien Dhaghrîth l , qui est l'uue des 
autorités du livre apocryphe d'Ibn Wahshia intitulé : « La culture 
nabatéenne». 

Chez les Arabes, la personne de Teucros fut dédoublée par la 
corruption du nom en Tinqerûs (omp^tt ) et en Thenqelosh ou 
Thenqelôshâ. Ibn Wahshiya attribue à Thenqelôsbâ le livre in- 
titulé : « Sur les figures des degrés des sphères et sur ce qu'elles 
indiquent relativement à l'état de ceux qui sont nés sous leur in- 
fluence ». C'est probablement une imitation apocryphe du Usç>\ twv 
icpoccoTCQv Çwôtav, dont il a été question plus haut. Il se peut que 

1 Surtout en lisant avec modification des points diacritiques de ia dernière lettre : 
Dhaghrîn» 



208 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Arsatàbolos dont l'autorité est parfois invoquée par Thenqelôshâ 
ne soit autre qu'Aristobule le Juif, philosophe d'Alexandrie. La 
mention dans le livre primitif de Teucros d'un auteur juif ne doit 
pas surprendre dès que l'on sait qu'il a écrit une histoire juive 
pour laquelle il a dû, avant tout, puiser ses informations dans les 
ouvrages des Juifs alexandrins. C'est là un nouvel indice en fa- 
veur de l'identité supposée par nous de Zachalias le Babylonien 
avec Teucros de Gyzique. 

Pour revenir au point de départ de cette recherche, nous nous 
bornerons à émettre une opinion qui renferme une affirmation 
et une hypothèse : les termes ■j^s (?) et yniST, au sens d'opéra- 
tions de nécromancie, ne prêtent à aucune étymologie satisfai- 
sante. La chose devient moins obscure, quand on y voit deux noms 
propres d'auteurs babyloniens que les générations postérieures 
auraient envisagés comme symboles de la divination de bas étage 
et de la magie noire. 

J. Halévy. 



CONTES JUIFS 



I 



LE CHAMEAU BORGNE. 



Tout le monde connaît l'amusant chapitre de Zadig intitulé « le 
chien et le cheval ». 

Zadig, se promenant près d'un petit bois, vit venir à lui le 
grand veneur et d'autres officiers du roi qui couraient à la re- 
cherche d'un cheval échappé des mains d'un palefrenier dans les 
plaines de Babylone. Le grand eunuque demanda à Zadig s'il 
n'avait point vu le cheval du roi. « C'est, répondit Zadig, le cheval 
qui galope le mieux ; il a cinq pieds de haut, le sabot fort petit ; 
il porte une queue de trois pieds et demi de long ; les bossettes 
de son mors sont d'or à vingt-trois carats ; ses fers sont d'argent 
à douze deniers. — Quel chemin a-t-il pris ? où est-il ? demanda 
le grand veneur. — Je ne l'ai point vu, et je n'en ai jamais en- 
tendu parler. » Le grand veneur et le premier eunuque ne dou- 
tèrent pas que Zadig n'eût volé le cheval du roi ; ils le firent con- 
duire devant l'assemblée du grand desterham, qui le condamna au 
knout et à passer le reste de ses jours en Sibérie. A peine le 
jugement fut-il rendu, qu'on retrouva le cheval. Alors Zadig ex- 
posa ce qui l'avait fait ainsi parler : « . . .J'ai aperçu les marques 
des fers d'un cheval : elles étaient toutes à égale distance. Voilà, 
ai-je dit, un cheval qui a un galop parfait. . . » La suite se devine 
ou à peu près. 

Voltaire eût été bien surpris si on lui eût dit que cette histo- 
riette est d'origine juive. Il aurait répondu qu'il l'avait prise dans 
un recueil de contes orientaux, les Soirées bretonnes de Gueulette 
(p. 312), paru en 1712 *. En effet, dans cet ouvrage, il est raconté 

1 Loiseleur-Deslongchamps, Essai historique sur les contes orientaux, introduction 
aux Mille et une nuits, dans le Panthéon littéraire, p. xxn; Dunlop-Lebrecht, 
Geschichte der Prosadichtung , p. 212. 

T. XI, N° 22. 14 



210 REVUE DES ETUDES JUIVES 

que le cynogéfore (sorte de chameau) d'un roi ayant disparu, 
celui qui le cherchait rencontra trois princes tout près de la ville. 
Il leur demanda s'ils n'avaient pas rencontré sa monture. « N'é- 
tait-ce pas un chameau boiteux du pied gauche de devant, borgne 
de l'œil droit et chargé de sel et de miel? » lui dirent tour à tour 
les trois princes. « Vous l'avez donc vu ? » répliqua l'officier. 
Sur leurs dénégations, il les mena devant le roi, les accusant d'a- 
voir dérobé l'animal. Ils n'eurent pas de peine à se disculper, et 
le roi, charmé de leur sagacité, leur offrit l'hospitalité et donna 
un festin en leur honneur. Pendant le repas, les princes se récriè- 
rent sur la qualité des mets, mais ils ajoutèrent que le chevreuil 
qu'ils avaient mangé avait été nourri du lait d'une chienne, et que 
le vin qu'ils avaient bu provenait d'une vigne plantée sur une 
montagne où s'était livrée une bataille. 

Voltaire, on le voit, a amputé le modèle qu'il copiait pour 
rendre son récit plus vraisemblable. Gueulette lui en avait d'ail- 
leurs donné l'exemple, car il avait altéré la source où il puisait. 
On soupçonne cette altération au manque d'équilibre de la rédac- 
tion : les personnages étant trois, il est conforme aux lois de ces 
productions populaires que les remarques qu'ils font aient égale- 
ment ce nombre. Or, à table, des trois princes il y en a un qui 
reste muet. L'auteur dont Gueulette tenait notre conte n'a pas 
manqué à cette règle de composition. C'est un certain Christoforo, 
qui fit paraître à Venise, en 1557, un roman intitulé comme suit : 
Peregrinaggio di tre giovani figlivoli del re di Serendippo per 
opra di M. Christoforo Armeno dalla Persiana nelV Italiana 
llngua trapportato K Benfey a consacré à cet ouvrage un excel- 
lent article, malheureusement inachevé, où il montre que ce 
roman n'est certainement pas traduit du persan, qu'il est composé 
de plusieurs morceaux rapportés et qu'il est l'œuvre d'un chrétien 
d'Europe 2 . 

Ce livre s'ouvre par l'histoire des trois fils du roi de Serendip 
qui, n'ayant pu s'entendre sur le partage de la succession pater- 
nelle, se rendent, sur la recommandation du défunt, auprès d'un 
sultan voisin, afin de vider leur querelle. Arrivés près de leur lieu 
de destination, ils s'assoient sur le gazon et remarquent les traces 
d'un chameau qui a passé par là. Ils découvrent qu'il était borgne, 
qu'il lui manquait une dent, qu'il était boiteux, qu'il portait d'un 
côté du beurre, de l'autre du miel, et, sur son dos, une femme en- 

1 Cet ouvrage a été traduit en français par le chevalier de Mailly, sous ce titre : 
Le Voyage et les Avantures (sic) dis trois princes de jSarendip traduits du persan; 
Paris, 1719. 

* Orient und Occident, t. III, p. 257 et suiv. 



: CONTES JUIFS 211 

ceinte. Cette fois, ce n'est plus un officier du roi qui vient leur 
réclamer l'animal, c'est un simple marchand, lequel en était le 
propriétaire. A table, les trois princes disent que le vin a été 
donné par une vigne qui a poussé sur un tombeau, que l'agneau 
a été allaité par une chienne et que l'empereur a fait mourir pour 
un crime le fils du vizir, qui ne songe qu'à se venger. 

Benfey croit que cet auteur s'est servi de la version de Ga- 
farri, auteur persan du xv e siècle. Que ce soit de Gafarri ou d'un 
autre chroniqueur, en tous cas, ce récit appartient à la branche 
arabe de notre conte, laquelle se caractérise par le différend qui 
sert de préambule, la réclamation du propriétaire et le jugement 
rendu par le sultan sur le procès qui divise les trois princes. Il y 
a peu de fables qui aient rencontré plus de succès dans la litté- 
rature musulmane : on compte un nombre considérable d'écrits 
où elle est entrée; je citerai notamment Tabari \ Maçoudi 2 , 
Meydani 3 , le Kitab el Aghani, le Kossat Antar et le Haivetol 
Haivan 4 , Ibn Kaldoun, Ibn Badroun, le commentateur du 
poème d'Ibn Abdoun 5 , Abou Bekr ben Hodjdjah, Taki Eddin 
Fasi 6 , et les Mille et une nuits 7 . 

Cette popularité est due particulièrement au rôle que la tradi- 
tion fait jouer, dans cette légende, à un des ancêtres de Mahomet, 
et à un proverbe qu'un incident de cette histoire aurait fait 
naître. Joignez à ces raisons la nature même de ces remarques 
qui devaient surtout plaire aux Orientaux friands de ces jeux 
d'esprit s . 

Je me bornerai à citer une des versions les plus anciennes, celle 
de Tabari (ix e siècle) 9 : 

Nizar, surnommé Abou-Rabia ou Abou-Yyad, avait quatre fils, 
qui se nommaient :~ l'aîné Rabia, le deuxième Yyad, le troisième 
Modhar, et le dernier Anmar. Nizar, qui avait une grande fortune 
à sa mort partagea ses biens entre ses quatre fils, mais d'une 
façon si énigmatique que lui-même leur dit : « S'il s'élève entre vous 
une contestation, allez à Nadjran, où demeure un devin nommé Afa, 

1 Zotenberg, Chroniques de Tabari, traduites du persan, t. II, p. 356 et suiv. 

2 Barbier de Meynard, les Prairies d'or, t. III, p. 228. 

3 Les proverbes arabes de Meidani, traduits par Quatremère de Quincy, dans le 
Journal asiatique, 1838, p. 246. 

4 Cités par de Hammer, Greschichte der schônen Redekunste Perstens, p. 307. 

5 Caussin de Perceval, Essai sur l'histoire des Arabes avant l'Islamisme, 1. 1, p. 123. 

6 Quatremère, ibid. 

7 Dans la continuation de J. Scott, p. 689 de l'édition du Panthéon littéraire. 

8 D'après Benfey, notre conte aurait été déjà connu des Arabes au premier siècle 
de l'hégire. C'est bien probable. 

9 Ce récit est abrégé dans certains manuscrits, mais sou intégrité nous est attestée 
par Maçoudi, qui l'a presque copié. 



212 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

et prenez-le pour arbitre ». Les dissensions prévues se produisirent, 
et ils se rendirent à Nadjran. Sur la route, ils s'arrêtèrent en un en- 
droit couvert d'herbe, dont une partie était broutée et l'autre intacte. 
Modhar dit: « Le chameau qui a mangé cette herbe est borgne de l'œil 
droit. » Yyad ajouta : « Il a la queue coupée. » Rabia continua : « Il 
s'est échappé des mains de son maître, parce qu'il est farouche. » Un 
peu plus loin, ils rencontrèrent un homme monté sur un chameau, 
qui leur conta qu'il cherchait un chameau disparu. Modhar lui dit : 
« N'est-il pas borgne de l'œil droit? — Oui. — Ne penche-t-il pas 
du côté droit? dit Rabia. — Oui. — Il n'a pas de queue, dit Yyad. 
— C'est vrai. — Et il est farouche, ajouta Anmar. — Oui, et où est- 
il ? — Nous ne l'avons pas vu. — Si vous ne l'aviez pas vu, comment 
pourri ez-vous m'en donner le signalement? Rendez-le moi 1 » Il leur 
demanda où ils allaient. Les frères lui dirent qu'ils se rendaient à 
Nadjran, auprès d'Afa, le devin. Cet homme s'attacha à leurs pas et 
les suivit jusqu'à cette ville. 

Afa ne les connaissait pas, mais il les reçut gracieusement et leur 
demanda le sujet de leur voyage l . Ils le lui dirent. Le propriétaire du 
chameau demanda au roi d'arranger d'abord l'affaire qu'il avait avec 
eux, et il lui exposa sa plainte. e S'ils n'avaient pas vu mon chameau, 
ajouta-t-il, comment pourraient-ils m'en donner le signalement? » 
Modhar dit : « J'ai reconnu que ce chameau était borgne de l'œil 
droit, à ce qu'il avait brouté l'herbe d'un côté seulement, et qu'il 
ne l'avait pas touchée du côté où elle était la meilleure. » Rabia dit : 
c J'ai remarqué que son pied droit avait imprimé sur le sol des 
traces bien marquées, et je n'ai pas vu celles de l'autre pied ; par là 
j'ai su qu'il penchait du côté droit. » Yyad dit : « J'ai vu que ses 
crottins étaient réunis en tas, comme ceux du bœuf, et non comme 
le sont ordinairement ceux du chameau, qui les écrase avec sa queue, 
j'ai reconnu par là qu'il n'avait pas de queue. » Anmar dit : « J'ai 
remarqué que l'herbe n'était pas broutée à un seul et même endroit, 
mais qu'il avait pris partout une bouchée, j'ai su ainsi que le cha- 
meau était d'un caractère farouche et inquiet. » Le devin admira le 
savoir et l'intelligence des quatre frères. Cette manière de juger fait 
partie de l'art de la divination et on l'appelle Mè-al-tazAin ; c'est 
une des branches de la science. Ensuite le devin dit au plaignant : 
« Va-t-en, ces gens n'ont pas ton chameau. » 

Puis, s'étant fait décliner leur nom, il se souvint qu'il avait été 
lié avec leur père, et leur offrit l'hospitalité. On leur servit un agneau 
rôti et une cruche de vin, et ils mangèrent. Lorsque le vin leur 
monta à la tête, Modhar dit : « Je n'ai jamais bu un vin plus doux 
que celui-ci, mais il vient d'une vigne plantée sur un tombeau. » 
Rabia dit : « Je n'ai jamais mangé de viande d'agneau plus succulente 
que celle-ci, mais cet agneau a été nourri du lait d'une chienne. » 
Anmar dit : « Le blé qui a servi à faire le pain que nous mangeons 

1 Dans Maçoudi et les autres versions, Aia réserve cette question pour la fin. 



CONTES JUIFS 213 

a été semé dans un cimetière. » Yyad dit : « Notre hôte est un excel- 
lent homme, mais il n'est pas un fils légitime : sa mère l'a conçu dans 
l'adultère. » Le devin recueillit leurs paroles, mais ne leur dit rien 1 . 
Quand la nuit fut venue, il appela son intendant et lui demanda de 
quelle vigne provenait ce vin. L'intendant répondit : « Une vigne a 
poussé sur le tombeau de ton père et elle est devenue grande : ce 
vin en provient. » Ensuite le roi fit venir le berger. Celui-ci dit : 
« Quand cet agneau vint au monde, il était très beau, mais sa mère 
mourut et il n'y avait alors pas de brebis qui eût mis bas. Une chienne 
avait eu des petits ; je mis cet agneau avec la chienne jusqu'à ce qu'il 
fût grand. Je n'en ai pas trouvé de meilleur à t'apporter, lorsque tu 
m'en as fait demander. » Enfin le devin manda le métayer, qui dit : 
« D'un côté de notre champ est un cimetière. Cette année j'ai ense- 
mencé une partie du cimetière, et c'est de là que provient le blé que 
je t'ai apporté. » Le devin, fort étonné de ces explications, s'écria : 
« Maintenant, c'est le tour de ma mère. » Il alla trouver celle-ci, et 
lui dit : « Si tu ne m'avoues pas la vérité, je te fais mourir. » Sa 
mère répondit : « Ton père était chef de ce peuple et possédait de 
grandes richesses. Comme je n'avais pas d'enfant de lui, je craignis 
qu'à sa mort, ses biens ne tombassent entre des mains étrangères et 
qu'un autre ne prît le pouvoir. Un Arabe, homme de belle figure,, 
étant un jour l'hôte de ton père, je m'abandonnai à lui et c'est à lui 
que tu dois ta naissance. J'ai dit à ton père que tu avais été en- 
gendré par lui 2 . » 

Le lendemain le devin demanda aux jeunes gens comment ils 
avaient pu faire toutes ces remarques et ils le lui expliquèrent... 

Généralement les contes arabes proviennent directement des 
Juifs, ou des Indiens par l'intermédiaire du persan. Notre histoire 
se retrouve-t-elle chez les uns ou chez les autres ? Chez les deux 
peuples à la fois. 

Dans un recueil tâmoul, intitulé Alakeswara Katha, que Ton 
suppose traduit du sanscrit, se lit un récit qui est presque mot 
pour mot celui des Arabes 3 : 

Sous le règne d'Alakendra Raja, roi d'Alakapuri, quatre per- 
sonnes honorables qui voyageaient sur la grande route rencon- 
trèrent un marchand qui avait perdu un chameau. Un des voya- 
geurs lui demanda si le chameau n'était pas boiteux d'une jambe, 
un autre s'il n'était pas borgne du côté droit, le troisième s'il 

1 Dans Maçoudi, Afa donne commission à un esclave de recueillir leurs moindres 
paroles et de lui en rendre compte. 

2 Dans les Mille et une nuits, l'adultère disparaît : la reine est accouchée d'une 
fille en même temps que sa cuisinière d'un fils. Craignant que le sultan ne perde son 
amour pour elle, elle fait un échange avec sa cuisinière. 

3 Mackenzie Collection, t. I, p. 220 ; traduction française dans Loiseleur-Deslong- 
champs, p. xxn. 



214 REVUE DES ETUDES JUIVES 

n'avait pas la queue plus courte que d'ordinaire et le quatrième 
s'il n'était pas sujet à la colique. . . La deuxième partie de l'his- 
toire, le repas donné aux princes, manque dans cette version. 
Le roi fait de ces quatre personnes ses ministres ; bientôt ceux-ci 
sont accusés d'avoir violé l'appartement intérieur de la reine, et 
ne regagnent la faveur du roi qu'en lui racontant tour à tour 
des historiettes dans le goût des Mille et une nuits. 

Si, dans ce texte tamoul, manque le deuxième acte, par contre, 
dans un autre ouvrage indien, le Bytal Puchisi, c'est cette partie 
seule qui est conservée *. En réunissant ces deux fragments, on 
reconstitue la version originale, telle qu'elle devait exister en 
sanscrit. 

Ces conclusions, acceptées implicitement par Loiseleur, ne me 
paraissent aucunement justifiées. C'est précisément la trop grande 
ressemblance de la version tamoule avec l'arabe qui m'inspire 
des doutes. En effet, est-il vraisemblable que le conte primitif ait 
traversé sans altération les nombreux intermédiaires qui le re- 
lient à la version arabe, à tel point que celle-ci coïncide parfaite- 
ment avec un texte qui lui-même ne serait qu'un dérivé ? En 
outre, ces ouvrages sont d'une époque incertaine, et l'on sait que, 
depuis plusieurs siècles, les productions musulmanes sont accueil- 
lies avec faveur dans les Indes. Enfin, le détail de ces remarques 
accuse une main récente et n'a pas de caractère antique : deux 
d'entre elles sont des imitations des deux autres. Il est donc 
presque sûr que notre conte, au lieu d'être venu des Indiens aux 
Arabes, a, au contraire, passé de ceux-ci à ceux-là. 

Ces conclusions sont encore corroborées par l'étude du conte 
talmudique, qui porte en lui-même la marque de son origine 
juive, et date du m e siècle, au plus tard, c'est-à-dire d'une époque 
où les Israélites palestiniens avaient encore peu de relations avec 
la Perse payenne. 

Voici en effet, ce qu'on lit dans le Talmud de Sanhédrin, au 
folio 104 : 

Deux Israélites, faits prisonniers sur le Carmel, marchaient con- 
duits par leur maître. Chemin faisant, ils se disaient l'un à l'autre : 
« Le chameau qui va devant nous est borgne, même il porte deux 
outres, l'une de vin, l'autre d'huile, et de ses deux conducteurs l'un 
est juif, l'autre payen. — Peuple au col rebelle, s'écria le maître, 

1 Bytal- Puchisi or the troenty five taies of Bytal, translatée! from the Brujbhakha 
into english, by Raja Kalee-Krishen Behadur, Calcutta, 1834, p. 138. Cet ouvrage 
est une traduction en bradjbhakha du Vetala Pantchavinsati, ou « les vingt-cinq 
contes du Vetala ». 



CONTES JUIFS 215 

d'où prenez-vous tout cela ? — Nous ayons dit qu'il est borgne 
parce que, mangeant l'herbe de la route, il n'a brouté que d'un côté, 
du chemin. Nous avons reconnu que des deux outres qu'il porte, 
l'une est d'huile, l'autre de vin, à ce que les gouttes de vin s'enfon- 
cent en terre, tandis que celles de l'huile font des bulles à la surface. 
Enfin, ce qui nous fait croire que l'un des conducteurs est juif et 
l'autre payen, c'est qu'un payen urine au milieu de la route, tandis 
qu'un juif, par décence, se met à l'écart et se tourne de côté. » — 
L'homme aussitôt courut vérifier leur dire et il constata qu'ils ne 
s'étaient point trompés. A son retour, il se jeta à leur cou \ puis les 
fit entrer chez lui, où il les invita à un grand festin en dansant 
devant eux. A cette vue, les deux Juifs s'écrièrent : « Ne dirait-on 
pas que notre maître est fils du danseur royal? 2 a L'homme, sur 
ces mots, courut auprès de sa mère et lui dit : « Si tu ne m'avoues 
pas la vérité, je te mettrai à mort. » Elle lui révéla que, le jour de son 
mariage, son époux étant sorti, le danseur royal était entré dans la 
chambre nuptiale et lui avait fait violence. Il revint vers les jeunes 
gens en leur apportant de la viande. Après l'avoir flairée, ils s'écriè- 
rent : « Cette viande sent le chien ! » De nouveau il alla menacer sa 
mère de mort, si elle ne lui confessait pas la vérité : « Cette viande, 
répondit-elle, provient d'une brebis qui a été allaitée par une 
chienne, parce que sa mère était morte. » Puis il leur servit du vin : 
« Il sent le mort ! » dirent-ils. Une troisième fois il alla sommer sa 
mère, sous peine de mort, de lui dire la vérité. Elle lui raconta que 
ce vin venait d'une vigne dont les branches s'étaient étendues sur le 
tombeau de son père. Il revint les embrasser et leur dit : « Béni soit 
le Dieu qui a élu la postérité d'Abraham ! » Puis il les renvoya en 
paix chez eux. 

Ce récit a toutes les apparences d'un abrégé ; en plusieurs en- 
droits, il faut, pour le comprendre, sous-entendre des phrases 
entières ; il manque une transition entre le dernier épisode du 
voyage et l'arrivée des trois personnages à leur lieu de destina- 
tion ; aussi croyons-nous que, pour établir la version à peu près 
exacte du conte original, il est nécessaire de combiner la ré- 

1 Nos éditions du Talmud s'arrêtent ici, en ajoutant seulement que le maître se 
mit à danser devant eux. Mais lAruch, au mot "lE^bp, et Raschi, sur ce passage, 
témoignent que leur exemplaire contenait également la suite. Nous donnons celle-ci 
d'après le ms. de Munich et le Menorat Hammaor, 304. — M. Wilhelm Bâcher, Mo- 
natsschrift de Graetz, 1870, p. 68-72, et M. Perles, ibid., 1873, p. 61, qui ont con- 
sacré quelques lignes à la comparaison du texte talmudique et de la version arabe, 
ne connaissaient pas cette dernière partie. 

2 Le mot *"iC3Dbp me paraît une corruption du latin saltator. La suppression d'un t, 
quand il y en a deux dans le vocable exotique, n'est pas rare. Ainsi NU^lD^N, à côté 
de Nl31lDDN, de aTpàta ; fcO£3 , ")ÛN, de crpaxta ; DTU^ON, de arpaTito-rv]?. Le sens 
de € danseur » est assuré ici par la version du Yalqout citée plus loin et par le con- 
texte. L'Aruch traduit ce nom par « bourreau », le confondant probablement avec un 
autre TinDbp. 



216 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

daction que nous venons de traduire avec celle du Yalqout 
[Ekha, 1000). 

Nous ne reproduisons pas la première partie de l'historiette, 
d'après ce recueil ; elle ne diffère pas sensiblement du récit du 
Talmud, sauf qu'à la place de l'huile portée dans une des outres 
elle met du vinaigre, comme cela se trouve dans une autre version 
que nous verrons tout à l'heure. Voici la suite du Yalqout : 

Les trois hommes arrivèrent aux portes de Rome. Un des Juifs dit 
à son compagnon : « Je sens l'odeur de légumes cuits dans des pots 
de Kefar-Hanania *. » Le maître avec colère : « Eh quoi! votre Dieu 
n'a pu vous supporter, et moi je vous supporterais ! » Pendant qu'il 
jurait ainsi, arriva le pourvoyeur du roi * : « D'où viens-tu? lui 
demanda le maître. — Du pays de Juda. — Gomment est-ce possible, 
puisque le chemin est de 400 parasanges 3 ? — Un vent favorable nous 
a conduits, et, si tu veux t'en assurer, vois ces légumes de Judée 
qui cuisent dans un pot et que je n'ai pas encore goûtés 4 . » 

Le maître ensuite entra chez lui. Sa mère tua un agneau et l'ap- 
prêta, puis ouvrit un tonneau de vin, et se mit à table avec lui. 
Quant aux deux jeunes gens, ils se tenaient debout devant lui. L'un 
d'eux dit à son camarade : « Cet agneau sent le chien, et ce vin, le 
mort, a Le maître interrogea sa mère à ce sujet : « J'avais une bre- 
bis, répondit-elle, que j'élevais; elle mourut en donnant le jour à 
un agneau. Or, notre chienne ayant mis bas en même temps, j'ai fait 
allaiter l'agneau par elle, mais depuis je l'ai nourri d'orge et d'her- 
bage. C'est lui que tu as mangé. Quant au. vin, il provient de la 
tombe de ton père, sur laquelle s'était étendue la vigne qui, tu le 
sais, était la meilleure que nous eût laissée ton père. J'ai rempli du 
vin qu'elle a donné un tonneau que j'ai bouché, me promettant de 
ne l'ouvrir qu'à ton retour. Quand tu es revenu, toute joyeuse, j'ai 
tué l'agneau et défoncé ce tonneau. » L'homme alors se mit à manger 
et à boire, s'estimant plus heureux de l'acquisition de ces jeunes 
gens qui devinaient toujours si juste que de tout ce qu'il avait rap- 
porté. Puis, son repas terminé, il se mit à danser : « Regarde, dit un 
des jeunes gens, notre maître a les jambes en balance : sa mère a dû 
entretenir des relations coupables avec un musicien-danseur. » A ces 
mots, le Romain prit son épée, courut chez sa mère et lui demanda si 
tout cela était vrai, c Si tu ne me réponds pas franchement, ajouta- 
t-il, je te tuerai. — Mon fils, s'écria-t-elle, ne me tue pas, je vais tout 

1 Ville de la Galilée renommée pour ses pots de terre ; voir Neubauer, Géographie 
du Talmud, p. 226. 

3 Le texte est obscur ; cela signifie probablement : comment as-tu pu venir de si 
loin en un jour, puisque la distance est de 400 parasanges? 

4 Cet épisode, qui ne se retrouve d'ailleurs dans aucune autre version, dérange 
l'harmonie du récit, qui se divise exactement en deux parties comptant chacune 
trois scènes. 



CONTES JUIFS 217 

t'avouer : Ton père amena une fois un danseur doué d'une belle 
voix; comme je n'avais pas encore d'enfants, j'ai péché avec ce dan- 
seur et tu es le fruit de ma faute. » — « J'ai donc amené des esclaves 
pour divulguer ma honte ! » se dit-il. Alors il retourna vers eux et 
leur dit: « Soyez libres, je ne suis pas digne d'être votre maître. » 
Puis, les ayant comblés de toutes sortes de provisions, il les accom- 
pagna, ensuite il s'en revint chez lui bien content. 

La main qui a tracé ces lignes est assurément plus experte que 
celle du rédacteur talmudique : l'intérêt est mieux ménagé et la 
scène à effet, l'aveu de la naissance irrégulière du maître, est ré- 
servée pour la fin. En outre, le Romain, comme il est naturel, ne 
menace sa mère de mort que lorsque son honneur est enjeu. Lui 
mettre clans la bouche une telle menace pour un sujet aussi futile 
que la provenance équivoque d'un vin ou d'un agneau, c'est man- 
quer à toutes les règles de l'art. Peut-être la version du Yalqout, 
comme souvent on le remarque dans les passages aggadiques, 
a-t-elle conservé un écho plus fidèle de la rédaction primitive. 

Dans quelles circonstances est née cette historiette ? Le Talmud 
le dit clairement, à ce qu'il semble. Notre récit y est cité, d'après 
une bereita, pour commenter ce mot des Lamentations (ch. i, 
v. 1) : « La princesse parmi les nations. . . », mot que les docteurs 
expliquent ainsi : « Le peuple dont les enfants deviennent les 
princes de leurs maîtres ». Les Talmudistes ont donc bien senti, 
ce qui saute d'ailleurs aux yeux, que cette histoire a été com- 
posée pour glorifier les Israélites malheureux aux dépens de leurs 
vainqueurs, et les consoler de leur défaite. Elle est un témoi- 
gnage des sentiments des Juifs après la ruine de Bétar, nous 
n'oserions pas dire de Jérusalem, lorsqu'ils gardaient encore le 
souvenir du grand nombre d'Israélites emmenés prisonniers et 
pensaient encore avec tristesse à leurs déplorables revers. 

On peut donc placer l'époque de la rédaction de cette histoire 
entre les années 150 et 250 après l'ère chrétienne. On ne peut pas 
descendre plus bas que 250, puisque le Talmud donne expressé- 
ment ce texte comme étant une bereila et que les bereitot, sauf 
de très rares exceptions, sont antérieures à cette date *. Tous les 
manuscrits du Talmud attribuent cette origine à notre récit, et 
cette indication ne peut être un lapsus, car les bereitot renfer- 
ment rarement des sujets de ce genre. Du même coup, nous ap- 
prenons que le lieu de la rédaction est la Palestine, les bereitot 
ayant été écrites en ce pays. 

Ce récit talmudique contient deux scènes qui se retrouvent 

1 D'ailleurs ce texte est cité par Rabbi Yohanao, rabbin du m e siècle. 



218 REVUE DES ETUDES JUIVES 

dans toutes les rédactions connues et qui attestent, à notre avis, 
une origine proprement juive, ce sont celles où les deux jeunes 
juifs font entendre de si étranges paroles au sujet du vin et de la 
viande. S'ils déclarent que la viande sent le chien, et le vin le 
mort, n'est-ce pas, dans la pensée du conteur, outre une preuve 
de divination, une excellente défaite pour ne point violer la pres- 
cription religieuse qui interdisait aux Juifs la chair et le vin des 
payens? Quoi de plus naturel qu'un auteur juif ait choisi de pré- 
férence ces deux défenses religieuses, puisqu'elles apparaissent 
seules aussi dans un livre biblique qui met pareillement en scène 
de jeunes captifs à qui un roi, sans malveillance, veut faire 
manger de la chair et boire du vin de sa table (Daniel, i, v. 5-8)? 
Remarquez d'ailleurs que le récit s'arrange pour que les deux 
esclaves juifs soient renvoyés le jour même par leur maître, con- 
séquemment sans avoir enfreint leur loi. Plus tard, même chez les 
Juifs, on ne prit plus garde à la double intention du conteur, on 
ne vit plus dans cette histoire que la surprenante faculté de divi- 
nation des deux jeunes gens, et tantôt on les fit assister au repas 
en simples spectateurs, comme dans le Yalqout, tantôt on les fit 
même goûter à ces mets défendus, comme dans la version du Mi- 
drasch Ekha Rabbati dont nous allons parler. 

Ce Midrasch relate, comme on sait, une foule de plaisanteries 
de Hiérosolomytains s'amusant aux dépens des payens, à qui ils 
montrent ainsi leur supériorité. Les vaincus, dans ces joutes, ne 
sont plus les Romains, mais les Athéniens, le peuple qui, aux 
yeux des Israélites aussi, passait pour le plus spirituel de la terre. 
Notre historiette devait naturellement prendre place dans ce re- 
cueil ; elle y sert également à commenter le verset des Lamen- 
tations ; seulement le Midrasch a scindé la bereita en l'altérant 
gravement. Le premier passage est formé de la seconde partie du 
récit du Talmud, et est ainsi conçu : 

Quatre Hiérosolomytains, étant allés à Athènes, reçurent l'hos- 
pitalité chez un habitant de la ville, qui leur fit, le soir, un festin. 
Quand ils eurent quitté la table, il leur dressa quatre lits, dont l'un 
était en mauvais état et s'appuyait sur un autre. Lorsqu'ils furent 
couchés, il se dit : o J'ai appris que les gens de Jérusalem sont très 
sages; je vais entendre ce qu'ils vont dire»; aussi alla-t-il se cacher 
dans l'intérieur de la chambre. Celui qui était couché sur le mauvais 
lit se leva et dit à ses compagnons : « Vous croyez que je suis couché 
sur un lit, détrompez-vous, je suis couché par terre et suis suspendu 
en l'air. » Un autre ajouta: « La viande que j'ai mangée sentait le 
chien. » — a Et le vin que nous avons bu, répliqua un troisième, avait 
le goût d'un tombeau. » Enfin le dernier s'écria : « Vous vous étonnez 



CONTES JUIFS 219 

de tout cela ! eh bien, notre hôte est un bâtard! » — « Voilà, s'écria 
l'Athénien, une vérité et trois mensonges. » Le lendemain matin, il 
se rendit chez le boucher et lui demanda de la viande qu'il lui avait 
servie la veille. « Je n'en ai plus, répondit le boucher. — D'où 
venait-elle? — Nous avions une brebis qui allaitait et qui mourut; 
comme nous avions aussi une chienne qui avait mis bas, nous lui 
avons fait nourrir le petit agneau. Or, hier nous n'avion's que juste 
la viande qu'il nous fallait; comme tu es venu en demander et que 
nous n'en avions pas d'autre que celle de l'agneau, nous t'en avons 
servi. » — « Cela fait deux vérités et deux mensonges », se dit-il. Il 
alla ensuite chez le marchand de vin : « Donne-moi du vin, dit-il, 
que tu nous as servi hier. — Je n'en ai plus. — D'où venait-il? — 
Nous avions une vigne placée sur le tombeau de notre père, le vin 
qu'elle m'a procuré, je l'ai mis en réserve. Hier, nous n'avions plus 
que celui-là ; comme tu es venu en demander, nous t'en avons 
donné. » — « Cela fait trois vérités et un mensonge ! » Il se rendit 
ensuite chez sa mère et lui dit: « De qui suis-je le fils? — De ton 
père. — Dis-moi la vérité, ou je te tranche la tête. — Mon fils, ton 
père ne me donnait pas d'enfants et je craignais que ses parents 
n'héritassent de ma fortune, j'ai alors failli pour que tu eusses tous 
mes biens. » — « Eh quoi ! s'écria-t-il, les Hiérosolomytains ne vien- 
nent que pour nous faire bâtards ; convenons maintenant de ne plus 
leur accorder l'hospitalité K » 

Une ou deux pages plus loin, se lit l'autre partie : 

Un Athénien, qui était venu à Jérusalem pour y apprendre la 
sagesse, y resta trois ans, sans atteindre son but. Au bout de ce 
temps, il acheta un esclave borgne et dit : « Après trois ans et 
demi, j'ai acheté un esclave borgne! » Le marchand lui répliqua: 
« Par ta vie, c'est un homme très intelligent et très clairvoyant. » 
Quand ils furent sortis de la ville, l'esclave lui dit : a Hâte-toi, que 
nous rejoignions la compagnie. — Y a-t-il donc du monde qui nous 
précède? — Oui, et il y a aussi une chamelle borgne qui porte deux 
petits et est chargée de deux outres, l'une de vin, l'autre de vinaigre. 
Elle est à quatre milles de nous et le chamelier est un payen. — 
peuple au col brisé I avec un seul œil comment peux-tu voir que 
cette chamelle n'a qu'un œil? — Parce qu'elle n'a brouté l'herbe que 
d'un côté de la route. — Et comment sais-tu qu'elle porte deux petits? 
— Parce qu'elle s'est accroupie et a marqué l'empreinte des deux 
petits. — Comment sais-tu qu'elle est chargée de deux outres, l'une 
de vin, Tautre de vinaigre? — Les gouttes de vin s'enfoncent dans le 
sol, celles de vinaigre font effervescence à la surface. — Comment 
sais-tu que le chamelier est un payen? — Parce qu'il a uriné sur la 

1 On remarquera combien la ressemblance est grande entre cette version et celle 
des auteurs musulmans. 



220 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

route et qu'un juif se met toujours à l'écart. — Comment enfin sais- 
tu qu'ils sont à quatre milles de nous. — Parce qu'on ne reconnaît le 
sabot d'un chameau qu'à cette distance. * 

Le rédacteur de ces deux passages n'avait évidemment pas la 
bereita sous les yeux ; ce sont des récits populaires qu'il a mis par 
écrit, aussi emploie-t-il, comme dans le restant de l'ouvrage, 
l'araméen populaire parlé en Palestine. Mais ces récits eux-mêmes 
s'inspiraient de la bereita, il n'est pas besoin d'autre témoignage 
que la persistance de la phrase typique, qui forme comme le 
nœud de l'histoire et en montre la moralité : « peuple au col 
rebelle ! » C'est-à-dire : « vous qui, malgré vos défaites, vous 
enorgueillissez encore ! » Le Midrasch a si bien compris la portée 
de cette exclamation qu'il la remplace par celle-ci : « peuple 
au col brisé ! » autrement dit : « vous qui étiez si opiniâtres et 
qui cependant avez été humiliés ! » 

Quant aux variantes et principalement à la division en deux de 
la rédaction originale, elles s'expliquent aisément. Si dans la pre- 
mière partie, les jeunes gens sont quatre, comme dans plusieurs 
versions que nous avons vues, c'est parce que l'auteur a voulu 
renchérir sur la bereita, en ajoutant une quatrième preuve de la 
double-vue des jeunes gens; si les jeunes gens sont à Athènes et 
non plus à Rome, c'est parce que l'auteur a voulu faire rentrer 
cette anecdote dans le même cadre que les autres histoires du 
Midrasch. Cette façon de souligner chaque scène par la phrase : 
« Voilà une vérité et trois mensonges... » est un de ses procédés 
de composition. Plus loin, racontant d'autres plaisanteries d'un 
Hiérosolomytain, le rédacteur ajoute après chaque scène : «Et 
d'une malice, et de deux, et de trois. » Quant à la coupe en deux 
parties, l'auteur était poussé à l'opérer par sa préoccupation de 
multiplier le nombre des cas où des Israélites avaient vaincu des 
payens par leurs réparties spirituelles. 

Ainsi, les versions juives que nous venons d'étudier appar- 
tiennent à la même famille, elles dérivent toutes les trois du même 
conte ; elles portent en elles-mêmes leur signification : elles sont 
destinées à montrer la supériorité des Israélites; bien plus, à 
certains indices, il est facile de reconnaître que l'origine en est 
spécialement j uive. 

Essayons maintenant d'établir les termes dans lesquels devait 
être conçue la rédaction originale. 

Et d'abord le nombre des jeunes gens. La bereita dit deux, 
certaines versions arabes trois, d'autres de même provenance et 



CONTES JUIFS 221 

le Midrasch Ekha, quatre. Dans la poétique de ces fictions il est 
de règle que le nombre des héros, s'il est de plus d'un, soit 
égal à celui des paroles remarquables. Dans notre histoire il devait 
donc être de trois. La seconde partie montre que le quatrième 
personnage a été ajouté; en. effet, tandis que dans toutes les ver- 
sions trois éléments sont constants : le vin, la viande et l'adultère 
de la mère, un seul varie suivant les textes et n'est souvent que 
le doublet d'un des trois autres. Ainsi, dans le Midrasch, il est 
question d'un lit cassé ; dans Tabari, de blé poussé sur un cime- 
tière, doublet de la vigne crue sur un tombeau ; dans Maçoudi, de 
miel déposé dans le corps d'un animal de grande taille, emprunt 
fait à l'histoire de Samson ' ; dans Meydani, le quatrième frère 
joue un rôle plus effacé encore, il se contente de dire : Jamais 
conversation ne put être plus que la nôtre utile pour notre affaire. 
Dans la première partie, il est plus difficile de déterminer ce 
nombre ; deux traits seulement paraissent primitifs : le chameau 
est borgne et il porte deux charges de denrées différentes; les 
autres sont uniquement des renchérissements sur le premier : une 
fois celui-ci donné, il était facile d'en imaginer de nouveaux pou- 
vant servir à la description du chameau. Les derniers rédacteurs 
de notre conte ne s'en sont pas fait faute. Mais, comme les deux 
parties forment un tout et que dans la seconde le nombre est 
certainement de trois, on peut sans crainte assigner le même 
chiffre à la première. 

Quant à la teneur primitive des remarques, la version talmu- 
dique combinée avec celle du Yalqout paraît l'avoir conservée. 
Chaque groupe d'observations sagaces porte sur trois objets 
différents : le chameau, sa charge et ses conducteurs; le vin, 
la viande, et la naissance illégitime de l'hôte. Peut-être le vin 
et la viande sont-ils des éléments analogues, mais on a vu les 
raisons probables qui ont déterminé le conteur. Que seule la 
devination de la religion des chameliers n'ait point passé dans 
les versions arabes, on se l'explique aisément : elle portait un 
caractère trop juif. — Ces versions, par contre, s'accordent à faire 
dire tout de suite aux jeunes gens l'origine du vin et de la viande, 
tandis que les rédactions juives réservent ces détails pour l'en- 
quête de l'hôte. C'est que les auteurs arabes ont senti qu'ainsi ces 
deux remarques ne s'appuyaient sur rien ; aussi cherchent-ils pé- 
niblement, et sans se mettre d'accord entre eux, à inventer les 
indices qui ont pu éclairer les trois princes : ils n'ont pas vu que 

1 Dans cette version, c'est au déjeuner qu'est faite cette remarque ; les trois autres 
le sont au repas du soir. 



229 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

le conte original ayant un but d'édification, il était naturel que les 
héros fussent empêchés miraculeusement de ne point transgresser 
une prescription religieuse. 

Fait curieux, Voltaire, en changeant le chameau en cheval, 
s'est rencontré avec un ouvrage judéo-allemand du commence- 
ment du xvn e siècle (1602), le Maasé Buch ' : Trois frères sont 
en contestation, parce que l'un d'eux a volé l'argent des autres. Ils 
se rendent chez un rabbin pour vider leur querelle. En route ils 
rencontrent un juif qui a perdu son cheval et leur demande s'ils 
ne l'ont point pris : « N'était-il pas blanc? dit l'un. — Et borgne? 
ajoute un autre. — Ne portait-il pas un tonneau d'huile et un 
tonneau de vinaigre? » continue le troisième. — « En effet », ré- 
pond le juif, et il les traîne devant le rabbin en les accusant d'avoir 
dérobé sa monture. Si le préambule rappelle la version arabe, 
c'est que l'auteur connaissait très probablement le voyage des 
princes de Serendip, qui avait été traduit en allemand et publié à 
la fin du xvi 6 siècle à Bâle 2 , c'est-à-dire dans la ville même où 
parut, peu après, le Maasé Buch. 

On peut donc établir avec quelque apparence de vraisemblance 
la filiation de ces divers récits ; mais voici un dernier texte qu'il 
est difficile de relier à ceux que nous venons d'étudier, bien qu'il 
soit certainement de la même famille. Saxo Grammaticus, chro- 
niqueur danois du xn e siècle, dans le chapitre de son Historia 
Danica consacré à l'histoire légendaire d'Hamlet, raconte que le 
prince danois, s'étant rendu chez le roi d'Angleterre, assista à un 
repas donné en son honneur par le souverain de l'île, sans vouloir 
goûtera aucun mets; le roi, intrigué par cette bizarrerie, se cache 
la nuit dans la chambre de son hôte pour entendre ce qu'il dira à 
ses compagnons. Ceux-ci ne manquent pas en effet de demander à 
Hamlet la raison de son étrange conduite. Il leur répond : « Son 
pain sent le sang, sa boisson le fer, son lard le cadavre, le roi est 
fils d'un esclave, la reine a fait trois gestes de servante. » Le roi, 
troublé par ces paroles, procède dès le lendemain à des recherches 
et découvre que le blé qui a servi à faire son pain a poussé sur un 
champ de bataille, que l'eau de sa bière provenait d'une source 
souillée par des épées, que le lard avait été fourni par des porcs qui 
avaient dévoré le cadavre d'un voleur tombé du gibet, et qu'enfin 



1 Grùnbaum, Jûdischdeutsche Chrestoniathie, p. 436. 

2 Erste Theil Neuwer kurtzweiliger Historien, in welchen Giaffers, dess Kônigs zu 
Serendippe, dreyer Sôhnen Reisz ganz artlich u. lieblich beschrieben : Jetz neuw- 
lich aus Italiànescher in Teutscbe Sprache gebracht, durch Johann Wetzel, Biirgern 
zu Basel. Gedruckt zu Baseli im jar MDLXXXIII. 



CONTES JUIFS 223 

sa mère avait forniqué avec un esclave, étant elle-même de vile 
origine 1 . 

Le conte trahit bien son temps ; mais sous les altérations de 
pure forme, il est impossible de méconnaître sa ressemblance 
avec le récit judéo-arabe. La similitude d'un trait ne prouverait 
rien quanta l'origine, mais la coïncidence des détails principaux : 
la boisson, la viande et la naissance irrégulière du roi, ne peut 
être mise sur le compte du hasard. A la vérité, en rapprochant le 
texte danois du conte arabico-indien, on pourrait prétendre que 
ce sont là deux copies indépendantes d'un exemplaire antique, 
preuves de l'origine indo-germanique du conte. Mais on a vu plus 
haut combien ces hypothèses hâtives sont trompeuses 2 . 

Il faut donc se résoudre provisoirement à croire que le chroni- 
queur danois, dans son voyage à Paris, s'y sera rencontré avec un 
croisé ayant entendu cette histoire d'un musulman, ou avec quel- 
que juif ou quelque clerc abouché avec un rabbin qui la lui 
aura contée. Au fond on ignore la nature des rapports privés 
entre Juifs et Chrétiens à cette époque ; ils n'étaient pas toujours 
si tendus qu'on est porté à le croire, et, parfois il n'est d'autre 
ressource pour expliquer le passage d'un récit juif dans un écrit 
chrétien que de supposer une tradition orale 3 . 



II 



LES TROIS CONSEILS DE SALOMON. 

La littérature juive du moyen âge fournit quelques recueils de 
contes, très peu nombreux d'ailleurs, dont on ignore et les auteurs 
et l'époque. Contents d'amuser leurs lecteurs, les écrivains à qui 

1 Livre III, p. 145 de l'édition de Mùller et Velschow. Ce texte est traduit en alle- 
mand dans Karl Simrock, Quellen des Shakespeare, I, 2 e éd., p. 112, et en français 
dans Saint-Marc-Girardin, Notices littéraires et politiques sur V Allemagne, 1835, 
p. 265, et dans Bûchner, Hamlet le Danois, 1878. 

2 Karl Simrock, ibid., p. 131, se contente de citer, sans plus de commentaire, les 
Mille et une nuits, les Cento Novelle antiche et la Vie de Virgile de Donat. Dans ces 
deux derniers écrits, on raconte que Virgile (ou un sage grec), étant interrogé par 
l'empereur sur un beau cheval qu'il a reçu en présent, déclare qu'il est né d'une cavale 
infime (ou, dans une autre version, qu'il a été nourri par une ânesse). Puis, consulté 
sur l'origine de l'empereur, il répond qu'il est le fils d'un boulanger, parce qu'il ne 
lui a donné pour son salaire que des rations de pain. Ce conte qui se retrouve aussi 
dans les Mille et une nuits de Scott, Panthéon littéraire, p. 694, appartient à une 
autre famille que le nôtre. 

3 Voir Revue des Etudes juives, t. VII, p, 92. 



224 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

nous devons ces rares spécimens de la littérature populaire des 
Israélites, ne se souciaient pas même de dire leur nom, encore 
moins celui des ouvrages qu'ils utilisaient ; pouvaient-ils prévoir 
qu'un jour on leur ferait un reproche d'un anonymat trop mo- 
deste ? Parmi ces fables, sans compter naturellement celles qui 
ont leur origine dans le Talmud et le Midrasch, il en est dont on 
découvre assez facilement la filiation, mais d'autres au contraire 
apparaissent à l'état sporadique, sans lien visible avec la litté- 
rature juive et non-juive. De ce nombre est le conte des Trois 
conseils de Salomon imprimé dans le Beth-Hammidrasch de Jel- 
linek, t. IV, p. 148, d'après le recueil intitulé Dibrè hayyamim 
schel Moselle (Gonstantinople, 1516). 

Trois frères étaient allés étudier auprès du roi Salomon. Celui-ci 
leur avait proposé de leur enseigner la sagesse, s'ils voulaient le ser- 
vir, et il en avait fait ses officiers de cour. Au bout de treize ans, ils 
se dirent l'un à l'autre : « Voilà treize ans que nous avons quitté 
notre famille pour étudier ici et nous n'avons rien appris; allons- 
nous en et retournons chez nous. » Ils se rendirent auprès du roi et 
demandèrent à prendre congé de lui. Aussitôt Salomon fit apporter 
devant eux trois cents pièces d'or. « Choisissez, leur dit-il, je vous 
offre à chacun trois sages conseils ou cent pièces d'or. » Après s'être 
consultés, ils optèrent pour l'or, puis ils partirent. Mais bientôt le 
plus jeune dit à ses frères : « Eh quoi ! nous avons pris les pièces 
d'or, est-ce donc pour cela que nous sommes allés auprès du roi ou 
pour nous instruire? Si vous m'en croyez, retournons chez Salomon 
pour qu'il nous donne ses conseils. » Ses frères se moquèrent de son 
avis. Quant à lui, il revint auprès du roi et offrit de lui rendre ses 
cent pièces d'or en échange de ses conseils. Salomon lui dit alors : 
« Lorsque tu voyageras, fais attention d'être prêt au matin et campe 
à la tombée de la nuit : voilà le premier conseil. Lorsque tu verras 
un fleuve plein, n'y entre pas, mais attends qu'il reprenne son lit : 
voilà le deuxième. Ne confie jamais de secret à une femme, même à 
la tienne : voilà le troisième. » Là-dessus, il monta à cheval et re- 
joignit ses frères en courant. Quand ils le revirent, ils lui dirent : 
« Eh bien, qu'as- tu appris? — Ce que j'ai appris, répondit-il, je l'ai 
appris. » Ils marchèrent ensemble jusqu'à trois heures de l'après- 
midi et rencontrèrent un bon lieu de campement. « Voici un excel- 
lent endroit pour passer la nuit, dit le plus jeune, nous y avons de 
l'eau, des arbres et de l'herbe pour nos chevaux; si vous le voulez, 
nous nous arrêterons ici et repartirons demain à l'aube, pourvu que 
Dieu nous laisse en vie. — Fou que tu es, répliquèrent-ils ; quand 
nous t'avons vu donner de l'argent pour acquérir des paroles, nous 
avons bien vu que tu as perdu la raison ; nous pouvons encore faire 
huit milles et tu nous conseilles de nous arrêter ici! — Faites comme 
vous voudrez, répondit-il, moi je ne bougerai pas d'ici. » Ils partirent 



CONTES JUIFS 225 

et lui resta là. Il se mit à couper du bois, alluma du feu, se fit une 
hutte pour lui et sa bête ; il laissa paître le cheval jusqu'au soir, 
alors il lui donna de l'orge, puis il mangea avec sa monture et passa 
la nuit tranquillement. Ses frères avaient continué leur chemin, mais 
ils ne purent trouver de pâturage pour leurs bêtes, ni bois, ni feu, 
la neige tomba sur eux et ils moururent de froid. A l'aube, leur 
frère, après s'être apprêté , enfourcha sa monture et alla à la 
recherche de ses frères. Il les trouva morts; il se jeta alors sur eux 
en pleurant, puis prit leur argent et les enterra. Quand il partit, 
le soleil se mit à luire et fondit la neige, ce qui fit déborder le 
fleuve. A cette vue, il descendit de cheval et attendit que les 
eaux eussent diminué. En marchant sur le bord du fleuve, il vit des 
serviteurs de Salomon qui conduisaient deux bêtes chargées d'or. 
Ils lui demandèrent : « Pourquoi ne passes-tu pas le fleuve? — 
Parce qu'il est gros. » Quant à eux, ils essayèrent de le traverser, 
mais ils furent bientôt noyés. Le jeune homme, ayant attendu la 
descente des eaux, passa le fleuve, prit leur argent et revint en paix 
chez lui. 

A son retour, ses belles-sœurs lui demandèrent des nouvelles de 
leurs maris. « Ils sont restés à étudier auprès du roi, » dit-il. Pour 
lui, il se mit à acheter des champs et des vignobles, à bâtir des 
maisons et à faire de nombreuses acquisitions. Sa femme lui dit un 
jour : « Révèle-moi donc l'origine de cette fortune. » Pour toute 
réponse, il entra en colère et la battit de la bonne façon : « Voilà pour 
t'apprendre à être curieuse, » lui dit-il. Mais elle revint si souvent à 
la charge, qu'il lui raconta tout. Un jour qu'il se disputait avec elle, 
elle éleva la voix et cria : « Tu n'as pas assez d'avoir tué tes deux 
frères, tu veux aussi m'assassiner ! » Les deux veuves, ayant entendu 
ces propos, allèrent les rapporter au roi en accusant leur beau-frère. 
Le roi fit amener celui-ci et ordonna de le faire mourir. Pendant 
qu'on le conduisait au supplice, il demanda la permission de parler 
à Salomon. Aussitôt on le ramena, et, s'étant jeté aux pieds du roi, il 
dit : « Sire, je suis l'un des trois frères qui sont venus suivre tes 
leçons, je suis le plus jeune qui revint te rapporter les pièces d'or 
pour entendre tes conseils, et ce sont eux qui m'ont protégé. » Le roi 
reconnut qu'il disait vrai et lui répondit : « Ne crains rien, l'argent 
que tu as enlevé à tes frères et à mes serviteurs t'appartient; la 
sagesse que tu as apprise de moi t'a sauvé de la mort et de cette 
femme. Va donc et te réjouis avec ta compagne 1 , a C'est alors que 
Salomon dit ces mots : « Mieux vaut acquérir la sagesse que l'or le 
plus pur. » (Prov., xvi, 16.) 

Dans le Talmud et les Midraschim, à ma connaissance, il n'y a 
pas trace de ce conte. L'attribution à Salomon de ces trois conseils 
semblerait indiquer au premier abord qu'il est d'origine juive, 

1 Cette citation du verset des Proverbes, v, 18, a l'air ici d'une ironie. 
T. XI, N° 22. 15 



226 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

mais, au contraire, cette particularité nous fait immédiatement 
penser à une source arabe, car ce sont les musulmans qui, consi- 
dérant le roi juif comme le sage par excellence, lui ont prêté 
toutes les sentences et paroles de sagesse remarquables ! . En 
outre, si on fait attention aux détails donnés sur le soin que le 
voyageur prend de son cheval, sur l'aménagement du campement, 
on voit bien que le récit est dû à un « fils du désert ». 

La démonstration ne laisserait pas de doute si on retrouvait la 
version arabe de ce conte; mais pour l'instant nous ne la con- 
naissons pas. Aussi bien, on sait qu'il reste encorebeaucoup d'ou- 
vrages arabes populaires et légendaires qui ne sont pas publiés. 

Quelquefois il arrive que ce qui a disparu dans la littérature 
arabe est conservé dans des ouvrages occidentaux, serons-nous 
plus heureux de ce côté? Voici une historiette que l'on retrouve 
plus ou moins altérée dans la plupart des conteurs du moyen âge 2 : 

Le roi Domitien entend un jour dire à un marchand qu'il a de la 
belle marchandise à vendre pour le roi. « Qu'est-ce? » lui dit-il. 
« C'est de la science que je vends en trois sortes. — Pour combien? 
Pour 100 florins ». Domitien consent à l'acheter. « Yoici la première 
dit le marchand : En toute chose, considère la fin. La seconde : Ne 
laisse jamais la voie publique pour prendre le sentier. La troisième : 
Ne loge pas la nuit dans la maison d'un vieillard qui a "une jeune 
femme. » Le roi lui donne cent florins pour chaque conseil et fait 
écrire le premier partout dans sa maison. Peu après, des conspira- 
teurs soudoyent son barbier, qui s'engage à tuer l'empereur. Au 
moment où le criminel veut exécuter son dessein, ses yeux tombent 
sur la feuille qui porte le premier conseil : « En toute chose, consi- 
dère la fin. » Il prend peur, Domitien remarque l'altération de ses 
traits, il l'interroge, et le barbier tremblant avoue son projet criminel. 

Voyant leur complot déjoué, les conspirateurs tendent un piège au 
roi sur un sentier qu'il doit prendre. Ses serviteurs l'engagent à y 
entrer, mais il répond qu'il préfère passer par la voie publique. Ses 
serviteurs sont assassinés et lui-même échappe au danger. 

Enfin, il doit se rendre dans la maison d'un vieillard où s'étaient 
cachés les conjurés, mais comme il apprend que son hôte est marié à 
une jeune femme, il s'en va loger ailleurs et est sauvé encore une 
fois. 

1 La nature des conseils ne prouve rien quant à l'origine du conte ; le premier est 
dans le Talmud (voir Schuhl, Sentences du Talmud, p. 348), le deuxième je ne 
sais où, le troisième partout. 

* Voir dans Oesterley, Gesta Rornanorum, n° 103, l'indication des sources et va- 
riantes de ce conte. Il faut ajouter à sa liste Etienne de Bourbon, p. 77, qui est tout 
à lait semblable à Vincent de Beauvais, Spéculum moral., p. 907 de l'éd. in-fol., et 
qui termine comme notre texte par un verset des Proverbes, m, 14 : Melior est ne- 
gotiatio cjus acquisitione auri et argenti. 



CONTES JUIFS 227 

Le cadre de cette fable ne ressemble en rien à celui du conte 
juif, le contenu non plus. Donc la version occidentale ne jette 
aucune lumière sur le problème, tout au plus montre-fc-elle qu'il 
y avait en Europe, vers le xjii siècle, une rédaction parallèle à 
celle des Arabes, qui ne se rencontrait pas avec celle-ci. La com- 
position en est facile à discerner : le premier épisode est l'histoire 
bien connue d'un roi , d'un sofi et d'un chirurgien , qui n'est 
qu'une variante de la fable sanscrite intitulée : De futilité de la 
réflexion l . Un marchand achète pour une pièce d'or ce précieux 
conseil : Réfléchis avant d'agir. Il s'en va en voyage, laissant une 
jeune femme, et ne revient qu'au bout de vingt ans. Il veut sur- 
prendre sa femme, saute par-dessus le mur, regarde par la fenêtre 
dans la chambre à coucher de sa femme et la voit, à sa stupéfac- 
tion, couchée dans un lit non loin d'un beau jeune homme qui 
sommeille. N'écoutant que sa colère, il veut la poignarder, mais, 
en tirant son arme, il fait tomber la feuille de palmier sur laquelle 
était écrit le conseil : « Réfléchis avant d'agir ». Il se recueille et 
se décide à frapper à la porte. Sa femme vient lui ouvrir, se jette 
à son cou en le reconnaissant, et le conduit avec joie vers le jeune 
homme qui était leur fils, mis au monde peu après le départ de 
son mari. Le deuxième épisode est emprunté à Pierre Alphonse, 
lequel le tenait du Talmud (Eroubin, 53). J'ignore d'où vient le 
troisième, qui est d'ailleurs mal présenté. 

Mais on va voir combien la littérature populaire, celle qu'on 
essaye depuis quelque temps de constituer en mettant par écrit 
les histoires que raconte le peuple, peut éclairer ces problèmes 
obscurs. 

Le Musêon a publié dernièrement (1884) le conte néo-grec sui- 
vant : 

Un domestique de Salomon voulut quitter son maître et, lui 
ayant demandé son compte, reçut 300 ducats. Il s'en allait, quand 
il se souvint que tous ceux qui venaient chez son maître lui de- 
mandaient des conseils ; il revint donc sur ses pas pour imiter leur 
exemple. 

« Maître, dit-il, donne-moi un couseil! — Si tu me donnes 100 du- 
cats, comme les autres. — J'y consens. — Ne laisse jamais l 'ancien 
chemin pour le nouveau. » 

Le domestique s'en alla mécontent, se disant: « Quel conseil m'a- 
t-il donné là? » Aussi revint-il. « Ce conseil ne me plaît pas, donne 
m'en un meilleur. — Pour 4 00 ducats. — Oui. — Ce que tu, dois faire 
aujourd'hui, ne le remets pas à demain ». 

1 Loiseieur, Contes orientaux, II, p. 366. 



228 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Mécontent encore une fois, il revint, et Salomon, moyennant 100 
nouveaux ducats, lui dit : « Médite d'aàord ce que tu dois faire, et 
après, fais-le ». Puis il lui donna un peu de pain. 

En chemin, le domestique rencontra un marchand d'huile. Devant 
eux étaient deux chemins, l'un nouveau, l'autre ancien. « Allons par 
le nouveau chemin, dit le marchand. — Non, dit le domestique, ce 
conseil-là m'a coûté 100 ducats, je choisis l'ancienne route. » Bien 
lui en prit, car il entendit bientôt son compagnon pleurer sur l'autre 
route, parce que des voleurs le dévalisaient. — Il arrive chez lui au 
soir et trouve la porte de sa maison fermée. Il regarde par le trou et 
voit sa femme attablée avec un prêtre. Il veut l'ajuster avec son 
fusil, mais il se rappelle le conseil de son maître : « Examine d'abord 
et n'agis qu'après. » Il entre chez lui et reconnaît dans le prêtre son 
fils. — Il tire le morceau de pain de sa poche pour le manger, mais 
quelle n'est pas sa surprise d'y retrouver ses 300 ducats ! — Sa 
femme lui dit : « Je vais aller donner l'ordre aux moissonneurs de 
ne pas venir demain, car je n'y ai pas la tête. — Non, répond son 
mari, ce que tu dois faire aujourd'hui, ne le remets pas à demain. » 
Il ne croyait pas si bien dire : le lendemain la grêle dévasta le champ 
de ses voisins. 

C'est bien le même cadre que dans la version juive. Or, dans 
ces compositions, le cadre est la partie principale, l'élément qui 
persiste. Cette version populaire est un compromis entre celle de 
l'ouvrage hébreu et celle du moyen âge latin. 

Il est assez probable que les Grecs ont appris cette histoire des 
Turcs, et que ceux-ci la tenaient des Arabes. 



III 



HISTOIRE D'UN HOMME QUI NE VOULAIT PAS JURER. 



Le Midrasch sur le Décalogue renferme, comme on le sait, un 
certain nombre de contes qui n'ont aucune racine dans la litté- 
rature juive et dont la provenance est très facile à établir; je 
citerai notamment celui de l'homme qui comprend le langage des 
animaux et celui du dépositaire infidèle. Si l'on ajoute foi aux 
conclusions très vraisemblables de Zunz, qui place cet ouvrage 
au x° siècle, il est intéressant de noter que, déjà à cette époque, 
cet échange de fables entre non-juifs et juifs ait pu se produire. 
Un des emprunts les plus curieux qu'ait faits l'auteur anonyme de 



CONTES JUIFS 229 

ce petit recueil est certainement celui du conte de « l'homme qui 
ne veut pas jurer ». 

Il était un homme riche qui n'avait jamais juré, même pour affir- 
mer la vérité. Au moment de mourir, il recommanda à son fils 
d'imiter son exemple : « Je n'ai acquis toute ma fortune, ajouta-t-il, 
que pour n'avoir jamais prêté serment. » Le fils promit d'obéir à ses 
instructions. 

Après la mort de son père, des trompeurs vinrent lui réclamer une 
grosse somme que son père leur devait, à ce qu'ils prétendaient. Le 
fils se récria : « Jure donc, lui dirent-ils, que ton père ne nous doit 
rien. » Il se dit : « Si je jure, je profanerai le nom de Dieu et serai 
infidèle à ma promesse, il vaut mieux payer. » Il paya donc et fut 
réduit à la misère. Cela ne l'empêchait pas de rechercher les occa- 
sions d'être charitable. Il suivait les prescriptions de son père et 
honorait les rabbins. A la fin, un des trompeurs vint lui dire : « Tu 
me dois encore un dinar. — Je t'en prie, laisse-moi, car il ne me 
reste même pas de quoi me nourrir, et Dieu sait que si j'avais quoi 
que ce soit, je te le donnerais en paiement. — Jure alors que tu ne 
possèdes rien pour me payer. » Il le conduisit devant le juge, qui lui 
dit : « Paie, ou jure que tu n'en as pas les moyens. » Notre homme 
se mit alors à pleurer et adressa à Dieu les paroles suivantes : 
« Maître de l'Univers, tu sais que si j'avais le moindre argent, je 
préférerais payer. Que ton nom soit béni à jamais ! De toute ma for- 
tune, il ne me reste rien, je suis nu et dans la plus grande misère, 
et cependant s'ils ne me pressaient pas de nouveau de leur demande, 
je ne m'affligerais pas, car nu je suis sorti du sein de ma mère et 
nu je retournerai à la terre. Que le nom de l'Eternel soit béni à 
jamais ! » 

Sa pieuse femme, qui rougissait de mendier, se mit à laver le linge 
de ses voisines pour racheter son mari et entretenir sa famille. Un 
jour qu'elle et ses enfants se tenaient au bord de la mer, ils virent 
venir à eux un navire et ils attendirent son arrivée. Le patron de 
l'équipage, frappé de la beauté de cette femme, s'éprit d'elle, la pre- 
nant pour une princesse. Il lui demanda pourquoi elle se livrait à 
cette triste besogne. Elle lui raconta alors son histoire. Il lui dit qu'il 
lui donnerait un dinar d'or pour laver ses vêtements. Elle prit le 
linge pour le blanchir et reçut le dinar d'or, qu'elle passa ensuite à 
son fils aîné pour qu'il allât racheter son père. Pendant ce temps le 
patron du navire, ayant terminé ses affaires, préparait la voile. Quand 
la pieuse femme vint rapporter le linge, on s'empara d'elle et le 
vaisseau partit. Du rivage ses enfants avaient vu le rapt, et ils pleu- 
rèrent et gémirent : « Malheur à nous qui avons perdu notre mère ! 
Que ferons-nous ? » Ils retournèrent vers leur père, lui donnèrent le 
dinar d'or, et lui racontèrent ce qui était arrivé à leur mère. 

A cette nouvelle, le père déchira ses vêtements en signe de deuil. 
Avec le dinar d'or il paya sa rançon et sortit de prison : « Que faire 



230 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

maintenant? se dit-il, retourner chez moi? j'y mourrai de faim et 
d'autres fripons m'exploiteront comme les premiers ; mieux vaut 
quitter ce pays. » Aïors, pleurant à chaudes larmes, il s'écria : 
« Dieu, vois que nous sommes restés ainsi que des orphelins, mes 
enfants et moi, sans moyens d'existence. » Et père et enfants san- 
glotaient à rendre l'âme. A la fin ils partirent. Ils arrivèrent, en 
mendiant de porte en porte, près d'un grand fleuve non loin delà 
mer, mais il n'y avait pas de pont pour passer. Que fit notre homme? 
Il se déshabilla, prit son fils cadet sur ses épaules et entra dans 
l'eau. Quand ils eurent atteint le milieu du torrent, le courant devint 
trop fort et il fut obligé d'abandonner son fardeau. Dieu heureuse- 
ment envoya à l'enfant une planche sur laquelle il revint au rivage. 
Quant au père, il aborda l'autre rive, dans la plus complète nud.'cé. 
Les enfants se voyant séparés de leur père se livraient de nouveau 
aux larmes quand, par surcroît de malheur, arriva un navire qui les 
fit prisonniers. 

Le père, marchant devant lui, rencontra enfin une ville, mais, quand 
les habitants le virent dans cet état, ils lui demandèrent d'où il 
venait : « Je suis un pauvre Juif, répondit-il. — Et que sais-tu 
faire? — Etudier la loi et écrire. — Nous n'avons pas besoin de tout 
cela ; si tu veux faire paître nos troupeaux, tu pourras rester ici et 
recevras pour tes services un bon salaire. » Il y consentit et se mit à 
garder leurs troupeaux avec la plus scrupuleuse vigilance. On le 
prévint de ne pas approcher du fleuve qui était très profond, car, lui 
dit-on, si tu y laisses tomber une bête, tu demeureras ici toute ta 
vie. 

Un jour qu'il était assis sur le bord du fleuve et se remémorait la 
fortune que lui avait laissée son père, il fondit en larmes et s'écria : 
« A quoi bon vivre? ma femme m'a été ravie, mes enfants sont per- 
dus, et je reste ici seul. Mieux vaut mourir. » Et sur ce, il se jeta à 
l'eau. Or, en cet endroit se trouvaient des serpents et des scorpions ; 
il en eut peur et se dirigea d'un autre côté. Gomme il se détournait, 
il s'entendit appeler par son nom : « Reviens ici, reviens ici. » Il 
obéit à cette voix et aperçut une sorte d'ange (un génie) qui lui dit : 
« Viens ici, car en ce lieu est un trésor qui t'est destiné depuis de 
longues années ; prends-le, car le moment est venu où tu vas retrou- 
ver le bonheur et la gloire, parce que tu as suivi les recommanda- 
tions de ton père et n'as jamais fait de serment. » Puis le génie lui 
montra le trésor et lui dit : c Va acheter ce fleuve du roi de ce pays, 
et bâtis sur ce rivage une grande ville. » 

L'homme obéit et alla demander au seigneur de la contrée de lui 
vendre le fleuve depuis tel endroit jusqu'à tel autre. « Fou, lui 
répondit l'autre, que feras-tu de ton emplette? — Que t'importe, 
vends-moi ce fleuve. » Il le lui céda à un prix élevé et fut payé sur-le- 
champ. Il lui en fit abandon pour toujours en présence de témoins. 

Aussitôt notre homme embaucha des ouvriers, bâtit une grande 
ville avec d'immenses palais et devint roi de ce lieu. Sa réputation 



CONTES JUIFS 231 

s'étendit au loin, et les vaisseaux vinrent faire relâche en cet endroit. 
Un jour, arriva le navire qui portait ses fils. Il les reconnut et les fit 
entrer dans son palais, sans se découvrir à eux. Il se contenta de les 
mieux traiter que ses serviteurs. Il avait l'habitude d'inviter à dîner 
tous les navigateurs qui passaient par là. Une fois se présenta le 
vaisseau où était retenue sa femme ; il invita tout l'équipage à 
prendre part à un festin dans sa demeure. Le patron lui dit : « Je ne 
peux quitter mon navire, car ma femme y est. — Qu'à cela ne 
tienne, répondit le roi, voici deux jeunes gens très sûrs qui la garde- 
ront. — J'y consens alors. » 

Les fils du roi, en voyant le navire, se dirent : « Il ressemble à celui 
qui a pris notre mère, » et toute la nuit ils pleurèrent. La femme 
leur demanda le sujet de leurs pleurs. « Nous nous rappelons que 
c'est sur un semblable navire que notre mère a été faite captive. » 
Aussitôt elle les reconnut; elle aussi pleura abondamment, mais 
sans rien leur dire. 

Le lendemain le patron de l'équipage revint et, voyant son afflic- 
tion, lui en demanda la cause : « Pourquoi, répondit-elle, m'as-tu 
amené ces deux mauvais sujets, qui se sont conduits à mon égard 
d'une manière inconvenante? » L'homme, à ces mots, alla trouver 
le roi et lui dit : « N'avais-tu doue que ces deux garnements à 
envoyer à mon navire, pour qu'ils se montrassent inconvenants à 
l'égard de ma femme? » Le roi manda les deux jeunes gens et les 
interrogea : c Le ciel nous garde, répondirent-ils, d'agir ainsi ; qu'on 
fasse venir la femme, et si elle confirme cette accusation, qu'on nous 
mette à mort. » On amena donc la plaignante. « Ma fille, ne crains 
rien, dit le roi, révèle nous la vérité. » Elle se jeta à terre et de- 
manda la permission de parler. « Interroge, dit-elle, ces enfants sur 
leur origine. » Les jeunes racontèrent alors leur histoire. A ces mots 
elle se jeta sur eux, les embrassa avec transport et s'écria : « Par ta. 
vie, ô roi, ce sont mes fils. » Et, au milieu des sanglots, elle narra son 
histoire. Le roi reconnut en elle sa femme et dit au patron : « Avoue 
d'où vient cette femme, sinon je te fais décapiter. — Je m'en suis 
emparé alors qu'elle lavait' du linge sur le bord de la mer, mais je 
ne lui ai jamais fait violence. Maintenant traite-moi comme il te 
plaira. » Le roi le renvoya en paix et dit : « Béni soit Celui qui 
récompense ses fidèles et leur rend ce qu'ils ont perdu. » 

Nos sages disent : « Si celui qui n'a obéi qu'à un commandement a 
été ainsi récompensé, quelle ne sera pas la part de celui qui observe 
tous les commandements 1 » 

M. Perles 1 a signalé la ressemblance de ce roman avec un conte 
des Mille et une nuits*, que nous allons résumer : 

Un Juif, qui était très riche, recommanda, sur son lit de mort, à son 

1 Momtsschrift, de Graetz, 1873, p. 28. 

2 Edition de G. Weil, t. IV, p. 96. 



232 REVUE DES ETUDES JUIVES 

fils de ne jamais jurer, même pour affirmer la vérité. Son père décédé, 
des trompeurs viennent réclamer au fils des dettes du père. Pour ne 
point jurer, le iils les paie. Il est réduit à la misère, et pour ne pas 
être encore exploité par ceux qui le connaissent, il quitte son pays 
avec sa femme et ses deux fils. Le navire sur lequel ils montent fait 
naufrage ; ils s'échappent chacun à part sur une planche. La mère 
aborde dans une petite ville, un fils en un autre endroit, l'autre fils 
est fait prisonnier par un navire, le père arrive dans une île. Il vit 
pendant trois jours de ce qu'il trouve; le quatrième il entend une 
voix qui lui annonce que Dieu va lui rendre ce qu'il a perdu. En 
cette île sont cachés des trésors, il y bâtira une ville, les navires y 
viendront; qu'il soit bon pour les voyageurs. Au bout de dix ans, 
une ville est construite et il en est nommé roi. Un de ses fils apprend 
la bonté qu'exerce le roi envers les navigateurs, il vient le voir sans 
le reconnaître. Le roi le nomme son secrétaire. Bientôt arrive le 
deuxième fils, qui est nommé à son tour officier. Enfin arrive le mar- 
chand qui avait pris leur mère pour femme. Le roi l'invite à rester 
avec lui, mais le marchand refuse parce qu'il ne veut point laisser sa 
femme seule dans le navire. Le roi lui propose d'envoyer deux offi- 
ciers pour la garder. Il choisit dans ce but ses deux fils. Les deux 
jeunes gens, qui ne se connaissaient pas, pour passer le temps sur le 
navire, se mettent à s'entretenir de leur vie passée et ils découvrent 
qu'ils sont frères. La /femme les avait entendus, elle les reconnaît 
pour ses enfants. Le lendemain elle se plaint au marchand d'avoir 
été exposée aux violences des deux officiers. Le marchand rapporte 
ces accusations au roi. La femme comparaît. Elle raconte son histoire 
et celle de ses fils. Le roi à ces mots descend de son trône et les 
embrasse tous en les appelant : « Ma femme et mes enfants ! » 

M. Perles incline à penser que le conte arabe provient des Juifs, 
et il en donne comme preuve l'attribution à un juif du beau rôle. 
Cependant il est bien difficile que la rédaction actuelle du Midrasch 
ait pu donner naissance à cette version, elle est trop mal rédigée 
et le récit des Mille et une nuits est bien mieux composé. En 
outre, le caractère romanesque de cette histoire n'est pas ordi- 
naire dans la littérature juive, c'est un indice presque certain 
d'une origine exotique. Cependant la proposition inverse n'est pas 
plus vraie, car le Midrasch a certains traits typiques qui manquent 
ou sont différents dans les Mille et une nuits. 

Il faudrait donc trouver une version plus ancienne dont pour- 
raient dériver et le récit arabe et celui des Juifs. Sans prétendre 
résoudre le problème, je crois pouvoir le faire avancer en signa- 
lant une légende analogue qui appartient incontestablement à la 
môme famille, et qui présente des traits communs à nos deux ré- 
dactions. C'est la légende chrétienne de saint Eustache. Je ne 



CONTES JUIFS 233 

connais malheureusement que celle qui est classique en Occident, 
celle des Actes des Saints et de la Légende dorée 1 ; peut-être en 
existe-t-il une autre forme en Orient. 

Au temps de Trajan était un officier appelé Placidas, renommé 
pour sa charité. Malheureusement, il était idolâtre. Un jour qu'il était 
à lâchasse, il se laissa entraîner à la poursuite d'un cerf, qui tout 
d'un coup s'arrêta et, prenant la parole, lui prêcha la doctrine du 
Christ et l'exhorta à se convertir. Placidas se soumit et, revenu chez 
lui, raconta à sa femme ces étranges événements. Celle-ci lui révéla 
qu'elle aussi avait été témoin d'un miracle et qu'elle avait embrassé 
la foi chrétienne. Ils se rendirent chez l'évêque et reçurent le bap- 
tême. Placidas prit le nom d'Eustache. Une nouvelle révélation 
l'avertit qu'il allait être soumis à la même épreuve que Job, mais 
que, s'il en sortait victorieux, sa récompense serait immense. Eus- 
tache l'accepta avec empressement. 

L'épreuve ne se fit pas attendre : bientôt il perdit tous ses servi- 
teurs, sa maison fût détruite, ses biens ravis par des voleurs; il fut 
forcé de partir tout nu avec sa femme et ses deux fils pour l'Egypte. 
Le capitaine du navire qui les conduisait, ayant jeté les yeux sur sa 
femme, s'éprit de sa beauté, et, comme Eustache ne pouvait payer 
son passage, il la garda pour son paiement. Force fut donc à Eus- 
tache de débarquer seul avec ses enfants. Ses épreuves n'étaient 
pas finies. Arrivé devant un fleuve, il prit un de ses fils sur ses 
épaules et le passa sur l'autre rive. Comme il revenait pour en faire 
autant au second, il vit un lion s'emparer de son enfant et l'emporter 
dans sa gueule. Il se retourne pour voir le premier : il était la proie 
d'un loup. Il sortit du fleuve, désespéré, persuadé de la mort de ses 
deux fils, et se rendit à la ville voisine où. il s'engagea comme ber- 
ger. Il resta quinze ans dans ces lieux, jusqu'au jour où l'épreuve 
cessa. 

L'empire romain étant en danger, on se souvint de Placidas et on 
l'envoya chercher par toute la terre. Il fut reconnu à une cicatrice 
qu'il portait et il revint à Rome. Il partit en expédition, et la Provi- 
dence voulut que ses deux fils fussent justement parmi ses soldats. 
Ils avaient échappé à la griffe des bêtes féroces et avaient été élevés 
séparément. Dans la ville qu'ils habitaient, c'étaient eux qui avaient 
été choisis pour entrer dans l'armée. Comme ils étaient ensemble 
dans un jardin, ils se mirent à se raconter leur histoire, et qu'elle 
ne fut pas leur joie quand ils se reconnurent! Or, le jardin où ils 
s'entretenaient ainsi appartenait au capitaine du navire, et leur mère 
avait entendu leurs paroles. Elle se rendit avec eux chez le général, 
et, ô bonheur, elle reconnut en lui son mari; elle lui apprit que son 
ravisseur avait respecté sa vertu et tous remercièrent Dieu qui les 
avait réunis à leur grande joie. 

1 Voir sur cette légende la collection des Bollaadistes, à la date du 20 septembre. 



234 REVUE DES ETUDES JUIVES 

La fable de ce roman est sans contredit la même que celle du 
Midrasch. Un homme pieux est éprouvé, sa femme lui est ravie 
par un navire, il veut traverser un fleuve en portant un de ses 
fils sur ses épaules, il est séparé subitement d'eux; lui-môme, ré- 
duit à une complète nudité, se rend dans une ville étrangère où il 
est obligé de garder les troupeaux. Mais l'épreuve est terminée, il 
revient à la prospérité, il retrouve ses deux fils, qui deviennent 
ses serviteurs. Le hasard ramène la mère dans les mêmes lieux, 
elle entend la conversation de ses fils et les reconnaît; elle est 
conduite devant son mari qui retrouve enfin toute sa famille et 
apprend que sa femme a été respectée par son ravisseur. 

Il est plus que probable que si la version juive était mieux 
rédigée, les deux fils se reconnaîtraient seulement sur le navire 
et en présence de leur mère. 

Elle est donc placée, sous le rapport de la ressemblance, et non 
de la filiation, entre la légende chrétienne et le conte arabe. 

Peut-être découvrira-t-on, ou même a-t-on déjà découvert 
sans que je le sache, un roman plus ancien que la légende chré- 
tienne, dont celle-ci serait issue. 

Israël Lévi. 

P. S. — Par une coïncidence curieuse, le numéro du 5 novembre 
de Mêlusine, que M. Gaidoz a bien voulu me communiquer en 
épreuves, publiera également une étude sur le conte du chameau 
borgne, due à M. René Basset. J'y relève deux versions que j'igno- 
rais, l'une appartient à la Hongrie et provient des Arabes par 
l'intermédiaire des Turcs, elle a subi dans son voyage de profondes 
modifications ; l'autre, qui a la même origine, se raconte dans le 
dialecte kirghiz parlé dans la Sibérie méridionale. Elle offre cette 
particularité que le cadre en est formé par l'histoire des trois 
frères et de l'épreuve, qui se rencontre déjà chez les Juifs dans le 
Midrasch du Décalogue (8 e commandement). Or, cette particula- 
rité se retrouve dans le récit judéo-allemand du Maasê Buch 
(voir plus haut, p. 62) ; inutile donc de supposer, comme je l'ai 
fait, un emprunt au roman italien. 

I. L. 



SAINT POLYCARPE ET LES JUIFS DE SMYRNE 



Saint Polycarpe, évêque de Smyrne, subit le martyre dans 
cette ville le 23 février 155 *. Le récit de sa mort nous a été con- 
servé dans une lettre circulaire de l'église de Smyrne aux églises 
d'Asie 2 , et le recueil des Bollandistes a inséré la traduction latine 
d'une vie de saint Polycarpe, donnée comme l'œuvre d'un cer- 
tain Pionios, d'ailleurs inconnu 3 . Cette traduction a été faite sur 
le manuscrit grec n° 1452 de la Bibliothèque nationale, dont le 
texte n'a été publié qu'en 1881 par M. l'abbé Duchesne 4 . Comme 
la version des Bollandistes est peu exacte et que le texte grec 
n'est accessible qu'aux hellénistes, il nous a semblé utile de tra- 
duire littéralement un curieux passage de la Vie de saint Poly- 
carpe, relatif aux Juifs de Smyrne. Cette biographie n'est pas con- 
temporaine du saint; elle date probablement, comme l'a établi 
M. Duchesne, du iv e siècle 5 . Mais elle a été rédigée d'après des 
traditions locales et des documents plus anciens. Les anecdotes 
qu'elle contient, sous la forme de récits miraculeux, offrent une 
image instructive de l'état des choses à Smyrne au milieu du 
ii° siècle après J.-C. Les textes de cette époque concernant les 
Juifs établis dans les cités grecques sont assez rares, d'ailleurs, 
pour mériter d'être recueillis avec soin . 

Après nous avoir appris que Polycarpe soutint, à plusieurs re- 
prises, des controverses publiques contre les Juifs, les Gentils et 
les Hérétiques 7 , Pionios passe au récit des miracles opérés par le 
saint. Nous traduisons le 28 e paragraphe du texte grec : 

1 La date a été fixée par M. Waddington, jlf^moim de V Académie des Inscriptions, 
XXVI, 1, p. 240. 

2 Dresse], Patres apostolici, p. 391 et sir.v. ; Patrum apostolicorum Opéra, rec. 
Gebhardt, Harnack, Zahn, éd. minor, Lipsiae, 1877, p. 119 et suiv. 

3 Acta Sanctorum, t. II, xxvi janvier, p. 695-702. 

4 Vita gancti Polyccrpi, Smyrnaeorum episcopi, auctore Pionio, primum grœce 
édita a L. Duchesne, Paiïsiis, 1881. 

8 Duchesne, Vita, etc., p. 7-9. 

6 Nous avons donné dans la Revue (1883, p. 161), l'épitaphe d'une Juive 
àp^tawàYtoyoç de Smyrne (cf. Mommsen, Rômische Geschichte, V, p. 490, note 1). 
Une autre épitaphe judaïque de Smyrne est publiée dans le Corpus inscriptionum 
grcecarum (n° 9897-98). 

7 Vita, p. 25. 



236 RU VUE DES ÉTUDES JUIVES 

a II accomplit encore un autre miracle. Vers le milieu de la nuit, 
alors que tous les habitants de la ville étaient endormis et que les 
boulangers s'occupaient à faire le pain 1 , le feu tomba par hasard sur 
du menu bois placé tout auprès, gagna la boulangerie et se répan- 
dit, de là, sur la plus grande partie de la ville. La foule se précipita 
vers le lieu de l'incendie en poussant des cris, et il s'éleva un grand 
tumulte. Le magistrat - donna l'ordre d'apporter les machines desti- 
nées à combattre les incendies, et Ton amena aussitôt des pompes, 
de l'eau, et toutes les ressources dont on disposait. Les Juifs arrivè- 
rent aussi, prétendant qu'ils pouvaient éteindre le feu en s'y jetant 
volontairement ; ils disent, en effet, que sans eux on ne pourrait pas 
se rendre maître des incendies 3 . En vérité, c'est un artifice de leur 
part pour dérober ce qu'il y a dans les maisons. La ville se trouvant 
donc en danger, le magistrat parla ainsi : « Citoyens, vous qui assis- 
tez avec moi à ce triste spectacle, vous voyez qu'il n'y a pas de re- 
mède parce que le vent nous est contraire : nous n'avions qu'un seul 
espoir, l'intervention des Juifs, et nous voilà frustrés de cette der- 
nière espérance. Que faut-il donc faire? Ecoutez-moi. Avant-hier, 
dans le prétoire, un de mes esclaves se leva soudain pendant la nuit, 
possédé du démon : il poussait des cris et avait perdu la raison. 
Nous allumâmes du feu et le trouvâmes furieux, dévorant tout. 
Quand le jour parut, les Juifs arrivèrent, voulant exercer sur lui 
leurs enchantements : mais l'esclave, bien que seul, se précipita sur 
eux, qui étaient nombreux, faillit les tuer à force de coups, déchira 
leurs habits, et les chassa tout nus et couverts de sang. Alors un de 
mes esclaves, qui est chrétien, me dit : « Si tu le permets, je vais 
appeler quelqu'un qui peut le guérir. » Comme je lui en donnai la 
permission, il m'amena celui qui instruit les chrétiens, le nommé 
Polycarpe. Il était encore très loin de la maison, lorsque le jeune 
homme cria : « Voilà Polycarpe qui arrive, et je dois m'enfuir. » 
Quand il approcha.. . . » 

Cette dernière phrase est incomplète ; il y a ici une lacune d'un 
feuillet dans notre unique manuscrit. Le récit suivant permet 
de la combler en partie. La ville de Smyrne, raconte Pionios, étant 
en proie à la famine, le magistrat réunit les membres du Sénat 

1 11 s'agit des boulangers publics, des pistores, qui formaient une association. 
Cf. Marquardt, das Privatlcben der Rômer^ 1882, II, p. 401. 

2 Le texte grec porte arpar/iyoç. M. Ducbesne (p. 40) ne croit pas qu'il soit iden- 
tique au aTpaTr,yà; i%\ t5}Ç £tpr,vY]ç que l'on trouve dans une inscription de Smyrne 
[Corpus, n° 3151). Nous ne partageons pas, sur ce point, l'opinion du savant éditeur. 
Si ce magistrat ne paraissait qu'au moment de l'incendie, nous n'hésiterions pas à 
reconnaître en lui le vuxxspivô; GTpaTYjyôç, analogue au prœfectiis vigilum; mais 
comme nous le trouvons encore dans le récit suivant, relatif à une famine, nous 
croyons qu'il ne peut être autre que le premier magistrat de la ville, Virénarquc. 

3 Nous avons conservé l'équivoque du texte grec. <I>oc<TXoy7i, ils disent, signifie 
également les Juifs disent et Von dit. D'après loe paroles du magistrat, ce dernier 
sens serait préférable. 



SAINT POLYCARPE ET LES JUIFS DE SMYRNE 237 

local pour leur annoncer qu'il n'avait pas de blé et qu'il était im- 
possible d'en acquérir même en le payant. Alors un vieillard se 
leva et dit : « Citoyens, ceux d'entre vous qui étiez présents, dans 
cette nuit où un incendie menaça de dévorer la ville, vous vous 
souvenez que vous ne pûtes éteindre le feu et que les Juifs n'y 
réussirent pas davantage. Vous fîtes venir alors un homme véri- 
tablement divin, le prêtre de ceux que l'on appelle les chrétiens, et 
lui, se tenant debout devant tous et levant les yeux vers le ciel, 
prononça quelques paroles. Aussitôt la flamme forma comme une 
boule, paraissant obéir à sa voix, et s'abattit sur elle-même : 
depuis ce jour, il m'a semblé souvent que cet homme-là est un 
Dieu. » Le reste de l'anecdote, qui raconte une nouvelle interven- 
tion miraculeuse de Polycarpe, n'a pas d'intérêt pour nous. Les 
passages que nous venons de citer montrent que le peuple de 
Smyrne, et même les principaux de la ville, attribuaient aux 
Juifs certains pouvoirs mystérieux, le privilège d'éteindre les 
incendies en pénétrant dans les flammes, et celui de délivrer les 
possédés par des incantations. Ce sont les mêmes vertus que 
Pionios attribue à Polycarpe; il ne l'oppose pas comme un homme 
de foi à des magiciens, mais comme un magicien habile à des ma- 
giciens impuissants. La lettre circulaire de l'église de Smyrne ' 
fait intervenir les Juifs dans le récit du martyre de l'évêque; là 
encore, Polycarpe est respecté par la flamme, qui prend la forme 
d'une voile de navire et entoure son corps sans le toucher. Nous 
savons que le peuple, dans d'autres parties du monde romain, 
regardait les Juifs comme des sorciers. En 320, le concile d'Elvire, 
en Espagne, dut interdire aux chrétiens de faire bénir par les 
Juifs leurs champs et leurs récoltes 2 . 

Le service des pompes à incendie, dans les grandes villes ro- 
maines, était confié à des corporations de charpentiers, fabri 
tignarii, auxquels se joignaient peut-être les centonarii et les 
dendrophori 3 . Mais ce service paraît avoir été organisé d'une ma- 
nière incomplète et défectueuse. Pline le Jeune, dans une de ses 
lettres 4 , annonce à l'empereur Trajan qu'un incendie a consumé 
la ville de Nicomédie, à la faveur de la violence du vent et de 
l'insouciance du peuple, qui est resté spectateur oisif et immo- 
bile. Il demande à l'empereur la permission d'établir un collège 
de 150 fàbri, qui feraient fonctions de pompiers. Trajan répond 5 

1 Patrum apostoîicorum opéra, éd. minor, 1877, p. 123 et suiv. 

2 Th. Reinaoh, Histoire des Israélites, p. 64. 

3 Cf. Marquardt, das Privatleben der Rômer, II, p. 698; Hirschfeld, Gallische $tu- 
dien, 3 e partie; Cagnat, de municipalibus et provincialibus militiis, p. 86 et suiv. 

4 Epistulae, X, 42. 

5 Epistulae, X, 43. 



238 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

que les collèges de ce genre, qui existent dans quelques villes, ont 
généralement causé des troubles, qu'il faut éviter de former des 
corps qui dégénèrent en confréries et en factions, que le meilleur 
parti à prendre est de se procurer tout ce qui peut servir à 
éteindre le feu, et d'engager les possesseurs de maisons à en 
arrêter eux-mêmes les ravages. Ce rescrit impérial, antérieur de 
peu d'années au martyre de Polycarpe, nous montre combien la 
police des incendies laissait à désirer en Asie Mineure. Dénué, ou 
peu s'en faut, de secours organisés, le peuple d'une ville menacée 
par le feu attendait le salut d'une intervention miraculeuse, et son 
inertie laissait le champ libre aux dévouements volontaires, quitte 
à médire ensuite de ceux qui se dévouaient. Cet état de choses, 
que nous trouvons à Smyrne vers 150 ap. J.-C, s'est perpétué, 
avec quelques modifications, jusqu'à nos jours. 

Tous ceux qui ont vécu en Orient connaissent les touloum- 
badjis. On donne ce nom, dans les grandes villes de Turquie, 
aux membres de certaines corporations qui, en retour de modestes 
privilèges, ont pour fonctions de manœuvrer les pompes et de 
combattre le feu. Que de fois n^avons-nous pas entendu, à Smyrne, 
les trois coups de canon tirés du Pagus rompre soudain le si- 
lence de minuit! Deux minutes après, une troupe d'hommes à 
demi-nus, poussant des cris féroces, passait en courant soas nos 
fenêtres, traînant des pompes vers le lieu de l'incendie. Le lende- 
main, on ne manquait pas de dire que le feu avait presque tout 
ravagé, et que les toulowribadjis avaient fait le reste. Quelques 
hommes de bons sens conviennent que Ton calomnie les touloum- % 
badjis. On parle des incendies qu'ils n'ont pas éteints, et l'on ou- 
blie ceux qu'ils ont combattus avec succès. La malignité publique 
aime à répéter que leur dévouement n'est qu'un prétexte au pil- 
lage. On vient de les remplacer, à Constantinople, par un corps 
de pompiers organisés à l'européenne; les nouveaux -venus se- 
ront-ils mieux appréciés? 

Les Juifs de la Smyrne romaine étaient les prédécesseurs des 
toidowribadjis. Comme le prouve une phrase de Pionios, on ne se 
faisait pas faute d'en médire : s'ils accouraient à la première lueur 
d'un incendie, sous couleur de vouloir l'éteindre, c'était pour voler 
dans les maisons. Et pourtant, on attendait leur intervention 
comme la dernière chance de salut ; on eût été désolé qu'ils res- 
tassent chez eux. Il en est de même pour les pauvres toulourn- 
badjis. Comme la superstition, la calomnie a la vie dure et se 
répète à travers les siècles : c'est une « éternelle recommenceuse. » 

Salomon Reinach. 



[ SUR L'HEURE DE LA UT 



Exposé. — Les samedis et les jours de fête et de jeûne juifs 
prennent fin à la nuit close, et il est convenu, suivant la tradition 
rabbinique et les règles posées par les docteurs juifs, que la nuit 
close commence à l'instant où, par un ciel non couvert, on peut 
apercevoir trois petites étoiles (ce qui exclut les planètes) au 
moins, non pas dispersées dans le ciel, mais assez rapprochées 
l'une de l'autre *. Faut-il se borner à déterminer cet instant cha- 
que fois par l'observation directe ou bien empiriquement, ou est-il 
possible de le fixer par le calcul? M. le grand rabbin Zadoc 
Kahn a bien voulu me proposer d'étudier cette question, et m'y 
aider, en m'expliquant les textes juifs dont j'avais besoin. Je dois 
aussi de précieuses indications sur ce sujet à M. le grand- rabbin 
Charleville. 

Définition de la nuit close. — La règle rabbinique est, au fond, 
assez vague : qu'entend-elle par petites étoiles et par la distance 
rapprochée des étoiles ? 

Supposons que, par un beau soir sans lune, nous observions le 
ciel. Nous verrons apparaître, peu de temps après le coucher du 
soleil, certains astres brillants et isolés. Ce sont d'abord, le plus 
souvent, les grosses planètes, Vénus, Mars, Jupiter ; puis viennent 
quelques étoiles brillantes, dites étoiles de première grandeur, il 
n'y en a guère que 13 dans tout le ciel, et elles sont très espacées : 
ce ne sont donc pas elles qui peuvent être le signal de la nuit close. 

Assez longtemps après, on voit paraître les étoiles de deuxième 
grandeur, et, fait important pour la question qui nous occupe, la 
plupart de ces étoiles apparaissent simultanément, ou, du moins, 
dans un temps relativement court. Il y a une cinquantaine d'é- 
toiles de 2 e grandeur, parmi lesquelles l'étoile polaire et six 
étoiles de la Grande-Ourse. L'apparition des étoiles de 3° gran- 

1 Schulhan aroukh, orah hayyim, n° 293, § 2. 



240 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

deur suit de près celle des étoiles de 2° grandeur (elles sont au 
nombre d'environ 150); les étoiles de 5^ et 6 e grandeur ne devien- 
nent visibles que longtemps après, et ces dernières restent sou- 
vent invisibles toute la nuit, si l'atmosphère n'est pas très trans- 
parente ou si la lune est au-dessus de l'horizon. 

Il semble donc que l'on puisse prendre avec sécurité, comme le 
commencement de la nuit close, l'instant où apparaissent les 
étoiles de 2 9 grandeur, telles que l'étoile polaire et les étoiles 
principales de la Grande-Ourse. Tel est le point de départ que j'ai 
cru devoir adopter, sous toutes réserves d'ailleurs, ainsi qu'il sera 
expliqué ci-après. Le signe physique du commencement de la 
nuit juive est donc, pour nous, l'apparition des étoiles de 2° gran- 
deur. C'est la solution de la première partie de notre problème. 

Conditions d'une bonne observation. — Ce signe n'est pas tou- 
jours facile à observer; pour qu'il soit visible, il faut trouver 
réunies un certain nombre de conditions indispensables, dont voici 
les principales : 

L'observation doit se faire dans un lieu découvert, d'où Ton 
puisse apercevoir une grande partie du ciel ; l'atmosphère doit être 
pure, sans nuages ni brouillards ; aucune observation n'est possible 
quand la lune est au-dessus de l'horizon, c'est-à-dire en moyenne 
15 jours sur 30. La buée et les fumées des grandes villes, ainsi que 
les reflets des becs de gaz empêchent souvent d'apercevoir même 
les étoiles brillantes. 

Dans nos pays surtout, ce n'est que dans des cas assez rares 
que toutes ces conditions se trouvent réunies. C'est là une des 
raisons qui font désirer un moyen de suppléer à l'observation 
directe. Nous entrons ici dans l'examen de la seconde partie de 
notre problème, la partie astronomique. 

Dépression du soleil. — A l'instant où apparaissent les étoiles 
de 2 e grandeur, signe de la nuit close, le soleil sera descendu au- 
dessous de l'horizon d'un angle que nous appellerons angle de 
dépression. On peut, jusqu'à nouvelle indication, considérer cet 
angle comme constant pour tous les lieux du globe et pour toutes 
les saisons. 

La dépression du soleil ne peut évidemment être déterminée 
que par l'observation directe : on note, sur une horloge bien ré- 
glée, l'heure à laquelle apparaissent les étoiles de 2° grandeur, et 
on en déduit, par un calcul simple, la valeur de la dépression du 
soleil le jour de l'observation. Ce sera la quantité constante à in- 
troduire dans les calculs ultérieurs. 



ESSAI SUR L'HEURE DE LA NUIT CLOSE 



241 



De ce que la dépression du soleil peut être considérée comme 
constante, il n'en résulte nullement que le temps qui s'écoule en- 
tre le coucher du soleil et l'apparition des étoiles de 2 e grandeur 
(nous appellerons ce temps crépuscule rabbiniqué) soit toujours le 
même; il est, au contraire, nécessairement variable avec la décli- 
naison du soleil et avec la latitude du lieu de l'observation, ainsi 
qu'on le verra ci-après. 



L,.->P 




Formules pour le calcul de V heure de la naît close. — Etant 
connues 

E la dépression du soleil, 
L la latitude du lieu d'observation, 
et D la déclinaison du soleil le jour de l'observation (elle 
est fournie par les journaux astronomiques), 

on peut déterminer exactement la durée du crépuscule rabbi- 
nique. 



T. XI, N° 22. 



16 



242 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Prenons pour plan de projection principal le méridien du lieu, 
et pour unité le rayon OII (fig. 2) de la sphère céleste. 

Soit Hir l'horizon du lieu ; 

PP' la ligne des pôles, faisant avec l'horizon l'angle H'OP = L 

(déclinaison) ; 
Z le zénith du lieu ; 
BB' (perpendiculaire à OP) l'équateur céleste ; 

Faisons l'angle H'OA' = E (dépression du soleil), et menons 
AA' parallèle à l'horizon HH' ; la nuit commencera quand le soleil 
sera sur le petit cercle AA'. 

Faisons C'OB' = D; le cercle CC représentera le cercle diurne 
décrit parle soleil le jour de P observation. CG r coupe A A en G, 
le point G représente donc la position du soleil à l'instant où finit 
le crépuscule rabbinique et commence la nuit close. C'est l'heure 
du passage du soleil en G qu'il s'agit de déterminer. 

Prenons pour plan de projection auxiliaire le plan du cercle 
diurne projeté en cc\ et rabattons-le en cd r c r ; les points F et G 
du cercle diurne se rabattront en f et g'; quand le soleil sera 
en d\ il sera 6 heures du soir dans le lieu donné ; quand il sera 
en f\ ce sera le coucher du soleil et le commencement du cré- 
puscule ; quand il sera en g\ ce sera la fin du crépuscule rabbi- 
nique ou l'instant de la nuit close. 

Prenons pour inconnu l'angle g'dd' et appelons-le H. 

Dans le triangle gg'd on a : 

gd = g'd cos gdg' = g'd sin H. 
Et, remarquant que gd = GD, g'd == c'd == G'D, nous tirons : 

. TT GD 

sin H = — . 

Or, d'une part, on a, dans le triangle C'OD : 

CD = C'O sin C'OD = cos D ; 

d'autre part : 

GD = FD + FG, 
avec 

FD s= OD tg FOD = sin D tg L ; 



ESSAI SUR L'HEURE DE LA NUIT CLOSE 243 

en abaissant FK normale à AA r , nous trouvons, dans le triangle 
GFX: 

o-n FK sin E. 







sin FGK " " cos L ' 


on obtient 


ainsi 


GD = sin D tg L + sin î\ 

° cos L' 


et 






(1) 




oi n TT _ f" T) t™ T _L Sin E 


OUI XX . lii XJ Iti XJ |^ ' , 

° ° cos D cos L 



De cette formule on déduira l'angle H, et, par suite, l'heure 
vraie de la nuit close, en divisant cet angle par 15 et en ajoutant 
6 heures. 

Si l'on fait, dans (1), E = zéro, on obtient, pour l'heure du cou- 
cher du soleil 

(2) sin H r = tg D tg L. 

La durée du crépuscule rabbinique (en heures et minutes) sera 

(3) Crép. = S^K. 

Les heures déduites des formules (1) et (2) sont exprimées en 
temps vrai ; pour les ramener au temps moyen, il faut les cor- 
riger de ïéquation du temps à l'instant considéré. 

Quant au calcul de la constante E, cette valeur se déduit, 
comme on l'a vu, d'une observation. On connaît la latitude l du 
lieu, la déclinaison d au jour de l'observation, l'heure h de la nuit 
close, qu'on a obtenue par l'observation directe, d'où l'on déduit, 
en substituant ces valeurs dans (1) : 

(4) sin E = sin h cos d cos l — sin d sin L 

Les formules (1) et (4), convenablement transformées, se calcu- 
lent rapidement par logarithmes. 

Il me reste à présenter quelques observations sur la détermina- 
tion des données numériques qu'on fait entrer dans les formules, 
et dont je me suis servi pour dresser les tableaux qui accompa- 
gnent ce travail. 

Données du calcul. — Les données géographiques et astrono- 
miques ont été extraites de V Annuaire des Bureaux des longi- 
tudes 1 . On trouve, dans cet Annuaire, les coordonnées géogra- 

1 Cet Annuaire t dont une édition se publie tous les ans, se trouve dans toutes les 



2 i S REVUE DES ETUDES JUIVES 

phiques de tous les centres de population un peu importants en 
France et à l'étranger, la déclinaison du soleil jour par jour et le 
temps moyen an midi vrai. 

Degré d'approximation. — Les calculs à faire seraient très 
longs, s'il s'agissait d'obtenir le degré de précision qui est exigé 
pour les déterminations astronomiques. Il faudrait tenir compte 
d'éléments nombreux et variables d'une année à l'autre. Mais une 
pareille rigueur serait ici hors de saison ; nos calculs ont été faits 
par des méthodes rapides, et conduits de manière à donner une 
erreur inférieure à 2 minutes de temps, en supposant exacte, 
bien entendu, la valeur que nous avons admise pour la dépression 
du soleil au-dessous de l'horizon à l'instant de la nuit close. 

Détermination de la dépression. — Cette valeur a été déter- 
minée comme suit. Les circonstances qui permettent de faire une 
observation d'une manière satisfaisante sont assez rares; j'ai 
cependant rencontré, dans les premiers jours de juin 3885, à 
Paris, plusieurs soirées favorables, et parmi les diverses détermi- 
nations que j'ai faites à cette époque, celle du 4 juin 1885 m'a 
paru la plus correcte. Ce jour-là, les étoiles de 2° grandeur ont 

fait leur apparition à 8 h. 53, 

et, à ce moment, l'aspect du ciel répondait, d'une manière satisfai- 
sante, aux diverses indications des textes. 

La latitude du lieu de l'observation (Paris) était de 48° 52, 
et la déclinaison du soleil, d'après Y Annuaire 22° 31' 20". 

En substituant ces valeurs dans la formule (4), on a : 

■ E = 7° 34 r , 

ce qui veut dire qu'au moment de la nuit close, le centre du soleil 
est au-dessous de l'horizon d'un angle correspondant à peu près à 
14 fois le diamètre apparent de cet astre, diamètre dont la valeur 
moyenne est d'environ 32'. 

C'est cette donnée que nous considérons comme constante, et 
qui nous a servi à construire les tables qui accompagnent cet essai. 

Observations diverses. — L'examen de ces tables donne lieu à 
quelques observations, que l'on pourrait, d'ailleurs, déduire des 
formules qui ont servi à les établir. 

librairies françaises, il ne coûte que 1 fr. 50 ; les personnes qui voudront nous aider 
à préciser notre théorie, comme nous le demandons plus loin, pourront se le procurer 
facilement. 



ESSAI SUR L 1 HEURE DE LA NUIT CLOSE 245 

Dans un même lieu, l'heure de la nuit close varie avec la décli- 
naison. A Paris, le jour rabbinique le plus court se termine à 
4 h. 52'; le plus long, à 9 h. 4 r ; différence, 4 h. 12'. 

Dans des lieux différents, la nuit close varie avec la latitude, 
comme le montre le tableau suivant : 





LATITUDES. 


1 
11 décembre. 


ÏUIT CLOSE 






21 juin. 


Différences. 




36° 47' 20" 
48° 51' 
51° 02' 


H. M. 

5 22 
4 52 
4 45 


H. M. 

8 03 

9 04 
9 21 


H. M. 

2 41 
4 12 
4 36 












Différences d'Alger à 




14° 14' 40" 


37 


1 18 







Ainsi, à Alger, on voit qu'en hiver la nuit commence 37 m. plus 
tard qu'à Dunkerque, tandis qu'elle commence, au contraire, 
1 h. 18 m. plus tôt en été. 

Ces différences ne proviennent pas seulement de ce que le 
soleil se couche plus tard en été qu'en hiver. La durée du crépus- 
cule rabbinique, à partir du coucher astronomique du soleil, est 
elle-même variable ; elle varie à la fois avec la latitude du lieu 
et avec la déclinaison du soleil, comme le montre le tableau sui- 
vant : 



Alger 

Paris 

Dunkerque 

Différences d'Alger 
à Dunkerque. . . . 



LATITUDES. 



36° 47' 20" 
48° 51' 
51° 2' 



14° 14' 40" 



DUREE DU CRÉPUSCULE 



7 mars. 



m. s. 
37 50 
46 10 
48 15 



10 25 



21 déc. 



M. S. 

42 20 
54 30 
57 50 



15 30 



21 juin. 



h. m. s. 

45 15 

1 2 40 
1 9 40 



24 25 



DIFFE- 
RENCES 
du 7 mars 
au 21 juin. 



M. S. 

7 25 

16 30 

21 25 



246 REVUE DES ETUDES JUIVES 

On voit que, dans les limites de nos tables, la durée du crépus- 
cule rabbinique peut varier entre 37 m. 50 s. et 1 h. 9 m. 40 s., 
soit une différence de 31 m. 50 s., quantité qui n^st nullement 
négligeable. 

La discussion de nos formules conduit à des résultats intéres- 
sants pour les lieux de la terre dont la latitude est très basse ou 
très élevée. 

Ainsi, à l'équateur, le coucher astronomique du soleil a tou- 
jours lieu, à un quart d'heure près l , à 6 heures du soir. La durée 
du crépuscule rabbinique est sensiblement constante et s'écarte 
peu d'une demi-heure. 

Au fur et à mesure que l'on considère des lieux plus éloignés de 
l'équateur, on voit la longueur des jours rabbiniques (jusqu'à la 
nuit close) augmenter en été et diminuer en hiver. La durée du 
crépuscule rabbinique devient elle-même de plus en plus grande 
et de plus en plus variable. 

Dans tous les pays situés au nord de 58° 59' de latitude, il n'y a 
plus, à proprement parler, de nuit pendant les longs jours de l'été ; 
la nuit est remplacée par un crépuscule, qui se continue, sans in- 
terruption, avec l'aurore du jour suivant. Les régions septen- 
trionales de l'Ecosse, celles de la Russie, à partir de Saint-Péters- 
bourg, la partie de la Suède et de la Norvège qui s'étend au nord 
de Stockholm et de Christiania, presque toute la Sibérie, se trou- 
vent dans ce cas. 

Plus au nord, quand on a dépassé les latitudes de 66°, le soleil, 
même à minuit, reste au-dessus de l'horizon aux environs du 
solstice d'été. Ces phénomènes sont d'autant plus marqués, la pé- 
riode des jours sans nuit est d'autant plus prolongée chaque année, 
que l'on considère des régions plus voisines du pôle. Il est clair 
que, dans les régions boréales, il faut adopter, pour déterminer la 
fin du sabbat, des règles spéciales, différentes de celles prévues 
par les textes rabbiniques. 

Il y a aussi une remarque assez curieuse à faire, au point de vue 
de la durée des jeûnes. Dans le voisinage de l'équateur, cette durée 
est toujours à peu près la même, et d'environ 24 heures 1/2. A 
Paris, cette durée est variable, et peut, suivant la saison, être 
de 24 heures 3/4 à un peu plus de 25 heures ; ces différences s'ac- 
croissent encore pour les régions plus septentrionales. 



1 La valeur maximum du temps moyen au midi vrai n'atteint pas 10 min. 30 sec. 
en plus ou en moins. 



ESSAI SUR L'HEURE DE LA NUIT CLOSE 247 

Tables. — Je joins, au présent essai, les résultats principaux 
des calculs, résumés en deux tables. 

La table À est numérique, et donne l'heure de la nuit close à 
différentes dates et pour diverses latitudes. 

La table B n'est que la traduction graphique de la table A ; 
l'usage de cette table graphique semble devoir être assez commode, 
pour peu qu'on en ait bien compris la construction, laquelle est 
expliquée dans la notice à la. suite. 

Les résultats consignés dans ces tables ont été déduits d'une 
seule donnée fondamentale, à savoir : la dépression du soleil au- 
dessous de l'horizon, évaluée, comme nous l'avons montré plus 
haut, d'après l'observation du 4 juin 1885, 

E = 7° 34 r . 

La détermination de cette constante constitue évidemment le 
point délicat de la question ; elle dépend, en premier lieu, de l'in- 
terprétation donnée aux textes rabbiniques ; il est possible aussi 
que la constance de la dépression, que nous avons admise, ne 
soit pas rigoureusement exacte, mais que cette dépression varie un 
peu avec la latitude et avec la saison ; la valeur que nous avons 
adoptée, et celles qui s'en déduisent, ne peuvent donc être consi- 
dérées que comme une première approximation. 

Pour arriver 4 plus de précision, il faudrait de nombreuses ob- 
servations, faites en diverses saisons et sous des latitudes variées. 
C'est là un des buts que nous poursuivons en publiant des tableaux 
joints à la présente étude : ils peuvent servir de base de compa- 
raison. Nous faisons appel aux personnes que la question peut in- 
téresser, nous leur demandons de contrôler les indications fournies 
par nos tableaux. 

Pour faire une observation de cette nature, il faut choisir, 
comme nous l'avons indiqué plus haut, une soirée sans lune et bien 
sereine, se munir d'une montre bien réglée, et noter l'instant que 
l'on considère comme celui de la nuit close. On voudra bien nous 
envoyer les résultats au Secrétariat de la Société, en indiquant la 
date et le lieu de l'observation, en précisant les signes physiques, 
étoiles apparues, auxquels on s'est arrêté pour constater le com- 
mencement de la nuit, et l'heure exacte à laquelle ces signes se sont 
manifestés. Nous remercions à l'avance nos collaborateurs béné- 
voles, qui auront bien voulu nous aider à rectifier les résultats de 
cette étude un peu rudimentaire. 

Paris, le 15 juillet 1885. 

J. HlRSCH, 

Ingénieur en chef des ponts et chaussées. 



248 



REVUE DES ÉTUDES JUIVES 



TABLE A. 

HEURE DE LA NUIT CLOSE, 

POUR DIVERSES ÉPOQUES DE L'ANNÉE ET A DIVERSES LATITUDES. 





PARIS 


ALGER 


DATES. 


L = 


L = 




48° 51' 


30° 47' 20" 


Janvier 1 


5 h 02 m 


b h 32 m 


11 


5 14 


5 40 


21 


5 26 


5 50 


Février 1 


5 42 


6 01 


11 


5 57 


6 11 


21 


6 12 


6 21 


Mars . . 1 


6 25 


6 28 


11 


6 40 


6 37 


21 


6 55 


6 46 


Avril . . 1 


7 12 


6 56 


11 


7 28 


7 05 


21 


7 45 


7 15 


Mai. .. 1 


8 02 


7 25 


11 


8 19 


7 35 


21 


8 34 


7 44 


Juin. . . 1 


8 50 


7 53 


11 


8 59 


7 59 


21 


9 04 


8 03 


Juillet . 1 


9 03 


8 03 


11 


8 57 


8 00 


21 


8 44 


7 54 


Août. . . 1 


8 28 


7 44 


11 


8 09 


7 32 


21 


7 49 


7 19 


Septemb. 1 


7 25 


7 03 


11 


7 04 


6 48 


21 


41 


6 32 


Octobre 1 


6 20 


6 17 


11 


6 00 


6 03 


21 


5 41 


5 50 


Novemb 1 


5 23 


5 38 


11 


5 09 


5 29 


21 


5 02 


5 24 


Décemb. 1 


4 53 


5 21 


11 


4 52 


5 22 


21 


4 54 


5 25 


31 


5 h 01 œ 


5b 31 m 



L=43° 



5 h 18 m 
5 27 
5 39 

5 52 

6 04 
6 17 

6 26 
6 38 

6 50 

7 05 
7 16 
7 29 

7 42 

7 54 

8 06 

8 18 
8 25 
8 29 

8 28 
8 25 
8 16 

8 04 
7 49 
7 32 

7 13 
C 55 
6 35 

6 18 
6 01 
5 46 



5 1 ' 



31 
20 
12 

08 
07 
10 
17"' 



L=45° 



5 h 13 m 
5 23 
5 34 

5 49 

6 02 
6 15 



26 
39 
52 

06 
20 
34 



7 48 

8 01 
8 15 

8 27 
8 36 
8 40 

8 39 
8 35 

8 25 

8 11 

7 

7 



54 
38 

17 
58 
38 

19 
01 

44 

28 
17 
08 



5 03 

5 02 

5 05 
gb 12 m 



L=47 d 



5 h 07 m 
5 18 



5 
5 

G 

6 

G 



45 
59 
14 

25 
39 



6 54 



09 
24 
39 



7 55 

8 10 
8 24 

8 38 
8 47 
8 52 

8 51 
8 45 
8 34 

8 20 
8 02 
7 43 

7 21 
7 01 
G 40 

6 19 
6 00 
5 43 

5 25 
5 13 
5 03 



58 
57 
59 



5 ,, 0G 



m 



L=49° 



51101m 
5 12 
5 26 

5 41 

5 57 

6 12 

6 25 
6 40 

6 56 

7 13 
7 29 

7 46 

8 03 
8 19 
8 35 

8 50 

9 00 
9 05 

9 04 
8 57 
8 45 

8 29 
8 10 
7 49 

7 26 
7 04 
6 42 

6 20 
6 00 
5 41 



23 
09 



5 
5 
4 59 

4 53 
4 51 
4 53 
5 h 01 a 



:51 ( 



4 h 55 



ni 



06 
20 



5 38 

5 54 

6 11 

6 24 
6 41 

6 58 

7 17 
7 34 

7 52 

8 11 
8 30 

8 48 

9 05 
9 15 
9 21 

9 19 
9 11 

8 58 

8 40 
8 19 

7 56 

7 31 
7 08 
6 44 

6 21 



5 
5 



59 
39 

20 
05 



4 47 
4 45 
4 47 
4 h 55 m 



ESSAI SUR L'HEURE DE LA NUIT GLOSE 249 

Observations relatives à la table A. — Cette table a été dres- 
sée au moyen des formules de la page 83, ci-dessus. 

La constante de la dépression du soleil au-dessous de l'horizon 
a été prise égale à 7° 34 r (voir p. 86). 

Les données astronomiques, à savoir, déclinaison du soleil et 
temps moyen au midi vrai, ont été empruntées à la Connaissance 
des Temps pour l'année 1886. Nous verrons ci-dessous pour quelle 
raison on a cru devoir prendre l'année 1886 comme base. On 
a ramené, par interpolation, ces données, fournies pour midi, à 
l'heure de la nuit close. 

Les chiffres obtenus ont été arrondis en nombres entiers de 
minutes. 

Les coordonnées astronomiques du soleil, pour un même jour 
de l'année et prises à la même heure, varient d'une année à 
l'autre. Comparons, par exemple, dans les Annuaires de 1880 et 
années suivantes, les valeurs de la déclinaison du soleil à midi, le 
21 mars. Nous voyons cette déclinaison diminuer progressivement 
de 6' environ par an, depuis 1880 jusqu'à 1883; puis, de 1883 à 
1884, elle rétrograde brusquement, pour reprendre à peu près, en 
1884, la même valeur qu'en 1880; de même elle aura en 1885 la 
même valeur qu'en 1881, en 1886 la même qu'en 1882, et ainsi de 
suite ; à quatre années d'intervalle, les coordonnées repassent ap- 
proximativement par les mêmes valeurs. 

Le fait s'explique facilement, il est dû à ce que l'année civile 
commune est plus courte que l'année solaire ; la différence est 
d'à peu près un quart de jour ; cette différence est rachetée tous 
les quatre ans, et en une seule fois, par l'addition d'un jour entre 
le 28 février et le 1 er mars ; et cette intercalation a pour effet 
de ramener les coordonnées à la valeur quelles avaient quatre 
ans auparavant. Ces coordonnées oscillent donc autour d'une 
moyenne. Pour diminuer ces écarts, il convient de prendre, pour 
base de calcul, une année qui soit à égale distance des deux an- 
nées bissextiles voisines. L'année 1886 remplit cette condition, car 
une année la sépare des deux années 1884 et 1888, qui sont l'une 
et l'autre bissextiles. 

Moyennant cette précaution, on a pu réduire à moins de 2 mi- 
nutes la somme des erreurs de toute nature dont sont affectés les 
chiffres de la table A ; c'est un degré d'approximation largement 
suffisant. Cette table prend ainsi un caractère de permanence, qui 
ne peut être altéré que par la variation progressive des éléments 
du soleil ; mais les variations de cet ordre sont tellement lentes, 
que la table ne perdra son exactitude qu'après un nombre très 
grand d'années. 



250 REVUE DES ETUDES JUIVES 

L'usage de cette table se comprend à première vue. Quelques 
exemples suffiront pour l'expliquer plus complètement. 

l 8r exemple. — Soit à déterminer l'heure de la nuit close, à Châ- 
lons-sur-Marne, le 11 avril. 

La latitude de Châlons-sur-Marne est de 48° 57', soit, en nombre 
rond, 49°. 

Suivons verticalement la colonne intitulée L = 49°, et horizon- 
talement la ligne commençant le 11 avril. A l'intersection, nous 
trouvons *7 h 29 m : c'est le chiffre qui répond à la question. 

2 e exemple. — Soit à déterminer l'heure de la nuit close à 
Chaumont, le 15 avril. 

La latitude de Chaumont est de 48° 7. 

Nous établirons le calcul, par interpolation proportionnelle, de 
la manière suivante : 

L = 47°. L = 49°. 

' Heure au \ 1 avril 7 h 24 m 7 h 29 m 

— 21 — 7 39 7 46 



« >- 

m 



Différences pour 10 jours 15 m M 

Pour 4 jours (4/1 0) 6 m 6 m ,8 

Heure au 15 avril 7 h 30 m 7 11 35 m ,8 

Différence 5 m ,8 

Correspondant à 2° ou 120'. 

Pour 1° 7' ou 67', —^ = 3 m ,2 

7 h 30 m 



Heure cherchée 7 h 33 



m 



Les heures pour Alger et Paris sont données dans deux co- 
lonnes spéciales de la table. 

Explication de la table graphique B. — Cette table n'est que 
la traduction graphique de la table C. Les échelles sont les 
suivantes : 

Echelle horizontale, 1 millim. pour 1 jour. 

Echelle verticale, 3 centim. pour 1 heure, ou 1 millim. pour 2 m . 

L'usage de cette table est plus commode que celui de la table 
numérique. Expliquons-le par les mômes exemples que ci-dessus. 



TABLE B— Heure de la nuit close 
pour diverses époques de l'année eL à diverses latitudes 

ECHELLES: Horizontale = l mm pour ljcmr . Verticale = 3 ceutrm. pour une heure 




Février 
Hiver. 



Avril Mai 
Printemps 



Juin 
> 



DunKer que 

. Metz 
.Paris 

Strasbourg. 
.Dijon 

... Lyon 

Bordeaux- 
Marseille 

Perpignan 

.. ..Alger 




11 

Novembre 

_ Automne 



Décembre 



ESSAI SUR L'HEURE DE LA NUIT GLOSE 251 

1 er exemple. — Soit à déterminer l'heure de la nuit close à Châ- 
lons-sur-Marne, le 11 avril. 

La latitude de Châlons-sur-Marne est de 48° 57 r , soit 49°. 

Je suis la verticale marquée 11 avril jusqu'à la courbe marquée 
L — 49° ; je trouve, sur l'échelle des heures, un point compris 
entre 7 h 20 m et 7 h 30 m , mais très rapproché de 7 b 30 m . Ce sera 
donc 7 h 29 m . 

2 e exemple. — Soit à déterminer l'heure de la nuit close à Chau- 
mont, le 15 avril. 

La latitude de Ghaumont est de 48° 7 r . 

Sur l'échelle des jours, je prends, entre le 11 et le 21 avril, 
le point correspondant au 15; j'élève de ce point une verticale, 
qui coupe les courbes 47° et 49°; entre ces deux points d'intersec- 
tion, je prends un point à peu près à mi-distance, mais un peu 
plus rapproché de 49°; je lis, sur l'échelle des heures, une valeur 
comprise entre 7 h 30 m et 7 h 40 m , mais un peu plus rapprochée de 
7 h 30. Ce sera donc, 7 h 33. 

Le même tableau peut être facilement aménagé de manière à 
donner immédiatement, pour toute l'année, l'heure de la nuit close 
en un lieu déterminé. Il suffit de tracer la courbe correspondant 
à la latitude du lieu, en l'intercalant, au jugé, entre deux courbes 
voisines. J'ai figuré, sur la table D, les amorces de courbes ana- 
logues pour diverses villes importantes. 



LETTHES INÉDITES 

ÉCRITES A PEIRESC PAR SALOMON AZUBI 

RABBIN DE CARPENTRAS 

(1632-1633) 



(suite l ) 



La pièce non datée qui suit, et qu'il faut forcément assigner, 
ainsi qu'on va le reconnaître, à la même année 1634, prouve qu'A- 
zubi alla faire, entre le commencement d'août et les fêtes de sep- 
tembre, un séjour très court, et dont rien qui s'y rapporte ne se 
rencontre parmi ses œuvres, dans les États du duc de Savoie; sé- 
jour qu'il devient en quelque sorte matériellement impossible de 
confondre avec celui, sensiblement plus prolongé, qu'il y alla faire 
en 1636, et dont nous trouverons bientôt des traces certaines ; car 
alors il avait quitté la France sans esprit de retour : sa lettre à 
Peiresc du 5 juin 1635 que nous publions à nouveau ne permet au- 
cun doute à cet égard. Voilà pourquoi j'ai placé ici le sermon 
indiqué par notre auteur comme prononcé, le samedi intermé- 
diaire entre le Nouvel- An et le Grand-Pardon, à l'Ile-sur-Sorgue, 
à son « heureux retour du Piémont » 2 , immédiatement avant ce- 
lui, portant la date précise de 1634, que vinrent entendre, vers le 
mois de décembre, le samedi où fut lue la section Miqqeç, dans 
l'une des trois Saintes Qehillôt du Comtat Venaissin, — il ne 

1 Voir le dernier numéro, page 101. 

Mss.D., IV, 26. ,'jtTKrt 



LETTRES INÉDITES ÉCRITES A PEIRESC PAR SALOMON AZUBI 2o3 

nous dit pas laquelle, — les personnes les plus considérables du 
pays *. 

1635. — Il est d'autant plus difficile de conjecturer quels furent 
les motifs qui le déterminèrent à émigrer environ six mois après, 
que le fil conducteur suivi à travers le méandre de ses écrits, et 
qui nous a tant servi jusqu'ici, échappe, pour un certain temps, à 
nos mains. En effet, d'après sa lettre précitée, il avait pris toutes 
ses dispositions pour s'embarquer à Marseille, avec les siens, vers 
le mois de juillet, et nous ne le retrouvons qu'au printemps suivant, 
en Piémont ; ce qui fait penser qu'il avait dû s'y rendre de Gênes, 
par exemple, où aurait abordé le navire qui l'emmenait ; à moins 
que, changeant au dernier moment son itinéraire, il ait décidé de 
se rendre de Carpentras à Turin par terre, comme il l'avait fait 
lors de son précédent voyage, contrairement à ce qu'il avait écrit 
à Peiresc. Cette dernière hypothèse est toutefois très hasardée, je 
le reconnais. 

1636. — De cette seconde tournée en Piémont, nous avons les 
témoignages qui suivent : 

Inscription non datée, mais relative à deux circonstances qui 
ont nécessairement précédé et suivi de peu de jours respective- 
ment les faits constatés par les deux inscriptions venant après, 
qui ont une date. 

Rabbi Schelomoh y annonce qu'il va écrire en abrégé ses ser- 
mons des samedis de la Parascha Çav (précédant immédiatement 
Pâque), à Turin, et de la Parascha Meçora (qui se lit vers le 
commencement de mai), à Goni 2 . 

Autre entête de sermon ainsi conçu : « Voici les points sur les- 
» quels j'ai exposé mes vues personnelles dans mon deroasch du 
» second jour de Pâque 5396, à Goni 3 ». 

Autre entête portant : 



1 T1H72 mai ^DibN ^sa ïiafton naiû ypn tn mûnas Ttûm iûtti 

Mss. D., IV, 249 «.— Le dernier mot est inscrit I^IUT dans le Catalogue de 
M. Schônblum ; et M. Steinschneider se demandait à très juste raison, en nous écri- 
vant, où pouvait bien être ce Recino inconnu. L'examen du ms. met en dehors de 
toute discussion la vraie leçon "^lï^in que j'ai rétablie ; le développement des faits 
que je viens d'exposer la rend d'ailleurs parfaitement concordante. 

* fma p"p:i "nurm; rw n^ia *pbfc «rm Tispa ann nrva rosi 

En marge : i£ '-)D ^HIM; Mss. D., II, 157 a. 
Et plus loin: amat» 'HD ^1p3. Ihid., 159 J. 

3 ^ipn i w swî nos bus la» nv b^ ■winn -nttnrnD nui tira. Mss. D., 

II, 163. — Deux feuillets plus loin, le sermon prend la forme d'une allocution directe 
à un marié. 



254 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

« Ci- après viennent les derouschim que j'écris en abrégé et a 
» rubriques de ceux que j'ai prononcés à Coni ■ » (en marge : sep- 
tième jour de Pâque 5396 2 ). 

Sermon du samedi après le jeûne d'Ab, à Cunéo 3 . 

Sermon du samedi, section Eqèb (celle de la semaine suivante), 
à Cunéo également 4 . 

Sermon du 1 er jour de Souccot. Le lieu n'est pas indiqué, mais 
il est probable que ce fut aussi Cunéo 5 . 

Un discours qui suit celui-là à peu d'intervalle paraît être de la 
même époque. Il a pour sujet le passage du second livre de Sa- 
muel, xm, 39, xiv, 23 et commence ainsi : 

« J'ai jugé devoir m'appliquer à éclaircir le chapitre de la femme 
» de Teqoah, c'est-à-dire à y rattacher certaines vues qu'on ne 
» rencontre pas dans le livre des Commentateurs, ce récit étant 
» d'un grand prix et susceptible de nombreuses applications 
» utiles » 6 . 

1637. — Près d'une année s'écoule sans que nous rencontrions 
nulle part un vestige de la présence d'Azubi. Nous ne le revoyons 
que vers la fin du mois d'août à Livourne. 

Mais avant de parler de la pièce qui est ainsi datée, j'ai à en 
faire connaître deux autres qui doivent être contemporaines, à en 
juger par leur rang dans le même volume, et qui sont d'un assez 
grand intérêt. 

La première se présente sous la forme d'un dialogue, sans 
préambule aucun, entre un chrétien (hasschôêl) émettant des 



1 Répartis probablement entre les services de la veille au soir, du matin et de 
l'après-midi. 

.i2r"^rr nos bra r^ma t=r ...^aipa 

Z. c, III, 144. — -L'homélie qui vient seize feuillets plus loin, dans le même vo- 
lume, prouverait, quoi que j'en aie dit en commençant, qu'Azubi avait bien donné à 
l'un de ses écrits le titre que j'ai contesté, à tort ou à raison, à l'ensemble de la collec- 
tion de M. de Gunzburg. Après le thème emprunté aux versets Nomb., vi, 23, sqq., il 
commence ainsi : « Eh bien, voyez ! j'ai voulu écrire ici ce que j'ai jugé digne d ; être 
» ajouté comme nouveau, sur ces versets, à ce que j'ai déjà expliqué dans le livre 
» Faisceau d'Hyssope ...» 

îba tppioDn unnb vorc> hro tttti mrûb inbfinii m rtfr... 

Ibid., III, 160. ...mîtf nTON ^1302 *m "-DSU5 fitt hl S]015 

3 .•/nftMl M2TÙ nnta ynSIp. Mention marginale, l. c, III, 185. 

4 Dp? '-)D Wlp. Mention marginale, l. c, III, 136. 

5 Yat'»'n n-bib bra \y®$r\ ima. Mss. d., iv, 30. 

6 ï-7-3 *ni na unnb 'a^ii fpjnpnn ruina nanb ^nb ba ïinïi im&n 
a*n yxn% np-> p*mm "iidditt trvpïft ta^iansan nson t^n *<bii) 

Ibid. t IV, 97. — Cf. Catalogue Schônblum, n° 16, »rfrJHnrt 



LETTRES INÉDITES ÉCRITES A PEIRESG PAR SALOMON AZUBI 255 

affirmations fondées sur les textes de l'Ancien Testament, et même 
sur ceux de ses interprètes juifs, qui impliquent, d'après lui, les 
dogmes de la Trinité, de la mission du Christ, etc., et un israélite 
(Hammèschib), qui le réfute. La controverse se poursuit pendant 
une quinzaine de pages. Je n'en citerai que le premier para- 
graphe : 

Le Questionneur. — Dans Berèschitk bar a élôhîm (Gen., i, 4), Elô- 
hîm, Dieu, est au pluriel comme dans haélôhîm haaddirim (I Samuel, 
iv, 8), et le sens caché de la Trinité se montre encore dans des pas- 
sages semblables; dans ba élôhîm (ibid., iv, 7), c'est Dieu le père; 
dans rouali élôhîm (Gen., i, 2), l'esprit de Dieu, rouah est le Saint- 
Esprit, et élôhîm est Dieu le fils. C'est certainement la Trinité, les 
trois (personnes) se ramenant à une substance unique ; et cela ressort 
même des termes de votre Midrasch, (qui dit), sur verouah élôhîm me- 
rahéphét (Gen., 1. c), que rouah est l'esprit du Messie. Et ceci s'ap- 
plique à Notre- Seigneur Jésus. 

Celui qui répond * 

L'autre pièce consiste en un exposé de la doctrine juive sur 
divers points théologiques, qui avait été demandé à Azubi par 
un correspondant que nous ne connaissons pas 2 . Ce traité fait 
corps avec la lettre d'envoi suivante : 

J'ai pris connaissance des paroles de mon Seigneur et maître 3 et 
du souvenir qu'il a de moi, dont il m'a fait part au moyen d'une 
précieuse lettre adressée au savant père Ardel 4 , pour me demander 
de lui faire connaître ma manière de voir, et ce que, nous autres 
Israélites, nous croyons relativement aux six dogmes suivants, à 
savoir : 

1° La question de la Trinité 3 ; 



1 Tian . ûiT^an tni-sbaïi ibd , ù^-i •prab d^nba ans mtëtnn bai^n 

samba, nntt niïi nm . nan t^irj tomba ass 'm^n raibian T^na 

ûr^mm "nmn -on pi .ïna bxv ba nia bnm laibian ^n inn t*nn 

. 'arnica ba> -îttfitt nn miatt bia irm ïit nsir-vo ùmba mil 

Mss. D., IV, 132. — Cf. Catalogue, n° 16 fol. 130. ...n^lDttH 

2 Je doute que ce soit Peiresc, qui d'ailleurs avait cessé de vivre le 24 juin de la 
même année, mais il se peut que ce soit Kircher ou Plantavit de la Pause. Il n'y a 
guère, en somme, qu'un ecclésiastique qui ait pu se servir de l'intermédiaire de ce 
P. Ardel, sur qui je n'ai pu trouver aucun renseignement, à mon grand regret. 

3 Ou si l'on aime mieux, en traduisant littéralement "pia» du Maître, étant observé 
que l'une ou l'autre appellation ne tire pas plus à conséquence que VJEccellenza des 
Italiens et le Vuestra Merced des Espagnols. 

4 Ou Arbel ; peut être aussi Ardil ou Arbil. 

* M. Schônblum avait lu '•albttîîfj mot qui me donna bien, de la tablature, jus- 
qu'au moment où j'eus l'original sous les yeux. 



256 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

2° La faute d'Adam, notre premier père, c'est-à-dire (il) peccat(o) 
original{e) ; 

3° Les prières pour les morts ; 

4° Les prières adressées aux saints ; 

5° La résurrection des morts ; 

6° L'obligation incombant à l'homme d'expier ses péchés dans un 
lieu spécial appelé purçatorii, 

Points sur lesquels, pour satisfaire son désir, je ne veux pas tarder 
de dévoiler ma pensée, suivant les enseignements qui m'ont été 
donnés, de la loi céleste, et suivant ce que j'aurai trouvé dans les 
ouvrages des auteurs de notre nation, bien que ceux qui ont traité 
ces sujets soient peu nombreux. Et d'abord à l'égard de la Trinité 
je dirai... ! . 

Nous voici maintenant revenus au document daté dont nous 
parlions tout à l'heure. Il n'est que fragmentaire malheureuse- 
ment, et ne comporte pas plus que les deux derniers feuillets 
d'une consultation donnée par lettre, à ce qu'il semble, sur les 
diverses interprétations que peut recevoir le xxvm e chapitre du 
premier livre de Samuel, relatif à l'évocation demandée par Saùl 
à la Pythonisse d'En Dor. La lettre conclut ainsi : 

Et quant à toi qui me questionnes, ou vous qui me questionnez, 
c'est à vous et non à moi de choisir celle de ces manières de voir qui 
vous paraîtra la meilleure. Et je prierai le Dieu, qui, par sa lumière 
propre, a fait apparaître la lumière, d'éclairer vos yeux de sa loi, afin 
que, par elle, vous puissiez connaître, comprendre et enseigner les 
paroles de celui qui vous répond par respect, ici à Livourne, le 
lundi 9 éloul 5397, l'humble Salomon Azubi 2 . 

1 r-n£P7a maa ^in ^n nbœ nm jtï«îi mat»?! "nui irron 

■»3a td« nia&n wi wvtin ^nKïï biKttb b^na* 3N!-i ûanïi ba (sic) 

«îibfflrt nm (k 

bwwiN aap^D imi i^&nïi tna aun (a 

trntti-f ^a ïibsjnrt U 

û^umpn bN nbenn mw^n n 

fi trnatt mTin [fi 

t<rypi invn fc2ip?3a rmai* s-nsab tznab jijnan ©svsi (i 

ww to^tofi 173 nrc&o ^rw rmba» t^ariN ab îawi p^sfib nm 
-i-m n^N vyn rs û* 'smioiNE ta^arrars "nma *<£?3N n^sai 

ibN ûrr^a 
Mss. d., iv, 140 a. 'ian -i7ûin uîib^rs -m b? fiailûfim 

2 nvma ftrw ^a abi ùab nnan trbNi^fi unis in banian fiw 
n:nb imina 'znny -pn"» ms nsna "maa *mïn bisb fibn&n ûab a^ 
biba 3"*iïa b-p 'rvn'fc riD ^naan ^d» ai»»» nan na rrmfibi fwb 

/*«*., iv, 147*. T3-ITN rrabra -pjEfi .Yit'u/fi 



LETTRES INÉDITES ÉCRITES A PEIRE9C PAR SALOMON AZUBI 257 

1638. — Il nous faut retourner deux tomes en arrière pour 
trouver la pièce qui suit dans l'ordre des dates, à un an de dis- 
tance, et qui a pour suscription : 

J'ai fait une oraison funèbre en apprenant la mauvaise nouvelle 
qui nous est parvenue de Jérusalem, la ville sainte — puisse-t-elle 
être réédifiée et son éclat relevé bientôt et sous nos yeux ! — de la 
mort du savant parfait, le vénéré docteur Rabbi Juda Rozèlyo — que 
son souvenir soit béni — qui enseigna la loi divine dans cette sainte 
communauté pendant douze ans, et ensuite s'en alla dans le pays 
glorieux (en Palestine). Son départ eut lieu environ six ans a\^ant 
que je vinsse demeurer ici. Fin de l'année 5398 *. 

Nous avons ensuite, en continuant dans l'ordre adopté : 
Un sermon dont le texte a pour manchette : « Premier jour de 
Souccot 5399 » 2 ; 

Un discours funèbre prononcé « le dimanche 19 tebet 5399, à la 
» fin des 7 jours de deuil de la respectable Madame Rachel Mo- 
» catta — que son âme repose en Paradis, — fille de l'homme dis- 
» tingué et haut placé, du médecin illustre, le docteur Rabbi Moïse 
» Gordoveiro, — que son créateur et sauveur le conserve; — 
» femme du savant remarquable et célèbre médecin, notre vé- 
» néré maître Rabbi Isaac Mocatta, — que son souvenir soit 
» béni ; — sœur du savant excellent, le révéré Rabbi Isaac Gor- 
» doveiro 3 ». 

1639. — Un nouveau sermon de commémoration pour la même 
dame à l'expiration des 30 jours écoulés depuis son décès, le sa- 
medi de la section Yitrô, 12 de schebat 5399 4 . 

♦ 

ï-mn "pmn nu^ b"ï -p^b-nn i-mm Yî-raa tob^ïi Dann rvras» 

i-imn ^attfi yna bN ib ^brr "p nnan fcaw "-nu* tnara ïht p"^ 

.'n's'tB'ii rûto tpo — .wb nsïi iaia onip tnaia ïto« n^a "irûriïi 

Ibid., II, 229. — Les trois derniers mots sout, dans l'original, sur une ligne séparée. 
Il y a donc eu intention de l'auteur de ne pas laisser place à l'équivoque qui naîtrait 
si on rattachait la phrase à ce qui précède. Il en résulterait d'ailleurs qu'il ne 
serait venu se fixer à Livourue qu'en août-septembre 1638, et cela n'est pas, puis- 
qu'il s'y trouvait déjà en fonction^ en éloul de l'année 1637, comme nous venons 
de le voir. 

2 nu., iv, ni. 'a'st'œ'n maio bia 'a tj"p 

3 lP»"» îrpaœft taibrana ''û'z.'-q'- nsa b"i 'n taro wi»* TBDîn 
aatt*nm t<u:D -nnan na n"a:j ïtonpie bm ma t-vrasaïi n-rasb 
taa-nan oann î-ion Vx* rvyrrrrp fnca *iSn prman t**D-nn 
apjn -i"n»a ïib*an r-nriwN b"ï ttBNpna pnsf Yrsaa 'anart Nannn 

lèid., Il, 234. n"3 VTnWlTp 

M^^p-i7a bm ?ma mtUNars mn û-ibrana nnn^ rronsa w»* "jDorr 

/$»<*., Il, 239. î-n^ïb 'a'S'Œ'n ama a w ^ n"aD 
T. XI, n° 22. 17 



4 



288 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Un autre sermon pour la fin de Tannée de deuil de « l'honorable 
Abraham Israël Peîïa * doit être de la même époque, et rappelons 
que c'est aussi celle où Azubi écrivait les deux dernières de ses 
poésies à la louange du Thésaurus synonymicus de Jean Plan- 
tavit de la Pause 2 . C'est ici le lieu de faire observer qu'il était très 
vraisemblablement en relations avec les autres savants juifs en 
renom qui ont envoyé des contributions du même genre pour le 
Planta vitis, dont cet ouvrage nous a conservé les noms, et qui 
sont, outre Juda Léon de Modène déjà nommé : Elie Mazzal Tob, 
fils de Benjamin David Elisée de Modène, rabbin de Yignola, dans 
l'Emilie; Abraham Yedidia Schalit, rabbin de Pérouse; Isaac de 
Padoue, rabbin à Rome ; Jacob fils de Moïse Senior, rabbin de 
Pise ; Mardochée Harizi de Cracovie, rabbin de Prague; et enfin 
Samuel Gorphi de Salonique, rabbin de Klagenfurth. 

1640. — Discours dont le texte porte en marge : « Veille de 
néoménie de kislèv 5401 3 ». 

Commémorations aux septième et trentième jours de deuil du 
digne Jacob de Campos 4 , aux trentièmes de l'honoré Abraham de 
Modène 5 et de Moïse Ergas c . 

1641. — Le morceau qui va suivre, dont les hébraïsants avaient 
déjà pu estimer le prix par ce qu'en dit le rédacteur du Catalogue 
d'une collection Anconienne, se rattache à un drame sinistre sur 
les péripéties duquel j'ai cherché 7 sans succès à avoir des détails 

1 nid., il, 244. ya frwt bfcntt"» ÛÏT-DN '35^ fisto ûiVûrn 

* Cet ancien disciple d'Azubi, qui mourut douze ans plus tard, fut sans contredit 
l'hébraïsant non juif le plus profond, après Buxtorf le père, des siècles qui ont pré- 
cédé le nôtre. Son souvenir était encore bien vivant en 1708 : le Mercure Galant d'a- 
vril de cette année-là contient une correspondance de Béziers du 18 mars, où il est 
rendu compte delà mort d'un de ses petits neveux, Théophile-François de Plantavit 
de la Pause, seigneur de Margon et de Ribeyrac, — lequel vécut cent ans « sans 
avoir jamais esté ny saigné ny purgé », — et où est dounée la généalogie de la fa- 
mille. Il y est dit, en parlant de l'évêque de Lodève, que « ce grand homme. . . parloit 
facilement huit langues et en entendoit seize ». Il portait dans ses armes, qui sont 
empreintes sur les plats de beaucoup d'exemplaires de ses trois grands recueils, une 
colombe tenant au bec un rameau d'olivier et placée sur l'arche. Juda Léon a curieu- 
sement consigné le fait dans un sonnet où l'un des vers se termine par : 153mm 

ns naro. 
3 lèid., iv, 200. a"n iboD n"n ii-j 

4 Ibtd., IV, 225-226. tt)1S3»pi 3p^ 'ûnnb 'ï ûm 

ibid., iv, 230 a. 3>"3 rmm dMias 'nnb «nm dibrcm 

6 Ibid., 230 b. y"ï BUTTO m053 'nnb 

7 Les estimables travaux, mettant au jour de précieux originaux relatifs à la con- 
dition des Juifs dans les Etats Romains et le reste de l'Italie, qu'ont publiés dans la 
Revue des Etudes Juives, MM. A. Bertolotti (II, 278), Perugini (III, 94), Lattes 
(V\ 219) et Dejob portent principalement, comme par un fait exprès pour moi, sur 
des époques antérieures ou postérieures à celle qui m'occupe. 



LETTRES INÉDITES ÉCRITES A PEIRESC PAR SALOMON AZUBI 259 

authentiques ; et cependant ils existent bien certainement, mais 
ils dorment sous la poussière de quelque collection d'archives 
publiques ou particulières. Toutes sortes de raisons, de l'ex- 
posé desquelles je ne fatiguerai pas le lecteur, font que je ne 
puis me dispenser de donner ici le commencement de l'orai- 
son funèbre consacrée par notre auteur au malheureux Israé- 
lite qui, vers le printemps de l'année 1640, fut condamné au 
bûcher, à titre de relaps, ainsi qu'on le verra, par le Saint-Office 
de Rome. 

Elle a pour entête : 

« Hesped prononcé à la fin de l'année de la mise au sépulcre 
» — [et lors de l'érection, dans le cimetière juif, de la pierre tom- 
» baie] — d'Abraham Del Porto, qui fut brûlé à Rome pour la sanc- 
» tification du Nom béni. Cette commémoration eut lieu ici, à 
» Livourne, le 20 d'adar5401. » 

Après avoir pris pour thème la plus grande partie du passage 
de l'Exode xxxv, 1-3, « (Moïse rassembla) toute la communauté 
» des enfants d'Israël en leur disant : Telles sont les choses que 
» l'Éternel a ordonné d'exécuter, etc. », auquel il fait subir une 
légère interversion, l'orateur entre ainsi en matière : 

Ce n'est certainement pas de mon propre mouvement que je me 
présente à vous dans ce saint lieu, pour prononcer ces paroles; mais 
c'est par suite d'une injonction des administrateurs (du temporel de 
la communauté) de me trouver ici, et d'y prêcher pour le bout de 
l'an du défunt dont il s'agit. 

Et voici ce qui m'a conduit à adopter l'ordre suivant lequel j'ai 
rangé les différentes parties de mon thème : les mots sur lesquels je 
vais parler d'abord, Telles sont les choses, etc., je ne lésai pas mis 
les premiers de ma propre inspiration, mais parce que dans Dieu 
a ordonné (Çivvâ/i Adonaï) il y a un langage de commandement 
(tel que celui) de Messieurs les administrateurs m'ordonnant de 
prêcher en ce moment même ; et encore, (il y a cette similitude) 
que Çivvâ/i est au singulier et Adonaï est une forme plurielle : cela 
s'applique au fait que l'un d'entre eux, c'est-à-dire le Président, 
a donné son ordre au nom de tout le reste des membres du conseil 
d'administration. 

Eh bien 1 cette commémoration de ce glorieux (martyr) est une 
chose à la fois convenable et digne d'approbation, belle et accep- 
table ; tellement que si l'on demandait l'avis de la communauté en- 
tière, tous ceux en présence desquels la question serait posée se- 
raient unanimement d'accord (pour déclarer) qu'il est important 
d'accomplir cette chose, comme si elle était de prescription divine, 
ce à quoi il est fait allusion par la seconde partie (de notre thème), 
toute V assemblée des enfants d'Israël, si on les consultait en leur di- 



260 HEVUE DES ETUDES JUIVES 

sant : Est-il convenable d'accomplir cette cérémonie de deuil? tous 
répondraient d'une seule et même voix : Que c'est une des choses que 
l'Etemel a ordonné d'exécuter. 

Et puisqu'il en est ainsi, nous allons maintenant exprimer, au su- 
jet des mérites de ce défunt, qu'ils sont grands par leur éclat, s'ils 
ne le sont point par leur nombre ; car vraiment, par l'action qu'il a 
faite de se livrer à la* mort plutôt que de blasphémer le nom de son 
Saint béni soit-il, — et ce n'était pas seulement la mort pure et sim- 
ple, mais la plus cruelle de toutes, qui est le supplice du feu, — il 
tombe sous le sens que cet homme accompli est évidemment com- 
parable à notre père Abraham (refusant le culte aux idoles et jeté dans 
les flammes, d'où il sortit sain et sauf), à Ur en Chaldée 1 , à Hanania, 
Michaël et Azaria dans la fournaise ardente, et qu'à plus forte raison 
on peut l'égaler à Daniel dans la fosse aux lions et aux dix martyrs 
de l'empire romain 2 , car, lui comme eux, ils ont sanctifié le nom cé- 
leste en présence de tous. 

C'est pourquoi je n'ai pas besoin d'exalter la grandeur de l'acte de 
ce saint homme, car il est (d'ores et déjà) grand chez les Juifs, et es- 
timé à sa valeur aux yeux de tout Israël. 

En réalité, ce que j'ai voulu mettre en lumière dans mon discours 
actuel, c'est que, suivant ce que j'ai entendu dire par les proches de 
cet homme accompli, pendant une grande partie de son existence, 
quand il était soit en Espagne, soit en France, il fut fortement atta- 
ché à la foi chrétienne, comme jugeant qu'elle était la seule véri- 
table ; plus tard, vers la fin de sa vie, la crainte de Dieu toucha son 
cœur et il revint à la religion juive. 

1V2TO tpWjn vjtid Vh ûnnnN TTaaii nura cnbiana s-no^a tddïi 

.a"nrr ma T'a 'rmb ns 'iddï-jïi nvyi 'm im ump bv 

1 Selon la légende, notamment selon le Targum dit pseudo-Jonathan sur Gen., 
Xi, 29. — M. James Darmesteter a très savamment fait ressortir, il y a peu de temps, 
le parallèle qui existe entre les formes éranienne et touranienne d'une légende con- 
nexe à celle dont nous parlons et la forme qu'elle a prise en arabe. Dans le passage 
de Tabari qu'il a reproduit à cette occasion, il est dit que Nemrod, « confus de voir 
• Abraham mettre à mal ses idoles et échapper par la protection de Dieu au feu du 
» bûcher », voulut aller frapper ce Dieu en lançant trois flèches contre le ciel. — 
Voir La Flèche de Nemrod en Perse et en Chine, dans le Journal Asiatique, 8 e série, 
V, 222. 

2 Les détails des supplices qu'ont soufferts les Assara Raroughè Meloukha (aliàs 
Malhhoûth), dont le plus illustre était Rabbi Aqiba, sont bien connus et quasi 
populaires chez nous, puisque deux récits qui y sont relatifs font partie de notre 
Rituel (dernières Selihot de la veille du Rosch Haschana et de l'office de l'après- 
midi du Kipour). Je rappellerai seulement que les faits se sont passés à l'époque où 
Hadrien, appelé en Palestine par la révolte de Bar-Coziba, fit périr des milliers de 
Juifs, après le succès militaire qui mit fin à cette insurrection : la prise de Bettar. 
Dans l'important article sur cette ville de La Géographie du Talmud de M. Neubauer 
(Paris, 1868, grand in-8°, p. 103-114), on trouvera l'énumération de toutes les sources, 
talmudiques ou midraschiques, qui mentionnent le sanglant épisode auquel Azubi 
fait allusion. 



LETTRES INÉDITES ÉCRITES A PEIRESC PAR SALOMON AZUBI 261 

airbia 153^1 bin^* 1 ^a m* ba na — /n ttiis -iibn a^na^in nba 

.amarwo^b 'n î-ns *i;bn û'na^ïi ïibcî 

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na fca^aott aba îttjïi ba ^a j-in a^bania vn a mû ^ bapnxn 
^a-iaîn iwi *-nnbN s-najra ?-jmîi ibaa imwb nn^r» 'paDia ^nN 
•n&n ta» aînba -imèti ibaïai bania^ ^a *-n* ba dn 'a tnpibna 
maa ta'naTîr»» î^iïi ^a Tria i-isa w* taba ï— ttï-s laonrr t-nmb 

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ta^ai ^a ïitîi iû&dîi "raïaa icob ï-in^tt aaa niîi piD -ifiNEn 
mottb i-no? *t©n îhtîi brisa n^aa ^a nittaa ab un ma^a ta^r 
tw ""a ï-rbp ï-irrôab Nbi 'm imp aui na bbn ^nbab s-imBb ittir:? 
N"ab ï-itïi abran i-wi wia ^a me nsn^ii ansn •jbiaauj in\apï-r 
ai^a bannb î-rttnra tt?"a£i t^ms ïnnN isa 3n"ttnb to^iaa -n^a 
tott na wrp tamtta lintta ^a snaibtt lynîi s-niwVi i-ivnaïi 

B*ntt biia ^a i-TFîi umpïi b^iaîi nb*» b^^ïib "j^na lib ^n pbi 

.^niuî"» ba "wa ^"i^^n ta^imb 
■^aa ^a siîi inTïi ai^ii taa3>a ■wna iipnb ^rût^itt ïn53 a2»NM 
^^iDoa im^a ^ i^n ^xa^ a-n ^a niïi rtîn ab^n iai*ipfc ^b« ^!ni2J3ï-f 
^r? ft^ma lauînb ta^^iar-isïi t-iiiTo^a n^^a pi^iN ir-nn na^aa invï-ia "jn 
n^i^Nb aiûi laba tD^nbN hifti 3>m a"n^i ï-rnbiT i^Nn s-i^rr^'aNn 

? — Nous avons ensuite, probablement de la même année, deux 
discours des trentièmes jours de deuil de Jacob Franco 3 et d'Abra- 
ham Franco Albuquerque 4 ; un peu plus loin, une sorte de témoi- 
gnage qu'Azubi a pu se trouver, dès 1641, à Florence, où nous le 
reverrons six ans après s ; et enfin, au bas d'un sermon qui ne 

1 En italien II Présidente. 

2 Mss. D., IV, 257. 

3 ibid., iv, 260. 'Nia ap:^ naasb 'b 

* ibid., iv, 26i. "Vjrppiaba ipanu bïmaab 

5 Je veux parler d'une feuille double qui a servi à envelopper une lettre dont les 
plis usés très apparents montrent qu'elle a été longtemps portée dans la poche. La 
feuille, déchirée dans l'un des coins et doublée à cet endroit, contient, à l'intérieur, 
une allocution de deux pages sans lacune. Extérieurement, on lit par transparence 
sous la doublure, sauf pour le dernier mot: 

« ... Al Sig e mio oss mo II S. 

Diovogly.. . 

Firenze 
d'une écriture très hardie et très belle. — Ibid., IV, 269. 



»2 REVUE DES ETUDES JUIVES 

paraît nullement d'ailleurs rouler sur la philosophie pure, la cu- 
rieuse inscription que voici, en hébreu et en italien : 

mbdn b^iD !-m£ nain 
Fine Fattore Forma Materia 
Filosofia de picol ni (?) 

pte pma p ag • Q • 

d'une écriture qui n'est pas la sienne 1 . 

1642. — La série des pièces datées reprend maintenant et se 
poursuit, jusqu'à la fin, à peu près sans interruption. Nous avons 
ainsi : 

Trois sermons très courts prononcés, d'après les manchettes, 
les veilles de néoménie de schebat 2 , d'adar 3 , et de veadar 4 
5402. 

Un discours beaucoup plus solennel et qui consacre le souvenir 
d'un événement intéressant de l'histoire des Juifs livournais. Il a 
pour entête : 

« J'ai fait un derousch le premier jour de Schebouot 5402, le 
» matin avant la sortie des rouleaux de la Loi, au sujet de l'édifi- 
» cation de la synagogue. Et telles ont été mes paroles » 5 . 

Un autre, pour la fête du Nouvel-An, qui tombait un samedi, de 
la même année civile 6 . 

1644. — Un autre pour la même fête, qui tombait encore le sa- 
medi, cette fois-là 7 . 

1645. — Un hesped du trentième jour de deuil d'Abraham Car- 
doso, tout-à-fait sur le déclin de l'année, peut-être même au com- 
mencement de 1646 s . 

C'est cette commémoration qui a été écrite sur les feuillets res- 
tés blancs de l'enveloppe dont j'ai parlé en commençant 9 et qui 
porte l'adresse : « Au très Illustre et excellent mon très vénéré 
seigneur Salomon Ezubi, à Livourne ». Cette dernière indication de 
ville est donc pour nous un précieux point de repère. Il y a, du 



1 lèid., IV, 274. 

* Md., iv, 211 b. n"n taaio n"n m? 
3 ibid., iv, 212 b. n"n T7N rfh m? 

* Ibid., iv, 213 b. n"n -n&n n"n m3> 

Ibid., I, 246 b. 1*\YI VU J"D1 n03dtt WÙ V 32 

r > ibid., m, 204. a"nîi naia d-r^n pm] rr"n 

- md., v, 65. dm ^rnï)*nîp îift d^rm^D muji "rrnn ïi'*\ 

8 md., i92«. nn'n ma n'a y's "irmNp drma 'nnb 'bïi dm 

9 Page 107, note 1. Mss. D., 195 b. 



LETTRES INÉDITES ÉCRITES A PE1BESC PAR SALOMON AZUBI 26 3 

reste, dans le même volume, deux autres cas analogues de ces sin- 
gulières inscriptions en langue vulgaire, et ce qu'il faut faire 
remarquer, c'est que ces deux dernières ne sont pas en toscan 
plus ou moins pur, comme les précédentes, mais qu'elles sont 
écrites dans la langue mélangée d'espagnol que s'étaient créée, 
dans presque tous les pays européens, les Juifs d'Espagne réfu- 
giés, et qui s'est si longtemps maintenue et se maintient même par- 
fois encore. 

En effet, un fragment d'adresse de lettre qui se trouve au dos 
d'un sermon sur la section Vaethanan porte : 

Muy Mag os Is res mios oss mos l 

(Muy magistros illustres mios osservandissimos), 

^ 

amalgame étrange d'espagnol et d'italien, et un peu plus loin, 
au dos d'une dissertation sur un texte du Cantique des Can- 
tiques, on trouve ces mots, du même idiome, d'une écriture re- 
marquablement belle et qui ne se retrouve pas ailleurs : 

Al muy mag co Sig r . Giorgi' de 
Quadros mi sign 1 *. 

En Marcilla 2 . 

Je suppose que ce George de Quadros de Marseille, probable- 
ment juif malgré son prénom, était un des correspondants d'Azubi 
et que, demandant à celui-ci une consultation théologique ou exé- 
gétique sur un point qui lui avait été soumis à lui-même, il lui 
aura envoyé la lettre originale qu'il avait reçue. 

1647. — Tout ce qui se rapporte à l'année 1647, qui est la der- 
nière dont nous puissions parler, se trouve concentré dans un assez 
petit nombre de pages de notre troisième tome; ce ne sont d'ail- 
leurs que des commémorations, faites à divers anniversaires, des 
défunts Mocatta 3 , Manurro 4 et Valansi 5 . Mais l'intitulé d'un autre 
de ses discours soulève l'importante question que voici : 

1 Ibid., III, 198 b. 

2 Ibid., III, 228. 

3 f'rïi nra '-p 2'5 ftûNpn» '%nb 'b ûibuînn. lUd., m, 182. — ùibiûra 

Tl"T)Tl "niDn ,É F ï-i^NpItt '?:nb ttïlîïï-î. Ibid., 170. Ce dernier Mocatta ne peut 
nécessairement pas être le même que le premier. Il faudrait onze mois de distance 
entre les deux discours et ici, supposant même 5408 embolismique, on n'en trouve pas 
tout à fait dix. A moins toutefois qu'il ait été d'usage alors de considérer comme 
'tfîîl 'blDn, la fin du onzième mois depuis le décès, comme nous faisons actuellement 
pour le temps de VEbel. 

* ibid., 172. y"a T-ma^tt spy "dî?i dib^m 
5 ibid., 177. y"i -uaDisbio 'ttnnb ïnnn ûibiann 



264 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Etant donné qu'Azubi a écrit en marge du deronscïi : 

« Pour la fin des sept jours de deuil de l'honoré Gordoveiro — 
» que son souvenir soit béni — dans la sainte communauté de Flo- 
» rence, en 5407 4 », on est contraint de se demander si, cette 
année-là, il n'était venu que temporairement dans la ville des 
Médicis, ou bien si, depuis un certain temps déjà, il avait passé 
du rabbinat de Livourne à celui de Florence. 

La solution de ce problème, par l'énoncé duquel je termine 
cette trop longue notice, sera peut-être donnée par l'enquête dont 
M. le rabbin Elie Benamozegh a la bonté de s'occuper pour moi à 
Livourne, au moment même où j'écris ces lignes. J'en ferai con- 
naître les résultats dans un appendice spécial, si toutefois elle en 
produit sur ce point particulier (comme sur les derniers événements 
de l'existence et sur l'époque de la mort de Rabbi Schelomoh, 
qui restent pour nous, jusqu'ici, lettre absolument close), et s'ils 
me parviennent à temps. 

Peut-être aussi cette solution dépend-elle de l'étude méthodique 
et page à page de mes manuscrits, qui est réservée, je l'ai dit, à 
un plus habile que moi, ayant par surcroît la libre et entière dis- 
position de son temps. 

Jules Dukas. 



P. S. A peine venais-je de signer ce qui précède que je recevais 
de M. Benamozegh une longue et très intéressante lettre, don- 
nant à ma demande d'informations toute la satisfaction possible. 
Si je ne la publie pas tout entière avec les précieux détails qu'elle 
contient sur l'organisation de l'ancienne communauté de Livourne, 
sur ses Archives embrassant tout le xvn e siècle et au delà, et sur 
les fâcheuses lacunes qu'elles présentent au point de vue de notre 
sujet, c'est bien de dessein formé. En effet, le respectable succes- 
seur de notre « correspondant de Peiresc » me dit vouloir conti- 
nuer ses investigations, en les poussant même jusqu'à Pise, où il 
pense que les registres manquant à Livourne pourraient bien se 
trouver; et alors je suis d'avis qu'il vaut mieux lui réserver tous 
ses éléments, ceux qu'il possède déjà et dont il a bien voulu me 
faire part, ceux qu'il trouvera dans la suite, je l'espère ardem- 
ment, et ceux que lui fourniront divers passages de ma notice 
qu'il ne connaît pas encore, afin qu'il coordonne le tout en un tra- 

» nid., m, 174. t"n!i rtatt^r* p"?! b"T rrwnp r »inb 'tïi tnbuîna 



LETTRES INEDITES ECRITES A PEIRESG PAR SALOMON AZUBI 265 

vail distinct, qui sera ainsi bien mieux goûté du public spécial à 
qui nous nous adressons lui et moi. 

Mais trois de ses indications ont obligatoirement leur place 
ici : 

1° Jehuda Rozèlyo, l'un des prédécesseurs d'Azubi dont il est 
parlé plus haut, était originaire de Fez. Un de ses parents, 
venu également de la même ville, « Isaac de Yeuda Rozeglio 
(sic) », est inscrit au registre des naturalisations, c'est-à-dire des 
admissions au nombre des Juifs de Livourne, que le Conseil 
des notables, le Maamad des Parnassien, avait reçu des grands 
ducs de Toscane le pouvoir de concéder, à la date du 1 er janvier 
1616; et notre Jehuda y figure sous la désignation « Jehuda d'A- 
braham Roselho », à la date du 2 juillet 1619. 

2° Salomon Azubi ne crut pas devoir apparemment se faire 
décerner la même prérogative. Le registre, compulsé avec le plus 
grand soin, ne contient pas son nom. 

Sur le registre des décès, M. Benamozegh a trouvé inscrit, 
parmi les noms des Israélites de la ville qui sont morts le 4 sep- 
tembre 1645, celui d'un « Salom Asaubi ». Quand même cette 
orthographe insolite et l'omission de tout titre honorifique à la 
suite du nom ne feraient pas naître des doutes sérieux sur 
l'affirmation que cette mention pourrait se rapporter à notre 
auteur, l'impossibilité absolue du fait est surabondamment dé- 
montrée par les divers documents portant des dates postérieures 
à 1645, et émanant certainement de lui, que nous avons mis au 
jour. Des événements des dernières années de sa vie, de la date de 
sa mort, il faut donc continuer à dire, comme de beaucoup d'au- 
très choses de l'histoire : le nuage qui les couvre n'est toujours 
pas dissipé, stat anïbra. 

3° Par une remarquable coïncidence, le jour même de la mort 
de ce quasi-homonyme, 4 septembre 1645, la naturalisation fut 
octroyée, ainsi que M. Benamozegh l'a constaté sur le registre 
ad hoc, à « Joseph de Jeuda Asubi de Sophie ». — On voit que 
cette fois le nom est correctement orthographié.. — Nous avons 
prouvé plus haut, sans réplique, je crois, que ce Joseph, auquel 
le Bâyit Néemân doit la lumière, n'est autre que le propre frère 
de notre Rabbi Schelomoh ; seulement, c'est peut-être à tort que 
nous l'avons supposé établi à Venise, vingt-quatre ans aupa- 
ravant. 

J. D. 

(La fin au prochain numéro.) 



DOCUMENTS 



POUR SERVIR A L'HISTOIRE DES JUIFS EN ANGLETERRE 



Le Comité des Publications de la Société, à la suite d'une com- 
munication verbale que j'ai faite, dans une de ses séances, a bien 
voulu me demander de lui rédiger une note sur les documents 
relatifs à l'histoire des Juifs d'Angleterre que j'avais vus récem- 
ment dans les dépôts publics de ce pays et qui concernent la fin 
du xii° siècle et tout le xm e h Voici cette note : 

Les documents en question, quoique connus de quelques histo- 
riens, n'ont pas encore été mis suffisamment à profit par eux ni 
dans YAnglia Judaica., de Tovey (Oxford, 1738, in-4°), ni dans 
l'ouvrage analogue d'Elijah Blunt, datant d'une cinquantaine d'an- 
nées, ni enfin dans les deux ouvrages de Margoliouth intitulés 
The history of the Jews in England et Vestiges of the Jews in 
East Anglia. 

Voici l'état des pièces dont nous parlons : 

A. Au British Muséum, deux pièces, n os 1250 et 1251 des Addi- 
tional Mss. Ce sont des contrats, -ibib 2 , en hébreu et en latin. Le 
n° 1250 est de l'an 1182. M. Davis, dans le Jewi'sh World du 
14 août 1874, a publié le n° 1250, suivi peu après du n° 1251, ainsi 
que deux autres pièces tirées de la série B (ci-après). Elles sont en 
hébreu seulement ; l'une, sans date, esta classer, selon le person- 
nage principal, de 1223 à 1248 ; l'autre est datée de 1252. Peu de 

1 II s'agit, tour à tour, des villes de Londres, Lincoln, Gloucester, York, Oxford, 
Kent et Norwich. On pourrait entreprendre pour ces textes un travail parallèle à 
celui que M. Isid. Loeb a publié, sur des comptes de Vesoul, sous le titre de 
« Deux livres de commerce du commencement du xiv e siècle », dans cette Revue, 
t. VIII, pp. 161-196 ; t. IX, p. 21-50 et pp. 187-214. Ces textes ne présentent pas 
les mêmes difficultés de lecture, ni par conséquent le même intérêt paléographique 
que ceux de Vesoul, mais, par leur grand nombre, ils sont aussi importants pour 
l'histoire. 

* Mot latinisé, dans les vieux Inventaires, en Starra, et modernisé en Stars. 



DOCUMENTS SUR LES JUIFS D'ANGLETERRE 267 

temps auparavant il avait donné, dans le même recueil, un petit 
texte analogue J . 

B. Le Public Record Office, ou dépôt des Archives anglaises, 
qui a centralisé toutes les Chartes (rolls) provenant de la Tour 
de Londres et d'autres chancelleries de ce genre, possède : 
1° 36 rouleaux latins, dont les uns comprennent parfois plusieurs 
rôles sur une même pièce ; 2° 13 contrats en hébreu. Les textes 
latins sont les suivants (nous en donnons le libellé inscrit à l'ex- 
térieur de chaque rouleau) : 

1. Jews Roll, Henry III (sans indication d'année). 

2. Rotulus Ghristianorum pro Judeis, et Tallagium Judeorum de 

IV mille marcis. Rotulus Judeorum et aliorum(?), 4 Henr. III 
{= 1225). 

3. Rotulus Judeorum de termino sancti Hillarii et Pascse, 47 Henr. 

III (= 1233). 

4. Arrentacio Judeorum Anglie, etc., 44 Henr. III (= 4 259). 

5. Recepta de Tallagio Judeorum quinque mille marca, an. 56, 57 

Henr. III et 1 Edw. I, et brevia persoluta de eodem Tallagio 
(— 1270-1271 et 1272). 

6. Recepta de Tallagio Judeorum, etc., s. Michselis ; 2, incipiente 

3 Edw. I (=1273-1274). 

7. Recepta Tallagii Judeorum, Pasca 3 Edw. I (== 1274). 

8. Recepta Tallagii Judeorum Anglie, s. Michselis 2 incipiente 

3 Edw. I (= 1273-4). 

9. Recepta Tallagii Judeorum tocius Anglie de mille libris. Michse- 

lis 4 Edw. I (= 1274). 

4 0-11. Recepta Tallagii Judeorum 25 mille marc, Michselis 4 inci- 
piente 5 Edw. I (= 1275-6). 

42. Rotulus recepte de amerciamentis et perquisitis Judeorum Hil- 
larii, 5 Edw. I (== 4 276). 

4 3. Rotulus recepte de amerciamentis et perquisitis apud Salpiam(?), 
Michselis 5 incipiente 6 Edw. I (= 4 276-7). 

44. Rotulus recepte de amerciamentis Judeorum, 6 Edw. I (= 4277). 

4 5. Rotulus recepte de amerciamentis et perquisitis Judeorum, 
Pasca 7 Edw. I (= 4 278). 

46. Recepta Judeorum, Michselis 9 Edw. I {= 4279). 

47. Rotulus recepte de amerciamentis Judeorum, Michaelis 9 Edw. I 

(4279). 
18. Rotulus recepte de amerciamentis et perquisitis Judaisme [sic), 

Michselis 9, incipiente 10 Edw. I (= 1280-1). 
49. Rotulus de perquisitis et amerciamentis Judeorum, Michselis 43 

Edw. I (= 4284). 

1 Non daté, mais très probablement de l'an 1213, sous le règne de Jean-sans- 
Terre. 



268 REVUE DES ETUDES JUIVES 

20. Rotulus de perquisitis et amerciamentis Judeorum, Michaelis 44 

incipiente 15 Edw. I (= 1285-6). 
24. Rotulus de perquisitis et amerciamentis Judeorum, Michaelis 15 

incipiente 16 Edw. I (= 1286-7). 

22. Rotulus de placitis et amerciamentis Judeorum, Pasca 16 Edw. I 

(=1287). 

23. Rotulus de placitis et amerciamentis Judeorum, Michaelis 17 

incipiente 18 Edw. I (= 1288-9). 

24. Rotulus de perquisitis et amerciamentis Judeorum de 1° Pascae 

a 18 Edw. I (= 1289), in adventu magistri Willelmi de Mar- 
' chia ad officium thesaurarum. 
2a. Rotulus de perquisitis et amerciamentis Judeorum, Michaelis 19 
incipiente 20 Edw. I (= 1290-1). 

26. Rotulus de perquisitis et amerciamentis Judeorum, incipiente 20 

Edw. I (=1290-4). 

27. Recepta de perquisitis et amerciamentis Judeorum, Pasca 20 

Edw. I (1291). 

28. Rotulus de perquisitis et amerciamentis Judeorum, Pasca 21 

Edw. I (1292). 

29. Rotulus de perquisitis et amerciamentis Judeorum, Michaelis 21 

finiente Edw. I (4293). 

30. Rotulus de perquisitis et amerciamentis Judeorum, Michaelis 22 

Edw. I (1293). 

31. Rotulus de perquisitis et amerciamentis Judeorum, Michaelis 22 

Edw. I. 

32. Rotulus de perquisitis et amerciamentis Judeorum, Pasca 22 

finiente Edw. I. 

33. Rotulus recepte et amerciamentis Judeorum, Pasca 23 Edw. I 

(= 1294). 

34. Rotulus recepte et amerciamentis Judeorum, Pasca 23 Edw I. 

35. Rotulus recepte et amerciamentis Judeorum, (S. -A.), Edw. I. 

36. Rotulus recepte et amerciamentis Judeorum, Pasca 14 John 

(=1213). 

Ce dernier numéro forme, sur les registres du Record Office, 
un supplément à titre de document trouvé après les autres (ou 
déplacé par mégarde). C'est une des rares pièces appartenant au 
règne de Jean-sans-Terre qui soit restée inédite. Les « Rotuli de 
lïberate ac de misis et praeslitis, régnante Johanne, cura T. 
Duffus Hardy » (Londini, 1844, in-4°), comprennent les années 
2, 3 et 5 de ce règne, puis les ans 11 et 12 seulement. 

Les numéros que nous venons d'énumérer sont réunis dans le 
Record-office, par Bundles, les n os 1 à 5 forment le bundle 11 (de 
la série totale), les n os 6 à 13 le lundis 12 ; les n 08 14 à 24 le bun~ 
die 13 ; enfin les n 08 25 à 35 le bundle 14 ; le n° 36 est à part. 

Une caricature à la plume, probablement unique en son genre, 



DOCUMENTS SUR LES JUIFS D'ANGLETERRE 26« 

se trouve au frontispice du n° 3 de la présente liste. Le fac-similé 
en a été publié en tête du t. I de l'ouvrage « History of crime in 
England, by Luke Owen Pike, of the Public Record Office » 
(Londres, 1873, 2 vol. in-8°). Le dessin en question est accom- 
pagné de la légende suivante : « Isaac the great jew of Norwich 
and chief creditor of the Abbot and Monks of Westminster ; Mosse 
Mokke a Jew *, who was hanged for clipping the coin ; Avegay, 
a jewess who practised usury, with devil in attendance ». 

Les treize contrats hébreux se décomposent comme suit : 

Miscellanea. Exchequer Queen's Remembrancer, n° 55*7/6 ; cinq 
documents. 

Miscellanea. Chapter house. County Bas, London et Middlesex, 
n° 14, 5 documents. Bonds to Jews. Exchequer, Treasury of the 
receip (en 1 boîte), 3 documents. 

Ces pièces n'ont pas d'intérêt paléographique, étant toutes d'une 
écriture presque uniforme, probablement du même scribe ou co- 
piste, en petits caractères carrés. Le dernier dossier (dans une 
boîte) date de Henri III ; les deux précédents sont d'Edouard 1 er . 

C. A Westminster- Abbey, qui a été, au xm e siècle et sans doute 
à partir du règne de Richard-Cœur-de-Lion, le siège de la juridic- 
tion des Juifs, se trouvent conservés 150 à 200 contrats hébreux ; 
ils ont été presque tous copiés par M. Davis. La présence de ces 
pièces dans cette abbaye s'explique par ce fait qu'elle seule n'a 
pas été englobée dans la centralisation effectuée il y a trente ou 
quarante ans au profit du Record-Office ; elle a gardé sa Biblio- 
thèque et ses archives. 

Il y a deux conclusions importantes à tirer de ces textes : 
1° malgré l'exil des Juifs anglais en 1290, on voit qu'ils se trou- 
vaient encore à Londres en 1294, et peut-être encore plus tard ; 
2° dans ces nombreux textes conservés en hébreu, les noms 
propres, les surnoms, les désignations de qualités et professions, 
les sommes énoncées, les objets mis en gage, offrent une réunion 
considérable d'éléments qui peuvent être utilisés pour la philo- 
logie romane et sont dignes d'être relevés et classés. 

Moïse Schwab. 

1 Revêtu du chapeau juif pointu, sans rouelle. 



BIBLIOGRAPHIE 



REYUE BIBLIOGRAPHIQUE 



2 e ET 3 e TRIMESTRES 1885. 



{Les indications en français qui suivent les titres hébreux ne sont pas de l'auteur 
du livre, mais de V auteur de la recension, à moins qu'elles ne soient 

entre guillemets.) 



ïimns rTlSN Ein offener Brief an die Theologen und Gelehrten ûber die 
Herausgabe des echten kurzen Talmud, von M. L. Rodkinssohn, He- 
rausgeber des Hakol (die Stimme) in Wien. Presbourg, impr. Lôwy et 
Alkalay, in-8° de 16 p. 

La publication du ^l^bn^î DÏTIN b^ '"Dl de M. Friedmann, dont 
nous avons parlé dans Favant-demier numéro (l'auteur est M. Friedmanu, 
qui l'a dédié à M. Weiss; nous avons interverti les noms par erreur), a été 
un trait de lumière pour M. Rodkinssohn. M. Fr. a cru pouvoir distin- 
guer, dans certains passages talmudiques, des couches ou alluvions 
d'époques différentes. M. Rod. se jette sur cette idée comme sur une proie, 
et d'une hypothèse ingénieuse, en partie vraie, mais qui demande à être 
maniée finement, et qui peut, dans l'application, soulever des milliers de 
petits problèmes délicats et d'une solution difficile, il fait immédiatement 
une machine industrielle destinée à fabriquer des textes à la grosse. Puis- 
qu'il veut bien consulter le public, nous dirons franchement que ce projet 
d'aller publier, sur le modèle de l'article de M. Fr., le Talmud original 
nous paraît très malheureux, et que nous ne saurions approuver en aucune 
façon, ni cette publication qui, dans l'état actuel des études, ne peut avoir 
aucune valeur scientifique, ni cette hâte à s'emparer, pour l'exploiter, d'une 
idée à peine éclose et qui a besoin d'être examinée avec plus de maturité. 

Le 2° fascicule vient de paraître sous le titre de « Zweiter offener Brief, 
etc. », même lieu, même impr., in-8° de 16 p. 

N£2"!î ^DDbiS '0 Abrégé des halakkot du Alfassi avec additions de décisions 
plus modernes, par Menahem Azaria de Fano, publié pour la première 



BIBLIOGRAPHIE 271 

fois d'après un ms. autographe ( v ?) et annoté par Nahman Natan Coronel. 
Jérusalem, impr. Abrah. Moïse Luncz, 5645 (1885), in-4° de 22 ff. 

Cette publication contient le Petit Alfas9i sur le traité de Berakhot et 
sur les petites halakhot. Nous n'avons pas examiné l'ouvrage d'assez près 
pour savoir si, contrairement à ce que nous croyons, il présente un véri- 
table intérêt. 

"niDlDD ■pMln Dichtungen von Joachim Jacob Unger, zweite vielfach ver- 
mebrte Auflage. Iglau, libr. Anton Bayer. in-8° de 175 p. 

Ces poésies hébraïques ont au moins le mérite d'être originales et non 
une traduction sans vie. Le style en est fort agréable. 

2p3^ biP Recueil de poésies liturgiques, dont une partie est extraite du 
Zemirot Israël et une partie composée par l'auteur ou recueillie par lui 
à Constantinople, par Jacob ixbTD ^ïl. Jérusalem, impr. Zuckermann, 
5645 (1885) ; in-12 de (4)-100 ff. 

Le Zemirot Israël auquel il est fait allusion dans le titre est celui d'Israël 
Nadjera. Le recueil se divise en trois parties: 1. Baccaschot ; 2. Pizmo- 
nim ; 3. trois pièces en judéo-espagnol. Les noms des auteurs sont le plus 
souvent indiqués par le prénom seul. Nous ne pouvons distinguer, dans le 
recueil, ce qui est inédit ou moderne de ce qui est ancien ou même déjà 
imprimé, ce serait un long travail que l'éditeur, M. Bourla, aurait dû 
épargner au lecteur. Les morceaux sont tantôt en hébreu ou en cbaldéen, 
tantôt en hébreu seul ou mêlé d'espagnol ou alternant avec l'espagnol, tantôt 
en espagnol. Quelques-uns de ces morceaux se chantent à Constantinople 
à titre de Zemirot, dans les familles, entre autres le second morceau de la 
3 e partie. Cette partie comprend les trois morceaux suivants : Cantiga di 
castigerio (complainte sur Israël) ; Cunplas di Purim (couplets de Purim, 
interminables) ; Ketuba de la hija de Haman harascha (vulgaire bouffon- 
nerie). — Voir Hebr. Bibliogr., 1878, p. 74. 

1123D3 u012^ '0 Dissertations sur divers principes religieux et diverses pra- 
tiques religieuses (crainte de Dieu, charité, prière, tefillin, talit, etc.), 
par Abraham Hamui. Calcutta, impr. Elie Moïse David Cohen, 5644 
(1884), in-8° de (8)-119-(l) ff. 

fcWinan "a-n?û Midrasch Tanhuma,, ein agadischer Commentar zum Penta- 
teuch, von Rabbi Tanchuma ben Rabbi Abba, zum ersten Maie nach 
Handschriften aus den Bibliotheken zu Oxford, Rom, Parma und Mûn- 
chen herausgegeben, kritisch bearbeitet, commentirt und mit einer aus- 
fuhrlichen Einleitung versehen, von Salomon Buber, in Lemberg. Wilna, 
impr. et libr. veuve et frères Romm ; 6 tomes en 3 vol. in-8°. 

Un de nos collaborateurs appréciera cet ouvrage dans notre prochain 
numéro, nous nous bornons donc à en annoncer la publication, et à féliciter 
M. Buber d'avoir enrichi la littérature hébraïque d'un ouvrage de cette 
importance (ce Tanhuma n'est pas le Tanhuma imprimé), et de l'avoii 
pourvu d'une introduction (212 pages) qui a obtenu les suffrages de tous 
les savants. 

lP^SN ûrDfà 'D Opinions taimudiques et rabbiniques sur les pratiques reli- 
gieuses concernant le deuil, par Menahem ben Siméon Mordekhaï. 
Smyrne, impr. Ben Sion Benjamin Roditi, an 5640 (1880),. in-4° de 
(2)-84 ff. 

iXD1 fc "pi&o y 0)2 Voyage en Europe, contenant une revue particulière et gêné 
raie de la situation des Juifs en Europe, notes de voyage dans la Russie 



272 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

du Sud, la Bessarabie, la Podolie, la Volhynie, la Pologne, la Lithuanie, 
Zaïnot, la Gourlande, l'Estonie, la Finlande, la Russie centrale, le Cau- 
case, l'Allemagne et les pays du Rhin, la Grande-Bretagne, la France, la 
Belgique, l' Au triche-Hongrie, la Roumanie, la Turquie d'Europe; et, à la 
fin, un chapitre sur la colonisation en Terre-Sainte, par E. Deinard. 
Presbourg, impr. Lôwy et Alkalay ; Saint-Pétersbourg, 5645 (1885) ; in-8° ; 
la 10 e feuille est imprimée, nous ne savons si la suite a été imprimée. 
L'ouvrage porte encore le titre allemand : Reise durch Europa. 

Le titre de cet ouvrage est plein de promesses, mais elles sont un peu 
trompeuses. M. D. voyage vite, au moins dans son livre, il n'a pas le 
temps ni de voir beaucoup ni de bien voir. Il a publié autrefois une rela- 
tion très intéressante d'un voyage en Crimée, mais déjà son voyage sur 
les côtes de la Palestine et de la Syrie (il en a été question dans la Revue] 
était fort superficiel, celui-ci ne l'est pas moins. M. D. n'a recueilli nulle 
part de notes précises et des matériaux de quelque valeur sur la situation 
des Israélites, il s'en tient à des généralités déjà plus ou moins connues, 
ou à des détails et des personnalités peu dignes d'attention. Cependant on 
trouvera à glaner dans la partie de sa relation qui traite de la Russie. Le 
chapitre consacré aux colonies agricoles juives du sud (gouvernement de 
Cherson et d'Ekaterinoslaw) pourrait être plus nourri de faits, mais, tel 
qu'il est, il contient des renseignements utiles. Nous avons été surtout 
heureux de voir l'appréciation de l'auteur sur l'agitation qui s'est produite 
en Russie, après les persécutions de ces dernières années, en faveur de 
l'établissement de colonies agricoles en Palestine. M. D. a mille fois rai- 
son de dire que ce mouvement n'aboutira à rien et qu'il est déraisonnable 
d'aller chercher au dehors ce qu'on peut trouver dans son propre pays. 
Les agriculteurs juifs du sud de la Russie (M. D. estime qu'il y en a plus 
de 5;i,000) sont dans une situation prospère, ils vivent honnêtement et sou- 
vent avec aisance du travail de leurs mains, c'est donc en Russie même 
qu'il faut et qu'on peut utilement aider au développement de l'agriculture 
parmi les Juifs. M. D. n'est pas content des Juifs de Saint-Pétersbourg, 
ni de la société « Hascala », ce sont des affaires de famille auxquelles nous 
ne pouvons nous mêler ni même nous intéresser. En Allemagne et en 
France, M. D. a recueilli des impressions par trop naïves. Les chapitres 
consacrés à ces pays sont uniquement remplis de commérages puérils et 
ridicules. 

nW©i y 72123» '0 First volume by Rabbi J. B. Lempert of Jérusalem. A 
speech on the subject of the delivery of Israël in the présent times, deli- 
vered. . . at Jérusalem on the 15. of iyar 5645 occasional of the visit of 
Rev. D r Herman N. Adler... and Mr. K. W. Wissotzky, of Moscau... 
Jérusalem, impr. Zuckermann, 5645 (1885); in-8° de 38 ff., plus deux 
titres et une introduction, 3 ff. non chiffrés. 

Cette homélie est divisée en huit points, dont le sujet n'a qu'un rapport 
très éloigné avec le sujet à traiter et qui eux-mêmes contiennent tout autre 
chose que ce que leur titre paraît indiquer. Au fond, ce sont de petites 
dissertations pseudo-scientifiques que l'auteur fait entrer pêle-mêle et de 
force dans le cadre qu'il a choisi. 

"llNb-Hp ">bl2572 Fables de Krilof traduites du russe en vers hébreux par 
Méir Zeêb Singer et publiées par Isaac Goldmann. 2 e partie. Varsovie, 
impr. I. Goldmann, in-8° de 236 p. 

On pouvait peut-être employer son temps à une œuvre plus utile que la 
publication de ce recueil. 

Û"OJ>D nn 'o Rab i'ualiin d'Isaac ben Abraham ibn Latif, publié pour 



BIBLIOGRAPHIE 273 

la première fois par Samuel Schônblum avec un commentaire de l'éditeur, 
plus deux lettres de Moïse, fils d'Isaac ibn Latif, et cinq dissertations de 
l'éditeur. Lemberg, impr. Anna Wajdowicz, in-8° de xv p. + 64 ff. + 
xiii + (3) p. 

L'ouvrage d'Isaac ibn Latif est un livre de philosophie cabbalistique qui 
échappe à l'analyse. Il y est question des corps, de l'âme, du cœur, de 
l'intelligence, des sphères, de l'air, du feu, des figures de géométrie, et de 
cent autres sujets qui n'ont aucun lien entre eux. Le commentaire de 
M. Schônblum nous paraît souvent prolixe, superflu et plus ou moins 
étranger au sujet. Comparé aux ouvrages de cabbale postérieure, le livre 
d'Ibn Latif, écrit sans doute au commencement du xui e siècle, est relati- 
vement clair et facile à comprendre. Dans la préface, M. Schônblum donne 
une bonne bio-bibliographie de l'auteur et un morceau inédit, très intéres- 
sant, du Séfer Haccabala d'Abraham ibn Daud sur l'histoire des Juifs de 
Narbonne et l'origine de la famille de R. Makhir, de cette ville. Les deux 
lettres du fils de l'auteur nous montrent qu'il (le fils) était instituteur, 
très pauvre, et qu'il avait 6 enfants, 3 garçons et 3 filles (dans une des 
lettres, 4 enfants, dont 1 fille) et que, occupé d'élever les enfants des autres 
pour des honoraires insignifiants, il avait besoin d'être secouru pour faire 
instruire ses propres fils. Les cinq dissertations de M. Schônblum ont 
pour sujet : l'âme et ses facultés, la signification des sacrifices, les dix 
commandements (ils ne sont pas toute la Loi), la prophétie, la paix entre 
les hommes. A la suite vient encore une petite dissertation sur des sujets 
divers. Ces six chapitres sont faits à la manière homilétique et midras- 
chique et pleins de bonnes intentions. 

Annuaire des Archives israélites pour l'an du monde 5646,. . . adminis- 
tratif, littéraire, biographique, anecdotique et religieux.. . 2° année, par 
H. Prague. Paris, au bureau des Archives israélites (1885), in-12 de 
116 pages. 

Il n'est pas facile de faire un annuaire administratif israélite ayant, 
même pour le Judaïsme français, qui n'est pourtant pas bien nombreux, 
toute l'exactitude à laquelle doit tendre une publication de ce genre. Nous 
croyons que M. Pr. a fait des efforts très sérieux et tout à fait méritoires 
pour obtenir, sur ce point, une plus grande rigueur, et s'il n'y est pas tou- 
jours parvenu, la faute en est probablement plutôt à ses correspondants qu'à 
lui. Il faut lui tenir grand compte des progrès déjà accomplis et l'on peut 
espérer qu'il parviendra, pour les années suivantes, à diminuer autant que 
possible le nombre des erreurs, des renseignements périmés, des malen- 
tendus. Pour que ces renseignements fussent présentés avec toute leur 
valeur scientifique, il faudrait que l'éditeur voulût bien indiquer leur pro - 
venance et la date à laquelle ils ont été obtenus. L'annuaire de M. Pr. 
mérite encore d'être mentionné ici à cause des travaux littéraires qu'il con- 
tient. La Revue de l'année israélite est un peu sommaire et pourrait gagner 
en étendue et en précision. Dans la statistique de la population israélite de 
France, il y a des erreurs graves, quoique les chiffres soient fournis par les 
Consistoires. Les autres articles de l'annuaire sont : un baron juif français 
au xviii 8 siècle, Liefmann Calmer, par Isidore Loeb ; le pédicure de 
Napoléon 1 er (cela est-il bien authentique?); Antonio Enriquez Gomez 
(dramatiste espagnol du xvn e siècle, d'origine juive), par Ernest David ; 
les israélites de Thionville, par Abraham Cahen. 

Anuar pentru lsraeliti, cun un supliment calendaristic, pe anul 5646 (1885- 
1886). Anul al VIII ; sub redactiunea lui M. Schwarzfeld. Bucharest, 
impr. Stefan Mihalescu, in-8° de ix-170 p. 

Cet Annuaire fait grand honneur au rédacteur en chef et à ses collabo- 
rateurs; c'est une très bonne publication, utile aux israélites roumains, à 

T. XI, n° 22. 18 



27 i REVUE DES ETUDES JUIVES 

qui il fait connaître leur histoire et donne l'exemple de travaux scienti- 
fiques exécutés avec précision et méthode; utile aussi aux étrangers, pour 
les notices historiques et scientifiques qui s'y trouvent. L'année VIII contient 
les articles suivants : E. Schwarzfeld, Histoire des communautés juives de 
la Moldavie au xvm e siècle (rabbins, juges, sociétés, bienfaisance, serments, 
impôts, professions, culture intellectuelle, hassidim, sabbatariens) . — 
M. Gaster : Histoire (populaire) de la littérature hébraïque (époque 
biblique, époque talmudique, époque philosophique ou rationaliste, époque 
mystique, époque moderne). Revue très complète, pour l'objet auquel elle 
est destinée. — M. Schwarzfeld, Revue de l'histoire des Juifs en Rou- 
manie pendant l'année 1884 (avec détails très nombreux et très précis). — 
M. Schwarzfeld, Sur la part prise par deux Juifs (Davicion Bally et 
Constantin Daniel Rosenthal) à la révolution de 1848. 

Benamozegh (Elie). Israël et Humanité. Démonstration du cosmopolitisme 
dans les dogmes, les lois, le culte, la vocation, l'histoire et l'idéal de 
l'Hébraïsme. Introduction. Livourne, chez l'auteur, in-8° de n-75 p. 

Le savant auteur veut prouver que l'ancienne religion hébraïque n'était 
pas destinée aux seuls Hébreux, mais avait le caractère d'une religion 
universelle. Il se propose d'établir cette thèse par l'idée que se fait le ju - 
daïsme de Dieu, de l'homme et de l'humanité ; par le caractère de la Loi 
juive et des pratiques religieuses ; enfin par l'idée que se faisaient les 
Hébreux de leurs rapports avec les autres peuples. En traitant ces 
sujets, M. Ben. fera sûrement des observations et des découvertes inté- 
ressantes. 

Brausch (Gottlob). Moralische Betrachtungen ùber jeden der 54 Wochen- 
abschnitte des Pentateuch, nebst einem Anhang verschiedener Erklâ- 
rungen und Midraschim, durChweg in kunstlosem Reim. . . Breslau, chez 
l'auteur, 1884, in-8° de vi-192 p. 

Carnevali (Luigi). Il Ghetto di Mantova, con appendice sui medici ebrei. 
Mantoue, impr. Mondovi, 1884, in-8° de 55 p. 

Quoique nous ayons déjà annoncé cet ouvrage dans notre précédente 
Revue bibliographique, nous y revenons aujourd'hui pour l'analyser. Il fait 
suite à une précédente publication de M. Carnevali, intitulée Gli Israeliti 
a Mautova, Cenni storici (Mantoue, 1878). Les faits racontés dans cette 
brochure, avec textes à l'appui, sont : 1° ordre du 28 avril 1543, du duc 
Guillaume de Gonzague, défendant aux Juifs, pour éviter leur contact avec 
les chrétiens, de prendre à ferme ou louer aucun immeuble; 2° du même, 
28 avril 1577 -. ordre à tout juif de porter deux signes très apparents, larges 
d'un doigt, de couleur jaune, l'un sur la poitrine, l'autre sur le chapeau ; 
3° le 22 avril 1600, à Mantoue, fut brûlée vive une juive nommée Jonadith 
Franchetta, pour avoir wiagliato beaucoup de personnes et spécialement 
une religieuse de l'ordre de Saint-Vincent qui, de juive, s'était faite chré- 
tienne; 4° le mercredi 7 avril 1602, vint à Mantoue un franciscain nommé 
Bartolomeo Cambi, de Solutivo, qui était populaire pour sa dévotion et 
les miracles qu'on lui attribuait. Le samedi suivaût, fête de Saint-Laurent, 
il fit, sous la grande porte de la cathédrale, entre les deux lions qui sou- 
tiennent la. colonne de marbre de cette porte, devant une foule immense 
entassée sur la place et dans les maisons qui l'entourent, en présence du 
duc Vincent de Gonzague, un sermon où il fut beaucoup question des Juifs, 
qui sont les ennemis des chrétiens et de Jésus, et où il engagea le duc à 
enfermer les Juifs dans un ghetto. On prétendit que, le soir, les Juifs au- 
raient parodié la scène dans leur synagogue ; de là, une agitation extraor- 
dinaire dans la ville, beaucoup de Juifs furent emprisonnés le dimanche, et 
le mardi matin on vit sept cadavres de Juifs attachés à la Fourche 
(poteau?), qu'un boucher, sur l'ordre du prince, avait tués comme des 



BIBLIOGRAPHIE 275 

porcs. Les sept victimes s'appelaient Giacobbe Sacerdoli, Salomon de 
Meli, Salomon Furlani, Lucio Soave, Giuseppe de Nati, Moisè de Fano, 
fils de Lazzaro, et Raffaelo Franciosi ; le 13 août, le duc bannit leurs 
familles; plus tard, il se brouilla avec le moine franciscain, qui fut finale- 
ment traité d'imposteur et d'instrument de Satan; 5° le 7 novembre 1602, 
le duc ordonne que dans le délai d'un an les Juifs vendront à des chrétiens 
tous les immeubles qu'ils possèdent (et qu'ils ne pourront plus en posséder 
à l'avenir) ; 6° A Rome on trouvait que les Juifs étaient trop bien traités à 
Mantoue, et le cardinal Aldobrandini, neveu du pape, disait (p. 28) à 
l'ambassadeur ducal qu'on espérait bien que le duc restreindrait et refréne- 
rait cette « canaille ». Le 25 mai 1610, le duc, après de longues hésitations, 
décida de renfermer dans un ghetto, comme celui de Rome, les Juifs de 
Mantoue, qui avaient été jusque-là groupés dans un quartier ouvert et au 
milieu duquel demeuraient des chrétiens. Le 11 novembre suivant, il fut 
ordonné que les chrétiens propriétaires de maisons dans le futur ghetto se- 
raient obligés de les abandonner et de les louer à des Juifs à un prix fixé 
par une commission. Enfin, le 24 février 1612, après la mort du duc Vin- 
cent, son fils Francesco fit le règlement définitif du ghetto, en 19 articles, 
et qui est resté en vigueur jusqu'en 1798. Dans l'appendice, M. C- donne 
les noms de médecins juifs de Mantoue qu'il a trouvés inscrits dans l'Album 
des médecins existant aux Archives de la viUe où, en vertu d'un ordre du 
31 janvier 1602, on inscrivait les médecins juifs qui avaient la permission 
de traiter les malades chrétiens. Ces noms sont : Habraam de Castro 
Sermeti, 1556; David de Portaleonis, in Civitate et dominio ; Gabriel fils 
de (F. signifie filius) feu Maître David de Sacana, 22 mai 1556 ; Habram fils 
de David de Portaleonis, 1566; Lucido fils de feu Salomon de Portaleonis, 
30 oct. 1598; David Portaleonis, 15 déc. 1509, peut exercer dans la ville et 
dans le domaine de Mantoue et de Montferrat; Samuel Bonamin, nov. 
1637; Guglielmo Portaleonis admis le 19 déc. 1639 ; Joseph Benedict Cases, 
admis le 17 janvier 1676; Joseph Cases, 9 juin 1765; Lazarus Salomon 
Italia, 19 juin 1768. Un médecin juif nommé Jacob Gambaran est mentionné 
dans une pièce de 1576. 

Castelli (David). La legge del popolo ebreo nel suo svolgimento storico. 
Florence, 1884. 

L'auteur, professeur d'hébreu à l'Institut des Etudes supérieures à Flo- 
rence, s'est proposé de faire connaître aux Italiens les derniers résultats 
de la critique biblique, où les pays latins, plus occupés de l'antiquité 
grecque et romaine, sont encore si peu avancés. M. Castelli, dans un ou- 
vrage antérieur, intitulé la Profezia nella Bibbia, a déjà exposé avec clarté 
et discernement les théories relatives à l'ordre chronologique des prophètes. 
La question est bien plus embrouillée encore pour le Pentateuque, c'est un 
vrai chaos ; M. Castelli a réussi à y mettre de l'ordre, et à mettre ces 
questions à la portée de tout le monde. C'est le grand mérite de tous ses 
ouvrages d'avoir condensé en quelques pages ce que d'autres ont dit 
en un volume. Et ce n'est pas chose facile, quand on veut être cons- 
ciencieux comme M. Castelli l'est partout. Le premier chapitre de notre 
ouvrage est tout à fait original et ne manque pas d'intérêt, c'est l'histoire 
du Pentateuque d'après la tradition talmudique. Cette partie, ordinaire- 
ment négligée par les critiques, a au moins une valeur historique, car, en 
somme, ce sont les rabbins qui ont été les dépositaires de l'Ecriture sainte 
avant qu'elle ait passé entre les mains des pères de l'Eglise. Les deux 
chapitres suivants contiennent les arguments par lesquels l'école prouve 
que le Pentateuque ne peut être l'ouvrage d'un seul auteur. Les autres 
chapitres s'occupent de l'analyse du Décalogue, de différents lois, pres- 
criptions et rites dans les rédactions variées qu'on en trouve dans l'Exode, 
le Lévitique et les Nombres. Un chapitre à part est consacré au Deutéro- 
nome. La comparaison entre les lois qu'on trouve dans Ezéchiel et celles 



276 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

du code dit sacerdotal fait le sujet du dernier chapitre, qui forme le quart 
de cet ouvrage intéressant. M. Cast. conclut, avec la plupart des critiques 
actuels, que le code sacerdotal est postérieur à Ezéchiel. Dans ce chapitre 
M. Castelli a également mis à contribution les livres talmudiques, pour 
étudier la différence entre les lois telles qu'Ezéchiel les a connues et celles 
du code sacerdotal telles que les rahhins les ont comprises. Car déjà parmi 
les rabhins on a reconnu la contradiction qu'il y a entre le prophète de 
l'exil et le Pentateuque concernant un grand nombre de prescriptions ri- 
tuelles. Aussi les docteurs de la Mischna et d'autres livres talmudiques se 
montrent-ils beaucoup plus tolérants à ce sujet que ne l'est aujourd'hui 
l'orthodoxie, catholique ou juive. Nous signalons à M. Castelli l'ingénieux 
travail de M. Hoffmann, professeur à l'école rabbinique orthodoxe de Ber- 
lin, dans lequel l'auteur veut prouver qu'Ezéchiel connaissait le code sa- 
cerdotal. L'index de la fin facilitera encore l'usage du livre ; nous aurions 
souhaité de voir au commencement une liste bibliographique des nombreux 
ouvrages dont M. Castelli a fait usage. — A. N. 

Charleville, grand rabbin (à Versailles). L'Enfer et le Paradis d'après la 
tradition juive. Versailles, impr. E. Aubert, 1884, in-8° de 43 p. Extrait 
des Mém. de la Société des sciences morales, des lettres et des arts de 
Seine-et-Oise, tome XIV, année 1884. 

Cet article est un exposé des idées émises sur la matière, dans des ou- 
vrages connus, par le célèbre Immauoel ben Salomon, de Rome, contem- 
porain du Dante, et par un rabbin d'Amsterdam, Moïse Zacout, contempo- 
rain et condisciple de Spinoza. M. Charleville fait remarquer avec raison 
qu'Immanoel, conformément à la tradition juive, admet dans son Paradis la 
fille de Pharaon, Cyrus, l'esclave éthiopien qui retira Jérémie du cachot. 
Le dogme juif ne l'a pas forcé de les laisser à la porte, et s'il laisse dans 
une espèce d'antichambre de l'enfer Aristote ou Galien ou Al-Farabi, 
c'est pour expier leurs mauvaises doctrines et non leur religion. Ce qu'on 
pourrait contester dans le travail de M. Charleville, c'est le titre. Immanoel 
et Zacout ne sont pas précisément des autorités en matière de tradition 
juive, ils n'ont pas formé la tradition et ils ne l'ont pas exactement suivie. 
Les supplices de l'enfer qu'on trouve chez ces auteurs ne sont pas em- 
pruntés à la littérature ou à la tradition juives, Immanoel a copié le Dante, 
et Zacout a probablement imité Immanoel et d'autres. Ces tableaux atroces 
font penser à l'inquisition, ses bûchers et ses tortionnaires, ils n'ont rien 
de juif. 

Consistoire israélite de Marseille. Séance du dimanche 12 avril 1885. Etat 
religieux des communautés de l'ancien Comtat, Arba Kehiloth, Vau cluse, 
Gard, Hérault, Boucnes-du-Rkône, moins Marseille; rapport présenté par 
le grand-rabbin de la circonscription. Marseille, impr. Frédéric Lopez, 
in-8° de 16 p. 

Dans l'intéressant rapport de M. le grand-rabbin Jonas Weyl, les 
notices sur l'état actuel des communautés juives de la région contiennent 
des détails qui peuvent servir quelquefois à résoudre de petits problèmes 
d'archéologie que présente l'histoire des Juifs du Comtat. M. W. a bien 
raison de signaler à l'attention publique les synagogues de Cavaillon et de 
Carpentras. Toutes deux sont anciennes, quoiqu'elles aient été remaniées 
au xvm e siècle et qu'elles aient, au moins dans les ornements, le style de 
cette époque. Celle de Carpentras surtout est intéressante, elle contient des 
parties qui sont probablement du xiv° siècle. 

Drachman (Bernard). Die Stellung und Bedeutung des Jehuda Hajjug in 
der Geschichte der hebruischen Grammatik. Breslau, libr. Preuss et 
Jùnger, in-8° de vn-78-(l) p. 



BIBLIOGRAPHIE 277 

On est d'accord sur lo progrès accompli par Juda Hayyug dans la 
grammaire hébraïque. Il a eu le mérite d'introduire dans la scieuce le 
principe que les racines hébraïques sont trilittères. On croira volontiers 
aussi que Juda Hayyug connaissait ses devanciers juifs et les grammai- 
riens arabes". A-t-il inventé le principe des racines trilittères, ou l'a-t-il 
emprunté aux Arabes (qu'il connaissait également) et son œuvre s'est-elle 
bornée à le faire pénétrer dans la science juive? C'est une question que 
M. Dr. résout tout en faveur de Hayyug, mais sans la soumettre cepen- 
dant, à ce qu'il nous semble, à une discussion approfondie, et sans montrer 
suffisamment quel était, à l'époque de. Hayyug, l'état de la science 
grammaticale des Arabes sur ce sujet. M. Dr. ne croit pas que Hayyug 
ait jamais été en Espagne ni, par conséquent, qu'il ait été le disciple 
direct de Menahem ben Saruk et le maître de Jona ibn Ganah. L'opinion 
qu'il aurait été en Espagne viendrait, d'une confusion, déjà signalée par 
d'autres, entre lui et un Juda ben David, disciple de Menahem. M. Dr. 
connaît-il la publication du Libanon et celle de M. Harkavy sur le Agron 
ou Iggaron de Saadia? Il n'en fait pas mention dans le chapitre consacré à 
Saadia. 

Ehrmann (H.). Thier-Scbutz imd Menschen-Trutz. Sàmmtliche fur imd 
gegen das ScMchten geltend gemackten Momente, kritisch beleuchtet, 
nebst einer Sammlung aller âlteren und neueren Gutachten hervorra- 
gender Fachgelehrten. . . und einer Abbildung der Zecka'sclien Legme- 



- ' 



thode. Francfort-sur-le-Mein, libr. J. Kaulïmann, in-8° de iv-167 p. 



M. Ehrm. a réuni, dans ce livre, un très grand nombre de documents 
et de consultations intéressantes sur la question de l'abattage des bêtes de 
consommation seloa le rite juif. Il apporte tout d'abord le témoignage de 
savants contre l'ingérence brouillonne et l'incompétence des Sociétés de 
protection, où des physiologistes improvisés tranchent avec aplomb les 
questions les plus ardues, et où des gens du monde interviennent par pure 
sentimentalité, et jugent d'après des apparences absolument trompeuses. 
M. Ehrm. montre aussi que les procédés perfectionnés qu'on vante aujour- 
d'hui ne sont pas sortis à leur avantage des épreuves auxquelles on les 
a soumis et que la méthode Bruneau n'a pas mieux réussi que les autres. 
En somme, quand on lit les avis des physiologistes et vétérinaires, on 
est amené à cette conviction que la méthode juive est encore la meil- 
leure, tant pour la bête que pour l'homme. Elle nécessite une opération 
préliminaire (le renversement de la bête) qui est longue sans être véri- 
tablement douloureuse ; on fera bien de l'abréger avec l'appareil de 
M. Zecha. Parmi les témoignages cités par M. Ehrm. se trouvent ceux de 
MM. Bouley, Chauveau, Du Bois Reymond, Ercolani, Richter, Virchov, 
Zangger. 

Epstein (A.). Ein von Titus nach Rom gebrachter Pentateuck-Codex und 
seine Varianten. Krotoschin, in-8° de 16 p. Extrait de la Monatsschrift 
de Graetz, tome XXXIV. 

Très curieuse étude. On sait que Titus, en célébrant, à Rome, son triom- 
phe sur les Juifs, rapporta dans la ville un rouleau de la Loi. M. Epst., 
s'appuyant sur un témoignage de David Kimhi et d'un ms. du Midrasch- 
rabba qui se trouve à Prague, croit avoir des nouvelles de ce rouleau. Il 
aurait été déposé plus tard dans une synagogue construite à Rome par 
l'empereur Sévère et que les deux témoignages mentionnés appellent sy- 
nagogue de D-lT'lON. Quoi qu'on pense de cette hypothèse, elle est très 
ingénieuse. Nous ne sommes pas aussi persuadé que M. Epst. que 
l'Anlonin qui a eu des relations avec R. Juda soit Severus ni même que 
les relations concernant ces rapports de R. Juda avec un empereur ne 
soient pas plus ou moins légendaires. Le travail se termine par une liste 



27* REVUE DES ETUDES JUIVES 

précieuse des variantes bibliques qui se trouvent dans le manuscrit du 
Midrasch de Prague. 

Illustrirtcr jùdischer Familien-Kalender fur 5646-1886; 8. Jabrgang ; be- 
rausggb. von Julius Meyer. Halberstadt, impr. et libr. II. Meyer, in-8° 
de 142 p. et une gravure sur bois placée en tête, donnant le portrait de 
Ludwig August Frankl. Dans la partie littéraire, biographie du même 
(page 78). 

Fernandez y Gonzalez (Francisco). Ordenamiento formado por los procu- 
radores de las aljamas bebreas pertenecientes al territorio de los Estados 
de Castilla, en la Asamblea celebrada en Valladolid el anio 1432 ; dans 
Boletin de la Real Academia de la Historia, de Madrid, tome VII, fasc. I 
à III, juillet-septembre 1885, p. 145. 

M. F. y G. a eu une très bonne idée de publier ce règlement de 1432 
dont M. Kayserling avait déjà donné un résumé très étendu, mais par en- 
droits insuffisant, dans le Jabrbuch fur die Geschicbte der Juden und des 
Judenthums, 4 e vol. (Leipzig, 1869). M. F. y G. nous donne le texte de 
cet important document avec une transcription espagnole. Cette transcrip- 
tion n'est pas des plus faciles, le texte est en judéo-espagnol, c'est-à-dire 
en espagnol entremêlé d'hébreu. En tête du document M. F. a mis une 
introduction historique qui prépare le lecteur à l'intelligence du texte, et, en 
outre, il a accompagné sa transcription espagnole de notes explicatives 
qui sont souvent très utiles et où nous voudrions trouver, outre ce qu'elles 
contiennent déjà de bon, des explications sur les passages difficiles, sur 
les monnaies, mesures et autres antiquités, enfin sur l'organisation des 
communautés chrétiennes, qui doit avoir plus ou moins servi de modèle 
aux Juifs. Voici quelques observations qui pourront servir lorsque M. F. 
fera son tirage à part. Tout d'abord, la transcription n'est pas toujours con- 
séquente avec elle-même ; cela n'est pas facile sans doute, mais il y a des 
cas où les dissemblances pourront être évitées. M. F. s'est posé (p. 170) des 
règles trop étroites, à ce qu'il nous semble. Le samekh et le sin servent 
souvent l'un pour l'autre; le bit et le vav remplissent très souvent le même 
rôle (== v, et il est inutile de représenter le vav par u); le vav enfin repré- 
sente souvent le u et non le o. Il ne faut pas oublier que les tildes sont 
très souvent omis par les copistes et il est superflu de s'en préoccuper dans 
la transcription. L'abrévation N"" 1 (p. 17l) signifie bfcï "lï-nofT-p ; à"" 1 ^ 
(p. 172) est b&F Ù^n ; a"D (p. 174) est 31E3 1D1D ; p. 175, 1 2, le mot 
incomplet est rij" ,É l?û ; ibid., 1. 7, se trouve un D qui doit être erroné, le 
n ne fait point partie de l'alphabet judéo-espagnol (cf. p. 189, 1. 2). Sur 
le mot ^P^fcOfà (p. 185, 1. l) comparez Revue, II, 251 ; c'est le mielder 
ou melder, qui, en français, faisait miauder. Le passage où il est dit 
que les synagogues sont un 123^72 linpfà (p. 188) éclaire l'inscription 
de la synagogue de Cordoue [Revue, X, 247) ; il montre que, dans l'ins- 
cription, ces deux mots n'ont pas été choisis au hasard et arbitrairement, 
mais qu'ils avaient pour les Juifs espagnols un sens très précis. La 
synagogue est pour eux, en petit, une image du temple de Jérusalem. 
Notre explication de la fin de l'inscription de Cordoue devient par là plus 
certaine aussi. 

Fioretti talmudici raccolti da un razionalista e posti a riscontro con altri 
fioretti morali di celebri autori antichi e moderni. Milan, frères Rechiedei, 
in-8° de xxiv-456 p. 

Choix intéressant de maximes talmudiques traduites en italien (sans le 
texte) avec indication exacte de la source, et suivies, pour la comparaison, 
des maximes des grands écrivains anciens et modernes. Ces maximes 
sont disposées, par ordre alphabétique, sous des rubriques dont nous 



BIBLIOGRAPHIE 270 

donnons quelques-unes , pour montrer dans quel esprit l'ouvrage a été 
composé : habitude, courtoisie (accortezza), affabilité, affaires, amitié, ani- 
maux, ascétisme, astuce, activité, avarice, bienfaisance, bonté, calomnie, 
charité, Dieu, dévotion, domestiques, la femme, aumône, famille, philan- 
thropie, fortune, générosité, serment, justice, instruction, travail, luxe, 
métiers, patience, préjugés, probité, religion, étude, humanité, humilité, 
usure, vérité, vertu, vice. Un petit appendice contient encore d'autres 
maximes du même genre et se termine par la traduction de la Chaumière 
indienne de Bernardin de Saint-Pierre. L'index placé à la tête du volume 
est très abondant. 

Fita. (R. P. Fidel). Estudios bistoricos, coleccion de articulos escritos y 
publicados en el Boletin de la Real Academia de la Historia ; tome II, 
Madrid, 1884 ; tome III, Madrid, 1885. 

Nos lecteurs connaissent déjà en partie les excellents articles relatifs 
aux Juifs qui sont contenus dans ces deux volumes et dont nous avons 
rendu compte à l'époque de leur publication dans le Boletin. Le tome II 
contient les articles de M. Rafaël Romero y Berros et de M. Fita sur la 
synagogue de Cordoue et sur le chanoine judaïsant de 1484 ; dans le 
tome III, M. F. F. a bien voulu donner place à notre article sur les Actes 
de vente hébreux (Revue, X, 108), et à notre article sur la synagogue de 
Cordoue. On y trouvera, en outre, la pièce de Castellon de Ampurias, de 
1406 [Revue, X, 122), et l'article sur le Juif errant d'Illescas (Ibid., 287). 
Dans les cinquante légendes de Gil de Zamora (t. III, p. 173), il y a quelques 
chapitres où il est question de Juifs. Dans la légende de Théophile (n° 2), 
un Juif fait signer à Théophile un pacte avec le diable; le n° 3 est une 
version de la légende de l'Enfant du vitrier ou de Bourges [Revue, I, 132); 
dans le n° 6, il est raconté comment les Juifs de Tolède, ayant crucifié 
une image du Christ, furent massacrés, un dimanche de l'Ascension, 
15 août. D'après Gonzalo de Bercéo, ce fait aurait eu lieu en 1108, mais le 
15 août 1108, comme le dit M. F. F., était un samedi, non un dimancher 
M. F. F. suppose donc que le fait a eu lieu le 15 août 1109, non pas sous 
Alphonse VI, qui avait toujours protégé les Juifs, mais après la mort de 
ce roi, arrivée le 29 juin 1109. Dans le n° 13, il est raconté comment une 
image de la Vierge porte témoignage entre un chrétien et un Juif. N° 15 : 
à Lydda, il y avait une synagogue que les apôtres avaient achetée des 
Juifs et convertie en église ; les Juifs se repentent du marché, et veulent 
rendre le prix pour reprendre possession de la synagogue, mais une 
image de la Vierge qui s'y trouve les effraie et ils renoncent à leur 
projet. N° 19 : à Constantinople, un Juif insulte grossièrement une image 
de la Vierge, il meurt d'une mort ignomineuse. 

Glogk (J.-Ph.). Die Gesetzesfrage im Leben Jesu und in der Lehre des 
Paulus, eiDe biblisch-kritische Untersucbung mit besonderer Berùck- 
sichtigung der Einwendungen Ed. v. Hartmann und den Prâtensionen 
der Wortfùhrer des modernen Judentnums. Carlsrube et Leipzig, libr. 
H. Reutber, in-8° de xn-159 p. 

Développement d'une lecture faite par l'auteur dans la réunion de la 
Société des prédicateurs badois, en 1884. L'objet de cette étude est de 
bien préciser quelle a été l'attitude de Jésus vis-à-vis de l'Ancien Testa- 
tament, s'il a voulu ou non abolir les pratiques religieuses juives, et enfin, 
s'il est véritablement un réformateur original, ou s'il ne fait que dévelop- 
per des idées juives. Nous ne voudrions pas dire que l'ouvrage de 
M. Glock n'ait pas véritablement un mérite scientifique sérieux, cependant 
i! est trop évident que son siège est fait et que nous n'avons ici, en somme, 
qu'une apologie savante et bien conduite, bien plutôt qu'un ouvrage de cri- 
tique libre et indépendante. Ce caractère saute aux yeux dans des pas- 
sages où M. Gl. parle des Juifs ou aux Juifs. 11 est certain pour nous 



280 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

que l'auteur est un esprit élevé, placé bien au-dessus des petites passions 
et des grossièretés de la foule. Cependant, dès qu'il parle des Juifs, il 
semble qu'il ait peine à se posséder, le ton change immédiatement et il 
n'est pas loin de devenir blessant et dédaigneux. Pourquoi les idées émises 
par divers écrivains juifs sont-elles des « prétentions » et non des idées 
plus ou moins discutables ? pourquoi ces écrivains sont-ils les « porte- 
parole » du Judaïsme et M. Gl. connaît-il les pouvoirs qui leur ont été 
accordés pour parler au nom des Juifs ? Admettons, par hypothèse, que 
M. Gl. ait raison de dire que le « Tu aimeras ton prochain comme toi- 
même », dans le Pentateuque, ne s'applique qu'au prochain indigène et non 
aux étrangers (quoique le contraire soit tout aussi probable, sinon davan- 
tage) ; à la place de M. GL, nous aurions au moins accueilli la déclara- 
tion des rabbins réunis à Berlin (p. 122) comme un hommage rendu au 
christianisme. Voilà des « porte-parole » authentiques, qui ont bien quel- 
que droit de parler, sinon du sens de la Bible en soi, au moins de l'opi- 
nion et de la tradition juives, ou de l'opinion actuelle des Juifs sur ce 
passage biblique. Ces airs hargneux ne sont pas faits pour engager à la 
discussion, nous voulons cependant, pour témoigner notre estime à M. Gl., 
en dépit de la mauvaise humeur qu'il montre parfois et que nous attribuons 
en partie aux nécessités du genre, lui demander s'il pense qu'il soit bien 
facile de croire, sans miracle, que le christianisme soit sorti tout entier et 
tout neuf de la pensée de Jésus, et qu'une réforme si importante que celle 
du christianisme ait pu s'accomplir sans avoir été couvée, pendant des 
années et des siècles, dans l'esprit d'un peuple, et sans avoir été développée 
et agrandie, encore après son éclosion, par des centaines de générations 
humaines. 

Grunwald (M.). Zur Geschichte der jùdischen Gemeinden Pisek und Mi- 
rotitz ; 10 ff. non chiffrés, probablement tirage à part d'un annuaire, 
s. 1. n. d. (1885). 

11 y avait une communauté juive à Pisek au xv° siècle, elle fut ex- 
pulsée en 1424, pendant la guerre des Hussites et se reconstitua avant 
1010. L'histoire (très fragmentaire, vu Je manque de documents) que nous 
donne M. Gr. de cette communauté et de celle de Mirotitz fournit à la 
critique historique quelques noms propres de personnes (manquent ceux de 
la première pièce, p. 3), quelques épitaphes, des sceaux (p. 2) que nous 
serions heureux de voir publier. La communauté de Mirotitz date du 
xvn e siècle. 

Gueudeville (Ch.). Justice et compassion. Traité pratique de l'occision 
rapide des animaux (comestibles et autres). Havre, impr. Ch. Delevoye, 
avril 1885, in-8° de 47 p. 

Nous ne mentionnons cet ouvrage que parce qu'il contient, p. 14 à 19, 
une critique très vive, au moins, de la jugulation des animaux par le pro- 
cédé juif. Sans nous mêler d'une question qui est étrangère à nos études, 
il nous sera pourtant permis de dire qu'il nous semble que l'auteur est un 
peu plus sûr qu'il ne faudrait, des théories et des théorèmes qu'il énonce, 
et que la question est plus délicate et plus compliquée qu'il ne le suppose. 
On trouvera la contre- partie de ses idées dans l'ouvrage de M. Ehrmann 
(voir plus haut). 

IIkinemann (D r Otto von). Die Iïandschriftcn der herzoglichen Bibliothek 
zu Wolfcnbùttel. Erste Abtheilung, die Ilelmstadter Ilandschriften. Wol- 
fenbùttel, 1884, in-8° de xn-380 p. 

Les mss. hébr. de Wolfenbùltel sont en partie connus par le catalogue 
des mss. orientaux de Fr. Ad. Ebert, publié comme appendice dans la Be- 
Rchreibung der Dresdener oriental. Schâize de Fleischer, Leipzig, 1831. Zunz 



BIBLIOGRAPHIE 281 

a signalé le îtD^SD n5Ô!£ de Nathan (Zur Gesch., p. 342), Kennicotet d'au- 
tres ont connu et utilisé les mss. bibliques de la bibliothèque de Wolfen- 
bùttel. M. Heinemann nous en donne une description exacte, comme la 
demande la science moderne. Je rends hommage à son excellent travail en 
y faisant les remarques suivantes. 

Le n° 3 contient un ms. sur parchemin renfermant le Pentateuque, les 
Megillot et les Haftarot avec le Targum, datant du xiv e siècle. Dans une 
note allemande du f° 1 on dit, suivant l'opinion courante, que les haftarot 
ont été mises en usage parce qu'il était défendu aux Juifs de lire le Penta- 
teuque. — Dans le n° 5, ms. de la Vulgate, le livre des Nombres s'appelle 
« liber Vaiedaber, Josue Bennuch. » — N° 35, ms. du xi e siècle, f° 192 
#, en marge inférieure, contient les mots !"lTlï"P ?3>"l b^niïJ' 1 by dlblïî 
sans rapport avec le bref qui se trouve sur cette page. — N° 71, f° 1-16, 
contient « Recesse und Termyn » devant la chambre impériale entre Hesse, 
juif de StofTelstein, et Wolfen Pronner, citoyen de Francfort, probable- 
ment xvi e siècle. — N° 78, f° 138, aune pièce de vers burlesques, dialecte 
des paysans souabes, sur l'exécution capitale du juif Sùss Oppenheimer, 
en 1738, avec dessin de la potence à laquelle il a été pendu. — N 165, 
f° 14-15, baptême de deux garçons juifs à Brunswick en 1653, le 15 fé- 
vrier. — N° 236 a la lettre bien connue du rabbin Samuel Maroccanus ; 
aussi dans n os 404 et 487. — N° 334, une Invectio contre les Juifs. — 
N° 416, f° 355, le serment des Juifs du xv G siècle, le voici in-extenso : Ju- 
ramentum Judeorum a divinis Romanorum imperatoribus consumatum et 
ex antiquis teraporibus in tola terra canonice firmiter observatum. Primo 
intret Judeus synagogam cum iudice et actore et imponat dextram manum 
usque ad membrum brachii totam in librum qui dicitur Levitici et clauda- 
tur liber et incipiat clericus iuramentum prenarrare cum Judeo. Glerico da- 
bitnr pro suo labore unum talentum piperis vel pretium equivalens. In li- 
bre, qui dicitur ebraïce Lesmeoc iuramentum est taie : Der ansprake, de 
desse man tyet, der bistu unschuldich, dat dy Got also helpe, de de erden 
geschâp unde den hemmel uphuf unde dy de ee scref myt synem vinghere 
an eyne stenen tafelen, de he her Moyse ghaf, dat he se dy brechte unde 
aile dyneme sclechte unde de darby ghenesen doehten. Ef du hefst unrecht, 
des dy desse man tyget, dat du alzo digest also Sodoma unde Gomora dede. 
Résumé : of du etc., dat du ghewandelt wordest in eynen solten stensulen 
also Lottes wyf dede, dose von Sodoma ghink. Résume : of du etc., dat dy 
de suloe suke besta, de Ves bestunt her Vlyseus knechte, of du hebbest 
unrecht, dat dyn sat nummer ghemenghet werde to anderme sade ef du 
hebbest unrecht, dat dy de erde vorslinde, also se dede Datan unde 
Abiron. ef du etc., dat din erden nummer ghemenghet werde to ander erden, 
eft dat dyn sele vorwyzet werde in de neddersten dusternisse, dar nyn vo- 
rlosinghe ys wen de ewighe vordominisse, du luddest den. Got, der dar le- 
vet an ende, dat he dy a'so helpe an dyneme lesten ende, also du eynen 
rechten eyt ghesworen hefst. Den eyt den du dessen manne ghesworen hefst, 
ys recht unde var, dat dy Got also helpe unde de vif boke Moyses : sprek 
Amen dat dy nummer got eysche. Cf. Revue, VII, 252 et suiv. — N° 435 
contient cette date : sexta feria post Reminiscere mensis Adar — N° 477, 
f° 134 b, Alphabetum hebraicum et Dei nomina. — N° 479, recueil duxv e siè- 
cle, contient, f os 177-183 b, le Liber Abrahe principis de redemptione Israël 
quem transtulit de gallico in latinum Theodoricus de Northern, baccularius 
théologie, ordiuis Predicatorum ; c'est probablement une traduction d'Abra- 
ham bar Hayya. — N° 485, f° 201, écriture duxv 6 siècle, Tractatus de con- 
versione Pauli episcopi Burdigalensis antea Judei. — N° 103, une partie 
du canon d'Avicenne écrit par Jacob Halphan. — David Kaufmann. 

Herrmann (S.). Kstker, Schauspiel in vier Aufzùgen fur Kinder. Nieder- 
bronn, chez l'auteur ; Brumath, impr. du Zornthal-Boten, in-12 de 10 p. 
non chiffrées. 



283 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Jagobs (Joseph). The Jewish Question, 1875-1884, Bibliographical Hand- 
list. Londres, libr. Trùbner, in-8° de xi-96 p. 

M. Jacobs, que nous connaissons depuis longtemps par d'excellents 
travaux de statistique sur le Judaïsme publiés dans le Jewish Chronicle, 
a réuni, dans ce joli petit volume d'une si élégante exécution typographi- 
que, les articles de bibliographie sur le mouvement antisémitique qu'il a 
insérés dans le Trùbner's European and American-Oriental Record que 
nous avons déjà signalés ici. M. J. a recueilli, avec une application et un soin 
infinis, les titres des ouvrages et brochures qui ont été publiés, de 1875 à 
1884, contre et pour les Juifs, il les accompagne d'un signe qui permet 
d'en connaître la tendance générale (antisémitique, prosémitique, conver- 
sionniste), il indique si les noms des auteurs sont des pseudonymes ou non, 
et il donne quelquefois la clé du pseudonyme. Il donne, en outre, une liste 
très remarquable des articles du Ttmes qui ont paru sur les Juifs pendant 
la même période, plus la description ou reproduction d'un certain nombre 
d'affiches, de cartes-postales, de médailles et de breloques antisémitiques 
publiées ou fabriquées en Allemagne ou en Autriche. Ce n'est pas la par- 
tie la moins curieuse de son travail. L'ouvrage contient 571 numéros, avec 
une table systématique (dans la préface), où les ouvrages les plus impor- 
tants sont désignés par un astérisque. Nous sommes heureux de voir que 
nos Revues bibliographiques ont pu quelquefois servir à l'auteur, quoique 
nous en ayons écarté tout ce qui, dans ce genre de littérature, n'a pas de 
caractère scientifique. Voici quelques observations et corrections qui pour- 
ront servir lorsque M. J., comme nous n'en doutons pas, sera amené à 
publier une seconde édition. Et d'abord, quelques fautes d'impression 
(elles sont peu nombreuses) : Arvède, non Arvide (n° 84) ; Jeiteles, non 
Teiteles (n° 296), Briemann ou Brimann, non Breimann (n° 559) ; Coup 
d'oeil, non Un coup d'oeil (n° 150) ; Grousilliers, non Gronsilliers (n° 203; ; 
Mause, non Mâule 'n° 299) ; Seiberling, non Serberling (n° 473). Pour le 
procès de Tisza-Eszlar (n° 53 a), la meilleure publication est sans contre- 
dit le compte rendu sténographique publié, jour par jour, par le Pester 
Lloyd. Est-ce que le livre de Kahal (n° 106) a véritablement été imprimé 
à Paris ? nous croyons que c'est à Odessa (nous écrivons cet article sans 
avoir sous la main aucun instrument de recherche). Le n° 126 a été traduit 
et publié en français, à Paris. En général, dans une seconde édition, il 
sera bon de donner, sur les traductions, les indications bibliographiques 
complètes. Il a paru du Judenspiegel (n° 251 a) une édition (plus ou moins 
altérée ?) portant le nom du D r Ecker et dont celui-ci a récusé la pater- 
nité. On- pourrait aussi placer ici les prospectus pour la publication du 
Talmud publié, par une librairie d'Insbruck, avec le concours de Justus- 
Briemann. Neofito (n° 323 a) n'est pas un nom propre, M. J. le sait, mais 
indique un juif converti, auteur vrai ou prétendu de la brochure; l'original 
grec existe, nous en possédons un exemplaire. L'Antisémitique (n° 334) était 
bien hebdomadaire. L'article de l'Economiste français (n° 372) était signé, si 
nous ne nous trompons, Albert Towim ; ce n'est pas un pseudonyme, à ce 
que nous croyons. Au n° 423 il faut ajouter la conférence faite par M. Renan, 
en 1883 également, à la Société des Etudes juives. Saint-Yves d'Alveydre 
(n° 448 a) n'est pas un pseudonyme, mais le nom d'un écrivain parfaitement 
connu et qui n'a rien de commun avec le roi Louis de Bavière. N° 449 a : 
il y a aussi une publication du prince Orloff (en russe et en français), sur les 
cultes dissidents en Russie, où il est question des Juifs. Dans la lettre V, 
on peut insérer un excellent article publié par Cari Vogt, dans un journal 
de Francfort (vers 1882), et dont une traduction française a été imprimée à 
Neufchâtel. Nous croyons que l'anonyme du n° 532 est M. Friedlànder, de 
Vienne. On sait maintenant qui est Corrado Guidetti (n° 553) : c'est 
M. Trêves, de Padoue, ancien éditeur du Giornale degli Eruditi, de cette 
ville. Nous remarquons avec plaisir que c'est M. Jacobs qui est l'auteur 
du n° 52 (Persécution of the Jews in Russia, inséré dans le Times de 1881). 



BIBLIOGRAPHIE 283 

On trouvera plus'loin, dans la Revue bibliographique, quelques additions 
à la liste de M. Jacobs. 

Jacobs (Joseph). On thc racial characteristics of modem Jews. Londres, 
impr. Ilarrison, in-8° de 62 p. Extrait du Journal of the anthropological 
Institute, août 1885. 

M. J. cherche à indiquer quels sont les caractères anthropologiques des 
Juifs modernes et il étudie ce problème délicat avec une méthode rigou- 
reuse, aidée d'une très vaste érudition. Le travail se compose principalement 
de trois chapitres : 1. Statistique biologique ; 2. Anthropométrie; 3. Don- 
nées historiques. Dans la partie biologique, M. J. résume les travaux qu'il 
a publiés autrefois dans le Jewish Chronicle et qui paraîtront prochaine- 
ment sous le titre de Studies on Jewish Statistics. Les conclusions aux- 
quelles il est arrivé sur ce sujet confirment en grande partie ce que l'on 
sait déjà sur la matière. Nous n'admettrions pas aussi facilement que M. J. 
que le peu de fécondité des mariages mixtes de Juifs avec des chrétiens 
' indiquerait une différence de race. Les mariages mixtes entre catholiques 
et protestants sont aussi beaucoup moins féconds que les mariages de ca- 
tholiques entre eux et de protestants entre eux ; l'infécondité relative ne 
peut donc pas venir de la race, mais de la différence d'éducation et de sen- 
timents. Si, par exemple, le coefficient des mariages mixtes entre chrétiens 
de cultes différents est de l/2, nous n'hésitons pas à dire que celui 
des mariages mixtes entre Juifs et chrétiens doit être de 1/4. Dans le 
second chap., la partie consacrée aux cheveux, yeux et teint nous a parti- 
culièrement intéressé, quoiqu'ici encore nous ayons plus de tendance que 
M. J. à croire aux analogies avec les autres races et aux différences dans 
les types juifs entre eux. Il y a des représentations romaines de person- 
nages juifs où l'on ne reconnaît pas la moindre analogie avec le type juif 
actuel. Nous croyons de même que J. est trop affirmatif quand il soutient 
que les anciens payens n'ont pas fait irruption dans le judaïsme, la question 
est évidemment encore très obscure, mais nous demandons d'où est venu 
le million de Juifs égyptiens (s'il n'y a pas exagération) et tous les Juifs 
répandus en France et en Espagne. Est-il possible de croire qu'ils soient 
descendus, en dernière ligne, des Juifs palestiniens? Ces remarques montrent 
que l'étude de M. J., si riche en faits, a encore le mérite de soulever des 
problèmes intéressants et d'ouvrir la voie à des recherches sur lesquelles 
il apporte des documents et des idées dignes d'être pris en considération. 

Jastrow (Morris). Abu Zakarijjâ Jahjâ ben Dawûd Hajjug und seine zwei 
grammatischen Schriften ûber die Verben mit sckwachen Buchstaben 
und die Verben mit Doppelbucbstaben. Inauguraldissertation. . . Giessen, 
impr. Wilh. Keller, in-8° de 32 p. 

Hajjug est en vogue ; voici, après le travail de Drachmann (voir plus 
haut), une autre étude sur lui. M. Jastrow apprécie Hayyug comme 
M. Dr. et comme leurs devanciers ; dans le détail, il a des observations 
intéressantes et qui annoncent un bon esprit critique. Cette publication a, 
du reste, pour principal objet de servir, pour ainsi dire, de prospectus 
scientifique à l'édition arabe des ouvrages de Hayyug que l'on possède 
dans cette langue et que M. Jastr. se propose d'imprimer. M. J. nous en 
donne un petit chapitre avec une traduction allemande. 

Jellinek (Ad.). Der jùdische Stamm in nichtjùdischen Sprichwôrtern. 
Dritte Série : franzôsiscbe, italienische, rumânische und slavische Sprich- 
wôrter. Vienne, libr. Bermann et Altmann, in-8° de 76 p. 

M. J. continue ses ingénieuses, spirituelles et instructives explications 
des proverbes concernant les Juifs. Ces proverbes sont quelquefois assez 
obscurs, plus d'un d'entre eux prête à deux explications entièrement 



284 REVUE DES ETUDES JUIVES 

opposées. Sur tous, M. J. trouve à dire des choses iuléressantes, 
fines, et quelquefois profondes. Français : Riche comme un Juif; Avare 
comme une rabhine ; Italiens : Obstiné comme un Juif; les Hébreux 
ont fini par se dégoûter de la manne; C'est un Juif qui est mort; 
N'est pas bon chrétien qui n'a été (avant sa conversion ?) bon Juif ; 
Juif, dame et homme couronné (moine, d'après M. J.) jamais ne pardon- 
nent. — Roumains : Ni Juifs sans Roumain, ni Roumain sans Juif (ils 
sont toujours ensemble); Il a raison, quoique Juif; Il travaille comme 
un Juif (Rhutène : L'âme et le Juif ne s'endorment jamais); Grec ga- 
lant, Juif borné, Tsigane probe, sont trois impossibilités ; Tête juive (in- 
telligent); Un Juif trompe deux Roumains; un Grec, deux Juifs; un 
Arménien, deux Grecs. — Slaves : Pieux comme un Juif en voyage ; Le 
• bientôt » du Russe vaut le « tout-de-suite » du Juif ; Juif, noble et Al- 
lemand gâtent tout de fond en comble ; Se soutiennent ordinairement noble 
et noble, paysan et paysan, Juif et Juif; Les Juifs sont comme les abeilles, 
chacun soutient tous les autres; Pus de marais sans diable, pas de grand 
sans Juifs ; Dans le malheur on va chez le Juif, dans la misère chez le 
prêtre, dans la détresse chez Dieu ; Le Juif à la foire (est indispensable) 
comme le pope au baptême ; Le paysan n'a pas froid dans la poitrine (il 
boit), le Juif au talon (il remue toujours); Le Polonais aux oreilles; On 
le frappe (pour rire) comme l'Haman juif; Au travail (il est) un lièvre, à 
table un Juif (ce proverbe, que M. J. n'a peut-être pas bien expliqué, nous 
paraît désigner un homme qui ne sait ni travailler ni manger bravement ; 
allusion à la sobriété des Juifs); Un pont polonais, un jeûne allemand, un 
office religieux juif, sont purs enfantillages; Courir le monde comme un 
Juif. En appendice, un chapitre intitulé : Dante défenseur du Talmud. On 
s'est beaucoup moqué et scandalisé d'un passage talmudique où Dieu cède, 
pour ainsi dire, à l'autorité des docteurs juifs, en s'écriant, avec un sou- 
rire : Mes enfants m'ont vaincu. Un passage analogue se trouve dans le 
Paradis du Dante : « Regnum cœlorum violenzia pâte. . - » Dante se dé- 
sole de ne pas pouvoir admettre dans le Paradis les payens pieux, un 
Socrate, un Platon. La doctrine rabbinique donne place dans le Paradis à 
tous les justes des autres nations. L'Enfer de Dante est rempli de sup- 
plices horribles, le judaïsme ne connaît rien de pareil, et, s'il n'aurait 
point placé Torquemada dans le Paradis, il ne lui aurait pas non plus 
rendu, dans son Enfer, supplice pour supplice, et torture pour torture. 

Die Kabbale, ihre Hauptquellen und ihr VerMltniss zum Chris lenthum. 
Iunsbruck, 1885. 

La publication de cet ouvrage a déjà été signalée ici. On prétend que 
l'auteur est le D r Justus (pseudonyme de Briemanu), mais il nous semble 
qu'il contient, en différents endroits, des idées opposées à celles que ce 
faussaire, maintenant fameux, a exposées dans ses pamphlets contre le 
judaïsme. L'auteur du Die Kabbale veut prouver que l'idée de la Trinité 
existait parmi les Juifs au temps de Jésus. Ses arguments ne sont pas 
forts: on ne voit pas, dans les Evangiles, que les Pharisiens fassent des 
objections à Jésus contre la Trinité ; la Trinité se trouve dans le Zohar, 
qui, pour notre auteur, appartient, pour le fond, à Siméon b. Johaï. S'il 
avait connu l'article de M. Schiller Szinessy sur le Zohar dans l'Encyclopé- 
die britannique, il y aurait trouvé un appui pour l'antiquité du Zohar. 
Mais il ne connaît guère les recherches modernes ou il ne veut pas les 
connaître, il ne cite ni Zunz, ni Graetz, ni Jellinek, dont les études sur la 
cabbale sont pourtant importantes. Il cite le Yuhasin, le Salsélet haccab- 
bala, le Cémah David, il a même entendu parler du Séfer ha-schem de 
Moïse de Léon et il espère qu'on le découvrira un jour en Espagne (l'ou- 
vrage se trouve en manuscrit dans un grand nombre de bibliothèques). Le 
Séfer Jecira, qu'on attribue à Abraham et à Akiba, est, pour l'auteur, le 
même que celui qui est cité dans le Talmud. Ce qui prouve, pour lui que 



BIBLIOGRAPHIE 285 

le Zohar est de Siméon b. Johaï, c'est qu'il est écrit en araméen, idiome 
éteint après l'époque talmudique ! L'auteur ne sait pas que les Consulta- 
tions des Gaonim sont en araméen. Comment Moïse de Léon, dit-il, aurait- 
il pu écrire un ouvrage si vaste en araméen au commencement du xvi° siècle ? 
A cette objection feu S. D. Luzzatto a répondu, il y a longtemps, en montrant 
les fautes idiomatiques et grammaticales que l'auteur du Zohar a commises; 
la langi-e du Zohar est tout ce qu'il y a de plus artificiel. L'auteur dit en- 
core qu'on ne trouve pas trace, dans le Zohar, de la philosophie aristoté- 
lique ; dans une des lettres du feu Rappoport, dont le premier fascicule 
vient d'être publié par M. Eisig Grâber à Jaroslaw, ce savant a prouvé 
jusqu'à l'évidence que dans un passage du Zohar hadasch on trouve toute 
une sentence tirée du Traité sur l'âme d'Alexandre d'Aphrodise (sans 
doute d'après l'arabe ou même d'après une traduction hébraïque), mais que 
l'auteur du Zohar hadasch introduit cette sentence par les mots de 
"1E)N "Wn^ODbtf '*) « R. Alexandrai a dit. » Faut-il une preuve de 
plus pour démontrer que le Zohar est une pure fabrication ? Après avoir 
donné les passages relatifs à la Trinité qu'on trouve dans le Zohar (l'un se- 
rait le verset : Ecoute Israël, Jéhovah notre Dieu est Jéhovah un, où les 
deux mots Jéhovah feraient les deux personnes de la divinité, dont la troi- 
sième serait représentée par le mot « notre Dieu »), l'auteur fait observer 
que Raymond Martini est arrivé à la même explication de ce verset sans 
avoir connu le Zohar. Nous demandons : Comment se fait-il que ce grand 
inquisiteur, qui s'était procuré une bibliothèque splendide, composée de 
Midraschim que nous ne possédons plus tous, et qui s'est donné tant de 
peine pour prouver la messianité de Jésus et la Trinité par des midraschim 
assez modernes, tels que le Midrasch Tillim, n'ait pas connu le Zohar en 
Espagne, vers 1270, si ce livre est si ancien ? Il serait superflu, du reste, 
de rappeler ici que le dogme de la Trinité n'a pas été énoncé par Jésus et 
qu'il n'était pas encore inventé du temps de Siméon b. Johaï, puisque 
notre auteur ne croit pas aux recherches modernes. Dans la limite des 
écrits qui lui sont connus, notre auteur donne, à ce qu'il nous semble, une 
description juste des idées cabbalistiques renfermées dans le livre Jecira et 
dans le Zohar. Il s'élève contre ceux qui (a-t-il en vue le D r Justus ?) 
croient par ignorance ou font croire aux autres par malice « à ces calomnies 
perfides. » L'auteur nous paraît être un catholique fervent, il croit à l'anti- 
quité du Zohar, nous respectons une croyance, même erronée, quand elle 
est sincère et s'appuie sur un sentiment d'humanité. — A. N. 

Kahn (Léon). Histoire de la communauté israélite de Paris. Les Professions 
manuelles et les institutions de patronage. Paris, libr. Durlacher, in-8° 
de 96 pages. 

M. Léon Kahn a déjà publié, dans l'Annuaire de la Société des études 
juives, une histoire des écoles primaires israélites de Paris. Son Histoire 
des professions manuelles sera lue avec le même intérêt. M. K. a dépouillé 
les documents qui se trouvent aux Archives du Consistoire israélite de Pa- 
ris, il a donc pu réunir, dans son travail, de nombreux et précieux maté- 
riaux, il les a groupés dans un ordre excellent et y a joint des explications 
qui en relèvent la valeur. L'ouvrage est divisé en trois chapitres. Le cha- 
pitre i er est consacré à l'époque où la communauté juive de Paris était en- 
core en voie de formation; dans le chapitre n, on voit les progrès faits 
par l'apprentissage des métiers grâce aux encouragements du Comité de 
bienfaisance israélite, de la Société israélite des Amis du travail (1825) et 
de la Société des jeunes garçons israélites de Paris (1850). Le chapitre ni 
est consacré aux institutions suivantes : la Société de patronage des ap- 
prentis et ouvriers israélites de Paris (1853), la Société pour l'établisse- 
ment des jeunes fdles israélites (1843), l'Orphelinat Salomon et Caroline 
de Rothschild (1857), l'école de travail pour les jeunes filles, fondée par 
M. et Mme Bischoffsheim (1872), la maison de refuge pour l'enfance (1866). 



286 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Voici quelques observations qui montreront à M. Kahn l'intérêt que nous 
avons pris à son excellent petit livre. Ses indications bibliographiques ne 
sont pas toujours assez précises (voir par exemple, p. 17, note 1 ; page 22, 
note 2 ; p. 61, note l) ; on ne sait d'où est tiré le renseignement de la p. 27, 
note 2; des faits et des ouvrages ou brochures déjà analysés dans des ouvrages 
antérieurs ne sont pas rapportés à leur source (voir, par exemple, p. 6, note 1; 
et les détails chronologiques et bibliographiques sur la plupart des institu- 
tions et sociétés de travail); les pièces citées aux notes 1,2, 4 de la p. 16 
ont été imprimées et il était inutile d'aller les chercher aux Archives na- 
tionales (les notices données aux p. 18 et 21, en note, sont tirées d'un ou- 
vrage que nous préparons et qui paraîtra dans quelques mois). Dans l'in- 
troduction, M. Kahn répète, un peu comme tout le monde, du reste, les 
préjugés répandus sur l'activité commerciale et la richesse des Juifs 
(p. 6), et si l'on veut parler de l'état des Juifs en France sous Charles VI 
(ce roi ne s'est pas borné à chasser les Juifs de Paris seulement), ce n'est 
pas précisément dans un discours de M. Vieilliard, prononcé en 1790, qu'on 
ira chercher des renseignements (p. 6). A la p. 7, M. K. compte un peu 
trop de bannissements, il n'y en a pas eu tant que cela ; celui de Dago- 
bert est plus que douteux, celui de Louis XIII mérite à peine ce nom. La 
partie la plus curieuse de la publication de M. K. est certainement l'ap- 
pendice. Il contient : 1. Un résumé du recensement de la population israélite 
de Paris en 1809 indiquant les professions (p. 67 et p. 71, il faut lire Dalm- 
bert, non Dalembert ; on remarquera, à cette même page, le nom de Mayer 
Calmer, un des fils de Liefmann Calmer dont nous avons fait la biographie 
dans l'Annuaire des Archives israélites de M. Prague; Valig., p. 69, 
égale sans doute Vallich; Manus, p. 70, vient probablement de Magnus : 
p. 72, en bas, lire Bionville, non Biouville ; p. 73, Zillisheim, non Siles- 
heim ; p. 74, Carpin rappelle Karpeles ; Canon est un nom encore aujour- 
d'hui usité dans le Comtat; lire Roédelheim, non Roedoelheim; Laon veut 
dire Lang ; Bibi est un diminutif usité à Carpentras ; Cayen veut dire Ca- 
heu, Elio égale Elie, Feidel est le nom allemand Veitel ; les prénoms de 
femmes tels que Bellette, Belote, Bonnefille, Doucette, ne viennent pas 
d'Alsace ou de Lorraine; le nom de Tevora est probablement Çippora; lire 
Jentelé, non Jeutelé). 2. Liste nominative des professions exercées par 
les eafants israélites à Paris en 1812 (il eût été intéressant d'y joindre une 
analyse qui aurait donné le nombre des enfants et le tableau récapitulatif 
des professions) ; 3. Etat des enfants israélites portugais qui sont militaires 
et dans les arts et métiers (1812?); 4. Liste des officiers et soldats israé- 
lites de Paris, en 1809 (comprend 79 personnes) ; 5. Officiers et soldats is- 
raélites de Paris en 1812 (47 pers) ; 6. Statistique des professions des israé- 
lites de Paris en 1843, par 409 chefs de ménages ; 7. Liste de candidats à 
l'apprentissage en 1810. Sur les noms de personnes et de localités, le3 
listes de M. K. contiennent des renseignements qui pourront être examinés 
et utilisés par la critique historique. 

Kurrein (Adolf). Die Frau im jûdischen Volke, Vortrag... Fraucfort-sur- 
le-Mein, libr. Kauffmann ; Bilin. impr. Plattig, in-8° de 39 p. 

Cette conférence sur la femme juive repose sur un grand nombre de textes 
talmudiques, et présente, par suite, un certain intérêt scientifique. 

Lagumina (Fratelli sacerdoti Bartolomeo e Giuseppe). Codice diplomatico 
dei Giudei di Sicilia. Vol. I, part. I, pages 97 à 288. Fascicule II du 
VI e vol. des Documeuti per servire alla storia di Sicilia. Prima série, di- 
plomatica. Palerme, impr. Michèle Ameuta, 1885. 

M. le grand-rabbin Marco Mortara, de Mantoue, a déjà rendu compte 
dans la Revue, du fascicule précédent (p. 1 à 96), formant le fasc. 1 du 
vol. VI des Documenti. Voici les principaux documents contenus dans le 
fasc. 2. N° 67. Schibideu Cuscha, juif de Trapani, réduit à la misère par 



BIBLIOGRAPHIE 287 

les déprédations commises clans l'émeute de l'année dernière, est exempté 
de l'impôt (10 nov. 1374). — ■ N° G8. Ordonnances du roi Frédéric pour la 
protection des Juifs de Syracuse (8 nov. 1375). — N° 69. Virdimura, 
femme de Pasquale de Medico, de Catane, examinée par les médecins de 
la maison royale, obtient la permission d'exercer la médecine dans tout le 
royaume (7 nov. 1376). — N° 70. Le roi Frédéric autorise les Juifs de Sy- 
racuse à rester en possession, nonobstant l'opposition de l'évêque, des 
esclaves sarrazins qu'ils ont achetés de la curie royale pour leurs 
usages domestiques et autres (20 déc. 1376). — ■ N° 71. Le roi Frédéric 
confirme la donation perpétuelle faite par le roi Pierre II, le 8 juillet 1338, 
à Franciscus Sala, familiaris et fidelis noster, du droit augustal des Juifs 
d'Agrigente (l er avril 1377). — N° 72. Réquisition faite par le roi Frédéric 
à la communauté juive de Syracuse d'avoir à payer d'avance les 43 onces 
pour le droit de gisia (djesia) et l'augustale pour l'année suivante, le tré- 
sor ayant besoin d'argent (14 juin 1377). — N° 73. La communauté juive 
demande, pour cet objet, le droit de percevoir une gabelle sur le blé et* les 
marchandises des Juifs qui entreront dans la ville ou en sortiront par terre 
ou par mer (14 juin 1377). — N° 75. Samuel et Elie Sala, fils de Busacca 
Sala de Fariono, Juifs de Trapani, sont nommés par le roi Martin et le 
duc de Monblanc familiers de l'hospice royal (30 mars 1392). — N° 76. 
Les mêmes approuvent un règlement intérieur proposé par les Juifs de Sy- 
racuse (22 juin 1392). — N° 77. Edit des mêmes pour protéger les Juifs le 
vendredi saint, se référant à un édit semblable du roi Pierre II, fait à 
l'occasion d'une émeute en 1339 (28 juin 1392). — N° 83. Les mêmes renou- 
vellent un édit du roi Louis, du 22 déc. 1347, d'après lequel les Juifs de 
Palerme sont obligés de fournir 6 onces d'or, et non plus, pour les drapeaux 
de chaque galère armée par le roi dans le port (28 juin 1392). — N° 86. 
Des mêmes : ne pas exiger des droits abusifs des Juifs de Palerme (demeu- 
rant au quartier Cassari ?) pour les lumières qu'ils portent dans les rues, 
hommes et femmes, le soir d'un mariage (28 juin 1392). — N° 86. Des mê- 
mes : les hommes du Mont Saint-Julien sont récemment tombés, les armes 
à la main, sur les Juifs de l'endroit et les ont forcés de se baptiser, et ont 
tué les récalcitrants; défense de renouveler ces actes de violence; se réfère 
à une bulle du pape Martin IV; fait sur la demande des Juifs de Palerme, 
qui sont la tête et le chef des Juifs de Sicile (1 er juillet 1392). — N os 88 à 
91. Des mêmes: privilèges et protection aux Juifs du Mont Saint- Julien, 
de Marsala, de Catane ; permission à l'évêque de Mazara de procéder contre 
les Juifs du Mont Saint-Julien qui avaient été baptisés et qui probablement 
étaient revenus au judaïsme (année 1392). — N° 93. Contestation sur l'au- 
gustale des Juifs de Syracuse concédée à vie à un chrétien (février 1393). — 
N° 94. Ordre du duc de Monblanc de faire ouvrir de nouveau une fenêtre de 
la synagogue de Lentimi fermée par l'évêque (8 mai 1393). — N° 96. Sur la 
rouelle des Juifs de Palerme (12 mai 1393). — N° 98. Abolition temporaire 
de la gabelle dite juglaria payée par les Juifs de Palerme à la naissance d'un 
enfant juif et à l'occasion d'un mariage juif (12 mai 1393). — N° 99. Les 
mimes chrétiens et les pleureuses chrétiennes peuvent continuer à être appe- 
lés par les Juifs, les premiers aux noces juives, les secondes aux enterrements 
juifs. Défense de mettre aucun drap brodé sur les corps des Juifs qu'on en- 
terre (12 mai 1393) . — N° 100. Les Juifs peuvent continuer à procéder contre 
les Juifs melchinos (malsinim, dénonciateurs ?), en présence du capitaine ; 
la sentence sera exécutée par le capitaine, pour chaque exécution il sera 
payé 20 onces à la curie (12 mai 1393).* — N° 104. Annulation d'une 
amende imposée à tort à des Juifs de Polizzi (1393). — N° 105. Ordre aux 
proti des Juifs de Syracuse de taxer les Juifs de la ville pour payer les 
150 onces promises à la cour (3 juin 1393). — N° 109. Le roi Martin et le 
duc de Monblanc accordent à Iussef Abenafia, juif, médecin et familier 
du roi, une maison sise à Syracuse, dans la rue du bain des Juifs, 
et confrontée aux maisons des Juifs Cadoni Calon(ymos) et Colluf Cato- 
uia ; et une taverne sise dans la même ville, place des Juifs, confrontée 



REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

aux maisons des Juifs Iuceff Tegelmali et Iuceff Maticer et Iacob Soffer, 
maison et taverne confisquées à Berti Coller, condamné comme traître et 
rebelle au roi (2 oct. 1393). — N° 110. Ordre de laisser à un chrétien un 
esclave tartare baptisé qui avait été vendu à ce chrétien, avant son bap- 
tême, par le médecin juif Magaluf, de Raguse, et que 1 'évoque réclamait 
en vertu des canons de l'Eglise (30 avril 1394). — N° 112. Délai pour le 
paiement des impôts accordé à Bâte Cohen, Chaym Maniscalco et Bâte 
Sabba, de Syracuse (1394). — N° 120. Impôt des Juifs de Noto (1395). — 
N° 121. Lettre confirmative de la nomination, par le roi Frédéric, de Frère 
Nicolo de Palerme, de l'ordre des Mineurs, comme inspecteur de la rouelle 
des Juifs (10 août 1395). — N° 123. Iosef Abenafia est nommé, par le roi 
Martin, juge, assesseur et correcteur, pour les procès à juger suivant la 
loi juive (10 févr. 1396)* — N° 125. Condissalve Daycoca jugera les autres 
procès des Juifs à titre de protecteur (20 févr. 1390). — N° 127. Ordre de 
payer les arriérés dus par la communauté juive de Syracuse aux proti 
Bracone Cohen et Douato Mechi (1396). — N° 131. Maître Péri Ingarsia 
Catalano (Juif ?) et maître Iosef Abenafia sont nommés médecins de 
la reine (1390). — N° 140. Règlement pour la nomination des proti de la 
juiverie de Palerme (1397). — N° 144. Ordre d'obliger les Juifs de Pa- 
lerme aux prestations anciennes pour le palais royal (1398). — N° 145 à 
149. Sur les Juifs de Siacca (1398-99). — N° 150. Confirmation d'une 
amende prononcée par l'inquisiteur de Palerme contre les Juifs Salomone 
Russo et sa femme (1399). — N° 151. Projet de statuts pour les Juifs du 
royaume présenté par maître Joseph Abanafia (1399). — N° 146. Récla- 
mation contre la communauté de Syracuse de quatre anciens proti nommés 
Sachinus Cohen, David Rumanus Abbati Mirmichi, Matheus Saba et Sy- 
mon Cohen (1399). — Les pièces publiées avec tant de soin par MM. La- 
gumina auraient quelquefois besoin d'explication. Quelques notes sur les 
passages difficiles ou obscurs rendraient grand service au lecteur. 

Margulies (S.-H.). Saadia Al-Fajûmî's arabische Psalmenùbersetzung, 
nach einer mùnchener Handschrift kerausggb. und ins Deutsche ûber- 
tragen. Erster Theil. Breslau, impr. Grass, Barth et C io , 1884, in-8° de 
iv-51-24 p. 

Contient une revue des manuscrits de la traduction des Psaumes de 
Saadia, le texte arabe de Saadia sur les vingt premiers psaumes et la 
traduction allemande de ce texte. 

Mommsen (Theodor). Rômische Geschichte. Fùnfter Band : Die Provinzen 
von Csesar bis Diocletian. Berlin, libr. Weidmann, in-8°. 

Un chapitre important de ce bel ouvrage est intitulé « la Judée et les 
Juifs. » On voit, en le lisant, que M. M. n'écrit pas l'histoire comme un 
pamphlétaire et que les idées qu'il émet, si elles peuvent quelquefois 
prêter à la discussion, reposent sur une connaissance approfondie du sujet 
et une profonde intelligence des faits. Personne n'en voudra à M. M. 
de ne pas connaître à fond la théologie orientale et de dire que nul autre 
dieu n'a été, à l'égal de Jahvé, un dieu appartenant si exclusivement à 
une famille et à une race. Une pareille assertion, quelque regrettable qu'elle 
soit, surtout à la place qu'elle occupe juste au début du chapitre, peut 
avoir une influence fâcheuse sur l'esprit d'un lecteur inexpérimenté, elle 
n'en a guère, à ce qu'il semble, sur la suite du récit de M. M., qui, après 
cette incursion sur le terrain théologique, revient de suite à la science 
historique. M. M. constate, à l'encontre des théories reçues dans un certain 
monde, que l'émigration des Juifs de la Palestine vers l'Asie-Mineure ou 
l'Egypte n'a pas été, comme celle des Grecs, une émigration libre, 
accomplie sous l'action d'une poussée intérieure, et quoiqu'il ne s'explique 
pas sur les causes de cette émigration pour ainsi dire forcée (p. 489), on 
peut croire qu'elle vient en grande partie de l'humiliation de la nationalité 



BIBLIOGRAPHIE 269 

juive qui diminua chez les Juifs l'amour du sol natal, et d'actes d'autorité 
comme on en attribue aux rois égyptiens et syriens, qui ont exilé des 
Juifs en Egypte et en Asie-Mineure, et enfin de l'exemple donné par les 
Grecs. Ceux-ci ont élé, en fait d'émigration, de colonisation et d'opéra- 
tions commerciales, les maîtres des Juifs et les ont toujours surpassés. 
M. M. croit que les Juifs, en dehors de la Palestine, ont été forcés par les 
Romains d'adopter la langue grecque, et c'est ainsi que s'expliquerait le 
prompt oubli dans lequel tomba, en Egypte comme dans les colonies 
juives de l'Asie, la langue de la patrie. La rapide et grande extension de 
ces colonies (celle d'Egypte est estimée à 1 million de personnes) est 
d'autant plus étonnante que la Judée n'était, en somme, qu'un petit pays 
et les Juifs un petit peuple, et l'on se demande comment, d'une source si 
pauvre, il a pu sortir un si grand courant d'émigration. M. M. croit que 
les Juifs de ces colonies étaient, en assez grande partie, composés de payens 
convertis, et il est convaincu que toutes ont été, comme on le dit formelle- 
ment de celle d'Antioche et comme il est permis de le dire de celle de 
Damas, considérablement augmentées par l'irruption d'éléments payens 
(p. 493). La situation morale des payens orientaux les avait préparés à 
cette conversion, et, de plus, M. M. pense qu'il n'est pas impossible que 
les privilèges accordés aux Juifs par les Lagides et les Séleucides y aient 
contribué. Cela est-il bien certain et ces privilèges ont-ils l'importance que 
M- M. leur attribue en général, lorsqu'il croit qu'ils furent la seule source 
des haines de la population grecque et de l'espèce d'éloignement des Ro- 
mains pour les Juifs ? Ils consistaient en ceci : Par égard pour les sentiments 
religieux des Juifs et leur législation, on permit aux Juifs, en Orient et en 
Egypte, de conserver leur juridiction particulière et déformer une commu- 
nauté spéciale, et, ce qui est plus grave, ils furent, à cause du sabbat, 
exemptés du service militaire. Mais, d'un côté, les Grecs étaient partout 
des citoyens, tandis que les Juifs n'étaient placés qu'au second rang, avec 
les indigènes. Les Grecs d'Alexandrie n'avaient donc, à ce sujet, aucune 
raison de les jalouser, et on ne peut attribuer leur haine contre les Juifs 
qu'à un bas sentiment d'exclusion et d'aversion pour ce qui était considéré 
comme étranger. Qu'on voie comment Aristote conseillait à Alexandre de 
traiter tout ce qui n'était pas grec (p. 502) et comment, en réalité, les 
Egyptiens et même les Grecs d'Egypte étaient traités par les Romains. 
Cela permet-il de parler, comme le fait souvent M. M., de l'esprit d'exclu- 
sion des Juifs, comme si le même esprit n'avait pas sévi, peut-être plus for- 
tement encore, chez les Grecs et les Romains? Ceux-ci ont été, dans leur 
opinion sur les Juifs, les élèves de misérables sophistes grecs, et nous 
croyons volontiers que la résistance tout à fait exceptionnelle des Juifs à la 
conquête romaine et leurs rébellions continuelles n'ont pas peu contribué à 
nourrir l'antipathie d'une certaine partie des Romains, sinon de leur gou- 
vernement, contre les Juifs. Il nous semble qu'on ne peut pas contester que 
la guerre qui se termina par la prise et la destruction de Jérusalem a laissé 
un souvenir pénible dans l'esprit des Romains et que le fiscus Judaicus 
créé parVespasien fut une mesure offensante et vexatoire au dernier point. 
Les Romains, à leur point de vue, avaient raison d'en vouloir aux Juifs, 
mais l'historien moderne n'est pas obligé de partager toutes les passions 
politiques des Romains, le courage et la persévérance avec lesquels les 
Juifs ont défendu leur nationalité sont peut-être dignes de quelque sym- 
pathie. M. M. n'en montre aucune, à ce qu'il nous semble; dans leur ré- 
sistance à la conquête romaine, que d'autres peuvent qualifier de vaillante et 
même d'héroïque, il ne voit qu'une aveugle et coupable opiniâtreté. Il sera 
permis de ne pas souscrire à ce jugement. 

Parmi les nombreux passages de ce chapitre où l'on trouvera des indica- 
tions précieuses pour l'histoire des Juifs, nous signalons les pages où M. M. 
montre la différence dans le traitement des Juifs d'Occident et de ceux 
d'Orient par les Romains, sa note sur l'Apocalypse de saint Jean et son 
explication (p. 549) de la défense de pratiquer la circoncision. 

T. XI, n° 22. 19 



290 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Morey (l'abbé J.). La banque d'Elias (Hélyot) de Vesoul de 1300 à 1318. 
Vesoul, impr. A. Suchaux, in-8° de 26 p. Extrait du Bulletin de la So- 
ciété d'agriculture, sciences et arts de la Haute-Saône, année 1885. 

M. l'abbé Morey a bien voulu, dans ce travail, rendre compte de notre étude 
sur les deux livres de commerce, de Vesoul, du commencement du xiv° siè- 
cle (Revue, tomes VIII et IX). Ces deux livres furent probablement saisis 
eu 1321, lors de l'expulsion des Juifs du Comté, et passèrent plus tard aux 
mains du duc Eudes IV ; c'est ainsi qu'ils se sont conservés avec les autres 
titres des ducs de Bourgogne. M. Morey, qui connaît admirablement l'his- 
toire de la province, ajoute souvent à notre travail un commentaire instruc- 
tif et des observations qui expliquent les faits et leur donnent leur vrai sens. 

Oppert (Jules). Le poème chaldéen du déluge traduit de l'assyrien. Paris, 
impr. Joseph Kugelmann, in-8° de 13 p. 

M. Oppert a déjà donné autrefois, dans l'histoire d'Israël, de M. Le- 
drain, une traduction de ce remarquable poème. Depuis ce temps, des 
fragments importants du texte ont été trouvés et en ont comblé les lacunes. 
Ce récit du déluge est un épisode mis dans la bouche des rois Xisuthrus, 
le Noé babylonien, en réponse à une question d'Istubar, le héros babylo- 
nien, chasseur et conquérant, qui a été assimilé à Nemrod, à Ninus et à 
Sem. L'analogie du récit avec ceiui de la Bible, en bien des endroits, est 
frappante. Xisuthrus construit une arche (vaisseau), il y réunit sa famille, 
sa maison, ses troupeaux, les bêtes fauves, des provisions considérables. 
Le déluge dure une semaine ; l'arche s'arrête sur le mont Nizir, Xisuthrus 
ouvre la fenêtre, il est ébloui par la lumière (le vaisseau n'était pas éclairé), 
il lâche une colombe qui revient, une hirondelle qui revient également, en- 
fin un corbeau qui reste sur les cadavres flottant à la surface de l'eau et ne 
revient plus (la Bible explique bien mieux pourquoi ces oiseaux sont lâchés 
et comment Noé reconnaît, qu'il peut sortir de l'arche). Xisuthrus quitte le 
vaisseau, offre des sacrifices aux dieux et il obtient d'eux l'immortalité. On 
voit, à la fin du poème, que le déluge a été envoyé pour punir les hommes 
de leurs crimes. 

The Photographie News, vol. 19, n os 1385 et 1390, 17 et 24 avril 1885 : 
Francis Galton, Photographie composites ; Joseph Jacobs, The Jewish 
type and Galtons composite photographs. 

M. Galton et M. Jacobs ont chacun essayé de caractériser ce qu'on ap- 
pelle le type juif, mais rien n'est plus difficile. Une observation intéres- 
sante de M. Jacobs est que ce qu'on appelle le nez juif consiste surtout 
dans une espèce d'ove ou de spirale que décrit l'aileron du nez, tandis 
qu'il serait plus droit dans d'autres races. Nous croyons de plus en plus 
qu'il n'y a pas de type juif, mais un type artificiel, créé par le ré- 
gime du moyen âge, et qui s'en va. Le principal caractère de l'œil juif, 
qui nous paraît être le trait dominant du type actuel, est l'excessive mobi- 
lité, effet de la persécution. Une étude scientifique du type juif devrait 
commencer, à ce qu'il nous semble, par la comparaison de ce type, s'il 
existe, chez les Juifs des différents pays et la comparaison du type juif et 
des autres types sémites. Ce n'est qu'après avoir réduit à l'unité le type 
sémite qu'on pourra, à ce qu'il nous semble, vu l'extrême difficulté du pro- 
blème, le comparer au type arien et voir s'il en diffère réellement. 
M. Galton et M. Jacobs ont apporté à la question des éclaircissements 
utiles. Leurs articles sont accompagnés de huit figures composites, faites 
suivant le procédé bien connu de M. Galton, avec les figures simples qui 
ont servi à les composer. Nous avons beau faire, ce que nous voyons de 
plus expressif sur ces figures, simples et composées, c'est la mélancolie et 
une sorte d'attitude réfléchie et prudente, qui veille au danger pour s'en 
préserver. Des figures d'adultes (au lieu de celles de jeunes garçons) au- 
raient peut-être donné des résultats plus prononcés. 



BIBLIOGRAPHIE 291 

Rosa.nis (S.-J.). La généralogie [lisez généalogie] de la famille Rosanès, 
depuis les premiers temps jusqu'à nos jours ; 1 er volume. Roustchouk, 
impr. D. M. Drobnysk, in-8° de 72 p., plus une planche gravée sur bois. 

Cette première partie va des premiers temps jusqu'à la fin du xviii siè* 
cle. Le nom des Rosanès vient de la ville de Rosas ou Rozas, située en 
Espagne, dans la Catalogne. C'est de là que, à l'époque de l'expulsion 
des Juifs d'Espagne, les Rosanès se rendirent en Hollande, et se répan- 
dirent ensuite en Allemagne, et, vers l'an 1600, en Turquie. Les membres de 
la famille dont l'auteur donne la biographie, en partie d'après des papiers 
de famille, sont : R. Abraham Rosanès I l'ancien, à Constantinople, au com- 
mencement du xvn e siècle, auteur de Consultations et autres écrits ; son 
neveu Senor Hayyim Rosanès, négociant à Constantinople ; les deux frères 
de ce dernier, R. Juda Rosanès Necia. à Constantinople, 1657-1727, auteur 
de plusieurs ouvrages importants, et Senor Aron Rosanès; R. Abraham 
Rosanès II (1650-1745), fils de R. Abr. I, négociant à Constantinople ; R. 
Abraham III (1680-1750), petit-fils de R. Abr. I, rabbin à Constantinople; 
R. Isaac Rosanès II (1740), fils de Senor Hayyim, à Constantinople. En 
Allemagne, en Autriche et en Russie, l'auteur compte les Rosanès sui- 
vants : R. Raruch (Beresch), né à Francf.-s.-M. vers 1605. — R. Issakar, 
son fils, né dans la même ville, gendre de R. Josué Falk ; son frère Cebi 
Hirsch I. rabbin à Zolkewo ; R. Cebi Hirsch II (1720-1806), rabbin à Lem- 
berg; R. Cebi Hirsch III (vers 1720-1780), rabbin à Danzig ; R. Abraham 
Abli Rosanès IV, né à Zolkewo en 1710, rabbin à Minsk. Le tombeau de 
R. Abr. Rosanès II, celui de R. Aron Rosanès et de R. Isaac Ros. ont 
été retrouvés à Jérusalem, dans le cimetière israélite du Mont des Oliviers; 
R. Abr. est mort le 18 hesvan 5505 (1745), et R. Aron le 10 caslev 5520 
(1759). Parmi les documents donnés par l'auteur, et la plupart tirés de 
consultations imprimées, le plus intéressant est une lettre en espagnol, iné- 
dite, datée de Venise, 24 ellul 5409 (1649), et par laquelle deux Juifs de 
cette ville, Samuel b. Ishac et Ishac b. Najimias, reconnaissent avoir tiré 
une lettre de change sur Jomtob Cohen et son frère Josef Faadi et sur Ja- 
cob ben Nun, pour le compte (à l'ordre) des frères David et Abraham b. 
Iss, de Sofia, lesquels ont versé pour cet objet, à Paris, 2,405 ducats et 
19 piastres. Les témoins soussignés sont Ventura b. David, Avigdor b. 
Josef, Ishac Hagiz. Les deux tireurs ont également des comptes à Paris. 

Rosenthal (F.). Vier apokryphische Bûcher aus der Zeit und Schule R. 
Akiba's : Assumptio Mosis, Das vierte Buch Esra, Die Apokalypse Ba- 
ruch, Das Buch Tobi. Leipzig, Otto Schulze, in-8° de vn-150p. 

Etude très intéressante sur les quatre livres apocryphes dont le nom se 
trouve sur le titre. Nous ne voudrions pas entrer dans la discussion des 
questions délicates traitées par M. R. et sur lesquelles les avis sont par- 
tagés, nous nous bornerons à résumer les idées de M. Rosenthal, dont la 
critique tiendra certainement grand compte ; nous dirons seulement qu'il 
nous semble que l'auteur s'est peut-être trop exclusivement confiné dans la 
littérature juive et n'a pas considéré suffisamment la part que le christia- 
nisme peut avoir au moins dans le quatrième livre d'Esdras. 

Les quatre apocalypses étudiées par M. R. auraient toutes pour objet, 
d'après lui, de concilier les malheurs du peuple juif avec la justice divine. 
C'est le vieux problème du mal, déjà traité par l'auteur de Job, examiné 
ici au point de vue politique. L'Assomption de Moïse, d'après M. R., est 
écrite après la prise de Jérusalem et la destruction du temple. Elle serait 
l'œuvre d'un zélote démocratique, qui déteste les sadducéens et n'est pas 
toujours très content des Pharisiens, surtout de leurs rabbins. Après avoir 
eu une confiance sans bornes dans leurs docteurs pharisiens, les masses po- 
pulaires, une fois le temple détruit, auraient éprouvé une profonde et dou- 
loureuse déception en voyant le sanhédrin s'enfuir à Jabné et y continuer 



292 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

tranquillement ses travaux. Aux yeux des foules passionnées et à courte 
vue, cette conduite des rabbins ressemblait presque à une trahison. Le res- 
pect qu'on avait eu pour eux se changea eu haine et de là serait venu cet 
antagonisme si profond qui a existé, dans les premiers temps de la des- 
truction du temple, eutre les docteurs et l'homme du peuple, et dont les 
écrits talmudiques parlent assez souvent. Cette animosité prend naissance 
chez le peuple, c'est la première phase ; elle produit naturellement des sen- 
timents semblables chez les rabbins, c'est la seconde phase ; enfin vient la 
réconciliation, avec Akiba, c'est la troisième et dernière phase. Le fameux 
Taxo reste, chez M. R., un être mystérieux. Sans attacher une grande im- 
portance à l'hypothèse que nous avons autrefois émise sur l'identification 
de ce personnage avec Josua ben Hananya, nous croyons devoir maintenir 
ce que nous avons dit sur l'analogie de ce nom avec celui de la bête de 
l'Apocalypse, et que nous avons ici "lDpn = 566, imité du 666 de l'Apoca- 
lypse. 

On est généralement d'accord sur l'époque de la rédaction du iv e livre 
d'Esdras (vers le commencement du règne de Nerva, an 96). Ce livre, 
d'après M. R., est l'œuvre d'un Juif qui vit parmi les docteurs et qui pa- 
raît s'attacher particulièrement à l'un d'eux, Eliézer ben Hyrcanos. Nous 
croyons que la parenté de ce livre avec R. Eliézer est désormais un fait 
acquis. Dans le détail, quelques-unes des analogies indiquées entre l'Apo- 
calypse et le docteur juif sont des hypothèses très ingénieuses, mais peut- 
être un peu forcées. Tout le monde connaît le mot de R. Eliézer sur les quatre 
plaies d'Egypte. L'Egypte serait ici Rome, et les quatre plaies, les trois 
Flavius et Nerva. Akiba, qui vient plus tard, est obligé d'ajouter une cin- 
quième plaie, qui représente Trajan ou peut-être Adrien. 

M. R. pense que l'Apocalypse de Baruch, qui a une si grande analogie 
avec celle d'Esdras, n'a pas servi de modèle à celle-ci, mais lui est posté- 
rieure de quelques années. Elle est plus éloignée du christianisme que celle 
d'Esdras, la séparation du judaïsme et du christianisme y est plus profonde, 
l'apocalypse de Baruch est donc plus jeune. Comme il y est question, d'un 
côté, à ce qu'il semble, d'un tremblement de terre qui eut lieu à Autioche 
en décembre 115, et que, d'autre part, le livre ne parle pas de la guerre ap- 
pelée guerre de Kitos (commencée fin 116), elle aurait été écrite en 116, L'ap- 
pel fait par l'Apocalypse aux dix tribus est comme une voix qui annonce le 
soulèvement prochain des Juifs d'Asie et d'Egypte, si cruellement châtié 
par Lusius Quietus et Marcius Turbo. Comme Esdras IV se rattache parti- 
culièrement a Eliézer b. H., Baruch est de l'école d'Akiba; il a, sur un 
grand nombre de points importants, les mêmes doctrines (optimisme, néga- 
tion du péché originel, le malheur et la punition des péchés commis, la ré- 
surrection ne vient que pour ceux qui y croyaient, l'union étroite ou plutôt 
l'unité de la loi écrite et de la loi orale). Esdras IV, écrit par un docteur 
ou un disciple des docteurs, est plein de mépris pour l'homme du peuple 
(seconde phase indiquée plus haut); chez Baruch, conformément à l'esprit 
large d'Akiba et à sa sympathie universelle, l'opposition entre les docteurs 
et les ignorants a cessé ; l'auteur de Baruch, qui est un homme du peuple 
assez ignorant et qui écrit pour le peuple, ne parle plus des docteurs 
qu'avec respect. 

Le principal thème du livre de Tobit serait cette maxime talmudique : 
Tout ce que Dieu fait (même ce qui en apparence est incompréhensible et 
injuste) est fait pour le bien (tourne finalement à bien), et cette parole se- 
rait également d'Akiba. C'est ainsi que les malheurs qui frappent Tobit 
sont, à la fin, la cause de son bonheur. Ici encore, M. R. voit de nom- 
breuses traces de la doctrine d'Akiba, et, entre autres, le peu de cas fait 
par Tobit des Juifs exilés comme lui (Akiba refuse aux dix tribus toute 
participation au bonheur messianique). L'ouvrage aurait été écrit après la 
guerre de Kitos et au commencement du règne d'Adrien, à l'époque où les 
Juifs comptaient sur cet empereur pour le relèvement de leur situation, et 
avant le soulèvement de Bar Cokheba, dont il n'est pas question dans le 



BIBLIOGRAPHIE 293 

livre. Le cantique de Tobit contient un écho des espérances qu'avaient 
conçues les Juifs à cette époque. L'insistance avec laquelle le livre de To- 
bit parle du devoir d'enterrer les morts a paru, à certains critiques, la 
preuve que le livre a été écrit après le soulèvement de Bar Cokheba, à 
l'époque où il fut défendu aux Juifs d'enterrer leurs frères morts dans la 
lutte, mais M. R. croit que le livre de Tobit ne fait que répéter, en ceci, 
la doctrine et les exemples d'Akiba. Sur la langue originale de l'Assomp- 
tion et de Tobit, M- R., qui croit que ces livres ont été écrits en un hébreu 
plus ou moins pur, présente des observations critiques et philologiques très 
intéressantes. 

Sgheid (Elie). Histoire des Juifs de Haguenau, extraite de la Revue des 
Etudes juives, suivie du recensement de 1763, 1784 et 1808. Paris, libr. 
A. Durlacher, in-8° de 84 -f- lviii p. 

Nous n'avons pas à recommander aux lecteurs de la Revue un travail 
qu'ils ont sûrement lu avec intérêt. M. Sch. y a ajouté des tableaux nomi- 
natifs du recensement des Juifs de Haguenau à diverses époques, ce sont 
des pièces très utiles pour l'histoire de l'onomastique juive. 

Schwabacher (S.-L., rabbin à Odessa). Von Heliopolis nach Berlin, oder 
die Verwandtschaft ferner Janrhunderte. Eine liistorisch-kritische Paral- 
lèle. Odessa, impr. D. Schultze, in-8° de 104 p. 

Comparaison entre les persécutions contre les Juifs en Egypte du temps 
des Hébreux, plus tard à Alexandrie, puis dans les Etats chrétiens du 
moyen âge ; enfin, de nos jours, en Allemagne (à laquelle on pourrait ajou- 
ter la Russie) ; examen et réfutation des motifs invoqués par la persécution 
et qui sont toujours et partout les mêmes. Cette brochure contient des idées 
justes, qui sont probablement nouvelles pour un grand nombre de Russes 
et dont la forme oratoire convient sans doute aux lecteurs à qui elle est 
destinée. 

Spitzer (D r Samuel). Die Uhr, ein Beitrag zur Culturgeschichte der Alten 
(Hebrâer, Griechen, Rômer). Essek, libr. Victor Fritzscbe, impr. Julius 
Pfeifïer ; in-8° de 178 p. 

Ce petit ouvrage sur les mesures du temps chez les anciens (Hébreux, 
Grecs et Romains) occupera sa place parmi les autres monographies de 
l'auteur sur les mœurs et la vie des anciens (lois militaires, organisation 
des communautés, mariages chez les Juifs, les repas, les bains, etc.) . 
Nous ne pensons pas que l'auteur ait apporté des lumières nouvelles sur 
l'histoire de la mensuration de l'heure chez les Grecs et les Romains, ni 
même qu'il ait dit tout ce qu'on sait sur ce sujet. Même pour l'histoire de 
cette mensuration chez les Hébreux et les Juifs, la matière est pauvre, 
l'auteur y joint des vues intéressantes et des hypothèses ingénieuses, 
mais quelquefois trop risquées. Les principaux sujets traités sont : le coq, 
l'âne et le chien comme indicateurs de l'heure dans les temps primitifs ; 
les pierres, l'air, les fleurs, l'ombre remplissant les mêmes fonctions; enfin, 
les gnomons, les cadrans solaires, les clepsydres, les sabliers. La fin de 
chacune des trois veillées de la nuit est respectivement indiquée par les 
cris de l'âne, des chiens, du coq. La pierre lumineuse que Noé avait dans 
l'arche serait une pierre qui aurait eu la propriété de briller à une heure 
déterminée (par exemple, vers la fin de la nuit). Le Talmud connait aussi 
une pierre qui indique, par son éclat, l'heure de midi (est-ce bien le sens 
du passage Megilla, 12 ?) L'air, en colorant les signaux de feu trans- 
mis de loin et en leur donnant différentes nuances, selon l'heuie de la 
journée, aurait aussi été, pour les Juifs, un instrument de mesure du temps 
< la preuve manque) ; la harpe d'Eole placée, selon la légende, au-dessus 
du lit de David, aurait, toutes les nuits, marqué l'heure de minuit (est-ce 



294 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

tout à fait cela ?). Puisque Moïse prophétise avec certitude que « demain 
matin » le bâton d'Aaron fleurira, il connaissait sûrement des fleurs dont 
le calice s'ouvrait le matin ; nouvel instrument de mensuration ! Les du- 
daim de Léa aussi, par une exhalaison plus forte de leur parfum, mesu- 
rent toute la durée de la nuit, et de là leur rôle dans l'histoire du patriar- 
che Jacob ! Les * orot » cueillis par un disciple d'Elisée seraient, d'après 
Isaïe 26, 19, des fleurs qui, par un éclat particulier, indiquent l'heure du 
matin. L'arbre a tleurs que la légende a placé dans le temple de Salomon 
aurait aussi servi aux prêtres, par les mouvements de contraction ou d'ex- 
pansion des calices, à compter les heures. L'emploi du gnomon chez les 
Hébreux est attesté par l'histoire du roi Ezéchias (Rois et Isaïe), celui de 
« pierres des heures » par la Mischna ; le lustre placé par la reine Hé- 
lène d'Adiabène à la porte du temple serait aussi une espèce d'horlogs 
solaire. M. Sp. retrouve l'horloge un peu partout, et trop souvent où elle 
n'est pas. Daniel prie le matin, l'après-midi et le soir, donc il connaît les 
horloges et il est mathématicien ; la colonie ramenée par Ezra compte un 
artisan habile, probablement il savait construire des horloges solaires ; la 
pierre aux sept yeux de Zacharie devient elle-même un instrument d'horlo- 
gerie. C'est aller un peu loin. 

Steinthal. Haman, Bileam und der jiïdische Nabi ; dans Bericht ùber die 
(Hochsehule) Lehranstalt fur die Wissenschaft des Judenthums in Berlin. 
Berlin, impr. G. Bernstein, in-4°. 

L'étude de M. Steinthal a la forme d'une conférence publique. Dans la 
partie consacrée au livre d'Esther, l'auteur fait ressortir le talent de com- 
position du livre, sans en dissimuler les imperfections. Il montre comment, 
dès les temps talmudiques, on s'est aperçu que le livre contient, à la fin, 
des passages qui ne sont pas de la plus haute morale et qu'en plus d'un 
endroit le rédacteur, qui ne demeurait sans doute pas en Palestine, ne 
montre pas non plus un sens religieux bien délicat. Si le nom de Dieu 
n'est pas prononcé, M. St. croit que c'est tout simplement par maladresse, 
attendu que, dans plus d'un endroit du livre, le rédacteur n'a pas su 
mettre en évidence le sens et la. portée des actes qu'il raconte et qu'il est, 
en effet, bien difficile de supposer, comme on l'a fait, que, dans un livre 
écrit en hébreu et pour la glorification des Juifs, on ait craint de prononcer 
le tétragramme. — Dans l'épisode de Bileam, raconté par le Pentateuque, 
M. St. distingue une version primitive, altérée plus tard par des additions 
et interpolations de tout genre. Dans la. version primitive, il n'y avait 
aucun des traits qui ont fait finalement de Bileam un personnage équi- 
voque. Le sens de l'épisode était qu'un prophète payen, venu avec l'in- 
tention de maudire les Hébreux, mais apprenant è mieux les connaître, a 
senti sa haine se fondre et se changer en admiration. L'histoire d'Esther est 
celle d'une révolution toute matérielle qui se fait en faveur des Juifs ; celle 
de Bileam représente une révolution intérieure et morale qui s'opère dans 
le cœur d'un homme. Tout ce qui, dans l'épisode de Bileam, ne cadre pas 
avec ce thème, est considéré par M. St. comme une addition postérieure, 
par exemple, les révélations que Bileam a déjà avant de partir et avant 
d'avoir offert ses sacrifices, les passages qui le représentent comme un 
homme faux et de mauvaises intentions. — Le prophète juif est le prophète 
de la fraternité universelle. Quand les prophètes annoncent la perte des 
peuples, ce n'est point par haine religieuse ou haine de race, mais pour 
des fautes morales bien spécifiées et très souvent avec des sentiments de 
pitié et d'humanité. Isaïe, au chap. xix, rêve une alliance fraternelle entre 
l'Egypte, l'Assyrie et le pays d'Israël. « Béni soit mon peuple d'Egypte, 
et Assur, l'œuvre de mes mains, et mon patrimoine Israël. » Les idées de 
M. St. sont commentées par des notes instructives. 

Sludia biblica, essays in biblical archseology and criticism and kindred 



BIBLIOGRAPHIE 295 

subjects, by members of the university of- Oxford. Oxford, Clarendon 
Press, in-8° de vi-263 p. 

Ce volume contient les études suivantes: 1. S. R. Driver, Récent théo- 
ries ou the origin and nature of the tetragrammaton; 2. F. -H. Woods, The 
light thrown by the Septuagint version on the books of Samuel; 3 Ad. 
Neubauer, On the dialects spoken in Palestine in the time of Christ ; 
k. A. Edersheim, On a new theory of the origin and composition of the 
synoptic Gospels proposed by G. Wetzel ; 5. W. Sanday, A commentary 
on the Gospels attributed to Theophilus of Antioch ; 6. W. Sanday, The 
text of the codex Rossauensis (£) ; 7. John Wordsworth, The Corbey St 
James (ff), and its relation to other Latin versions, and to the original lan- 
guage of the Epistl ; 8. G. H. Gwilliam, A Syriac Biblical manuscript 
of the fifth century, with spécial référence to its bearing on the text of the 
Syriac version of the Gospels; 9. T. Randell, The date of S. Polycarp's 
martyrdom ; 10. Ad. Neubauer, On some newly-discovered Temanite and 
Nabatean inscriptions; 11. W. Sanday, Some further remarks on the 
Corbey St James (ff). — M. Driver, que nous connaissons par ses bons 
travaux de littérature hébraïque et rabbinique, a résumé l'histoire des opi- 
nions sûr l'origine, le sens et la prononciation du tétragramme du nom de 
Dieu. Voici sa conclusion : La plus ancienne théorie sur le tétragramme 
se trouve dans l'Exode, reste à savoir ce qu'elle vaut. La théorie d'une 
origine accadienne du nom est définitivement renversée ; celles d'une autre 
origine non juive reposent sur une base peu solide et sont généralement 
rejetées par les savants ; le Iao des Grecs est moderne et paraît dérivé de 
l'Ancien Testament ; les noms Hamathites et Phéniciens (Yahu, Yah, 
Yo) restent obscurs, mais il n'est pas impossible que le tétragramme ait 
quelque parenté avec des noms d'origine non juive. Il est possible que le 
nom ait, à une certaine époque, désigné l'auteur de quelque phénomène 
physique ; à l'époque où a été écrit le passage de l'Exode, les Juifs l'en- 
tendaient dans le sens de « le étant » ; plus anciennement peut-être il si- 
gnifiait « celui qui fait être ». — M. Woods montre quels secours on peut 
tirer des Septante pour la critique de texte des livres de Samuel. Le sujet 
n'est pas neuf, M. Wellhausen l'a déjà largement traité, M. Woods l'en- 
richit d'indications nouvelles. Il indique des passages où l'on peut suppo- 
ser, d'une part, que les Septante se sont trompés pour différentes raisons, 
et, d'autre part, qu'ils ont eu en mains des manuscrits plus exacts que 
nos éditions, ou plus complets. On lira particulièrement avec intérêt le 
tableau des corrections proposées par M. W. dans le texte hébreu et par 
lequel se termine son étude. Un grand nombre de ces corrections ont 
déjà été proposées par d'autres savants. — L'étude de notre collaborateur 
M. Ad. Neubauer sur les dialectes parlés en Palestine du temps de Jésus 
est pleine de faits et de considérations intéressantes. M. N. a raison de 
croire que les Hébreux, dans le court espace de temps de la captivité de 
Babylone, n'ont pas pu oublier l'hébreu. La plainte de Néhémie sur la 
disparition de la langue hébraïque peut s'expliquer par l'immigration, au re- 
tour de l'exil, de beaucoup de Juifs qui avaient demeuré en Babylonie avant 
l'exil et par l'altération que la langue hébraïque avait déjà subie, avant 
l'exil, dans les districts du nord. Les livres d'Ezra, de Néhémie, d'Esther, 
les plus anciens passages de la Mischna, les légendes des monnaies mac- 
cabéennes, la littérature haggadique et homilétique des premiers temps 
(Mekhilta, Sifré, Pesiqta des Haftarot encore manuscrite, Tosifta, Sifrâ), 
les prescriptions pour les cérémonies des fêtes et des prières, les discus- 
sions entre les Pharisiens et les Sadducéens dans Yadaïm, la formule des 
témoignages pour la fixation de la néoménie, la recommandation du roi 
Jannée à la reine Salomé, les chants populaires (Succa, V, 5), les for- 
mules pour la datation des actes, et, en général, tout ce qui, dans ces livres 
bibliques ou dans la vie publique ou privée, a le caractère populaire est 
dans un hébreu à peu près pur ou, pour la plupart des cas, dans l'hébreu 



REVUE DES ETUDES JUIVES 

modernisé de l'époque, preuve que cet hébreu était la langue populaire. 
Cependant l'arainéen était aussi assez répandu, soit parce qu'il était devenu 
la langue officielle sous la domination syrienne, soit par l'immigration 
d'éléments araméens, soit, enfin, par le simple contact avec les Syriens. Il 
devint, avec le temps, plus influent, comme le prouve la prière du Kad- 
disch et le premier alinéa de la haggada de la Pâque. Il était plus répandu 
en Galilée que dans le sud. Il s'introduisit dans l'école, comme le prouve 
une parole de Juda le Saint : A quoi bon le sursi (araméen) ? parlons hé- 
breu ou grec ! Le grec était, à cette époque, la langue plus ou moins offi- 
cielle et pouvait servir dans les relations avec les habitants grecs du pays. 
M. N. croit cependant qu'il n'eut jamais grand cours parmi les Juifs, tan- 
dis que l'araméen fut plus ou moins accepté, même dans le sud. Les évan- 
giles ne sont pas, originairement, écrits en grec, mais dans le dialecte 
hébréo-araméen de l'époque. M. N. donne une liste des mots de ce dia- 
lecte qu'ils contiennent. Il croit que, même dans les colonies du dehors, les 
Juifb ont continué à parler, plus ou moins, leur dialecte hébreu, dans les 
premiers temps ; ils l'abandonnèrent peu à peu, sauf dans les pays de 
langue araméenne. Dans les pays étrangers, en général, les Juifs ont 
adopté la langue du pays, lorsqu'ils n'ont pas été eé ares du peuple par 
des lois d'exception trop dures. C'est ainsi qu'au moyen âge les Juifs ont 
parlé le français en France, l'espagnol en Espagne, l'italien en Italie. Les 
Juifs anglais actuels, tous d'origine étrangère, parlent anglais ; les Juifs 
turcs, au contraire, et les Juifs russes surtout, soumis à des lois d'excep- 
tion, ont conservé, les uns l'espagnol de leurs ancêtres, les autres l'alle- 
mand. Ce qui reste encore difficile à expliquer, c'est, au milieu de la cor- 
ruption qu'avait subie la langue hébraïque à l'époque du second temple, la 
production des livres bibliques écrits à une époque relativement très mo- 
derne (une partie des Psaumes, l'Ecclésiaste) et qui sont souvent d'une 
si grande valeur littéraire et d'une langue si remarquable. Certaines prières 
du rituel juif, composées très probablement vers la fin du second temple, 
sont aussi d'un hébreu relativement très pur. — M. Edersheim donne une 
analyse du livre de C. Wetzel sur l'origine des Evangiles et principale- 
ment sur la priorité de l'Evangile de Marc, avec notices sur l'histoire de 
la question. — Dans le travail de M. Gwilliam, consacré principalement 
au N. T , on trouvera néanmoins des indications au sujet de la Peschito 
de l'A. T. — Dans l'étude de M. Neubauer sur les inscriptions témanites 
et nabatéennes on trouvera des passages concernant l'archéologie et la lit- 
térature bibliques : telles sont les indications sur les rapports des Hébreux 
avec les Nabatéens du temps de Salomon et d'Ahab (p. 221), la liste des 
noms propres que, à cause de leur terminaison en «, M. N. regarde comme 
nabatéens, Esaù, Jetro, Reu-el (p. 222); l'explication des noms composés 
de Ammi (p. 225); les noms à terminaison o, Jéricho, Salomo (p. 226) ; le 
On (soleil) égyptien en Palestine (nom de Benjamin, Aven d'Ezéchiel, 
Bet-Sems de Jérémie, Onan, p. 227-228); l'explication du nom d'Abraham 
par Ab Aram, père d'Aram, changée en Ab Raham, équivalant à l'arabe 
Khalil- Allah (p. 228). — Dans l'étude de M. Randell sur le martyre de 
S. Polycarpe, la seule chose qui nous intéresse ici, c'est la mention que ce 
martyre aurait eu lieu un samedi appelé grand- sabbat, sans doute notre 
saôbat-hagr/adol, c'est-à-dire le samedi qui précède la Pàque juive. D'après 
les règles du calendrier juif actuel (lequel n'était pas encore entièrement 
formé au n e siècle), le sabbat-haggadol de l'an 155 de l'è. chr. tomberait le 
30 mars ; celui de l'an 155 le 21 mars. Le 22 février de l'an 155 (Rand., 
p. \Q'.i) tombe bien un samedi ; mais le 20 mars n'est pas un samedi ni en 
l'an 155, ni en l'an 156. 

Volkmar (Gustav). Urchristliches Andacktsbucli. Die neu entdcckte 
urchristliche Schrift : Lehre der zwôlf Apostel an die Volker ; deutsch 



BIBLIOGRAPHIE 207 

herausgg. und in Kùrze erklârt. Leipzig et Zurich, libr. Th. Schroter, 
in-8° de 47 p. 

Nous avons déjà parlé de ce document curieux à propos d'une publica- 
tion de M. Sabatier [Revue, X, 275). 



Publications pouvant servir à r histoire du Judaïsme moderne. 



tPJTO mï3> rTDn 'O Comptes rendus bimestriels de la Société Ezrat Nid- 
dahim, de Jérusalem, fondée en 1884 pour encourager l'apprentissage des 
métiers parmi la jeunesse israélite. Jérusalem, impr. Frumkind. La l re an- 
née (5644) a 12 numéros en 8 fascicules ; de la 2° année, nous avons sous 
les yeux 3 fascic, allant du n° 1 au n° 8; hébreu, caractères carrés et 
raschi, in-8° d'environ 16 p. le numéro. 

Die Allgemeine israelitische Allianz, Bericht des Central-Comités ùber die 
ersten 25 Jahre 1860-1885. Zweile deutsche Ausgabe, nach dem Origi- 
nalberichte, mit einer Schulkarte der Allianz. Berlin, impr. S. Haber ; 
Francfort-sur-le-Mein, libr. Kauiïmann, in-8° de 76 p. Il a été tiré 
200 exemplaires sur papier de luxe. 

Istoricul Aliantei israélite universale de la intemeierea ei pana astazi (1860- 
1885) ; traducere din limba franceza. Bucharest, impr. Stefan Mihalescu, 
in-8° de iv-137-(2) p. 

Aumerat. L'Anti-Sémitisme à Alger. Alger, impr. Pézé, iu-8° de 224 p. 

Excellent recueil sur les troubles antisémitiques qui ont éclaté à Alger 
en juin 1884. M. Aumerat est conseiller général, président de la commission 
départementale d'Alger, son témoignage, son opinion et ses jugements 
ont doue une autorité et une valeur particulières. Le recueil se compose de 
quatre parties : 1° L'émeute, les émeutiers, les autorités locales, la presse 
locale et les journaux de France; 2° le décret Crémieux, l'insurrection de 
1871 attribuée par une certaine presse à l'effet de ce décret sur les Arabes ; 
3° les israélites algériens, leur moralité, leur instruction, leur esprit mili- 
taire, leur (prétendue) vie à part ; 4° notes explicatives et documents sta- 
tistiques. 

Autographes. Collection Adolphe Crémieux ; dans Revue politique et litté- 
raire, n 0s du 8 août, 12 août et 5 septembre 1885. Contient lettres de 
Meyerbeer, M mo Scribe, F. Halévy, Auber, Giulia Grisi, Tamberlick, 
Roger, Alexandre Dumas, Méry, Paul Féval, Jules Janin, Ponsard, 
Victor Hugo, Eugène Sue, Rachel. 

Bosse (Friederich). Die Verbreitung der Juden im Deutschen Reiche auf 
Grundlage der Volkszâhlung vom 1. Dezember 1880, nach amtlichen Ma- 
terialen zusammengestellt. Berlin, libr. Puttkammer et Mùhlbrecht, in-8° 
de vni-136 p., plus une carte. 

Cet ouvrage donne, pour chaque Etat de l'Allemagne, chaque province 
et chaque cercle, le nombre de Juifs qui y demeuraient le 1 er décembre 
1880 (la population des villes est partout indiquée en détail, celle des cam- 
pagnes est totalisée par cercles), eu regard de la population chrétienne, et 
avec le tant pour cent de la population juive. A la fin de chaque chapitre 
se trouve un résumé indiquant combien de Juifs sur cent demeurent dans 
les villes du cercle et combien dans les communes rurales. En tête, un 



298 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

résumé où la population juive en 1880 est comparée à celle de 1871. A la 
fin, résumé général des chapitres du livre. Les pays ou provinces où la po- 
pulation juive est la plus dense sont : le grand-duché de Hesse (4.28 pour 
cenO, l'Alsace-Lorraine (3.7C), le grand-duché de Bade (3.12), la Prusse 
(3.10), la Bavière (2.07), le Wurtemberg (l.32). Au total, dans tout l'em- 
pire, 1.24 Juifs sur 100 habitants. Dans les villes, il y a sur 100 habitants, 
2.59 Juifs; dans les campagnes, 0.51. 

Edler (Karl Erdm.). Der letzte Jude, Roman. Leipzig, libr. Bernard 
Schlicke, in-8° de 405 p. 

F[riedlander]. Vom Cheder zur Werkstâtte. Eine Erzâhlung aus dem Leben 
der Juden in Galizien, herausggb. von A. H. Zupnik, Rédacteur der 
Drohobyczer Zeitung. Drohobycz, impr. et libr. Zupnik, s. d. (1885), 
in-8° de 36 p., en judéo-allemand, caractères hébreu carré. 

Friedmann (Gabor). Der Pester isr. Frauen-Yerein, 1866-1885. Budapest, 
impr. de la Hungaria, in-8° de 132 p. 

Fuld (Ludvig), avocat à Mayence. Das jùdische Verbrecherthum. Eine 
Studie ùber den Zusammenbang zwischen Religion und Kriminalitât. 
Leipzig, libr. Theodor Huth, in-8° de vi-39 p. 

Le principal objet de ce très intéressant travail est de montrer qu'en 
général la criminalité n'a point de rapport avec la religion, mais qu'elle 
dépend presque uniquement du milieu social et de la situation économique 
des populations. Certaines professions amènent en plus grand nombre cer- 
tains délits ou crimes, chez les Juifs comme chez les chrétiens ; il y a 
plus de crimes et délits de certaine espèce dans les provinces pauvres que 
dans les provinces riches, chez les populations civilisées que chez celles qui 
sont encore arriérées, et cette règle s'applique aux membres de toutes les 
confessions. Nous voudrions ajouter que les préjugés des juges et jurés 
agissent instinctivement pour altérer, dans un sens ou dans un autre, les 
chiffres sur lesquels on établit les comparaisons. Il nous paraît certain que, 
dans des cas douteux, un Juif accusé de meurtre sera plutôt acquitté, et 
un Juif accusé de banqueroute ou d'usure, plutôt condamné qu'un chrétien. 

Lazarus (Moritz). Juden als Ackerbauer, ein Beitrag zur Lôsung der so- 
zialen Frage der Juden in Galizien. Lemberg, chez l'auteur, in-8° de 11 p. 

Die Leiden der rumânischen Juden und Vorschlâge zur Abhùlfe ihrer 
Nothlage, von Doctor Junius. Leipzig, impr. Oskar Leiner, in-8° de 27 p. 

Radu Porumbaru si ispravile lui la fabrica de Hartie din Bacau. Bucharest, 
impr. Stefan Mihalescu, in-8° de 48 p., avec le portrait du pauvre juif 
tatoué par les dessins au vitriol qu'y a faits Radu Porumbar. L'auteur 
signe du pseudonyme ou du prénom Edmond. 

Schloss (David F.). The persécution of the Jews in Roumania, a detailled 
account compiled from récent officiai and other authentic information. 
Londres, libr. D. Nutt, in-8° de 27 p. 

Excellent résumé des faits et des lois d'intolérance qui se sont produits 
dans ces dernières années. 

Prozess Stocker wider die Freie Zeitung, nach stenographischen Aufzeich- 
nungen vervollstândigt. Berlin, impr. de la Freien Zeitung, 1885, in-8° 
de 05 p. 

Zeuge Stocker, ein Zeitbild aus dem Jahre 1885. Die Prozess-Verhandlun- 



BIBLIOGRAPHIE 299 

gen wcgen Beleidigung des Hofpredigers Stocker vor der IL Strafkammer 
des Landgerichtes Berlin I, am9., 10., 13. und 16. Juni, nebst erlâutern- 
dcn und ergânzendeu Anmerkungen. Berlin, libr. du Fortschritt, du 
Reichsfreund et de E. Barthel, in-8° de 62 p. 

Ce procès a eu un grand retentissement en Allemagne ; il a beaucoup 
diminué l'autorité de M. Stoecker. 

Tusghak (Moritz). Em moderner Methusalem. Bemerkungen und Betrach- 
tungen anlâsslicb des denkwùrdigen Testaments des Baronets sir Moses 
Montefiore, sowie Anekdoten, Memoiren, Erzâhlungen, Reminiszenzen, 
Reiseabenteuer und intéressante Gescbicbten aus dem Leben dièses 
grossen Pbilantbropen. Presbourg, impr. Lôwy et Alkalay, in-8° de 48 p. 

Le titre promet un peu plus que la brochure ne tient. Les anecdotes, 
mémoires, récits, etc., annoncés se réduisent à bien peu de chose. M. Ad. 
Neubauer a fait remarquer, dans le Jewish Chronicle du 28 septembre, que 
sir Moses Montefiore n'a rien laissé, dans son testament, pour la science et 
la littérature juives. 

Weston (James). Sir Moses Montefiore, tbe story of bis Life. Londres, libr. 
S. W. Partridge (1885 ?), in-8° de 96 p. avec illustrations. 



Notes et extraits divers. 



- Dans une étude de M. Enrique Claudio Girbal, intitulée El Castillo de 
Brunyola (Girone, impr. et libr. Paciano Torres, 1885), se trouvent quatre 
documents relatifs à l'histoire des Juifs de Girone et à des épisodes déjà 
racontés par M. Girbal dans son excellent travail intitulé Los Judios en 
Gerona (1870). Les deux premières pièces (p. 81 et 86) se rapportent au 
sac du quartier juif de Girone dans cette année 1391 qui fut si funeste 
pour les Juifs d'Espagne. Le document constate que, le jour de Saint- 
Laurent Martyr de l'année 1391, une foule armée envabit le call (rue des 
Juifs) de Girone, tua plusieurs Juifs, pilla et dévasta les maisons, in- 
cendia diverses parties du call, détruisit plusieurs maisons, quoique le 
call et ses habitants fussent notoirement sous la protection du roi, pro- 
tection et sauvegarde publiées, selon l'usage, par le crieur public et par 
des pennons royaux affichés aux portes et en d'autres lieux du call. 
En outre, le jour de Saint-Mathieu l'Evangéliste de la même année, plu- 
sieurs hommes armés se réunirent contre la tour de Girone, où lesdits 
Juifs s'étaient réfugiés pour échapper à la mort, et contre la ville elle- 
même, dont les habitants étaient menacés. Des peines civiles et cri- 
minelles avaient été édictées contre les coupables, et les habitants 
du château et territoire de Bruniola (situé à Monrodon, comté de Girone) 
avaient été recherchés par les fonctionnaires du roi, parce qu'ils avaient 
pris part à cette émeute. Comme ils assuraient qu'ils étaient, au moins 
pour la plupart, innocents du délit dont ils étaient accusés, le lieutenant 
du roi à Girone leur fait rémission générale, moyennant la composition de 
100 flor. d'or communs d'Aragon qu'ils ont offert de verser au trésor 
royal. Faite à Girone le 8 août 1393, cette amnistie avait été ratifiée (au- 
paravant ?) par la Reine à Valence le 11 mai 1393; dont copie et confir- 
mation faite par le lieutenant du roi à Girone le même 8 août 1393. 



300 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Les deux autres pièces (p. 90 et 93) se rapportent à la part prise par 
les habitants des château et territoire de Bruniola à un mouvement qui 
eut lieu, en 1417, contre les Juifs de Caldas de Malavella (en latin. 
Calidre de Mala vcteri), et se rattachant à un mouvement plus général 
(Girbal, Los Judios, p. 38). Sur la plainte de Bonsenyor Petit, juif de 
Girone, dont le père, Vitalis Petit, et la mère, nommée Margalès, avaient 
été tués à Caldas, et pour d'autres motifs étrangers aux Juifs, une pour- 
suite fut intentée contre les gens du château de Bruniola, mais le gou- 
verneur général de la Catalogne leur accorda une amnistie générale, 
moyennant la composition de 100 flor. d'or d'Aragon versés au trésor 
royal, Donné à Girone, le 4 août 1418. Un compte dresse à Bruniola le 
26 janvier 1421 contient, entres autres, les mentions suivantes : à Vidal 
Petit, juif querelat (plaignant?), 46 1. 15 s.; à Johan Vila, procureur dudit 
Juif, 3 1. 6 s.; à March Couvers, fils dudit Juif mort, 111. 

= Notre ami M. Jonas Weyl a publié, dans le Bulletin de la Société de 
géographie de Marseille, n° 4 à 6, avril à juin 1885, un article intitulé : 
La population juive dans le monde, où il a bien voulu utiliser les chiffres 
que nous avons donnés dans l'article Juifs du Dictionnaire de géographie 
de Vivien de Saint-Martin. 

= Sous le titre de lP*1DO rW125*l M. R. N. Rabinowitz, de Munich, a pu- 
blié un catalogue de livres hébreux, in-8° de 95 p., s. 1. (1885), contenant 
3296 numéros d'imprimés et 152 numéros de manuscrits. Contrairement 
à l'habitude de certains libraires, les prix sont indiqués. 

= La Revista de Espagna, numéro du 25 mars 1885, contient la suite et la 
fin de l'article du savant M. Francisco Fernandez y Gonzales intitulé 
<( El mesianismo israelita en la peninsula, etc. » ; cf. Revue, X, 288. 

= Boletin de la Real Academia de la Historia (Madrid, tome VII, 1885, 
p. 189). Article de M. Fidel Fita intitulé : Destruccion de Barcelona por 
Almanzor, 6 julio 985. C'est une pièce tirée du cartulaire de la cathé- 
drale de Barcelone, tome II ; elle est de juillet 986. Un grand nombre 
d'actes publics et privés avaient été détruits lors de la prise de la ville 
par les Sarrazins. Une nommée Dulcidia, femme d'un nommé Adam, de- 
mande que la justice lui reconstitue ses actes de propriété. La pièce 
contient ce passage : Et item vidimus scriptura empcionis quod illis (à 
Adam et Dulcidia) fecit Salvator ebreo de vinea qui est in terminio de 
Monterolos iusta vinea de Audesindo iudice. 



Quelques livres sur la question antisémitique. 



Quoique nous ayons pris pour règle de ne pas noter ici des ouvrages rela- 
tifs à l'antisémitisme, quand ils n'ont pas un caractère purement scienti- 
fique, nous donnons aujourd'hui, pour rendre hommage à M. Jacobs (voir 
plus haut), une liste des ouvrages ou publications dont nous nous sommes 
souvenus en parcourant son très utile travail de bibliographie. Quelques- 
uns des numéros qui vont suivre se trouvent déjà chez Jacobs, mais avec 
moins de détails. Le Jewish World du 11 septembre mentionne aussi des 
ouvrages relatifs à l'antisémitisme, nous ne répétons aucune de ses indica- 



BIBLIOGRAPHIE 301 

tions. Nous ne reproduisons pas non plus ici des titres qui ont déjà paru 
dans la Revue, tels que : Protocole des séances (Revue, VIII, 310), Anuar, 
(Revue, VIII, 290), Alger du 28 juin jusqu'au 5 juillet 1884 (Revue, 
IX, 131), etc. 

La question antisémitique s'est mêlée à tout, dans ces dernières années, 
il serait chimérique de vouloir, au moins à présent, faire une liste complète 
de tout ce qui a été écrit sur ce sujet. La liste qui suit n'a pas la moindre 
prétention à être complète, nous avons uniquement voulu, en la dressant, 
• témoigner à M. Jacobs l'estime que nous inspire son livre. Quelques-uns 
des numéros qui figurent dans notre liste ont été omis à dessein par 
M. Jacobs, tels que tous ceux qui se rapportent à l'antisémitisme en dehors 
de l'Europe et de l'Amérique, ou ceux qui, à son avis, n'ont pas de rap- 
port avec l'antisémitisme (ouvrages sur Lessing, par exemple). C'est 
une question où les avis peuvent différer. M. Jacobs a bien voulu nous 
fournir un certain nombre de numéros, ils sont suivis, dans notre liste, du 
signe (J.). Les ouvrages qui figurent déjà dans son ouvrage et dont nous 
avons uniquement complété la bibliographie sont suivis du signe J accom- 
pagné du numéro sous lequel ils figurent dans le livre de M. Jacobs. 

Notre liste comprend deux ou trois numéros de 1885, nous les avons 
conservés (quoiqu'elle s'arrête à 1884), parce qu'ils sont peu connus et 
pourraient échapper aux bibliographes ; ce serait vraiment dommage. 

1. Affaire (L') de Tisza-Eszlar, dans Bulletin de l'Alliance israélite univer- 

selle, 2 e série, n° 6, 1 er sem. 1883, p. 26 (Paris, 1883). Contient des dé- 
clarations de trois professeurs de la Faculté de droit de Paris et celle de 
M. Ernest Renan. 

2. Affaire (L') Fornaraki à Alexandrie. Rapport de la commission d'enquête 

publié par l'Alliance israélite universelle. Paris, imp. Maréchal et 
Montorier, 1881, in-8° de 87 p. 

3. Alliance israélite universelle. Mémoire en faveur des israélites maro- 

cains. Paris, avril 1880, in-4° de 4 p. 

4. Angligus (pseudon.). (Pièces contre les Juifs adressées à tous les Pairs 

et membres du Parlement.) — (J.) 

5. Anti-Juif (L'), organe de défense sociale, hebdomadaire (publié à Paris ; 

le n° 1 est du 18 décembre 1881, le n° 4 et probablement dernier est du 
8 janvier 1882). — J 333. 

6. Antisémitisme (L') en France; extraits du journal La Patrie, n os des 20, 

27, 31 janvier et 7 février 1884. Paris, imp. Lefebvre fils, 1884, in-8° de 
22 p. 

7. Anti-Sémitique (L'). Le Juif, voilà l'ennemi! ! ! Paraît tous les samedis. 

(Publié à Montdidier [en réalité à Paris] ; le n° 1 est du 2 juin 1883 ; à 
partir du n° 32, se dit publié à Paris ; le n° 46 n'existe pas, il est rem- 
placé par le Péril social, qui annonce que l'Anti-Sémitique ne paraîtra 
plus, parce que le journal veut faire la guerre, non aux Juifs en leur 
qualité d'Israélites, mais à tous les exploiteurs. Puis la rédaction se 
repent, elle fait paraître en même temps et l'Anti-Sémitique et le Péril 
social, qui sont probablement un seul et même journal sous deux titres 
différents. Le dernier numéro de l'Anti-Sémitique que nous ayons vu 
est le n° 51, du 14 juin 1884). — J 334. 

8. Arvède Barine (pseudon.). La question antisémitique en Galicie. Un 



302 REVUE DES ETUDES JUIVES 

nouveau roman de M. Sacher Masoch (le Raphaël des Juifs). Dans 
Revue politique et littéraire, n° du 24 décembre 1881. 

9. Astruc (Aristide}. Le judaïsme et le christianisme d'après M. Renan. 

Extrait de la Revue de Belgique [du 15 juillet 1883]. Bruxelles, impr. 
Weissenbruch, in-8° de 31 p. 

10. Atak (C -N.). Jidovi. La congresul din Berliu sau pretentiunie lor de 
a dobêndi drepturi égale en Românii. Bucharest, impr. Al. A. Gre- 
cescu, 1878, in-8° de 29 p. 

11 . Beilagen zum Thatbestand der Tisza-Eszlarer Criminal-Affaire nach dem 
dermaligen Stande der Untersuchung (Budapest), s. d., in-f° de 48 p. 

12. Berger (Theodor). Lôblicher Vorstand des Vereines Israelitische Al- 
lianz in Wien. Bei dem Interesse. . . 35 p. in-f° lithographiêes ; daté de 
Wien, 19 juin 1883 ; sur les colonies israélites russes en Amérique. 

13. Bernheim. L'hypnotisme et l'affaire de Tisza-Eszlar, dans Revue médi- 
cale de l'Est, 1883 (?). — (J.) 

14 . Beruatto (S.). Britannia-Israel, ossia gli Ebrei nella questione d'Orienté. 
Rome, imp. A. Chiera, 1880, in-8° de 166 p. 

15. Bibesgo (Georges). Histoire d'une frontière; la Roumanie sur la rive 
droite du Danube ; 2 e édition, Paris, imp. et lib. E Pion, 1883, in-8°. 
(Contient, p. 208-221 , une lettre adressée au prince J. Bibesco, intitulée : 
l'Emancipation des Israélites, qui raconte l'histoire de l'émancipation 
des Israélites en France et en Europe, dans un sens très favorable aux 
Israélites. L'auteur de cette lettre anonyme est M. le comte Rapetti, 
ancien directeur des Archives nationales). 

16. Billroth (Prof. D r Th.). Antwort auf die Adresse des Lesevereins der 
deutschen Studenten Wien's. Wien, libr. C. Gerolds'sohn, 1875, in-8° 
de 13 p. 

17. Blogh (D r J.-S.). Quellen und Parallelen zuLessing's Nathan; Vortrag. 
Wien, impr. Gottlieb, 1880, in-8° de 80 p. 

18. Brafman (J.). Knyga Kahal, t. I er , 2 e édit., Saint-Pétersbourg, imp. 
Dobrodief, 1882, in-8° de xvi-362 p. ; tome II, Saint-Pétersbourg, imp. 
Skarietine, 1875, in-8 u de xxiv-479 p. — J 106. 

19. Brafman (J.). Livre du Kahal, matériaux pour étudier le Judaïsme en 
Russie et son influence sur les populations parmi lesquelles il existe ; 
traduit par T. P. Odessa, imp. L. Nitzsche, 1873, in-8° de vi-254 p. 

20. Brailoiu (Cost.-Nic). Revisuirea Constitutiunei. Bucharest, impr. 
Curtii, 1879, in-8° de 30 p. 

21. Broginér. Die Judenfrage in Rumânien und ihre LÔsung gemàss den in- 
ternationalen Vertrâgen. Bucharest, 1879 (imprimé à Wien, chez Georg 
Brôg), in-4° de 8 p. — « Anhang zur Broschùre die Judenfrage in Ru- 
mânien... », du même, daté de Bucharest, 29 janvier 1879, imprimé 
à Berlin, impr. Rosenthal, in-4° de 4 p. — « 2. Anhang, etc. », du 
même, daté de Bucharest, 12 février ; imprimé à Berlin, impr. Rosen- 
thal (1879), in-4°de4p. 

22. Brouardel (F.), professeur de médecine légale à la Faculté de méde- 
cine de Paris. L'Affaire Fornaraki à Alexandrie. Consultation médico- 
légale. Paris, lib. J.-B. Baillière, 1881, in-8° de 30 p. 



BIBLIOGRAPHIE 303 

23. (Cartes.) 7. Kauft bei keinem Juden. — (J. et J 127.) 

24. Chabauty (L'abbé E. A.). Les Juifs nos maîtres ; documents et déve- 
loppements nouveaux sur la question juive. Paris, libr. Palmé; Genève, 
libr. Tremblay; Bruxelles, libr. Albanel, 1882, in-18 de xn-264 p. 
Aussi Paris, libr. Palmé, 1883, in-8° de 2£8 p. 

25. Chirac (Auguste). Les rois de la République, histoire des Juiveries ; 
synthèse historique et monographies; 1 er volume. Paris, libr. P. 
Arnoult, 1883, ic-12 de 404 p. 

26. Christenschutz nicht Judenhatz. Paderborn, 1876, in-8° de 32 p. Hebr. 
Bibliogr., 1878, p. 83. 

27. Chronique (La) de Bucarest... par le vicomte Alfred de Gaston. 
N° VIII : La Roumanie devant le congrès ; le premier duc d'Israël. 
Bucarest, imp. de la Cour, 1878, in-8° de 32 p. 

28. Chwolson (D. A.)- niekotorih srednebiekovich (Sur quelques- 
unes des accusations produites au moyen-âge contre les Juifs, d'après 
les sources historiques ; en russe). Saint-Pétersbourg, imp. Zeder- 
baum et Goldenblum, 1880, in-8° de xvi-386 p. — J 137. 

29. Civilta cattolica (La), de Florence, années 1880 à 1882. Série d'articles 
très venimeux, sur une foule de questions, entre autres, la franc-ma- 
çonnerie et la calomnie du sang. 

30. Comité de secours pour les Israélites de Russie. A nos concitoyens. 
Chaque jour nous arrive... Paris, le 31 mai 1882. Victor Hugo, pré- 
sident ; Paris, imp. Zabieha ; in-4° de 3 p. — J 232. 

31. Comité de secours pour les israélites de Russie. A nos coreligionnaires. 
Les nouvelles les plus affligeantes. . . Paris, impr. Alcan-Lévy, 15 mai 
1882, in-4° de 4 p. Président, baron Alphonse de Rothschild. 

32. Comité de secours pour les israélites de Russie. Liste des souscriptions 
recueillies jusqu'au 12 mai 1882. Paris, 17, rue Saint-Georges, in-8° 
de 12 pages. 

33. Compte rendu du Comité de secours des Israélites qui ont souffert des 
désordres survenus dans la Russie méridionale en 1881. Kiew, imp. E. 
Perlis, 1882. — J 145. 

34. Cox (Samuel S.). Persécution of the Jews ; necessity of intervention ; 
speech in the house of Représentatives, Friday, May, 21, 1880. New- 
York, in- 8° de 15 p. 

35. Coypel (Edouard). Le judaïsme, Esquisses des mœurs juives, croyances, 
rites religieux, mobilier, naissance, mariage, décès, funérailles, des- 
criptions du sabbat et de toutes les fêtes, jeûnes, etc., Mulhouse, imp. 
Brustlein, 1876, in-8° de VI-306 p., très antisémitique. 

36. Darstellung (Aktenmâssige) der jùdischen Zustânde in Russland. Sépa- 
rât Abdruck aus dem « Jeschurun. » Hanovre, imp. de l'association des 
imprimeurs de la province de Hanovre, 1883, in-4° de 14 p. — J 12 a. 

37. Demidofp Sajnt-Donato (Prince). A few words on the Jewish Question 
in Russia. Londres, impr. Witherby, novembre 1883, in-4° de 9 p., 
publié par M. H. Guedalla. 

38. Denkschrift die Auswanderung der russischen Juden betreffend. Memel, 
19. April 1882. Signé au nom d'un comité par le D r Rùlf ; in-f° de 4 p. 



304 REVUE DES ETUDES JUIVES 

39. Dnamid (pseudon.). Monstruositati in aplicarea Legei asupra comer- 
ciului ambulant. Bucharest, impr. Dor.-P. Cucu, 1884, in-4° de 20 p. 

40. Douhaire (P.). Le sémitisme en France; dans le Correspondant (publié 
à Paris), n° du 10 mars 1885, page 538. 

41. Eliot (Georg). Die Juden und ihre Gegner, ein Essay von Georg Eliot... 
autorisirte Uebersctzung von Emil Lehmann. Hambourg, libr. Otto 
Meisner, 1880, in-8° de 39 p. — J 168. 

42. Elisamter (pseudon. ?). Offenes Sendschreiben an den Herrn Baron 
Albert von Rothschild, in Wien. Berlin, impr. Bernstein, 1883, in-8° 
de 11 pages. 

43. Erler (L.). Domcapitular in Mainz (série d'articles dans Archiv fur 
katholiches Kirchenrecht, publié à Mayence, chez Franz Kirchheim). 
ï. Historisch- kritische Uebersicht der national-cekonomischen und so- 
cial politischen Literatur (série d'articles qui s'occupent principalement 
des Juifs dans l'esprit le plus violent et le plus exclusif, à tel point que 
la rédaction en a décliné la responsabilité). 1879, fasc. 1 et 4; 1880, fasc. 
3 et 6 ; 1882, fasc. 4. — Die Juden des Mittelalters, du même, ibid., 
1882, fasc. 6; 1883, fasc. 4; 1885, fasc. 1. 

44. Finance révolutionnaire (La), journal hebdomadaire des intérêts français. 
Le Juif, c'est l'ennemi ! Directeur : Théodore Six. (Publié à Paris ; le 
n° 1 est du 14 mai 1882; le n° 10, du 16 juillet 1882; à partir du n° 11, 
ce journal est devenu le Syndic révolutionnaire ; voir ce mot.) 

45. Fischer (Kuno). G. E. Lessing als Reformator der deutschen Literatur. 
Zweiter Theil, Nathan der Weise. Stuttgard, libr. G. G. Cotta, 1881, 
in-8° de vi-193 p. 

46. Fogkt (Carl.-Theod.). Eszther Solymossy, dasMâdchen von Tisza Eszlar, 
Sensations-Roman. Leipzig, libr. Hugo Krôhl, s. d. in-8° ; publié par 
livraisons. 

47. Fôrster (Bernard). Zur Frage der nationalen Erziehung. Leipzig, libr. 
Theodor Fritsch, 1883, in-8° de 42 p. 

48. Frage (Die jûdische) in der orientalischen Frage von... Wien, impr. 
Georg Brôg, 1877, in-8° de 16 p. 

49. Fustolô, humorisztikus kepes havi kôzlôny ; publié à Budapest, 1881- 
1882, in-4°. 

50. Gauner (Die jùdischen) inDeutschland nach amtlichen Quellen (Harfen- 
klânge, p. 94). 

51. Gennarelli (Achille). La persecuzione degli Ebrei specialmente in Ro- 
mania ed in Russia ; dans Nuova Antologia (Rome), année xvn, 2 e série, 
vol. 21 (61 e de la collection, fascicule iv, 15 février 1882, p. 605-624). 

52. Gesetz betreffend den Ambulanten-Handel und die Gommissionàre 
(d'après Monitorul du 17/29 mars 1884). Bucharest. impr. Thiel et 

Weiss, 1884, in-8° de 7 p. 

53. Gesetzentwurf (Der) ùber die Emancipation der Juden in Rumânien. 
Gzernowitz, impr. R. Eckhardt, 1879, in-8° de 15 p. 

54. Ghica's (M.) evasive treatement of the Jewish Question in Roumania. 
Signé : Pro justitia et libertate, Bucharest, 7 février 1879. Extr. du 
Jewish Chronicle du 21 février 1879 ; 1 feuillet in-f°. 



BIBLIOGRAPHIE 305 

55. Glagau (Otto). Der Bôrsen- und Grùndungschwindel in Berlin. Leipzig, 
libr. Frohberg, 1876. 

56. Goldenthal(S.). Parerea asupra solutiunei chestiunei israelite. Jassy, 
impr. H. Goldner, 1879, in-8° de 10 p. 

57. Goldner (Isidor). Incidentul din 11 martio 1879 si Buchetul jurnalis- 
ticei jasane. Jassy, impr. H. Goldner, 1879, in-8° de 59 p. 

58. Graue (Oberpfarrer G.). Ein Friedenswort in dei- Judenfrage; Vortrag 
im Verein der Liberalen zu Chemnitz. Chemnitz, libr.-éd. Focke, 1881, 
in-8° de 20 p. 

59. Hausig (J.). Christ und Jude, Vortrag, 4° tirage, Schreiberb.au, s. a. 
(1876), in-8° de 12 p. Parle du Juif de Venise et soutient qu'il signifie 
qu'il faut mieux traiter les Juifs. Hebr. Bibl., 1876, p. 124. 

60. Henrigi (D r Ernst). Der Neustettiner Synagogenbrand vor Gericht, 
Schilderung des Processes nebst einem Gedenkewort und einer Schluss- 
betrachtung. Berlin, libr. M. Schulze, 1883, in-8° de 28 p. 

61. Henrigi's (D r Ernst) Reichshallen-Rede vom 17. Dez. 1880. Berlin, libr. 
Oscar Lorentz, 1880, in-f° de 4 p. 

62. Heredia (P. Fr. Tineo). Los Judios en Espagna, Madrid, libr. Minuesa. 

I. Nueva disgracia para Espagna con la venida de los Judios, 5 ; 
XI. Estado en que pueden eucontrarse los Judios russos, 29; XII. Como 
se halan en toda Alemania, 31 ; XV. Los Judios no se mezclan con los 
pueblos donde habitan, 35 ; XV. Se defiende a los Reyes catolicos por la 
expulsion, 36 ; 52 ff. in-8°. — (J.) 

63. Hofferighter (Theodor). Fur die Semiten, Vortrag gehalten am 
28. November 1880 vor der frei-religiôsen Gemeinde zu Breslau. Bres- 
lau, chez l'auteur, 1880, in-8° de 12 p. 

64. Israélites et nihilistes, Samuel Abraham dans le cabinet du procureur, 
récit d'après nature; dans Revue politique et littéraire, 16 avril 1881. 

65. Ist D r Bloch Vertheidiger des Judenthums? Mahnwort eines streng- 
glâubigen Juden von Josef M., ùbersetzt von D r L. D., 2 e édit., Wien, 
libr. Fr. Otto Sintenis, 1884, in-8° de 20 p. 

66. Judenthum (Das) im Staate. Separat-Abdruck aus dem Reichsboten. 
Berlin, bureau du Reichsbote, in-8° de 46 p. 

67. Juifs (Les) en Russie, dans le Portefeuille diplomatique (Paris), 2 e année, 
numéros des 15 et 22 octobre et 5-12 novembre 1881 ; 3 e année, 
28 avril et 4 mars 1882. 

68. Juifs (Les) traités comme ils le méritent, par un Français. Paris, chez 
S. Heymann, rue du Croissant, n° 13, s. d., in-f°, une page (prosémi- 
tique). 

69. Juifs (Les), Honneur à la vérité. Paris, impr. Chauvin, 18, rue d'En- 
ghien, s. d. in-f°, une page. (Prosémitique ; contient deux articles 
signés Auguste Sée et Louis Herb; a été publié vers l'époque de l'ap- 
parition de l'Anti-juif). 

70. Kalisgher (Alfr.-Chr.). Benedikt (Baruch) von Spinoza's Stellung zum 
Judenthum und Christenthum, als Beitrag zur Lôsung der Judenfrage. 
Berlin, libr. Cari Habel, 1884, in-8° de 88 p. ; forme le fascicule 193- 
194 des Deutsche Zeit- und Streitfragen. 

T. XI, n° 22. 20 



3Ô6 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

71. Katechismus (Der) der Juden oder die Vorschriften des Scbulcban 
Aruch verglicben mit denen des Talmud, nebst einem ausfùhrlichen 
Référât iïber den vor dem konigl. Landgericbt zu Munster verbandel- 
ten Strafprozess in Sacben des Scbulcban Arucb. Woblfeile Volksaus- 
gabe. Berlin, libr. M. Scbulze, 1884, in-8° de 48 p, 

72. Kebraus-Bibliotbek. Illustrirte Monatsscbrift fur Unterbaltung und 
deutseben Humor, ersebeint stets am 1. jeden Monats in Heften von 
48 Seiten reicb illustrirt. Berlin, libr. M. Scbulze; année I, 1884, in-8° 
de 576 p. ; continue de paraître. — Kebraus, Volkskalender, 1885 et 
1886 ont paru. — J 124. 

73. Korn (J.-Th.). Der Talmud vor Gericbt. Vortrâge gebalten im Leseklub 
Sciinta zur Beantwortung der den Prozess Ritter betreffenden Fragen 
insoweit der Talmud verantwortlicb gemacbt wurde. Heft I, Stand- 
punkt : Législation. Wien, impr. Moritz Knôpflmacber, 1884, in-8° de 
46 pages. 

74. Krahn (Adalbert). Die lôblicben Eigenscbaften der Juden, Vortrag ge- 
balten in der ersten Versammlung des deutseben Reform-Vereins zu 
Leipzig. Leipzig, s. d. Un carré collé sur la couverture porte : Leipzig, 
libr. E. Kempe, 1884; in-8° de 13 p. Très antisémitique, le titre est 
entièrement trompeur. 

75. Kroner (Pbilipp). Der vierfùssige Speisvogel und die zweifùssigen 
Spassvôgel, ornitbologiscbe Glossen zur Kritikasterei. Loebau, libr. 
Skrzeczek, 1882, in-8 & de 44 p. 

76. Lioutostanski (Jer.-Hippolyte). Vopros ob oupotrebleniy ebreiami 
sectatorami christianskou krovi... (La question de l'emploi, parles 
sectaires juifs, du sang ebrétien dans un but religieux, rattacbée à la 
question des rapports du Judaïsme avec le ebristianisme en général). 
Moscou, impr. du Froum, 1876, in-8° de ix-285 p. — J 283 a. 

77. Lippe (D r G.). Lupta Evreilor din Romania pentru emancipare. Jassy, 
impr. Vogsal et Leinvand, 1879, in-8° de 21 p. 

78. Lôblicber Konigl. Gericbtsbof ! In der strafrecbtlicben Angelegenheit. .. 
(Mémoire sur l'affaire de Tisza Eszlar, signé Josef Scbarf und Genos- 
sen) ; in-4°, 39 p., s. 1. (Budapest) n. d. 

79. Lutber (D r Martin) und das Judentbum, von Islebiensis [Eisleben?]. 
Berlin, libr. Oscar Lorentz, s. d., in-8° de 16 p. 

80. Maçons-Juifs (Les) et l'avenir ou la tolérance moderne. Louvain, impr. 
et libr. Cbarles Fonteyn, 1884, in-8° de 125 p. 

81. Manivet CPaul). La petite juive, récit dramatique dit par la petite 
Célima sur le tbéâtre d'Avignon. Avignon, impr. et libr. Seguin frères, 
1882 ; in-8° de 2 p. <' Au bénéfice des israélites expulsés de Russie, 
prix 15 centimes. » 

82. Marbeau (Edouard). Un nouveau royaume, la Roumanie ; dans le Cor- 
respondant des 10 et 25 avril 1885. 

83. Margolius (M.). Mémoire sur la question juive en Russie (en russe), 
1881. 

84. Maurer (A.). Zur Erkenntniss und Versôbnung in der Judenfrage ; das 
Borsenraubrittertbum in Verbindung mit dem Antisemitentbum ùn- 
serer Zeit, die Mittel fur ibre Besiegung, ein woblgemeinter und recbt- 



BIBLIOGRAPHIE 307 

zeitiger Mahnruf an das deutsche Judenthum, 3° édition. Weinheim, 
libr. Fr. Ackermann, 1882, in-8° de 32 p. 

85. Mehring (Franz). Herr Hofprediger Stocker der Socialpolitiker, eine 
Streitschrift. Brème, libr. Schùnemann, 1882, in- 8° de x-104 p. 

86. Mémoire sur la révision de l'article 7 de la constitution roumaine. Paris, 

impr. E. Brière, 1879, in-4° de 23 p. 

87. Menasse ben Israël (Una lettera di), 1656-1883 ; libéra versione ita- 
liana con aggiunte e biografia del Prof. Cesare M. Nahmias. Florence, 
impr. B. Sborgi, 1883, in- 8° de 67 p. — Cf. J 236. 

88. Meyer (S.). Ein Wort an Herrn Hermann Messner. Berlin, 1877, in-8° 
de 50 p. Hebr. Bibl., 1878, p. 15. 

89. Mirbemj (Octave). Les Grimaces (publié à Paris ; pamphlet hebdoma- 
daire in-8°, où il est très souvent question des Juifs ; le n° 1 est du 
21 juillet 1883 ; le n° 25 et dernier est du 5 janvier 1884). 

90. Mittheilungen, de Francfort- sur-le-Mein, Jacobs, n° 412. Le n° 1 est de 
mai 1882 ; le n° 7 et dernier de juillet 1882. 

91. Molinari. Article dans Journal des Débats du 21 mai 1882. — (J.) 

92. Moralgesetz (Das) des Judenthums in Beziehung auf Familie, Staat und 
Gesellschaft ; als Manuscript gedruckt. Wien, imp. M. Waizner, 1882, 
in-8° de 73 p., plus supplément non chiffré. 

93. Munz (L.). Drei Reden politischer Tendenz. Breslau, libr. E. Franck, 
1879, in-8°de 43 p. 

94. Nendvigh (C.-M.). Die Judenfrage in Oesterreich-Ungarn, eine kul- 
turhistorische Studie. Budapest, libr. Emerich Bartalits, 1884, in-8° de 
vi-138 p. 

95. Nielsen (Fredrik). Das moderne Judenthum seiner Emancipation und 
Reform entgegengefùhrt durch die Verdienste Lessings, Moses Mendels- 
sohns und Abraham Geigers ; eine historische Charakteristik aus dem 
dânischen ùbersetzt von E. Schumacher. Flensburg et Hadersleben, 
libr. Aug. Westphalen, 1880, in-8° de iv-46 p. 

96. Note sur la situation des israélites en Roumanie au point de vue des 
relations internationales. Paris, impr. Ch. Maréchal, 1875, in-4° de 
23 pages. 

97. Obzor. . . (Revue des lois d'exception aujourd'hui existantes à l'égard 
des sujets juifs de la Russie). Saint-Pétersbourg, 1883, in-f° de vn- 
89 p., impr. Stasioulewitch. 

98. Obermueller (Wilh.). Die Entstehung der Hebrâer, Juden, wie Israeli- 
ten, des Christenthums und des Islam, nach aegyptischen, griech., assy- 
risch-babylon., hebr. u. arab. Quellen historisch ethnologisch darge- 
stellt. Wien, 1878, in-8° de vni-265 p. Fantaisies antisémitiques. 
Hebr. Bibliog., 1878, p. 87. 

99. (Obedenare). Note sulla convenzione di commercio e di navigazione 
fra l'Italia e la Roumania. Rome, impr. Artero, 1878, in-8° de 52 p. 

100. Ollivier (P.), des FF. Prêcheurs. Les Juifs en Hongrie, l'affaire de 
Tisza-Eszlar. Dans le Correspondant, tome 90, 133° de la collection, 
4 e livr., 25 nov. 1883, p. 625 à 650, article des plus malveillants. 



30S REVUE DES ETUDES JUIVES 

101. Orloff (Prince I. A.). Miycli o raskol 1858... Saint-Pétersbourg, impr. 
Balatchef, 1881, in-8° de 28 p. en russe; la p. 20 est consacrée aux 
Juifs. 

Orloff (Prince). Quelques réflexions sur les sectes religieuses en 
Russie. Paris, libr. Dentu, 1882, in-8° de (3)-41 p. Page 29-30. Les 
Juifs en Russie. C'est la traduction du précédent. 

102. Osman-Bey, Gli Ebrei alla conquista del mondo ; IX. edizione inter- 
nazionale, IL italiana, aggiuntovi Revelazioni sull' Alleanza israelitica. 
universale. Venise, libr. Luigi fu Gennaro Favai, 1883, in-8° de 78 p. 

103. Ottolenghi (Prof. Giuseppe). Gli ebrei ed Osman-Bey, confutazione. 
Venise, impr. de l'Ancora, 1883, in-8 a de 64 p. 

104. Palais du Trocadéro. Grand festival au profit des victimes de Kieff, 
Elisabethgrad, Odessa, etc., sous le baut patronage de Madame la ba- 
ronne douairière James de Rothschild, mardi, 14 juin 1881, organisé 
par le journal Le Gaulois, avec le concours de ses confrères de la presse 
parisienne. Paris, Alexis David, graveur; imp. Motteroz ; 2 feuilles in-f° 
en impression de luxe avec illustrations. 

105. Paris-Mensonge, par Alexandre Weill. Paris, libr. Dentu ; brochure 
mensuelle, in-16 de 32 p. le numéro. A commencé de paraître en sep- 
tembre, le dernier numéro est de janvier-février 1885. Parle très sou- 
vent de la question juive. 

106. Pattaj (Robert). Rede gehalten ùber die Judenfrage in Deutschland 
und Œsterreich. .. am 11 Dez. 1883, in den Victoria Sâlen zu Berlin. 
2 e Auflage, Sep. Abdruck aus dem Œsterr. Volksfreund, Wien. "Wien, 
libr. Cornélius Vetter, 1884, in-8° de 15 p. La couverture porte encore, 
comme annonce : Schwurgericht-Verhandlung gegen den Schriftsteller 
Franz Holubeck, wegen der in den 3. Engel-Sâlen zu "Wien gehalte- 
nen antisemitischen Rede, nach stenografischer Aufzeichnung. 

107. Péril (Le) social. Le parasite, voilà l'ennemi ! ! ! Paraît tous les samedis. 
(Publié à Paris ; le premier numéro est le n° 46, du 3 mai 1884, faisant 
suite au n° 45 de l' Anti-Sémitique ; le Péril social continue à paraître 
concurremment avecl'Anti-Sémitique à partir du n° 47 et disparaît avec 
lui ; les deux journaux sont identiques, ils ne diffèrent que par le titre. 
Le mot antisémitique effarouche à Paris, semble dire l'éditeur, mais la 
bonne province accepte tout. Voir Anti-Sémitique, n° 47.) — J 333 a. 

108. Persécution (La) des Israélites en Russie, compte rendu du meeting 
public tenu au Mansion-House de Londres le mercredi 1 er février 
1882. Traduit de l'édition anglaise publiée par TAnglo-Jewish-Associa- 
tion. Paris, impr. Maréchal, 1882, in-8° de 55 p. — J 52. 

109. Persécution (La) des Juifs, dans Revue britannique, 59° année, 
n° 7, juillet 1883, p. 1-35; signé : O. S. (Edinburgh Review). 

110. Persécutions contre les israélites roumains, octobre-décembre 1876. 
Déclarations de divers expulsés. Paris, impr. Chaix (1877), in-8° 
de 27 p. 

111. Persécutions des Israélites en Russie (feuilles jaunes). Paris, impr. 
veuve Zabieha. Le n° 1 est de mai 1881, le n° 52 de juillet 1882; une 
seconde série va du n° I, août 1882, au n° XIX et dernier, 26 dé- 
cembre 1882. — J 51. 



BIBLIOGRAPHIE 309 

112. Pierremont et J. Derval. Les Juifs. 1 er fascicule : Il n'y a pas de Juif 
laboureur. Retour à Jérusalem. Paris, libr. Ernest Leroux, s. d. (1883 
ou 1884), in-8° de 44 p. 

113. Plath (Cari Heinrich Christian). Shakspeares Kaufmann von Venedig, 
ein Beitrag zum Verstândnisse der Judenfrage. Greifswald, libr. Julius 
Abel, 1882, in-8° de 36 p. 

114. Porumbaru (Em.-M.). Tratatul din Berlin si opéra camerelor de revi- 
suire. Bucharest, imp. des ouvriers roumains, 1879, in-8° de 22 p, 

J 15 . Procès-verbal de la séance des délégués des communautés israé- 
lites suisses du 2 juin 1878 concernant la convention commerciale 
entre la Suisse et la Roumanie du 30 mars 1878; 12 p. in-folio auto- 
graphiées. 

116. Procès-verbaux de la conférence tenue à Vienne les 2, 3 et 4 août 1882, 
en faveur des fugitifs israélites de Russie. Vienne, impr. Steyrmùhl, 
1882, in-4° de 34 p. sur deux colonnes, en allemand et en français. Le 
titre allemand est : Protokolle der internationalem Conferenz in Wien 
am2.,3. und 4. August 1882 zu Gunsten der russisch-jùd. Flûcht- 
linge. 

117. Process gegen die jtid. Wucherer Markus Lob von Mainz und Hirsch 
Sùsser von Wùrzburg (Harfenklânge, p. 95). 

118. Process (Der) von Tisza-Eszlar, genaue Wiedergabe der Gerichts-Ver- 
handlung zu Nyiregyhaza im Jahre 1883. Leipzig, libr. Julius Milde, 
s. d., in-8° de 32 p. 

119. Procesul locuitorilor din Darabani inaintea curtii eu jurati din Doro- 
hoi. Darea de Seama in extenso eu pledoariile. D-lor T. Maiorescu, 
L. Dimilriu, N. Voinov, P. Ghica, Lepadat, Mandru, Nie. Ionescu, si 
G. Cimara, si raportul procurorului gênerai, Remus Opran. Bucharest, 
impr. F. Gobi, 1879, in-16 de xxvn-471 p. 

120. Protokoll aufgenommen zu Darabany am 15. Juni 1877 durch die... 
delegirte Commission des K. K. Vice-Consulats zu Bottuschan ùber 
die in Darabany am 3. Juni 1. J. stattgefundene Judenhetze. Wien 
[1878?], in-f° de (2) p. 

121. Protokolle der Delegirten- Versammlung der Chowawe-Zion vom 
18-23 Cheschwan 5645 in Kattowitz. 0. S. gehalten. Nicolaï, imp. 
C. Miarka, s. d., in-8° de 30-(2) p. 

122. Question (La) juive en Roumanie ; dans Revue politique et littéraire, 
4 mars 1882. 

123. Question (La) juive en Allemagne (Correspondant du 10 mai et 
du 25 mai 1881). 

124. Race (Die) der Juden in Vergangenheit und Gegcnwart, besonders hier 
zu Lande, eine historisch-kritische Beleuchtung. Munich, imp. et lib. 
Bauer, 1877, in-8° de 16 p. 

125. Reade (Charles). Readiana, Londres, libr. Chatto et Windres, 1882. 
P. 272-5, Outrages on the Jews of Russia ; réimprimé du Daily Tele- 
graph. — (J.) 

126. Reden gehalten am 25. Jânner 1884 in der XV. Plenar-Versammlung 
des oesterreichischen Reformvereins zu Wien. Contient entre autres : 



310 REVUE DES ETUDES JUIVES 

Die antisemitische Bewegung in Deutschland und iïberhaupt, Réf. D r 
Rob. Pattaï ; Jùdiscbe Wahlumtricbe, Réf. Jo$. Seif. Wien, libr. Cor- 
nélius Vetter, 1884, in-8- de 35 p. 

127. Reighenbagh (A.). Die moderne Judenhetze, nacb einem Ôffentlichen 
Vortrage. Breslau, imp. H. Zimmer, 1879, in-8° de 14 p. 

128. Respunsu (Un) la ordinea dilei sau la cbestinnea judaica, expresiune 
a intregei romanii, par H. M. Bucbarest, imprim. des ouvriers rou- 
mains, 1879, in-8° de 20 p. 

129. Réunion en faveur des Israélites de l'Orient, Paris, décembre 1876, 
impr. Maréchal, 1876, in-8° de 101 p., 2 éditions. 

130. Réunion convoquée par l'Alliance ismaélite universelle en août 1878. 
Paris, impr. Maréchal, 1878, in-8° de 82 p. 

131. Ronge (Johannes) Sendschreiben an Hn. D r FÔrster und die anderen 
Mitglieder des Antisemiten-Komitees ; zweite Auflage, Neujahr 1881. 
Darmstadt, imp. Haun, in-4° de 2 p. 

132. Ronge (Johannes). Offenes Sendschreiben an die Herren Konsistorial- 
ràthe Ebrand in Erlaugen, v. Otto in Eisenberg, an Hofprediger Sto- 
cker, Superintendent Hechzermaier in Bielefeld, Pfarrvikar Stromberger 
in Biebesheim (Hessen) und an die anderen fùnf Geistlichen Mitgzlieder 
des Antisemiten Gomité's. Dritte Auflage. Darmstadt, libr. Johann. 
Ronge, 16 janvier 1884, in~4> de 4 p. — Cf. J 568 a. 

Isidore Loeb. 
(La fin au prochain numéro.) 



Leben und Werke des Abulwaïîd AEerwân ibn Ganâh (R Jona) und 
die Quellen seiner Sehrifterklarung, von Prof. D r Wilhelm Bâcher, Bu- 
dapest, 1885 (Jahresbericht der Landes-Rabbinerschule). 



Personne n'était mieux préparé que M. Bâcher pour écrire la vie 
et la description des ouvrages du fameux grammairien et lexico- 
graphe R. Jona ibn Djanah de Gordoue. Il est en train d'imprimer, 
en collaboration avec M. J. Derenbourg, le texte arabe de la gram- 
maire d'Ibn Djanah avec des corrections à la traduction hébraïque 
de Juda ibn Tabbon, publiée par feu B. Goldberg et dont l'édition 
laisse beaucoup à désirer. M. Bâcher a, en outre, fait des études dé- 
taillées sur le texte arabe du lexique de R. Jona, et il a réussi à 
éclairer beaucoup de passages obscurs et même inintelligibles dans 
l'édition que nous en avons faite, d'après deux mss. Par des recher- 
ches minutieuses sur les grammaires de David Hayyudj, de Fez, et 
d'Abraham ibn Ezra, publiées dans les comptes rendus de l'Académie 
de Vienne et dans un précédent rapport de l'école rabbinique de 
Budapest, il est parvenu à connaître R. Jona à fond. Rien d'étonnant 



BIBLIOGRAPHIE 311 

donc que M. B. ait épuisé la matière, et, à moins qu'on ne trouve 
encore le Kitab al-Taschwir, en entier, on aura peu de chose à 
glaner après le savant mémoire qu'il vient de faire paraître. 

Donnons le titre des chapitres : \. Vie et ouvrages d'Abulwalîd ; 
%. Sources pour l'exégèse d'Abulwalîd. Ces sources sont deux fa- 
meux mss. de la Bible, les Massora et le Targum ; pour le dernier 
surtout, les observations de M. B. seront utiles. Le grammairien de 
Jérusalem dont il est question dans cette étude est peut-être l'au- 
teur du livre al-Muschtamil (plutôt abrégé) dont on trouve des 
mss. à Saint-Pétersbourg, et que nous avons mentionné dans notre 
rapport à l'Université d'Oxford. Il est probable que M, B. n'a jamais 
vu ce rapport, la Gazette de l'Université d'Oxford étant peu connue 
sur le continent. La même omission involontaire se trouve dans le 
chapitre sur la littérature des Gaonim cités par Abulwalîd. Un frag- 
ment du Hawi, le dictionnaire de Haya ou Haï, se trouve également 
à Saint-Pétersbourg. Pour Saadia Gaon, nous ne croyons pas que le 
texte publié par M. Merx soit de cet auteur ; le traducteur anonyme 
a fait usage de Saadia et a très souvent conservé la traduction de 
ce Gaon. Nous nous permettrons encore une observation : M. B. dit 
(p. \W) qu'au xii 6 siècle le fameux élève de Maïmonide Joseph ibn 
Aqnin recommanda d'étudier les ouvrages de R. Jona. M. Munk fut 
le premier qui douta de l'identité de Joseph ibn Aqnin avec le 
Joseph fils de Siméon, élève de Maïmonide. M. Steinschneider tient 
fermement à l'identité des deux Joseph. Pour nous, ainsi que 
M. Graetz et peut-être M. Gùdemann, nous sommes de l'avis de 
M. Munk. La chose n'est pas encore si établie qu'on puisse se per- 
mettre l'identification sans réserve, surtout si on s'attend à être lu 
par les jeunes élèves dés séminaires. M. Steinschneider publiera pro- 
chainement des textes inédits de Joseph ibn Aqnin qui aideront 
peut-être à décider cette question. 

A. N. 



Gesammelte Abhandluiigen, von Jacob Bernays, herausgegeben von 
H. Usener. Berlin, Herz, 1885; 2 vol., 8°, xxvi-356 pp. et iv-396 pp. 



Jacob Bernays, qui est mort à Bonn, le 26 mai 4 881, n'était pas 
seulement un érudit et un savant d'une rare pénétration d'esprit, 
c'était aussi un sage d'un caractère noble et élevé. La science pleu- 
rera longtemps encore sa fin prématurée. Un de ses amis vient de 
lui élever un solide et remarquable monument : il a réuni en un 
seul recueil les écrits disséminés de Bernays, auxquels il a ajouté 
plusieurs articles inédits et de très grande valeur. 



312 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

Jacob Bernays, grâce à ses connaissances étendues dans la philolo- 
gie classique, a pu s'occuper avec succès de philosophie, d'esthéti- 
que, d'histoire et même de littérature juive. Fils du hakam Bernays, 
de Hambourg, il n'a pas cessé un seul instant, soit qu'il ensei- 
gnât au séminaire israélite de Breslau, soit qu'il remplît les fonctions 
de professeur et de bibliothécaire en chef à l'Université de Bonn, 
de s'occuper, à côté de ses études spéciales, de la littérature juive. 
Dans la notice substantielle que M. Usener a consacrée aux travaux 
et à la personne de Bernays, il dit : « Sa vie a été celle d'un sage de 
l'antiquité, elle s'est développée comme un fleuve calme et majes- 
tueux dans une belle et sereine tranquillité. Son attachement à la 
foi et aux pratiques de ses pères lui a donné de bonne heure la force 
de renoncer aux honneurs ; il a semblé ne rien demander à ce que 
les hommes appellent la vie. » Il possédait à un haut degré la fa- 
culté de s'élever au-dessus du détail, du particulier, pour atteindre 
le général et former, avec des éléments disséminés, un ensemble. 
Grâce à cette qualité, ses moindres notices deviennent instructives, 
ce sont des modèles de critique large et pénétrante. 

En ouvrant le recueil d'Usener, et en lisant la longue liste des 
écrits laissés par Bernays et confiés à la bibliothèque de l'Université 
de Bonn, on regrette amèrement que Bernays soit mort à un âge aussi 
peu avancé. Parmi ces précieux écrits, au nombre de près de cent, 
les numéros 951-54 appellent surtout notre attention. Un cahier de 
27 ff. in-4° contient la traduction allemande des cinq premiers cha- 
pitres de Jérémie, et un commentaire sur quatre de ces chapitres. 
Dans un carton qui porte le numéro 952 se trouvent des traductions 
de fragments de l'Ancien Testament, des notes sur Josèphe, etc. Un 
cahier de 20 ff. in-4° contient une traduction allemande du Khôzari, 
que Bernays a probablement faite à l'époque où il était professeur au 
séminaire de Breslau. Un cahier de 94 ff. in-8° contient des Hebraica. 
Bernays est un traducteur très habile, il serait à désirer que ce 
cahier de notes fût mis à la disposition des savants. 

Nous laisserons de côté les excellentes études du premier volume 
sur l'histoire de la philosophie grecque, pour nous arrêter au poème 
de Phocylide, publié dans le rapport de 1856 du séminaire de Breslau, 
et réimprimé par Usener avec les notes que Bernays avait écrites en 
marge de son exemplaire. Quelques-unes de ces notes ont la valeur 
et l'importance d'un traité tout entier. Ainsi, à la page 214, dans la 
note 1, se trouvent réunis de nombreux passages d'auteurs anciens 
sur la « haine de l'ennemi ». Elles éclairent d'un grand jour une 
partie de l'éthique juive. A la page 224, la note \ montre qu'à l'époque 
des persécutions contre les chrétiens, ces derniers étaient reconnus 
coupables par les tribunaux quand ils refusaient de manger du 
boudin ; on voit par là que la défense imposée aux Juifs de manger 
du sang a longtemps été observée dans l'église. Très instructives 
sont, à la page 243, les citations sur les expositions et les meurtres 
d'enfants dans l'antiquité. Bernays veut conclure d'un passage de 



BIBLIOGRAPHIE 313 

Kidduschin (73 V) que ces mœurs dépravées avaient pénétré parmi 
les Juifs. La note 1 de la page 246 traite des marques au fer chaud 
imprimées aux esclaves. L'explication de Josèphe sur Exode, 22, 28, 
d'après laquelle il serait défendu aux Juifs d'outrager les dieux ho- 
norés par les autres peuples, est qualifiée par Bernays d' « altération 
honteuse «.Cette qualification est peut-être un peu sévère; Abraham 
ibn Daud (Emuna rama, p. 83) a réuni les passages de la Bible, assez 
nombreux, où le mot « élohim » s'applique aux dieux du paganisme* 
Il n'est donc pas impossible qu'à l'époque de Josèphe l'interpréta- 
tion rabbinique ait placé ce verset de l'Exode parmi ces passages. 
Très précieuse est aussi la réimpression du traité : Die Eypothetila 
des Philon und die Verwûnschungen des Buzyges in Athen (paru en 4 876). 
Dans les fragments de cet écrit qui traite de la morale juive, et dont 
Bernays explique le titre d'une façon vraisemblable, Philon oppose 
la morale du mosaïsme aux formules de malédiction prononcées 
contre certains délits pendant les solennités religieuses à Athènes. 
Il examine à cette occasion les prescriptions mentionnées par Philon. 
Un traité particulièrement remarquable concerne l'âge, le dévelop- 
pement et la signification des traductions grecques et latines de 
cette sentence : in^n Nb '■panb *5o *]by*i (Sabbat, 31 a), traductions 
que Bernays a extraites de la littérature classique et des inscrip- 
tions (Cf. la note d'Usener, p. vi, note 4). La note 4, p. 329, montre 
d'une façon saisissante combien Bernays avait sans cesse la littéra- 
ture juive présente à l'esprit. En expliquant le mot latin pignwntwn 
et le iu[i.evxàpiov, il pense au nom de famille encore en usage chez les 
Sefardim, et qui, selon lui, dérive de ce mot pigmentum. Dans le second 
volume, notre attention est attirée tout d'abord par le traité écrit, 
en 4 877, en l'honneur de Mommsen et intitulé : Die Gottesfùrchtigen 
hei Juvenal. On sait que Bernays croit que les metuentes de Juvénal et 
des inscriptions sont des païens convertis au judaïsme, il cite les 
termes analogues de l'ancienne langue hébraïque et de la langue 
grecque. Le travail remarquable paru en 4 861 dans le rapport annuel 
du séminaire de Breslau : Uber die Chronik des Sulpicius Severus, est 
réimprimé ici, p. 81-200, avec de nombreuses additions inédites qui 
prouvent que Bernays se tenait au courant des publications les plus 
récentes pour compléter ses propres travaux. Ce volume contient 
également, sous le titre de Edward Giàbon's Geschichlswerk, le frag- 
ment d'un ouvrage dans lequel Bernays aurait consacré ses connais- 
sances philologiques, sa science de la littérature ecclésiastique, sa 
critique pénétrante, à louer dignement l'admirable œuvre de Gibbon. 
Bien des passages de ce volume nous font connaître l'opinion de 
Bernays sur certaines questions politiques et littéraires. A la page 227, 
il indique ce qu'il pense du christianisme. Plus loin, p. 278, il dé- 
montre que l'écrit iceoî Kdajxou, faussement attribué à Aristote, avait 
été dédié au neveu de Philon, Tiberius Julius Alexander. Sont à re- 
marquer, pour la philologie talmudique, les observations de B. sur 
YiYE[xtov (p. 279). Usener a ajouté ses propres recherches à ces observa- 



; 1'. REVUE DES ETUDES JUIVES 

tions. B. se souvient de l'histoire apocryphe du Dragon, annexée à 
Daniel, et de ce qu'on y dit d'Habakuk, à propos du à[x[îaxou[j. men- 
tionné par Porphyre dans la biographie de Pythagore. Par de bril- 
lantes conjectures, il découvre dans un passage altéré d'Ammonius 
(p. 293), un auteur Dusares, de la ville arabe de Petra, qui a pris 
uue part active aux discussions des philosophes grecs. Dans une 
glose d'Hesychius il voit une réminiscence de Josèphe, Antiq., 3, 
4 0, G, où le mot araméen fc*m£j> a le sens de Pentecôte (p. 296). Il est 
à remarquer que B. appelle ici (p. 298) Josèphe « un prêtre versé 
dans la langue et les doctrines de son peuple ». Plus loin, p. 309, il 
émet une conjecture hardie sur les mots qui terminent la sortie de 
Cicéron contre les Juifs (Pro Flacco, c. 28, § 69). Il dit que les mots : 
Quod elocata, quod servata doivent être changés en : Qwm Deo cara, 
quod servata. B. a prouvé, en 4 850, dans l'ouvrage de Schaarschmidt, 
Descartes und Sjrinoza, que ce dernier suit toujours une méthode très 
sévère, même dans sa grammaire hébraïque; ses arguments sont re- 
produits aux pages 342-350. Depuis la publication du livre de 
Schaarschmidt, Chajjes a écrit une dissertation sur la. grammaire 
hébraïque du philosophe hollandais. On lira avec intérêt, p. 359, les 
indications de B. sur la manière dont Bentley a étudié l'hébreu. Ce 
dernier a voulu apprendre l'hébreu par les anciens traducteurs, et, 
dans ce but, il a composé, avant 1 "âge de vingt-quatre ans, une Hexa- 
pla pour son usage personnel; à côté des mots de l'Ecriture sainte 
qu'il avait disposés par ordre alphabétique, il a placé la traduction 
chaldéenne et syriaque, celle des Septante, d'Aquila, de Symmachus 
et de Théodotien. 

L'éditeur a publié le recueil d'Usener avec une très grande élé- 
gance, il est d'une correction remarquable. Nous signalons ici 
quelques erreurs insignifiantes qui se sont glissées dans les cita- 
tions hébraïques. Ainsi, I, 235, note 4, au lieu de Megilta,il faut lire 
Megilla ; p. 252, note 1, au lieu de TppTqfp, lire *priaïT)j p. 251, 
note 4, au lieu de bbpnnb ûïibN, lire bbpn ab d^bis; p. 275, au lieu 
de 1?y*l, lire ^rHi au n eu de ""D^n, lire ^n^n; II, p. 144, note 55, 
au lieu de û^ïi, lire û^n. 

En publiant ces deux volumes, M. Usener a bien mérité des amis 
de Bernays et des études classiques. Puisse-t-il se décider à nous 
donner bientôt d'autres fragments des œuvres inédites de B. et des 
extraits de sa correspondance ; puisse-t-il surtout publier la biogra- 
phie de cet homme qui a été un noble cœur et une grande intel- 
ligence ! 

D. Ka.ufma.nn. 



BIBLIOGRAPHIE 315 



La Vie juive, par Léon Cahun, dessins par Alphonse Lévy. Paris, 

lib. Ed. Monnier, in-4°. 



Cette belle publication paraît par livraisons mensuelles, et nous 
espérons qu'elle sera promptement terminée *. M. Léon Cahun a 
bien voulu encadrer dans d'aimables récits les dessins si curieux de 
M. Lévy. Il est au courant de la vie juive, il en connaît par le menu 
les joies, les gaietés et les petites misères burlesques ou bouffonnes, 
il les raconte avec bonne humeur et bonne grâce. Les dessins de 
M. Lévy sont extrêmement remarquables. Les Hollandais n'ont rien 
fait de mieux et peut-être sera-t-il difficile de trouver chez aucun 
artiste une observation plus fine et plus profonde, une poésie plus 
concentrée de la vie honnête et bourgeoise. Au premier aspect ses 
bonshommes ne sont pas beaux, le dessin semble heurté, brutal, 
gauche ou incorrect, les têtes paraissent n'avoir d'autre souci que 
d'être aussi laides que possible. Mais regardez-les de plus près et 
jusqu'à ce que vous aperceviez le rayon de lumière intérieur qui les 
éclaire, ce sera une vraie transformation. Ces figures ridées et par- 
cheminées, ces mains osseuses, ces bouches qui se fendent jus- 
qu'aux oreilles ou qui s'arrondissent si drôlement, ces yeux qui 
clignent ou se ferment, rappellent tout un monde de pensées, de 
sentiments, de souvenirs, d'habitudes, de traditions, de souffrances. 
Toute l'histoire des Juifs est écrite sur ces joues de vieilles femmes 
ratatinées ou de ce pauvre vieux qui bénit ses enfants en faisant une 
grimace pathétique. Il y a sur ces physionomies, si originales et si 
expressives, des siècles de travaux et de pensées ramassées dans 
une condensation extraordinaire. Décidément, la souffrance, la per- 
sécution,^ prison dans le ghetto ne sont pas faites pour embellir les 
gens ni leur apprendre les belles manières. Ces bons vieux types sont 
l'œuvre du moyen âge, ils s'en vont, dans cent ans on n'en verra 
plus. Il est impossible d'en donner une reproduction plus vivante et 
plus idéale, si ce mot ne jure pas avec le sujet, que les dessins de 
M. Lévy. Quelle brave joie que celle de ce pauvre hère qui se pâme 
devant le fameux Kugel ! Ce barbier qui enlève les poils avec les 
ciseaux et le patient qu'il tient sous la main sont aussi bien amu- 
sants. Mais rien ne vaut la femme qui roule les boulettes azymes de 
la Pâque; cette femme avec ses rides, sa large bouche, ses petits 
yeux ronds, et son bon sourire, est charmante, cette femme à elle 
seule vaut un poème. 

I. L. 



1 Les deux premières livraisons (p. 1-10) ont paru en mai et en juin. 



CHRONIQUE 



Journaux nouveaux. — fib *i "p^Tin iwn. El radio di luz, revista 
scientifica e leteraria, con licencia del medjlis mouaref en el 12 ha- 
ziran 4301, aparice cada miercoles (ce titre espagnol est imprimé en 
caractères liébr.). Directeur et rédacteur, Victor Lévi; publié à Cons- 
tantinople-G-alata ; prix, 4 3 francs ; en judéo-espagnol, caractères 
raschi ; in-4° à 2 col. de 8 p. le numéro. Le n° 2 de la 4 re année est 
du 8 ellul 5645. 

H3TT7D73M Hamisderonah, Monatsschrift enthaltend Abhandlungen 
und Bemerkungen liber Methodik und Grundprinzipien der Halacha 
und Agada, der Formenlehre und Syntax der hebr. u. chaldâisch- 
talmud. Sprache, der Masorah und der nachtalmud. hebrâischen 
Schrifsteller, herausgg. von Chajim Hirschensohn aus Jérusalem. 
Francf.-s.-M., impr. Slobotzky ; format in-8° ; le n° 4 est du 27 siwan 
5645, le n° 2, du 3 ellul 5645 ; prix 42 marcs par an. Nous ne savons 
si le n° 3 a paru. Les n os 4 et 2 ont ensemble v-55 p. En voici le con- 
tenu : 4. Ordre de la Mischna, par le rédacteur; 2. les lois de D3"itt, 
par le même; 3. gloses et novelles diverses, par Isr. Hildesheimer; 
4. id., par Simon Hallévi Horwitz; 5. les six ordres de la Mischna 
et les titres des traités, par A. Berliner; 6. édition du û^b^Dïi 'o 
d**b*BSl mtta ûrnD de Juda ibn Balam, d'après un ms. de la famille 
Posen (d'où ?). 

Annuaire Luncz. — La publication de la 2° année de l'annuaire 
« Jérusalem », de A. M. Luncz, est annoncée. Ce volume contiendra, 
entre autres, des articles de Friedman,de Vienne; de Joseph Halévy, 
de Paris ; de David Kaufmann, de Budapest ; et un article de Lau- 
rence Oliphant intitulé Caïffa et le mont Garmel. 



ADDITIONS ET RECTIFICATIONS 

Tome III. — P. 87. La signature de l'imprimeur Robert Anselme, de 
Bade, qui, avant de s'établir à Haguenau (Alsace), avait été imprimeur à 
Tubingue, a déjà été signalée par Butsch, Die Bùcherromantik der Renais- 
sance, I, 48, dans le livre de Hans Baldung Grùn. Elle se trouve p. 75 de 
son livre et dans R. Muther, die deutsche Bùcherillustration, p. 233. Le 
ÏTTIÛSrp me paraît emprunté à des artistes plus anciens, car le n y est fermé 
comme dans les anciennes impressions hébraïques de l'Allemagne. Le mot 
ne se trouve pas sur les monnaies de Jésus (voir Ersch et Gruber, Ency- 
clopâdie, 5. v. Jesusmùnzen). Dans le livre « Aile Propheten Teutsch », 
Francfort s. M., 1536, sur le titre dessiné par maître Hans Sebald Beham, 
pour l'imprimerie d'figenolph, une des banderolles a ÎT1 ÎT, en deux mots, 
mais probablement parce que le dessinateur a été obligé de mettre entre 
les deux parties du mot la main du porteur de la banderolle. Ici aussi le n 
ressemble au ri. Cette très ancienne forme du In, qui est sans doute l'ori- 
gine de la forme grecque bien connue mm, doit donc aux artistes d'avoir 
été conservée presque jusqu'à nos jours. Cf. Butsch, II, table 45 B. — 
D. Kaufmann. 

Tome VIII. —P. 284, 1. 12 en bas, lisez Bobertag. — P. 297, 1. 6 en bas, 
« Fidèle comme un juif à sa loi » se trouve déjà chez un troubadour fran- 
çais vers 1214 ; voir F. Diez, Leben und Wirken der Troubadouren, 2 8 édit., 
p. 62. — D. Kaufmann. 

Tome IX. — P. 48. Sur tt5"l3N « homme » dans le sens de vassal ou 
homme-lige, voir Littré, s. v., n° 15. — D. K. 

P. 52. — Le mètre demande qu'on lise yipl ynp blD ^9- — P. 147, 
1. 4, c'est le Hattofet ve ha-éden, non le Mahbéret, d'Immanoel qui est une 
imitation de la Divina Comedia, • — Ibid., note 1. Cf. b"^ nYi^N, p. 394 
et Index CLXVI, où j'ai renvoyé à YOrient, I, 121. — Ibid., p. 52, note, 
sur les Boniac voir Gross, Monatsschrift de Graetz, XXIX, 407, note 1. — 
P. 56. Don Salomon Benjudas Cail est probablement le Salomo Nasi b. 
Isak Nasi Cail de Zunz, Ltgsch., p. 489 ; cf. Gross, l. c, 413, notes 2 et 3; 
voir Hebr. Bibliogr., XIV, 98. — D. K. 

P. 59. — Sur Abba Mari b. Aligdor, de Noves, voir Isak de Lates, Schaarë- 
Cion, édit. Buber, p. 47, et particulièrement Hebr. Bibliogr., XVI, 92 et 93, 
note 1. — D. K. 

P. 118. — ■ Benjacob ne s'est pas trompé. Reggio, dans l'introduction à 
Beréschit, f 5 b, dans la liste des 148 commentaires du Pentateuque qu'il 
compte, a les paroles suivantes, évidemment d'après Wolf : T'"inb 'Tl TIN 

•^îan qbNb tt"p na^n nroi niWrt ïrnnfc. — D- Kaufmann. 

Tome X. — P. 70, note 1. — Les mots JM "nW dans Sanhédrin, 101 *, 
sont, d'après moi, une faute pour \^y® 'Httî. — J. Halévy. 

P. 90 : 1. 15, nTJ>, etc. ; 1. 18, lisez nb3>DN imb3>Btt UXD ibjPDS iVl ; 
1. 24, lis. mN") TD, non n"lN2 ; 1. 27, le mètre exige qu'on sépare 
TTTftrWl "JNï 1. 30, le second hémistiche est défectueux; 1. 36, lis. nnb ; 
1. 40, lis., pour le second hémistiche, 'in Ï123101 DW ; 1.41, le mètre exige 
ûmb-SOa. — P. 91, 1. 3, TJ2N appartient au premier hémistiche ; 1. 4, lis. 
T173N3 ; 1XV2 appartient au premier hémistiche ; 1. 6, le premier hémistiche 
est peut-être tf"ip r\î\Ûl "ON WrPttïE 13>in ; d'après le vers 48 ïi""»p égale 
i"55Ï1 = 115; dans le deuxième hém., lisez '"13123 au lieu de "»5^a ; L 15, 



318 REVUE DES ÉTUDES JUIVES 

lis. ttlM»; 1. 11, lis. -jtfbtta ; 1. 19, lis. a^baaa; 1. 20, lis. fnîTtt et n^b, 
non n^T ; 1. 27, lis. 'Hte ntf Ù"3ab Ùilb; 1. 32, lis. !rp3>n. Il semble donc 
que l'année messianique signalée par Schemarya soit l'année 1355, non 
1358. En plusieurs autres vers, il faut, pour le mètre, séparer le premier mot 
du second hémist., et en renvoyer une partie au premier hémistiche. — 
P. 92, 1. 18, si on lit i'^Jîiîl au lieu de tf'bhft, on a 1593, comme le donne 
le signe mnémonnique. — P. 101, note 1, lis. a^în, comme p. 102,1. 17. — 
P. 106, note 1. Le Zagora s'écrirait "miiT- Cf. Monatsschrift de Graetz, 1884, 
mes remarques sur Juda Mosconi. — P. 244, 1. 4, en bas, il vaut mieux lire 
itBSfW TùMX TIN, mon frère que j'aime comme moi-même. — D. Kaufmann. 

P. 127, lig. 4 en bas. — Déjà Ben Ascher (Dikduké ha-teamim, édit. 
Baer et Strack, paragr. 5, fin) dit de même : ÏTÏ1 3>a"l!i br&a 3"ato abn 

hvHrn abti \n mbapE swift ■«paai 3>np irîrna ^rabi snap ïtnana 
fcpnétt am •pobm ■piab-i rtanSan rmaa ^nm ^pna inam frub 
anan ■«y»» t^rott nsm aTisram. — tf. Bâcher. 

P. 138, lig. 7. — L'expression y*! et *p Ï^WD pour « état construit » 
et « état absolu » se trouve en araméen dans le livre du Nikkud de Moïse 
hannakdan. Le dernier paragraphe du 1 er chapitre (sur Kameç et Patah) 
commence par la règle suivante : ïlp"iaiï"ï nvmtf ">n'H5 na ïiaTi ba 

ûrmnab ùiDTfn û^n a&o ...-ttsna na *r© *iï1 i»a nnns: numm 
a&i&&â fcnmr»i Et un peu plus loin : ^ b* b&n^nb "in^tt na^n nbtti 
npiai son ibao nbttn tbtww N"nn nman. — tt. .te^r. 

P. 311, lig. 3 et suiv. — La ville maritime (1. 4) est Kertsh ; les proprié- 
taires des précieuses feuilles sont le rabbin Joël Heilperin, MM. L. Brodski 
et N. Heller. — Il y a en Russie des mss. d'écriture judéo-grecque, en 
écriture carrée et cursive, du xi e siècle. ■ — Les Leipsamena des Khazars ne 
peuvent, à mon avis, se trouver qu'en Russie, non ailleurs. — Dans le 
n° 18 de mon mémoire, au lieu de Ï131ÏJ73 nTN, je pense qu'il faut lire 
ïiaUÎ ûnriN. — Au n° 17, p. 55, il faut remarquer que le mot hébreu 
Kabbala ne signifie pas Cabbale, mais la tradition orale. L'eulogie d"Tl est 
expliquée par Zunz, dans Jùd. Zeitschrift, VI, 190. — A. Har\avy. 

Tome XI. — P. 97, note 2. — ■ Le jeûne Rebeaso ne peut pas êtreHosana- 
rabba, qui n'est pas un jeûne et n'a aucun rapport avec la perte de l'arche 
sainte. Je pense donc que le mot est une corruption de sebeado ou sebeador, 
où l'on reconnaîtra ^'&y ï-j2atZ5, c'est-à-dire le jeûne du 17 tammuz. Ce 
jeûne, d'après Taanit, IV, 6, est un souvenir des deux tables de la loi bri- 
sées par Moïse et du rouleau de la Loi brûlé par Postumus. C'est ce qui 
expliquerait qu'on l'a pris comme un souvenir de la perte de l'arche sainte. 
— ■ P. 151, note 1. La traduction proposée soulève bien des objections. Je 
crois qu'on a ici plutôt une allusion à Maleachi I, 2, ap3»ib 11253» Î1N IsbïT, 
et je traduirais ainsi : « Que Dieu brûle sur le foyer (l'enfer ?) le frère de 
Jacob (Esaù), » en punition du martyre des Juifs brûlés sur le bûcher. 
On a, comme on voit, un jeu de mots sur FIN foyer, et HN foudre. Il fau- 
drait ap3>i TIN mais cela gâterait le jeu de mots. — W. Bâcher \ 

P. 155, 1. 17, 2 e col., si on corrige "HN en '■lFl, on a pour toute cette pièce 
l'acrostiche ÏIDIpïtfQ W 1 "{Tri ÏTfcbtt) ; elle est donc du même auteur que 
l'élégie publiée dans le Libanon. — D. Kaufmann. 

1 Cette dernière rectification a été faite également par M. le rabbin Joseph Leh- 
mann, de Paris. 



TABLE DES MATIERES 



ARTICLES DE FOND. 

Gaullieur (E.). Notes sur les Juifs à Bordeaux 78 

Halévy (J.). I. Recherches bibliques : IV. Petits problèmes. . . 60 

II. Notes d'archéologie talmudique 195 

Hild (J.-A.). Les Juifs à Rome devant l'opinion et dans la litté- 
rature [suite et fin) 1 8 et 1 61 

Hirsch (Joseph). Essai sur l'heure de la nuit close 239 

Lévi (Israël). Contes juifs 209 

Lévy (Emile). Les Juifs de Metz et la ville de Verdun en 1748. . 126 

Paris (Gaston). La Parabole des trois anneaux 1 

Reinach (Salomon). Saint Polycarpe et les Juifs de Smyrne — 235 
Schwab (Moïse). Documents pour servir à l'histoire des Juifs 

d'Angleterre 266 

Tamizey de Larroque (Philippe) et Dukas (Jules). Lettres iné- 
dites écrites à Peiresc par Salomon Azubi 101 et 252 



NOTES ET MÉLANGES. 

Jastrow (M.), abïïba, ^bnba et a^ba 1 41 

Kaufmann (David). I. Les martyrs d'Ancône 1 49 

II. La synagogue de Cordoue 1 57 

Schwab (Moïse). I. Documents pour servir à l'histoire des Juifs 

de France 141 

IL Manuscrits hébreux de la bibliothèque Mazarine. . . 158 



BIBLIOGRAPHIE. 
A. N. Leben und Werke des Abulwalîd Merwân ibn Ganâh 



320 REVUE DES ETUDES JUIVES 

und die Quellen seiner Schrifterklàrung, par Wilhelm. 

Bâcher 310 

Kaufmann (D.).Gesammelte Abhandlungen von Jacob Bernays, 

éd. par H. Usener • 311 

Loeb (Isidore). I. Revue bibliographique, 2 e et 3° trimestres 

1 885 270 

IL La vie juive, par Léon Gahun, dessins par Alphonse 

Lévy 315 



DIVERS. 

Additions et rectifications 159 et 317 

Chronique 31 6 

Procès-verbaux des séances du Conseil 159 

Table des matières 319 



FIN. 



VERSAILLES, IMPRIMERIE CERF ET FILS, RUE DUPLESSIS, 59. 



DS Revue des etude3 juives; 
101 historia judaica 

1. 11 



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